Chapter Text
23 octobre 1411.
Un épais brouillard s'élevait au-dessus des maisonnées, lentement, comme un animal qui s'éveille, comme une menace qui gronde, sinueuse et abjecte, et qui rôde autour des toits. C'était une brume qui confondait tout : le ciel et les murs de pierres grisâtres et usées par le temps semblaient se joindre pour tromper l’œil, et un curieux engourdissement s'emparait des membres pour plonger son propriétaire dans une torpeur au goût de cendre. On pouvait bien se faire attraper par cette exhalaison, se mêler à elle jusqu'à se perdre soi-même dans le nuage gris, que l'on ne s'en rendrait même pas compte. Peut-être serait-il même plaisant de ne plus avoir à supporter la charge d'un corps en armure dont on avait douloureusement conscience à chaque pas, à chaque tiraillement et à chaque crampe, et de s'élever, comme le brouillard, vers le ciel vide.
- Secoue-toi un peu, le pedzouille, tu nous retardes !
Une brusque bousculade à l'impact métallique coupa le souffle de Daichi, qui prit seulement conscience qu'il s'était arrêté depuis quelques minutes déjà. Le temps de faire volte-face pour grogner sur son homologue qui lui avait asséné un tel coup à l'épaule, ce dernier l'avait dépassé pour trottiner, comme les autres, sur les pierres de la ville dont ils dépassaient seulement la porte Saint-Jacques.
Paris. Territoire rendu dangereux par la présence de l’ennemi, à ses alentours. On apercevait déjà les dégâts laissés par les affrontements qui s’y étaient succédés avant leur arrivée. Des pavés avaient été arrachés et jonchaient le sol çà et là, et certaines bâtisses avaient été pillées par des soldats, leurs portes défoncées à coup de pied. L’hiver vigoureux de l’année 1407 avait aussi profondément marqué l’architecture. Des ponts de bois avaient été emportés par les glaces de la Seine, qui avait connu une crue sans précédent, disait-on. Malgré tout, les soldats semblaient excités d'atteindre enfin la cité, après une journée de marche en continu. Daichi n'en était quant à lui que plus maussade et renfrogné. Il poussa un profond soupir, remonta sa visière pour promener la main sur son front en sueur, et fixa la brume qui l'avait figé quelques instants auparavant. Ce ne devait être qu'un composé de suie et du paresseux brouillard d'octobre, nul besoin d'y voir un mauvais présage.
Sentant autour de lui les troupes le contourner, non sans pousser un râle d'agacement pour certains, il reprit enfin un bon pas pour ne pas faire d'histoire. La plupart des hommes avait glissé de leur destrier pour poursuivre la marche à pied, usés par le frottement régulier de leurs cuisses contre la peau rêche et dure de l'animal. Daichi n'avait pas eu le luxe de choisir : on avait refusé de lui confier une monture, lui qui était en bas de l'échelle sociale. Un cul-terreux n'était pas digne de s'élever sur une selle, ç'aurait été gâcher un précieux bidet. C'était ce qu'un type avait ajouté avec un rictus à son égard, en tout cas. A ce moment-là, le garçon avait serré très fort les dents pour se restreindre de laisser s'échapper l'injure qui le démangeait violemment et qui aurait réglé son compte à cet homme hautain, et qui ne connaissait sûrement du métier de paysan que le nom.
Désormais, Sawamura Daichi se contentait de grogner, pour la forme, et d'écarter l'offense d'un revers évasif de la main. La colère, c'était tout ce qu'il lui restait alors pour protester contre sa condition inique, et il sentait déjà qu'il l'avait épuisée, qu'il l'avait faite tourner à vide tant et si bien que son sentiment le plus fort et le plus tenace s'était peu à peu éteint. C’est avec une indifférence résignée qu’il suivait les troupes bourguignonnes depuis maintenant plusieurs mois, au fur et à mesure que la guerre civile faisait rage dans les rangs. Il avait l'impression d'être devenu cette brume morne et insipide sans aucun libre-arbitre, menée seulement par le souffle aléatoire du vent d'automne. La guerre l'avait épuisé, éreinté, et donné l'impression d'avoir sauté les précieuses et vigoureuses années de la jeunesse qui l'attendaient pour ne laisser sur son passage qu'un amer sentiment de solitude et de désenchantement.
