Chapter Text
Juin 1955, Naples, Italie
« Entrez les enfants. Et en silence. Angelo, cesse de trainer les pieds. »
L’exaspération s’entendait dans la voix du jésuite qui encadrait sa classe lors de la visite du Musée d’Anthropologie. En d’autres temps, cet homme austère, blanc comme un cierge de Pâques, maigre comme un jour de Carême aurait pris plaisir à partager ses vastes connaissances en la matière avec ses élèves. Mais depuis que le petit nouveau avait intégré l’école, professeurs comme élèves étaient sur le qui-vive. Sa mauvaise volonté flagrante à s’intégrer, cumulée à une humeur exécrable rendait chaque journée pénible à qui le côtoyait. Angelo ? Avait-on idée de donner un prénom pareil à un enfant aussi teigneux qu’un pou. Elles étaient bien bonnes, les sœurs du Couvent Santa Chiara, mais franchement elles auraient pu être plus inspirées à l’arrivée du nourrisson. Il parait qu’il dormait comme un ange. Si seulement, il pouvait dormir un peu plus. Dommage que ses capacités physiques soient telles que quelques heures par nuit lui suffisaient amplement pour recharger ses batteries - au demeurant quasi-inépuisables-, au grand dam du surveillant de nuit et de ses voisins de chambrée.
Le jésuite secoua la tête pour chasser les idées noires qui lui venaient à chaque fois que ses yeux tombaient sur la petite terreur. Non, il ne parviendrait pas à gâcher une si belle journée.
Alors, ignorant royalement le petit garçon, il entreprit de raconter par le détail chaque pièce exposée dans les magnifiques vitrines boisées, sentant une multitude de paires d’yeux rivés sur lui. Une multitude, moins une évidemment.
Tout en monologuant sur le néolithique campanien, il ne pouvait s’empêcher de suivre d’un œil inquiet les mouvements d’Angelo, qui pour une fois semblait de bonne composition. Il errait de vitrine en vitrine, s’attardant sur l’une ou l’autre, selon son bon gré. Pourvu qu’il ne touchât à rien, c’était bien là le principal. Qu’il suive ou non les explications était bien le dernier des soucis de l’instituteur.
Curieusement, plus la visite avançait, plus les yeux du petit garçon brillaient d’un éclat que personne n’avait vu chez lui jusqu’alors. Un semblant d’intérêt ? Y avait-il quelque chose de bon à en tirer finalement, de cet enfant du Diable ? Après la salle de préhistoire, où les squelettes et les armes semblaient avoir capté son intérêt et celle des antiquités précolombiennes, avec sa magnifique momie inca, la salle des curiosités biologiques semblait soudain le passionner. Il fallait dire que le musée offrait la plus remarquable collection d’écorchés et de bocaux de chloroforme de la région, voire du pays . Le jésuite pensa que finalement, il avait peut être fait naître chez son élève indiscipliné une vocation inespérée pour la biologie, voire la médecine. Savait-on jamais, un miracle était toujours possible. Il ne daignait toujours pas s’intéresser aux doctes explications, pourtant d’un grand intérêt scientifique, mais qu’importait, tout se passait pour le mieux jusque là. Néanmoins, il valait mieux garder un œil sur lui.
« Angelo ne traine pas derrière. »
Le petit garçon, mains collées au coffret de verre dans lequel était exposé un magnifique travail d’écorchage, sursauta en entendant son prénom. Le temps d’un instant il avait oublié qu’il était en « visite éducative » dans un « musée rébarbatif » pour plonger dans un monde où les Morts étaient rois. Trainant toujours des pieds, à son habitude, il rejoignit ses camarades dans la salle suivante. Un « O » voulut franchir la barre de ses lèvres, mais resta bloqué dans le fond de sa gorge. Ses yeux ronds manifestaient un émerveillement ébahi. Les murs de la petite salle face à lui était couverts jusqu’au plafond de visages vaguement humain, dans différentes nuances de brun. Des jeunes, des vieux. Des hommes, des femmes et même quelques enfants.
« Nous voici dans la salle des Masques, que le monde entier nous envie.
Un grand « waw » d’étonnement parcourut la jeune assemblée.
« Ce sont des vrais ? »
Les petites têtes se retournèrent dans un seul et même mouvement à la voix de celui qui n’avait pas encore la bouche depuis son arrivée au Musée. Le jésuite leva la tête pour ficher son regard dans celui de son élève prodigue. Visiblement, Angelo était sérieux, aucune moquerie ni dans sa voix, ni dans son regard. Il était réellement impressionné par ce qu’il voyait.
« Ce sont des moules en plâtre, réalisés sur de véritables spécimens d’autochtones africains. Ils sont en tout points conformes avec l’original, y compris la couleur. Ne sont-ils pas magnifiques ? On dirait des vrais ! Ils ont été réalisés par …(1)
Angelo n’écoutait déjà plus, les yeux rivés sur chaque pan de mur, détaillant chaque visage. Une fois son laïus terminé, le jésuite invita ses élèves à venir admirer le splendide Allosaurus fragilis remonté à l’identique dans le grand couloir. Quand il sentit quelqu’un attirer son attention en secouant un pli de sa soutane.
