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Et pourtant...

Summary:

Salieri est au sommet de la gloire, comme il l'a rêvé ; Mozart, Mozart disgracié, Mozart déshonoré, Mozart malade, ne peut plus l'humilier. Disgracié, déshonoré par sa faute. Il se sent écrasé par le poids de sa tricherie, de sa victoire sans honneur. Alors Salieri sombre, lentement, il se noie dans les remords, l'ivresse, la douleur et l'alcool, dans ses sentiments détruits, chaque soir.
Ce soir-là, aussi. Mais ce soir-là est différent. Car même humilié, trahi, Mozart ira jusqu'au bout. C'est ce soir-là qu'il revient.
Salieri est victime de sa victoire mais coupable de la perte de Mozart.
Mozart est souverain de ses rêves mais assujetti à une illusion de Salieri.
C'est ce soir-là que tout éclate.

Notes:

(See the end of the work for notes.)

Work Text:

– C’était, comment vous dire, c’était… C’était très émouvant. Je suis ému, et fier de lui ! Et vous savez pourquoi ? Parce que c’est un peu grâce à moi si tout cela arrive. Il est tellement modeste, tellement discret, d’ailleurs où est-il ? Ah, le voilà ! Dieu prête longue vie à notre ami et compositeur, Antonio Salieri !
Salieri entra au moment où Rosenberg se décidait à l’annoncer, chancelant légèrement, les bras un peu écarté pour conserver son équilibre. Le salon tanguait, les rires se mélangeaient. Il avait bu déjà avant de venir ; un verre de whisky seulement, oh, et puis, encore un peu, à peine plus… Il lui fallait bien ça pour réussir à supporter cette réception à laquelle sa position l’obligeait à assister. Oui, ç’avait été nécessaire. Et pas seulement cela ;
Il n’avait plus le temps de réfléchir. Il serrait des mains au hasard, au passage, sans même savoir à qui. Le sol recouvert de tapis donnaient à ses pas un retentissement sourd, dérangeant. Miroirs et tableaux le fixaient, accrochés à des murs tapissés d’un vert criard. La grande pièce était encombrée de meubles divers, disposés aléatoirement, presque entassés par endroits, au point qu’il fallait presque se frayer un chemin entre les domestiques, les invités, les tables de jeux, le piano, les fauteuils et les tables disposés un peu partout. Un groupe de femmes l’entoura dès qu’il s’arrêta de marcher pour attraper un verre de vin, en apprécier les arômes fruité, la lourdeur sur son palais. Il ne les écoutait pas ; elles ne l’intéressaient pas, passaient leur temps à roucouler autour de lui alors qu’il n’avait que faire de leurs attentions. Il n’était pas marié, occupait les postes les plus importants à la cour en ce qui concernait la musique, cela se savait. Ce n’était pas comme si les hommes l’intéressaient plus, de toute façon : du moins pas leurs conversations. Il y avait bien quelques personnes à la cour avec qui il avait plaisir à parler mais elles se comptaient sur les doigts d’une main et aucune d’elles n’était présente aujourd’hui.
Il y avait aussi, à l’autre bout de la pièce, un homme qui se tenait seul, appuyé au mur, et refusait toutes les coupes qu’on lui tendait. Ils échangèrent un rapide regard, Salieri détourna le sien. Trouver un autre verre. Ne pas lire la pitié dans les yeux de son ancien ami. Ou la haine. Il ne savait même pas ce que Da Ponte pouvait penser de lui, ce qu’il avait deviné. Après tout, il avait été son librettiste avant d’être celui de Mozart. Son ami, même. Et Salieri ne pouvait même plus le regarder en face.
Il prit une nouvelle gorgée de vin, la laissa monter, se dissoudre dans sa tête, noyer un instant sa détresse. Pour qui s’était-il pris ? Le meilleur, un génie, un élu ? Il n’était rien, un pauvre individu parmi d’autre, doté d’un talent médiocre, dérisoire, à la reconnaissance salie par la corruption. Ce n'était pas Mozart qui était déshonoré. Mozart brillait, brillerait toujours autant ; Salieri était au sommet, mais il avait tout perdu, son honneur, ses amis, et la moindre chance qu’on se souvienne de lui autrement que comme un assassin. Car cela finirait par se savoir. Mozart était tombé malade, épuisé par le travail qu’il devait fournir depuis sa disgrâce pour survivre et rembourser ses dettes, et il avait entendu une ou deux semaines auparavant qu’il pourrait en mourir. Qu’il composait son propre requiem…
Oh, oui, il paierait ses délits. Quoi qu’il advienne, il était enchaîné à la disgrâce de Mozart à présent.