Si la guerre de Cent ans contre les Anglais n'avait été d'aucune pitié avant l'accalmie, ravageant hommes et bêtes sur son passage, rien n'égalait le trouble qui régnait désormais en France depuis la naissance d'une rivalité entre les deux branches royales françaises des Valois. Et alors que le jeune homme n'avait pas hésité à déposer bêche et serpe et à quitter le domicile familial pour s'engager en faveur de ce qu'il jugeait juste, les années avaient passé et il ne s'identifiait plus à la haine qui animait désormais les troupes de Jean sans Peur, le duc de Bourgogne. Il lui semblait parfois que le regard glacé de son père le poursuivait dans ces moments de doutes ou de résilience, mais il éluda ce regard en secouant la tête : il ne voulait pas y songer maintenant.
Tous les hommes n’avaient qu’en bouche ces « lâches », ces « pédants » : ces Armagnacs. Le nom était craché dédaigneusement, si bien qu’il n’était plus qu’un râle précipité dans la bouche des soldats. Armagnacs. Les troupes de Charles d’Orléans, le fils du roi. Celles-là même qui occupaient Paris en ce moment. Traversant villages et cités ennemies, les partisans bourguignons s’excitaient à clamer haut et fort cet antagonisme vieux de quatre ans. Ils demeuraient fiers mais avaient la peur au ventre, comme s’ils risquaient à chaque instant de se brûler la chair contre la flamme des Armagnacs s’ils avaient l’audace d’y tendre la main trop longtemps.
L’ennemi est partout, disaient-ils, mais c’était davantage une raison d’exalter leur courage qu’un réel appel à la prudence. Daichi trouvait ces hommes bêtes et orgueilleux, et leur combat n’était qu’un prétexte de plus pour satisfaire leurs pulsions morbides et clamer leur suprématie sur chaque terre qu’ils foulaient du pied. Ils avaient fait de cette guerre la leur, et s’étaient désolidarisés de la cause des puissants qu’ils étaient censés défendre.
- Daichi ?
Ce conflit n’avait plus de principes, plus de valeurs, il ne subsistait réellement qu’intérêts et calculs. Et ces deux termes antinomiques : Bourguignons et Armagnacs.
- Daichi !
Un coude vint se loger sans douceur dans les côtes du jeune homme, interrompant une nouvelle fois le fil de ses pensées. Même si le jeune homme était soulagé qu’on l’extirpe de ces raisonnements qui ne le quittaient pas, sa fierté le démangeait d’écraser le pied de cet énième trublion, s’il n’avait pas s’agit de son ami. Un grand bonhomme, forgeron avant la guerre, qui n’avait d’imposant que l’apparence, et dont les yeux perçants semblables à ceux d’un rapace étaient surmontés de sourcils arqués qui révélaient déjà son caractère espiègle et taquin. En ce moment même, ces derniers étaient plutôt froncés en une mine renfrognée dont le jeune homme forçait les traits pour réclamer l’attention qui lui avait échappée.
- Tu m’écoutes ? Non, bien entendu, tu ne m’écoutes pas. Lorsque tu regardes ainsi devant toi, c’est que tu n’écoutes pas !
- Excuse-moi Bokuto, j’étais en train de penser à… Enfin, tu sais.
- Tu penses trop, ça ne te réussit pas. C’est bien la peine d’avoir entamé cette thérapie de groupe si tu finis par ruminer.
Il grommelait lui-même à pleins poumons, et les cheveux bruns aux curieux reflets grisâtres qui se dressaient fièrement au-dessus de son visage semblaient trépider avec lui. Le spectacle était comique à voir.
- Tu veux parler de ces monologues interminables que tu prononces sur ton soi-disant pilleur de chausses qui sévit ? s’enquit une troisième voix.
Habituellement effacé, un œil plissé apparent et un autre dissimulé derrière une sorte de frange touffue et aussi sombre que son iris, Kuroo apparaissait à leurs côtés. Leur second compagnon de marche. Sa tignasse lui avait valu le surnom de « tête de coq », secondée par l’animosité qu’inspirait naturellement son comportement attentif et presque sournois parmi ses semblables.
- Ça n’est pas à prendre à la légère, rétorqua Bokuto. Et si je parviens à l’attraper, je peux même espérer monter en grade. Vous aurez l’air malin de ne pas m’avoir cru, tiens !
