Chapter Text
Bergville était un trou paumé. Plus paumé encore que toutes les cités que vous considériez jusque là comme perdues au fin fond de la cambrousse. Bergville, c’était à peine 500 âmes, un air de Far West, identique à ce qu'on voit dans les films, perchée près d’une falaise. Et de nuit, Arkham n’avait qu’à se rhabiller. Bergville, c’était une ville digne de Twin Peaks…
Rey connaissait par cœur cet endroit et le détestait jour après jour. Elle était née là, et ne rêvait que de partir. Ce n’était pas une chose aisée pour une orpheline, tenancière d’une échoppe obscure, gagnant juste de quoi vivre décemment.
La jeune femme avait pourtant des rêves plein la tête. Se lancer à l’aventure, rencontrer plein de gens, devenir musicienne, ou même actrice. Fouler le tapis rouge, faire la Une des journaux… Depuis petite, elle rêvait d’ailleurs. Dans le modeste orphelinat de la ville voisine, durant des années, elle avait espéré qu’un couple de personnes érudites, gentilles et célèbres viendraient la chercher. Mais le temps s’était égrainé, aussi vite que les aigrettes de pissenlit s’envolaient au vent. Les larmes s’étaient asséchées sur ses joues et désormais la porte de son cœur demeurait close. Elle avait enterré loin, très loin, ses espérances de famille aimante.
Elle fut mise sous tutelle. Un certain Unkar Plutt, bon redneck américain qui lui avait appris à se débrouiller par ses propres moyens. Il était tout l’inverse de son modèle idyllique de parents bienveillants. Alcoolique, violent, abruti, négligent. Dès qu’elle eut la majorité, elle avait tout fait pour dégoter un emploi et prendre son indépendance.
Elle travaillait au bar PMU « Le vieux Jar Jar ». Le point de rendez-vous de tous les ivrognes du coin. Tout le monde se connaissait et elle connaissait tout le monde. Le vieux Henry et ses tics de langage, Lando et sa fâcheuse manie de draguer tout ce qui bouge et de défier tous les badauds au poker pour un oui ou pour un non, Francis et son addiction pour le whisky… C’était devenu sa vie, à défaut de mieux. Elle avait des amis qu’elle aimait par-dessus tout. Sans eux, elle pensait sincèrement qu’elle aurait fini comme ses clients, à noyer son chagrin dans le cognac.
Rose tenait le bar avec elle. Poe travaillait en tant que routier et venait souvent leur rendre visite. Finn était livreur. Ces trois-là, ses piliers, lui donnaient envie d’avancer, malgré la vie pitoyable qu’elle menait.
Un jour, alors qu’elle était occupée à préparer l’ouverture de l’établissement, Rose rentra en trombe, la faisant sursauter. Elle avait manqué de faire tomber un verre, qu’elle réussit à rattraper de justesse.
— Rey ! Tu n’as pas entendu la nouvelle !
La bouille ronde de Rose était illuminée d’un large sourire. Ses yeux pétillaient de joie et elle sautait littéralement sur place.
— Laisse-moi deviner, Tico, Miranda va se remarier, avec un étranger, et ça fait jaser toute la ville ?
S’il y avait une chose qui occupait tous les habitants de Bergville, c’était bien les commérages. Rose en raffolait et cela égayait les journées de Rey.
— Non, elle n’a pas encore divorcé du précédent voyons ! Ne va pas si vite en besogne ! C’est bien mieux, on va avoir un nouveau médecin ! Il vient de la ville, haha ! Et il est arrivé aujourd’hui !
Rey haussa un sourcil. Elle remit une mèche de ses cheveux châtains derrière ses oreilles. Elle avait refait ses trois chignons pour plus de praticité, mais sa chevelure rebelle n’en faisait qu’à sa tête, lui donnant un air sauvage.
— Un médecin ? On a réussi à faire fuir le docteur Uldo ?