Il se regarda un instant dans la coupe en argent qu’il tenait à la main, fasciné par sa face déformée, défigurée. Un instant il eut l’impression de se révéler à lui même en contemplant ce visage monstrueux, et cela lui fut insupportable. Violemment, il balança le verre, dont le craquement métallique hurla au milieu des conversations, faisant sursauter plusieurs personnes. Des gouttes giclèrent, tachant le sol carrelé comme des gouttes de sang. Il les fixa quelques instants, fasciné et perdu, et eut cette pensée étrange, qu’il n’y en avait pas assez. Machinalement, il rajusta la manche de sa chemise.
Il se sentait déplacé parmi les bibelots, les moulures et les meubles précieux du salon. Les lustres en cristal diffractaient la lumière des chandelles, diffusant une lumière chaude et parfois tremblante comme sa vision tournoyante. L’odeur du vin, puissante, capiteuse, lui montait à la tête plus vite que l’alcool lui-même, emplissant son crâne. Il rejetait l’une après l’autre ses prétendantes, qui sans cesse revenaient à la charge. Une femme en robe rouge était particulièrement insistante. Il ne connaissait pas son nom ; elle avait dû le lui dire, mais il ne s’en rappelait pas. Elle s’accrocha à son bras, il frissonna quand ses doigts effleurèrent la manche de son avant droit, profanant à travers le tissu les blessures trop récentes. Exaspéré, il fit mine de l’embrasser avant de la repousser violemment, peut être comprendrait-elle enfin ? Non, elle revenait, l’air à peine outré, humiliée pourtant. Agrippé par le bras encore, il se laissa entraîner vers une petite table en bois sculptée, disposée dans un coin du salon. Mais que fallait-il donc qu’il fasse ? Il les haïssait presque autant que lui même, ces poules caquetantes qui s’obligeaient à s’abaisser devant lui, alors qu’elle valaient mieux que lui, qu’elles le méprisait plus encore qu’il ne les méprisait.
– Asseyez-vous, asseyez-vous, maestro ! Et racontez-nous, il paraît que vous préparez un nouvel opéra !
Et un perpétuel verre à la main le voilà parvenu, en haut, et le voilà au fond ! Grimpé sur la table, peinant à garder l’équilibre, le bras levé comme un orateur, ridicule et grandiloquent, il s’adressa à sa petite cour, ou peut être à tout le salon qui faisait mine d’être choqué, bouleversé, scandalisé, traumatisé par cette indigne scène.
– Dois-je donc être encore plus supérieur afin d’avoir enfin la paix ? lança-t-il théâtralement avant de vider – lequel, combien, oh, peu importait – son verre.
Rosenberg s’approcha en riant
– Dites donc, mon ami, vous vous amusez bien ?
Salieri sauta à terre, manqua de tomber. Vacillant quelque peu, il s’adressa à Rosenberg :
– M’amuser ? Mais oui ! C’est… la fête, dit-il, méprisant, amer, embrassant dédaigneusement le salon du regard. Fêtons tous la superbe victoire dont je suis l’éclatante victime, le criminel détenteur !
– Vous êtes ridicule. Cessez avec vos scrupules, voyons, laissez vous porter ! martela l’intendant.
– À vaincre sans vertu, on triomphe sans gloire, Rosenberg ! Rétorqua-t-il en écartant les bras.
Rosenberg leva les yeux au ciel, s’accompagnant d’un mouvement de poignet exaspéré.
– Je suis victime de cette victoire, répéta Salieri d’une voix douce, profonde, altérée par d’imperceptibles accents de détresse.
Il se détourna, le regard perdu dans le vide.
– Mieux vaut être victime d’une victoire que souverain d’un rêve illusoire !
Salieri s’arrêta, se redressa comme si on l’avait giflé.
– Ah bon ! Lâcha-t-il.