Kuroo se tut, l’air de considérer qu’il était inutile de poursuivre le débat. D’un lunatisme amusant, Bokuto ne cessait de passer du fanfaron qui frisait l’arrogant à une prostration que quelques mots suffisaient à résoudre, et l’un était aussi épuisant que l’autre. A la place, Kuroo posa une main ferme sur l’épaule de Daichi.
- Ça va, mon vieux ?
Le spectacle était terminé.
- Oui, oui. Nous allons bientôt atteindre la garnison, éluda-t-il en désignant du menton la façade qui se dessinait plus loin.
- Compris, cap’taine, se résigna le jeune homme en retirant sa main, et il retourna à la conversation animée qu’il avait avec Bokuto.
Alors qu’ils poursuivaient leur pas sur les pavés irréguliers de la ville, un éclat blanc attira soudain l’œil de Daichi, qui manqua de trébucher. Il le suivit du regard, le souffle court. C’était un oiseau à la couleur immaculée, qui venait de se poser sur la pierre sale d’une bâtisse branlante. Comme il sautillait un peu plus loin, Daichi plongea la main dans sa sacoche en cuir, s’assurant d’effleurer la peau fine du rouleau qu’il cherchait : une feuille de parchemin. Satisfait, il s’écria alors en direction de ses deux amis, sans pour autant quitter le volatile du regard :
- Je vous rejoins plus tard ! Il faut que j’y aille.
- Quoi encore ? s’amusa Kuroo, visiblement habitué à ses escapades impromptues.
- Un merle blanc. Rarissime. A plus tard !
Tandis que Bokuto s’exclamait quelque chose qui lui fut inintelligible à travers la foule de soldats, Daichi s’éclipsa. L’oiseau s’était engouffré dans une ruelle, et il lui fallut une bonne minute pour se frayer un chemin jusqu’à l’allée : il s’y engagea, et s’adossa à un mur une fois qu’il fût assuré de ne pas être en vue, le cœur battant. Levant les yeux, il aperçut le merle quelques mètres plus loin, trop occupé à bequeter les recoins de la pierre pour remarquer sa présence. Il s’accorda alors quelques secondes de répit.
Il atteint l’extrémité de son heaume pour le retirer à deux mains. Une fois libéré du casque métallique, il ébouriffa énergétiquement ses cheveux courts, qui n’étaient plus si courts désormais, et effleura le duvet brun naissant sur son menton, auquel il n’avait pas pris garde. La fraîcheur du petit matin caressait sa peau et s’engouffrait, tandis qu’il inspirait de toutes ses forces, dans sa gorge, dans ses narines, partout. Il aurait voulu s’y noyer tant cela lui avait manqué. C’était grisant. Lors des combats, l’armure qu’il ne quittait jamais était devenue pour lui comme une seconde peau, imperméable aux coups mais inerte et glacée, si bien qu’il avait parfois l’impression de se fondre avec la cuirasse. Les marques violacées qu’avait laissé le heaume sur sa nuque se firent elles aussi douloureuses, et Sawamura massa son cou endolori avec une grimace.
Le parchemin en main, Daichi sortit alors son unique morceau de charbon et s’attela à esquisser l’oiseau, grossièrement d’abord, afin d’en avoir un aperçu si celui-ci venait à lui échapper des yeux. Il ne quittait pas son morceau de mousse, si bien que le jeune homme se permit de faire quelques pas de loup dans sa direction, son heaume glissé sous le bras. Au fur et à mesure qu’il s’engageait dans l’allée, les clameurs de l’armée se faisaient d’ailleurs plus distantes, et il put alors profiter d’un silence apaisant. Les deux murets qui confinaient la ruelle en un passage étroit lui donnaient un curieux air de secret.
Cependant, alors qu’il entamait un nouveau croquis, l’entrechoquement du fer de son armure résonna dans la ruelle, et l’oiseau s’envola plus loin en un brusque claquement d’aile. Le jeune homme jura tout bas avant de s’enfoncer davantage dans le passage. Plus il s’enfonçait et plus il voyait le lierre envahir les murs de pierres, pour former enfin un revêtement vert. Il sentit que l’air était devenu plus humide au fur et à mesure qu’il se hâtait à la suite du merle, et la sensation sur sa peau le fit frissonner. L’obscurité avait pris le pas sur la lumière du jour, qui ne subsistait qu’en de minces sillons qui faisaient étinceler son armure aux endroits où ils la parcouraient.