— C’était une bourgeoise trop coincée pour cette bourgade ! Elle est partie il y a une semaine… Tu ne suis pas hein…
Rey haussa les sourcils. Elle n’était vraiment pas la meilleure en ce qui concerne les feuilletons locaux.
— Et il sera comment, le nouveau ?
À ces mots, la porte du bar s’ouvrit. Un homme de haute stature, aux épaules larges et au costume parfaitement entretenu apparut aux jeunes femmes. Son visage était d’une beauté atypique. Ce qui marquait en premier lieu, c’était son grand nez et ses yeux sombres, qui vous perçaient de ses iris. Rey ne savait pas pourquoi, mais elle ne pouvait détacher son regard de ses lèvres pleines et charnues. Il avait les cheveux noirs et mi-longs, qui encadraient son faciès hypnotique, tranchant, selon elle, avec sa tenue de citadin des hautes sphères.
Rose ouvrit la bouche, retenant son excitation. Cela ne pouvait être que lui, le nouveau médecin. Elle connaissait tout le monde et le moindre étranger faisait tache, encore plus « Au vieux Jar Jar ». Elle esquissa un large sourire, sautillant vers le nouveau venu.
— Bonjour, je suis Rose, vous êtes le nouveau médecin ?
— hm… Oui.
L’homme dévisagea les lieux d’un œil blasé. Il posa un instant son regard sur Rey, la fixant plus longuement. La jeune femme haussa les sourcils, se sentant mal à l’aise. Elle portait un simple tee-shirt gris, un pantalon noir et un tablier usé, avec le logo du bar, une sorte de créature un peu délirante qui tirait la langue. Elle se sentait pouilleuse face à cet individu qui transpirait le charisme à plein nez.
Cependant, elle eut une drôle de sensation. Celle d’être littéralement déshabillée des yeux. Elle secoua la tête, plongeant son nez dans son nettoyage de verres.
— Bienvenue à Bergville, vous allez voir, ça ne paye pas de mine, mais les gens sont gentils et accueillants ! s’exclama Rose en attirant le médecin vers le bar.
Il se crispa au contact de la jeune femme, se laissant cependant faire.
— Ce n’est pas ce que le docteur Uldo m’a dit.
Sa voix chaude et grave arracha un frisson à Rey, qui releva la tête vers lui. Rose ne se laissa pas démonter et répliqua, d’une voix guillerette.
— Oh ! vous savez, le docteur Uldo a son tempérament aussi ! Allez on vous sert quoi ? C’est quoi votre petit nom ?
Il s’accouda au bar, appuyant son menton contre ses mains.
— Je suis le docteur Benjamin Organa Solo. Je viens de New York.
— De New York ? Woow ! On est vernis, hein, Rey !
Benjamin roula des yeux, exprimant un certain ennui. Rey fronça les sourcils. Il venait à peine d’arriver que déjà, elle ne le sentait pas. Il affichait l’air snob des gens de la haute société urbaine et cela l’irritait. Il représentait tout ce qu’elle n’avait pas pu avoir… C’était sans doute ça le pire.
— Je vous sers quoi ? demanda sèchement Rey.
— J’aimerais bien un whisky japonais, mais j’imagine que vous n’avez pas ça ici.
Les joues de la barmaid s’empourprèrent. Elle l’incendia de ses prunelles, croisant son regard. Pendant quelques secondes, ils se jaugèrent, comme deux animaux s’affrontant pour un territoire. Rose les observa tour à tour. D’un geste vif, elle plaça sa main sur sa bouche, retenant un rire.
— Bien sûr qu’on a ça, monsieur le médecin de New York. Rose, tu veux bien me ramener la cuvée ?
Rose opina et s’exécuta, disparaissant dans la réserve. Rey de son côté, refusa de rompre le contact visuel, comme s’il s’agissait d’un jeu, d’un concours à celui qui détournerait les yeux en dernier. Apparemment, l’un comme l’autre semblait déterminé à gagner.