Mozart régnait vraiment, lui, sur des rêves brisés peut-être, mais il avait été maître de sa vie, ambitieux mais honnête, utopiste, tandis que lui n’était qu’un prince incongru, peinant à gouverner ses propres actions, élevé à un rang absurdement trop élevé mais inférieur, toujours ! Il aurait pu régner lui aussi sur son rêve illusoire, mais il l’avait laissé le dominer, laissé son désir se transformer en haine, à présent qu’il avait brisé sa plus chère aspiration, que lui restait-il ?
– Solitaire et déshonoré comme ce pauvre Mozart, reprit Rosenberg, ruiné par l’échec de son Dom Juan de malheur.
Autour de lui, les courtisans éclatèrent de rire. Il avait besoin d’un verre, se précipita vers une table où était posée une coupe à moitié remplie, la vida d’une traite. Le goût âcre de l’alcool de piètre qualité ne le faisait même plus grimacer.
– Réduit à composer un conte sur le bonheur, lança quelqu’un.
– Oui ! Le… le pipeau bavard. Ah non, non, non ! La flûte bouchée, mon dieu mais où ai-je la tête !
De nouveau il y eut des rires, des moqueries. Qu’ils rient, qu’ils rient de Mozart ! Mozart se riait bien de leur vie de punaises écrasées, de leur désir compulsif de baiser les plus belles chaussures, hier les siennes, aujourd’hui celles de Salieri. Quelle stupidité, quelle médiocrité ! Dire qu’il s’était coincé là, seul, au sommet, adoré par ceux qu’il méprisait. Ah, quel talent, mes félicitations, Maestro Salieri ! Vous êtes à présent admiré, vénéré par ces misérables insectes que vous êtes bien incapables d’aimer, horrifié, dégoûté que vous êtes ! Et par vous même plus que par eux.
Salieri s’éloigna et s’assit péniblement dans un fauteuil, fatigué, penchant en avant son visage trop lourd à porter, qu’il effleurait plus qu’il ne soutenait de ses longs doigts de musicien. Sa peau était lisse, douce, chaude. Il passa sa main encore sur son front. Non, rugueuse, parsemée de défauts imperceptibles, répugnants. Dès qu’on y faisait attention les choses étaient laides. Laides comme lui et sa musique soi-disant sublime. Laides comme les gens qui l’entouraient, tous magnifiques en tenues de soirées chatoyantes, froufroutantes, dont les couleurs transperçaient ses iris déjà saturés.
– La flûte bouchée, le pipeau bavard... Mais c’est Mozart qu’on assassine, murmura-t-il pour lui même.
Da Ponte s’élevait à présent contre Rosenberg, mais Salieri ne daigna pas lever le regard.
– Cessez de vous moquer, monsieur ! C’est la flûte enchantée, vous le savez très bien !
L’autre piaillait toujours d’une voix désagréablement stridente
– Oui ! Oui, oui ! Une farce. Pauvre farce de conteur pour artiste aphasique et désenchanté !
Ce fut une nouvelle voix, plus vive, plus pétillante, qui répondit.
– Un chef-d’œuvre, monsieur. À tous points de vue.
Salieri releva brusquement la tête, suffoqué. Rosenberg ouvrait et refermait la bouche frénétiquement, c’en était comique.
– Qui est aphasique à présent, monsieur l’intendant ? railla le nouvel arrivant.
– Vous !
– Wolfgang Amadeus Mozart, pour vous servir !
Il souriait en effectuant une révérence profonde et malicieuse, accompagnant le mouvement d’un tourniquet du poignet. Salieri chavira et il s’en haït.
– Mais qu’est-ce que vous faites ici, vous ? cria Rosenberg.
– Mais je savoure mon succès! La flûte enchantée est un triomphe et pour cette raison Madame X, qui tient ce salon, m’a gentiment invité ce soir. Je vous en remercie beaucoup, madame, ajouta-t-il en s’inclinant profondément depuis elle.
Les gens se pressaient déjà autour de lui pour le saluer, honorant d’une danse fluide le chant musical de sa voix. Sa veste colorée et ses cheveux s’agitaient au gré de ses mouvements vifs et Salieri aurait voulu les ébouriffer. Il l’observait de loin, incapable de se lever de son fauteuil. Mozart ne semblait pas l’avoir remarqué, ce qui lui laissait le loisir de le graver dans ses pupilles. Il ne l’observait pas comme un tableau ; les tableaux n’étaient que des copies, des imitations, des transcriptions de la réalité. Il le voyait comme il entendait la musique, brutalement, présenté devant lui comme une évidence, Mozart comme l’existence même, la seule réalité, dans toutes ses notes suspendues, translucides, dans toutes ses tonalités uniques, dans toutes ses finesses, ses minuties, ses imperceptibles particularités. Il voyait tout cela sans le comprendre, sans le remarquer mais il l’absorbait avec avidité ; en fait, simplement, il le dévorait des yeux.