Soudain, et alors que Daichi allait abandonner l’idée de retrouver le volatile, le passage se retrouva inondé de lumière. Il ferma les yeux, ébloui. Il n’avait pas réalisé qu’il était arrivé à l’issue de la ruelle, et il lui fallut quelques instants pour s’accommoder à la luminosité nouvelle et ouvrir complètement les paupières. Le brouillard précédent avait disparu. Le sentier l’avait conduit à une immense cour. Par-delà la végétation abondante qui réclamait encore et toujours ses droits, le terrain était occupé. Divers appareils et instruments avaient été déposés à même l’herbe, séparés entre eux de quelques mètres de manière à occuper toute la cour : manifestement l’atelier d’un artisan.
Mais ce qui frappa davantage le jeune homme fut le spectacle de couleurs qui se déroulait sous ses yeux. Il en oublia le merle. Des tissus de toutes sortes ondulaient avec le vent, frappaient l’air comme un drapeau, et exhibaient leurs reflets changeants avec la brise. C’était une danse, une danse gaie et presque malicieuse qu’entamaient ces tissus versatiles. Ils étaient animés de mouvements qui les rendaient capricieux, et les faisaient se soustraire perpétuellement à l’œil. Leur doux froissement se muait parfois en un claquement sec et bref, qui semblait traduire une impatience amusée. Daichi retint son souffle. Il n’avait jamais rien vu de tel, et il était persuadé que les couleurs qui défilaient sous ses yeux ébahis, les nuances de vert, de jaune, de rouge, n’avaient encore jamais frappé sa rétine. Détachant avec peine son regard du textile, il s’aperçut que les tissus étaient en vérité pendus à une traverse de bois qui parcourait d’un bout à l’autre l’atelier, et dont les extrémités avaient été sommairement coincées entre des pierres. Au milieu de ce cadre hors du commun, un appareil particulièrement imposant trônait : un métier à tisser. Il n’en avait jamais vu autre part que dans les quelques livres d’images qu’il avait l’habitude de parcourir, lorsqu’il habitait encore sa masure agricole. Sawamura suivit du regard les lattes de bois qui composaient la machine complexe, et qui se structuraient successivement, élevant haut l’édifice. Des fils y étaient minutieusement tendus et descendaient en ligne droite jusqu’à former plusieurs bobines, dont la suspension faisait frôler le sol sans pour autant s’y poser. Tout avait été pensé dans le détail et avec exactitude.
Face au métier, Daichi fut surpris de distinguer, et seulement maintenant, un jeune homme en pleine action. Si la position qu’il occupait, tourné aux deux tiers en direction du brun, avait contribué à ce que ce dernier ne lui prête pas attention d’abord, sa présence se fit subitement comme évidente. C’était lui, le tisserand, autour duquel tous les éléments s’articulaient et qui animait de ses mains les tissus aux couleurs fantaisistes. Sawamura profita que l’autre garçon ne l’ait pas encore aperçu pour le détailler avec intérêt. S’il s’était assis sur un siège en bois, il n’en perdait pas pour autant une certaine mobilité dans ses gestes. Tantôt en enroulant les fils dans un mouvement de poignet rapide et maîtrisé, tantôt laissant glisser le fil du bout de ses doigts, le jeune homme parvenait à allier agilité et vigueur dans son travail. Très habile, il semblait à peine effleurer les fils tant ceux-ci se mouvaient avec facilité, sans tressauter et sans accroc. Il était presque difficile de suivre son jeu de mains. Daichi effleura alors à nouveau la fine peau du parchemin, hésita quelques instants puis commença un nouveau dessin, pressé par le temps que lui assurait sa cachette. C’était indiscret, inquisiteur, mais excitant. Il tenta de recopier la chemise d’un blanc immaculé et retroussée aux coudes qui habillait le garçon, sa silhouette élancée et gracile qui lui donnait une présence presque aérienne, si bien qu’il semblait n’être d’aucune charge sur son siège, comme s’il flottait. Sa posture droite. Il se distinguait sans pour autant s’imposer, en un équilibre qui lui conférait une élégance particulière et provoqua un tressautement chez Daichi, quelque part dans sa poitrine. Ce dernier chercha le regard du tisserand, et trouva deux yeux noisette légèrement plissés par l’effort, surmontés de deux sourcils larges et arqués. Malgré tout, les traits de son visage étaient doux, ce qui était appuyé par l’air profondément tranquille qui le caractérisait en dépit de sa concentration. Son nez, fin et légèrement retroussé, suggérait une figure juvénile dont le contraste avec l’assurance que Sawamura avait pu observer plus tôt donnait un tableau charmant. Ce charme était indéniablement mis en évidence par un grain de beauté sombre comme le charbon, discret mais bien là, qui ornait l’œil gauche du garçon. Enfin, ce visage serein était encadré par des cheveux à la curieuse couleur grise cendre. C’était envoûtant. Même si le jeune homme avait pris soin de discipliner sa chevelure, quelques mèches rebelles s’étaient échappées dans l’effort et parcouraient désormais son front, parcouraient la peau rêche du parchemin. Mais Daichi ne put poursuivre son observation, car le regard brun du tisserand quitta son métier pour se porter sur lui. Lui qui se tenait toujours à l’orée de la cour, silencieux et comme figé dans son mouvement.