— Laissez-moi deviner, c’est de la contrebande, que vous avez ?
— Qu’est-ce que vous imaginez ? Qu’on ne peut pas avoir un bon alcool ?
— Pas ici, non.
— Vous ne savez pas où vous avez mis les pieds. Je vous conseille de faire profil bas, si vous ne voulez pas partir comme Uldo.
— C’est vous qui avez besoin de moi, je ne serais pas là sinon…
Touché. Rey se mordit la lèvre. C’était une éternelle gageure pour les petites villes que d’avoir un médecin qui s’installait et ne s’enfuyait pas au bout d’une année ou deux. Bergville en était à son cinquième docteur en deux ans. L’ambiance sinistre des lieux n’aidait surement pas à se projeter.
Rose revint avec une belle bouteille. C’était du Mars Kasei, 40°, un alcool de qualité, qu’elle posa délicatement sur le comptoir.
— Ce n’est pas du Miyagikyo ? Je suis déçu…
— Vous vouliez du whisky japonais, vous en avez…
Rey le servit dans un verre dédié et lui tendit sèchement. Benjamin le prit avec douceur, ne pouvant s’empêcher d’esquisser un sourire narquois, tout en humant son breuvage. Il s’humecta les lèvres.
— Moui, ça ne vaut pas un Miyagikyo.
— C’est tout ce que vous aurez. Et ça fera 60 dollars.
— Tss… c’est quoi votre nom, au fait ?
Rey écarquilla les yeux, surprise du toupet sans limites de cet individu. Son visage s'arma d'un rictus provocateur qui tranchait avec son regard intense. Cela la perturba quelque peu.
— Rey.
— Rey comment ?
— Juste Rey, et ça sera “fais pas chier” si vous insistez.
— D’accord, Juste Rey.
La jeune femme décida de l’ignorer et reprit son travail, entreprenant de ranger les bouteilles sur le comptoir. Rose la dévisagea quelques secondes, avant de reporter son attention sur Benjamin.
— Enfin, vous allez voir, tout va bien se passer. Il suffit d’être à l’écoute avec tout le monde. Vous êtes installé où ?
— À la maison où habitait le docteur Uldo. Elle a besoin de rafraîchissement d’ailleurs.
— Oui, elle n’est pas de première fraîcheur c’est certain ! Demandez au vieux Chewie. C’est un excellent artisan, il travaille dans le bâtiment, il saura vous aider au mieux.
— J’y penserai, merci.
Le médecin savoura son whisky, tout en glissant de temps à autre, des regards vers Rey. La jeune femme ne put s’empêcher de détailler la courbe de sa gorge, remontant sur ses lèvres humectées d’alcool, si saillantes, à la couleur marquée. Le bruit de la porte la sortit de sa rêverie. Lando, accompagné d’Henry et Francis, venait de rentrer, s’exclamant joyeusement vers le nouveau venu.
Benjamin Organa Solo, d’office surnommé Ben par Lando, fut le centre de toutes les attentions. Le nouveau médecin n’échappait pas à la foire aux questions des habitués, curieux de découvrir qui allait dorénavant les soigner.
Si au départ, le citadin avait du mal, il finit par se faire à l’ambiance décontractée, bien qu’un peu trop rustre et imbibée des lieux.
Ce fut encore plus chaotique lorsque Poe, bellâtre local et routier de 26 ans, rejoignit la joyeuse troupe. Il vint claquer une bise sonore sur la joue de Rose, puis de Rey, pour ensuite se présenter à Benjamin de sa voix tonitruante.
— Vous êtes le nouveau médecin ? Bienvenue ! On ne risque plus de mourir de cirrhose maintenant grâce à vous !
Rey se mordit la lèvre, excédée. Au bout d’un moment, elle décida de prendre une pause. Quelque chose l’énervait. Elle ne savait pas si c’était l’air snob de Benjamin ou son sourire provocateur, ou encore cette chaleur insidieuse qui dansait au creux de ses reins.