– Mais… Vous étiez malade ! s’exclama quelqu’un.
Mozart était pâle encore, moins turbulent peut-être que d’ordinaire, mais il était loin du fantôme désespéré que l’on décrivait à la cour depuis quelques semaines.
– Comme vous pouvez le voir, je ne le suis plus.
Eh bien, au moins, Salieri ne l’aurait pas tué. Soulagement, amertume. Une fois encore, Mozart réussissait, une fois de plus, il lui rappelait combien sa gloire était dérisoire. Quelques courtisans surexcités se pressaient déjà auprès de lui. Salieri avait presque espéré qu’il attire toute l’attention, qu’on le laisse tranquille, mais la plupart des nobles semblaient encore méfiants, désapprobateurs. Les conversations reprirent rapidement.
Sortir. Il fallait qu’il sorte. Avant que l’autre ne le voit, ne le voit comme ça. Pourquoi s’était-il mis si loin de la porte, alors que Mozart en était si près ? La simple idée de se rapprocher lui était intolérable.
Salieri sentit qu’on lui touchait les épaules, qu’on lui effleurait l’oreille. Il eut un geste brusque de colère, frappa le bras qui lui infligeait ce contact brûlant, insupportable, dont il sentait encore la trace sur sa peau. Il se leva, tituba sur quelques pas avant de se retrouver son équilibre et se retourner. C’était la femme en rouge, encore. Elle s’approcha, il la repoussa violemment avant de se faire de nouveau accaparer. Il glissa lentement de groupes en groupes, de conversations en conversations. Lâchait parfois quelques mots, la tête lui tournait délicieusement parfois quand l’ouragan des remords soufflait un peu moins vite, malgré son corps qui tournoyait, ses pensées qui partaient en vrille. Il avait chaud ; il enleva sa veste, la posa au hasard.
Mozart jouait. Mozart jouait ! Il jouait sur le lourd piano à queue, ses mains voletant autour de lui, il ne regardait pas mais il savait que c’était lui, il voyait que c’était lui, bien sûr. Et l’on rit et l’on parla fort pour couvrir le son mais comment l’ignorer, c'eût été sacrilège que de ne pas réagir à pareil splendeur, quelle sonate ! C’était sacrilège qu’il ose écouter, quelle horreur. Comparé à pareille virtuosité, son talent sonnait si faux, si faux…
Cela s’arrêta.
Trop vite.
On lui parlait, il répondait vaguement, la musique des conversations une cacophonie, la musique de Mozart le glas de ce qui lui restait de dignité, sonnait, résonnait, ses yeux cherchaient à tout prix la silhouette lumineuse du compositeur. Et pourquoi ? Ils n’avaient aucune raison de s’adresser la parole, n’est-ce pas ? Ils se connaissaient à peine, ils étaient plus ou moins rivaux et il avait manqué détruire sa carrière oh dieu par pitié un autre verre, il se précipita vers un serviteur et en prit un de force sur son plateau. Le goût âcre emplit sa bouche sèche et comme poudreuse, sans faire disparaître la sensation. Il se força à le boire moins vite, pas trop vite, Mozart l’avait-il remarqué, faites que non, oh il l’aimait il but le vin d’une traite non il se détestait il le détestait il se voyait l’étrangler il se voyait s’étrangler.
Des gens dont il ne se rappelait plus le visage, le nom, l’interpellaient, le félicitaient, lui demandaient une faveur, lui cherchait seulement le prochain verre, il n’en avait pas assez, ça ne marchait pas et il savait très bien ce qu’il faisait, quand l’alcool lui coulait dans les yeux, dans la gorge, dans le ventre, il le savait très bien et il buvait quand même et c’était comme s’il ne savait pas comment ça finirait, comme si l’explosion finale n’allait pas survenir, parce que tout ce qui comptait c’était le maintenant c’était la seconde de douleur la seconde de soulagement le massacre des pensées qui lui bouffaient le crâne et que tant bien que mal l’alcool étouffait et tant pis s’il suffoquait tanguait étourdi de la peur de perdre le contrôle,
ses pensées incontrôlables,
que le vin contrôlait,
il gérait, il se maintenait,
malgré la terreur, du vide, de penser,
de tomber,
que Mozart le voit comme cela.