Honteux de s’être ainsi fait prendre en train de scruter le jeune homme dans un moment aussi solitaire, Sawamura esquissa instinctivement un geste brusque en direction du garçon, une excuse bredouillée au bord des lèvres. Le dessin lui échappa des mains. Le tisserand eut un mouvement de recul. Les yeux écarquillés et le souffle court, l’inquiétude avait remplacé son air paisible, et le fil qu’il maniait adroitement lui avait échappé des mains. L’espace d’un instant, il sembla à Daichi que le garçon portait la main à sa ceinture, mais le geste fut avorté si rapidement qu’il se demanda s’il s’agissait de son imagination ou si le jeune homme avait vraiment été sur le point de s’emparer d’une arme. Confus, perdu entre la crainte et le désarroi, Daichi tourna les talons et disparut à nouveau dans la ruelle obscure, sans merle et sans parchemin.
26 octobre.
Quelques jours séparaient désormais Sawamura du malencontreux incident de l’atelier, et il lui semblait parfois à nouveau apercevoir le regard inquiet du garçon, lorsqu’il était seul.
D’abord, Daichi y avait pensé souvent. Ce qui avait suscité la peur du tisserand, c’était ce que lui, Sawamura, avait représenté à cet instant-là : un homme de la guerre, en armure, au visage sale, au regard endurci par les années. Cela l’attristait. Malgré toutes les réticences qu’il avait face aux valeurs militaires d’indiscipline et de domination, c’était sous ce jour-là qu’il s’était présenté en s’introduisant ainsi, et armé, dans la propriété d’un civil où le conflit n’avait pas lieu d’être.
Cependant, le jeune homme n’avait plus eu le temps de ressasser, puisque les conseils de guerre s’étaient multipliés en vue de l’affrontement entre Bourguignons et Armagnacs, qui se faisait imminent, et seules les stratégies militaires avaient alors occupé son esprit lassé. On prévoyait une offensive surprise dans la nuit du 8 au 9 novembre aux alentours de Paris, dans un village nommé La Chapelle et qui avait déjà vu passer nombre de cortèges de rois de France. Les Armagnacs et leurs alliés bretons étaient censés s’y être retranchés. L’attaque qui se préparait était sur toutes les lèvres et dans tous les murmures, et les soldats commençaient à trépigner d’impatience et de crainte, le regard porté au loin comme si les événements se dessinaient déjà sous leurs yeux. Quant à Daichi, il demeurait indifférent à l’agitation générale. Lorsqu’il enfilait son armure, il était plus ou moins parvenu, avec les années, à faire taire ces doutes et ces insécurités qui condamnaient l’homme à l’inquiétude. En guerre, il était hors de question que la peur et l’appréhension aient raison de lui. Il fallait attendre que cela passe et puis c’est tout.
Ce soir-là, alors que le jeune homme s’était assis sur le bord de sa couche de fortune, et tapotait indifféremment l’extrémité de la caisse de bois qui soutenait son sac de paille, il se décida à sortir. Il voulait être seul ailleurs que dans sa chambre, et voir davantage de Paris que le mince filet de lumière que laissait tout juste échapper sa fenêtre. Il n’avait jamais parcouru cette ville dont tout le monde parlait sans cesse, et qui animait toutes les passions et tous les fantasmes.