« Je peux rester ici, dites ?
-Angelo ? Tu me surprends. Je ne croyais pas que tu t’intéressais à l’anthropologie. Si tu veux, je peux te prêter des ouvrages intéressants…
-Je ne veux pas de vos bouquins, je veux juste rester ici encore un peu.
-C’est d’accord, je viendrais te chercher ici à la fin de la visite. Je compte sur toi pour ne toucher à rien. Puis-je te faire confiance ? Les yeux soupçonneux et inquisiteurs du moine cherchaient dans ceux d’Angelo une trace de malveillance qu’il ne trouva pas, à sa très grande surprise.
La nuit tombée trouva le petit garçon étendu sur son lit, les yeux grand ouverts sur l’obscurité. La visite au musée de l’après-midi l’avait fasciné. Plus moyen de penser à autre chose qu’aux merveilles macabres qu’il avait pu approcher de si près. Et les masques… ! Ces visages figés pour l’éternité avaient quelque chose d’envoûtant.
Après avoir remué tant et plus dans ses couvertures, il se leva discrètement. Il devait y retourner. Un appel pressant l’encourageait à y revenir, quitte à passer outre les conséquences que la découverte de sa fuite ne manquerait pas d’occasionner si quelqu’un l’apprenait. Après quelques secondes debout à scruter les moindres souffles de ses voisins, il s’avança précautionneusement vers la porte de la chambre du surveillant. Aucun mouvement ; le moine dormait à poings fermés. A gestes mesurés, il s’habilla et quitta la pièce, puis le bâtiment sans croiser âme qui vive.
Profitant de l’heure indue à laquelle les honnêtes gens étaient censés dormir pour se faufiler entre les ombres laissées par le maigre éclairage publique, Angelo traversa à toute allure les quelques pâtés de maisons qui le séparaient du musée. Celui-ci avait avait pris ses quartiers depuis des années dans un ancien palais renaissance du centre ville, véritable petite forteresse pour qui voulait y entrer sans y être invité. Murs épais, porte massive, fenêtres minuscules bardées de traverses métalliques … Angelo lâcha un juron devant son manque de discernement. Sortir de l’orphelinat était une chose, entrer dans le musée en serait une autre. Pourtant, il n’était pas dit qu’une simple porte l’empêcherait à atteindre son but. Il sentait son sang bouillonner et ses muscles frémir sous la tension. De frustration et de colère – contre sa propre stupidité surtout – il frappa rageusement la porte. Un filet de fumée se dégagea du coup porté, et la marque de son poing brûlant se dessina sur la paroi. Il pouvait faire plus. Sans pouvoir l’expliquer, il sentait une force impressionnante l’envahir, capable de venir à bout des obstacles les plus coriaces. Il frappa à nouveau en se concentrant sur la serrure qui céda sans plus de résistance. (2)
Encore étonné d’être venu à bout d’une difficulté a priori insurmontable, il poussa la lourde porte et entra enfin dans le sanctuaire endormi. L’immense carcasse du dinosaure n’impressionna pas le jeune garçon qui le dépassa sans même lui prêter attention, pour se rendre directement dans la Salle des Masques, unique objet de toutes ses convoitises. Les faibles rayons de lune qui éclairaient désormais la pièce transformaient la salle d’exposition en véritable temple macabre, empli de visages grimaçants. Il s’arrêta pile au milieu de la pièce, entouré de ses nouveaux meilleurs amis, patients et bienveillants à l’égard du petit garçon turbulent. Eux au moins ne le jugeaient pas, ne le condamnaient pas pour ce qu’il était.
Perdu en pleine conversation intérieure, il sursauta lorsque les lumières artificielles du plafonnier s’allumèrent d’un coup.
« Peut-on savoir ce que tu fais ici ?
Il se retourna de mauvaise grâce devant l’irruption malvenue du gardien trouble-fête. Gardien accompagné de son surveillant ? Comment diable était-il déjà au courant de la destination de sa fugue ?
« Tu te crois peut être malin, petit merdeux? Je t’ai entendu partir et je t’ai suivi jusqu’ici. Je crois que tu vas avoir de gros ennuis cette fois. » La jubilation se lisait sur le visage poupon de son geôlier, anticipant déjà le plaisir malsain qu’il ressentirait à punir ce jeune rebelle.
1. Désolée pour la connotation raciste. Il s’agit là de dépeindre un point de vue typiquement colonialiste, qui prévalait encore à l’époque auprès d’une tranche de la population souvent qualifiée d’ « érudite », malgré son obscurantisme évident. Ce point de vue n’est absolument pas personnel.
Le musée existe réellement ainsi que toutes les curiosités décrites, y compris la fameuse « Salle des masques ». J’ai juste modifié quelque peu l’aménagement intérieur ^^
2. Petite précision concernant mon Univers et les éléments (pour plus d'info voir la page de garde de la série "chronique dorée"). Deathmask est « feu » pour ceux qui ne l’aurait pas encore deviné. Et l’utilisation de son élément est intrinsèquement lié à son cosmos. Il maitrise aussi une certaine forme d’Esprit, qui lui donnera plus tard l’accès au Puits des Morts.