Sortir d’ici, à quoi bon ?
Tout le monde avait vu comme il était pathétique et qui s’en préoccupait ? Personne. Personne ne lui avait demandé si ça allait. Personne n’avait tenté de l’empêcher de boire, de se ridiculiser. Il lisait le dégoût dans les yeux des gens qui avant l’appréciaient, et qui maintenant vomissaient sa décrépitude, le rire dans les yeux des autres, et pourtant tout en lui criait, aidez moi, y compris sa manche qui n’était plus fermée et laissait de temps en temps apparaître, au gré de ses mouvements, sa peau assassinée, blasphémée.
On riait de lui, encore, sûrement ; quelle pitié. Regardez-le, aujourd’hui ! Il tient à peine debout.
Ça le tuait,
Et, il se tuait à petit feu, avec plaisir, avide d‘un plaisir si éphémère qu’il s’évaporait avant qu’il ait avalé la dernière gorgée,
Il crevait dans l’alcool et dans l’absence ; dans la survie approximative, dans la routine, il s’échappait – essayait.
Son souffle errait, saccadait.
Siphonnée
Symphonie
Il demanda du vin à un serviteur, on lui refusa.
Il arracha une coupe à une des jeunes filles qui le poursuivaient depuis le début de la soirée. Elle tentait de l’aguicher, agitant juste sous son nez une paire d’atout que tout autre aurait trouvé diablement intéressant. Il but l’alcool d’une traite, avidement, avant de lui remettre la coupe entre les mains. Le vin était fade, comme s’il n’avait plus de goût, ou plutôt, comme si celui-ci était incrusté dans son palais, sa langue, sa bouche pâteuse, sa gorge éraflée d’alcool. La femme le regardait d’un air scandalisé, s’éloigna de lui rapidement, à sa plus grande satisfaction. Le pas vacillant, il se mit à l’écart.
Son cœur battait fort
trop fort
déconcertant
si fort
concerto
qu’il en avait peur
et n’était-ce pas ridicule, au fond, n’était-ce pas ridicule, alors ce sera lui qui succombera et pas Mozart, envie de rire, ça lui échappa, ça aussi
intolérable
cynique
son cœur éclata
c’était pire, pire que prévu, c’était pire
trop fort, si fort
ça résonnait dans son ventre, ça serrait ses entrailles, ça ne s’arrêtait pas ça ne s’arrêtait pas, respirer, profondément, calmement, se calmer, respirer, que ça fasse moins mal à l’intérieur, s’adosser au mur, des gens qui s’approchaient, leur dire de partir, de le laisser, les battements étaient insupportables
ça se calmait, ça se calmait mais alors là l’envie de pleurer, de crier sans pouvoir c’était mieux et puis c’était pire.
Il finit par s’effondrer sur une chaise, devant une petite console, la tête dans les mains, de fatigue, épuisement, tentant d’ignorer la nausée qui lui chatouillait l’estomac, un écœurement doux, progressif, dégueulasse, il le savait c’était inutile mais un verre de plus encore pour faire passer la sensation à petites gorgées et ça empirait et il fut pris d’un éclat de rire, brutal, s’imaginait vomir au milieu des courtisans, choqués, leur cracher à la gueule cette putain de rancœur qui le bouffait, puis juste s’allonger, dormir,
ne pas se réveiller,
Renaître.
– Maestro. Maestro Salieri !
– Mozart, parvint-il à articuler.
Sa propre voix, atone, éraillée, lui fit presque autant de mal que l’enthousiasme avec lequel l’autre avait prononcé son nom.
– Vous allez bien ?
Arrête de me parler, ne me demande pas ça, pas ici, pas maintenant, pas dans cet état, pas avec cette pointe d’inquiétude qui part de ta voix et s’enfonce dans mon ventre. Il releva la tête et sa manche glissa une nouvelle fois, il la remit en place soigneusement. Pas lui, il ne devait pas voir ça, au moins garder un semblant de dignité devant lui, il ne supporterait pas son dégoût.
– Laissez-moi tranquille, prononça-t-il calmement.