Les temps de guerre n’avaient pas nui à sa réputation, et avaient même contribué à la rendre plus illustre encore, puisque c’est ici même que le roi Louis d’Orléans avait été assassiné. Il comptait bien en profiter maintenant pour découvrir la cité, à sa manière, loin du bruit des armes qui s’entrechoquaient et des hommes qui s’esclaffaient. Il se laissa alors guider par la lumière des torches, qui prenait la relève du jour. Les rues étaient agréables à cette heure-ci, et si quelques personnes les parcouraient d’un pas léger, d’autres s’étaient assises sur leur perron, le nez en l’air, profitant de la douce brise du soir. C’était doux. Sur son chemin, certains habitants profitaient des dernières lueurs pour faire un ménage sommaire, tantôt dispersant les feuilles sur les pavés, tantôt secouant de grands draps blancs depuis leur fenêtre. Les étalages de marchandises, que l’on observait encore à travers le vitrage des commerces, donnaient l’impression que leur propriétaire n’allait pas tarder à revenir pour reprendre ses affaires d’un air pressé. Après avoir bifurqué plusieurs fois à travers les ruelles, Daichi fut interpellé par la façade de pierre d’une taverne. Les lucarnes perchées sur la toiture révélaient l’ambiance chaleureuse qui devait y régner en ce moment-même. A travers l’ouverture, on pouvait distinguer des ombres, projetées sur les murs, qui se confondaient en dansant, et des chants se faisaient entendre à travers le vitrage, mêlés à quelques éclats de voix.
Daichi se composa un air assuré avant de pousser la lourde porte de bois… et fut frappé par la douce tiédeur de l’endroit ainsi que l’air jovial de la musique qui entamait un rythme endiablé, et qui ne lui était parvenue que faiblement depuis l’extérieur. Surpris un instant, le jeune homme quitta le pas de la porte pour atteindre la première table vide qu’il eut en vue, et s’installa avec un petit soupir de satisfaction. Il prendrait probablement une cervoise aromatisée, ou bien peut-être pouvait-il se permettre un hypocras sucré. Impatient à l’idée d’étancher la soif qu’il venait d’éveiller, Sawamura porta les mains à sa ceinture, où il avait accroché sa bourse, mais ne tâta que son vêtement. Dans sa hâte, il l’avait oubliée à l’auberge. Déçu, le jeune homme se laissa choir contre le dossier de sa chaise et laissa son regard se promener à travers l’unique pièce de la taverne. S’il n’était qu’une question de minutes avant qu’on ne l’invite à prendre la porte, autant profiter de celles-ci pour saisir une dernière fois l’atmosphère apaisante dans laquelle il était plongé, avant de prendre le chemin du retour. La salle était éclairée par une lumière agréable, tamisée grâce aux chandeliers que l’on avait déposés dans les divers renfoncements creusés dans le mur. La proximité entre les tables en bois assurait un cadre intimiste, et la voûte en berceau qui surplombait le tout contribuait enfin à cette ambiance conviviale, presque casanière. Mais l’endroit n’en était pas tranquille pour autant, car les fêtards s’étaient assurés de troubler le calme de la taverne. Assis sur les bords des tables, trépignants, se perdant en éclats de rire, certains avaient même entamé un pas de danse, et semblaient s’oublier sur la piste. Un homme, grand et chauve, faisait tournoyer sa veste par-dessus ses épaules, un sourire fou aux lèvres. Un autre l’avait rejoint, plus petit mais plus vif encore, et se trémoussait désormais en secouant dans tous les sens des cheveux bruns qui semblaient eux-mêmes défier les lois de la gravité. Les jupes virevoltaient, les pieds frappaient le sol, pour se retrouver en l’air l’instant d’après. La tête de Daichi commençait à lui tourner, peut-être aussi parce qu’il était pris dans l’euphorie du moment. Alors il s’oublia à son tour.
Les convives dansaient comme les flammes des chandelles au bout de leur jonc et les musiciens sautillaient à leur suite. Cependant, Daichi se vit contraint de quitter les noctambules des yeux, car un regard noisette avait accroché le sien, avec un grain de beauté, sombre comme le charbon.