Oh ne me laisse pas je t’en prie c’est idiot mais reste, reste,
Il partit. Salieri enfouit de nouveau sa tête dans ses mains, puis finit par l’affaisser sur la table, au creux de ses bras. Il ne regarda même pas où Mozart allait. Sûrement se moquer de lui, avec les autres… Il releva la tête, juste le temps de finir son verre. La soirée battait son plein mais lui allait sans doute rester ici. Dans quelques verres encore il délirerait, devenu incapable de penser – bois encore, bois encore, tu ne te supportes plus. Habituellement, une ou deux âmes charitables le raccompagnaient chez lui. Quelle déchéance.
Il se sentait affreusement mal. Son corps et son esprit, un naufrage ; sur son bras pulsaient ses blessures, rouges et gonflées encore, brûlantes ; ses pensées poignardées, fiévreuses, hurlaient, agonisaient dans sa gorge.
Ça lui sciait la tête, fatal, ça lui rongeait l’être,
Un tintement de métal lui fit lever les yeux une nouvelle fois. Il était revenu, il avait posé devant lui une nouvelle coupe. Salieri plissa les yeux, perplexe.
– C’est de l’eau, dit simplement Mozart.
De l’eau.
Il eut envie de lui hurler dessus,
De toutes ses forces,
De le frapper,
De l’eau, mais il se noyait déjà ! J’ai fait échouer ton opéra, Mozart, j’ai causé ta disgrâce, j’ai presque démoli ta carrière ! Il ne le savait pas, bien sûr. Autrement, il l’aurait haï. Salieri ne méritait pas un seul regard de sa part, quand bien même il avait toujours tout fait pour les attirer.
Le liquide frais coula lentement dans son estomac, l’apaisant légèrement. Il se passa une main sur la moitié du visage, doucement, avant de la faire glisser dans son cou, sur sa nuque.
– Merci, soupira-t-il.
– Que diriez-vous de m’accompagner dehors ? Il fait trop chaud ici, vous ne trouvez pas ? demanda Mozart doucement, mais joyeusement, presque, une aiguille d’impatience dans sa voix qui le piqua. Comme c’était délicat de sa part de trouver un prétexte. Il faisait tâche, bien sûr, tâche sur son triomphe. Comme Mozart faisait tâche sur le sien. Mais lui était méprisable, minable, engourdi d’alcool et de désespoir. C’était normal de tenter de… l’évacuer. Et pourtant, l’autre avait l’air gentil. C’était encore plus douloureux. Il s’apprêtait à refuser, mais Mozart ajouta d’une voix plus douce.
– S’il vous plaît, Salieri. Laissez-moi vous aider ce soir.
Salieri s’adossa à sa chaise, osant pour la première fois regarder Mozart en face.
– Vous avez mieux à faire. Savourez donc votre succès ! Et surtout, ne vous sentez pas obligé de vous intéresser à ma pathétique existence.
– Vous n’êtes pas pathétique ! J’en ai assez de ce salon, et je sais que vous aussi.
Salieri hésita, avant de lâcher d’une voix plus fatiguée qu’il ne l’aurait voulue :
– Je n’ai pas besoin de votre aide. Mais sortons, si vous le voulez.
Il termina son verre d’eau à gorgées lentes, maîtrisées. Il ne savait pas pourquoi il avait accepté. Une foutue reconnaissance, un foutu espoir, il était foutu. Mozart l’attendait, s’occupant à regarder autour, il n’avait pas vu mais il semblait un peu mal à l’aise, intimidé. Il était beau. Il s’interdit, encore, encore, de penser ça. Mais il était beau et encore il ne pouvait pas s’empêcher, détailler les cheveux effleurant le front, les lèvres serrées en une moue inquiète, un peu, la ligne de sa mâchoire jouant à définir le visage adoré et voilà qu’il le peignait, ou plutôt, qu’il le composait, à présent, mais il aurait pu le faire de tête, et cela n’aurait pas été différent ; mais ce ne serait jamais qu’une copie difforme, dissonante. Tout ce que son talent inférieur pourrait jamais produire.
Il voulait boire encore, pas de l’eau, mais il avait accepté sans savoir pourquoi et il était foutu.
Ne pas s’effondrer. Il s’était levé trop brusquement, fit quelques pas vacillants avant de trébucher, poussa un petit cri de douleur lorsque Mozart le retint par l’avant-bras, frottant sa chemise trop violemment contre sa peau.
– Pardonnez-moi ! Je vous ai fait mal ?
– Ce n’est rien, dit simplement Salieri avant de prendre une profonde inspiration.
L’air puait l’alcool, la sueur, les parfums capiteux dont les courtisans se surchargeaient. Il se força à s’adosser contre un mur quelques minutes pour éviter un second étourdissement, le temps que la nausée se dissipe. Il y avait trop, trop de tout. Les gens lui jetaient des regards désapprobateurs, destructeurs, murmuraient. Il ne parvenait plus à les ignorer. Mozart le couvrait d’un regard patient, un sourire léger sur le visage, accaparé mais se retournant vers lui sans cesse et le sourire un trait dans son coeur. Ce n’était pas grave, allez ; ce n’était pas grave quand on lui souriait comme Mozart le faisait car Salieri croyait mourir. Il ne supportait plus, laisse moi tranquille, il eut envie de fuir, alors il ferma les yeux. Pas longtemps. Juste un instant, un instant qui fut assez pour s’échapper, un instant inconscient, mais pas assez, jamais assez. Ses sens saturés se calmaient, le soulageaient légèrement ; pas assez, jamais assez.
Il se redressa et Mozart se retourna et pâlit, porta une main à sa bouche, choqué. Salieri fronça les sourcils.
– Salieri, votre... Votre bras. Vous êtes blessé ?
Il sursauta, baissa les yeux. La manche de sa chemise était striée de rouge. La poigne de Mozart avait dû rouvrir les plaies. Du sang coulait lentement sur sa main, le long de ses doigts… Les coulées écarlates étincelaient sous les lustres telles des veines de rubis. Fascinant.
La brûlure de son bras le ramena à la réalité. Il réalisa qu'il avait mal, vraiment mal. Et le visage terrifié de Mozart, dégoûté… Il avait compris.
Non.
Non !
C’était désharmonique ; il se détestait. D’être tombé si bas à ses propres yeux et à ceux de Mozart, pour maintenir l’illusion du contrôle, pour voir s’effilocher en filets rouges les sentiments trop puissants, pour tuer ses phobies en partitions silencieuses sur sa peau.
Il serra les poings, cela le fit grimacer. D'un pas qu'il espérait assuré, se dirigea vers la porte, plantant là un Mozart paralysé, impuissant, qui ne tenta pas, à son grand soulagement, de le retenir. Da Ponte lui adressa un sourire désolé qu’il ignora ; que croyait-il savoir ? Il s’en fichait bien, lui aussi, comme tout le monde, et à présent la seule personne à s’être préoccupée de lui le méprisait. Mais c’était sûrement mieux, parce que Salieri n’en pouvait plus, d’aimer Mozart. Oui, qu’est ce que Da Ponte croyait savoir ? Il l’avait laissé, ce soir et avant, abandonné à Mozart, il n’avait pas le droit de le regarder comme cela, pas lui, c’était sa faute, leur faute à tous, il l’attrapa par le col de la chemise, violemment,
c’était sa faute.
À lui-même.
Sans le regarder, il le relâcha. Quitta la pièce.
Il déambulait dans les couloirs interminables, l’escalier, manqua s’égarer dans l’hôtel immense, labyrinthique. Il croisait invités, domestiques, il ne pouvait pas essuyer ses doigts, ça voulait dire tirer sa manche et il ne pouvait pas, il ne pouvait pas voir ça. Alors la peur et plus que tout la honte. Il priait que personne n’ait remarqué, que personne ne remarque.
Il trouva la sortie mais il était perdu.
Il tituba plus qu'il ne marcha dans la rue sombre et déserte, éclairée faiblement par des lanternes suspendues au dessus des portes. L'air frais lui donna un peu de force, dissipant quelque peu les effets de l'alcool. Il s'éloigna, d'un pas un peu plus vif. Il voulait juste rentrer chez lui, ne plus jamais le voir.
La ville s’étirait à l’infini, il glissait sur les pavés inégaux. Les hôtels particulier autour de lui lui semblaient prêts à s’effondrer et presque il souhaita qu’ils le fassent. Mais trop massifs, trop récents, trop riches ; trop prétentieux, trop indifférents. Indifférent ; il aurait voulu l’être, il aurait voulu pouvoir se dire que la rue faisait peur, que les étoiles étaient belles, que la lune brillait d’un éclat resplendissant. Et il se disait, la rue est comme lui, les étoiles sont comme lui, la lune est comme lui.
Dieu qu’il se haïssait.
Un autre pas derrière Salieri. Pressé, régulier.
– Maestro !
Ne pourrait-il donc jamais le laisser seul ?
– Maestro, s'il vous plaît !
Sa voix prenait un accent désespéré. Allait-il le poursuivre longtemps ?
– Maestro Salieri.
Salieri s'était arrêté, sans se retourner. Mozart le rejoignit, sans oser se placer devant lui. Il parlait d'une voix hésitante, inquiète.
– Je... Je voulais simplement vous dire que... Je suis désolé de vous avoir fait mal. Je ne vous juge pas sur ce que j'ai vu. Si... Si vous avez besoin de parler à quelqu'un...
Il s'écoula quelques secondes au cours desquelles Salieri hésita entre parler et partir.
– Pourquoi me dites-vous cela ? Pourquoi ne me laissez-vous pas seul ?
En colère, il le regardait à présent.
– Parce que... je vous apprécie ! s’exclama Mozart, ouvrant le bras, involontaire mouvement de sa main vers lui.
– Ah, vous m'appréciez.
Salieri ne bougea pas. Il émit un ricanement cynique. Mozart recula d’un pas, blessé ;
– Mais oui !
mais pas assez.
– J'ai ruiné votre carrière, Mozart, dit Salieri très calmement, d’une voix froide, mortelle. Vide.
– Je... Quoi ?
Il était comme hors de lui même. Il n’avait pas le droit de l’apprécier. Il n’avait pas le droit de lui dire ça. Tout ce qu’il s’interdisait, Mozart l’accomplissait. À présent, c’était comme s’il se devait de tout détruire ; comme si c’était lui-même qu’il devait punir ; alors il lâcha tout.
– J'ai ruiné votre carrière. J'ai demandé à Rosenberg de monter la noblesse contre vous. C'est de ma faute si votre Figaro a échoué.
Il marqua une pause.
– M'appréciez-vous toujours, à présent ?
Il restèrent immobiles quelques atroces secondes. Le visage lumineux de Mozart se décomposa lentement. Il détourna la tête, ses yeux fuyaient la lumière mais étincelaient de larmes dans la pénombre. Salieri l’avait dit mais il n’était même pas soulagé. À présent, Mozart ne lui pardonnerait jamais. Tout ce qui avait existé, aurait pu exister, était brisé. Il avait senti qu’un fil les rattachant l’un à l’autre, un dernier lien, et il l’avait coupé. D'une voix hachée, secouée par les sanglots, qui lui brisa le cœur, Mozart parvint à prononcer :
– M-mais... Pourquoi ?
– Vous savez pourquoi.
Je vous aime trop. Vous êtes ma perte. Vivant ou mort, célèbre ou disgracié, vous êtes ma perte.
– Non, je ne sais pas ! Je ne sais rien de vous, Salieri ! Je ne vous comprends pas.
– Je suis désolé.
Il ne soutenait plus son regard. C’était trop dur. Il fallait qu’il s’en aille.
– Je vous en prie, ne partez pas. Je vous en prie. Je v-vous aime !
Des accents désespérés, des tonalités suppliantes. Ça tremblait dans sa gorge ; dans leurs gorges. Et Salieri se retourna brusquement, contemplant Mozart à quelques mètres de lui, le visage trempé, la main tendue, implorant.
– Je suis désolé, répéta-t-il.
Mozart attendit quelques inutiles instants avant de faire volte face. Assommante harmonie de ses lourds lourds sanglots dans le silence de la nuit. C’était fini, alors. Ils ne se parleraient probablement plus jamais. L’alcool procurait à présent à Salieri le calme, le détachement étrange qu’il avait espéré toute la soirée, une pause inespérée de son esprit. Ce n’était pas qu’il ne savait plus ce qu’il faisait, mais qu’il le savait trop bien, quand il prononça d’une voix douce,
– Et pourtant…
L’autre eut un frisson, s’arrêta net. Salieri ne le vit pas ; pleurant silencieusement, il s’éloignait.

Notes:

Merci d'avoir lu ! N'hésitez pas à laisser un commentaire pour me dire ce que vous en avez pensé.
Cet OS aura peut être une suite, en tout cas c'est prévu, mais je n'arrive pas à l'écrire en ce moment... On verra.