Chapter Text
« Je suis Ladybug. »
Trois mots.
Trois simples mots qui frappèrent Adrien avec la violence d'un coup de tonnerre.
Paralysée, sa langue. Court-circuité, son cerveau. Pris de court par l'énormité de cette déclaration, le jeune homme resta un instant figé sur place, incapable de réagir.
En toute honnêteté, Adrien mentirait s'il affirmait n'avoir jamais essayé d'imaginer dans quelles circonstances sa Lady et lui pourraient être amenés à se dévoiler leurs identités. Au contraire. Ce n'était peut-être plus le cas aujourd'hui, mais au début de sa carrière, accumuler les hypothèses concernant le jour où il découvrirait enfin qui se cachait derrière le masque de Ladybug avait été l'une de ses activités favorites.
Lui confirait-elle volontairement son secret au détour d'une simple discussion, après des années de solide partenariat ?
Se détransformerait-elle sous son regard, prise par le temps et par des circonstances l'empêchant de lui dissimuler plus longtemps la vérité ?
Lui dévoilerait-elle son identité chez le Grand Gardien, une fois leur mission accomplie, alors qu'ils rendraient leurs miraculous à Maître Fu?
Glisserait-elle son nom entre leurs lèvres brûlantes, entre deux fougueux baisers ? (De loin son hypothèse préférée).
Oui, définitivement, Adrien avait plus que réfléchi à ce qu'aurait pu être ce moment. Mais jamais, jamais il n'avait songé à un timide « Je suis Ladybug », confessé par l'une de ses camarades de classe, au milieu de leur salle de cours et devant tous les autres élèves.
Sans le hoquet de surprise d'Alya, Adrien aurait pu jurer avoir été en proie à une hallucination tant la scène lui paraissait improbable.
Mais non. Au vu des cris d'excitation de la jeune blogueuse, il n'avait clairement pas imaginé ces dernières secondes.
Autour d'eux, l'effervescence était à son comble. Des exclamations fusaient de toutes parts, accompagnées de gestes de surprise. Les clameurs des autres élèves plongeaient la salle dans un brouhaha qui avait l'effet paradoxal de rendre l'événement encore un peu plus concret tout en ajoutant un côté toujours plus surréaliste à la scène.
C'est avec une étrange sensation de détachement qu'Adrien vit Alya bondir de son siège, pupilles dilatées d'excitation et téléphone en main, prête à se jeter sur ce scoop extraordinaire.
« Ladybug ? », l'entendit-il hurler à celle qui venait de faire basculer leur paisible fin de matinée dans le chaos. « Tu es LADYBUG ? Oh mon dieu ! »
L'enthousiasme d'Alya était compréhensible. En temps normal, une telle révélation aurait déjà été l'événement le plus extraordinaire de sa vie.
Mais là, les circonstances étaient particulièrement exceptionnelles.
Ladybug et Chat Noir n'avaient plus donné signe de vie depuis précisément cinquante-sept jours, après une derrière apparition au cours de laquelle ils avaient annoncé laconiquement avoir neutralisé pour de bon le Papillon et sa complice.
Comment avaient-ils arrêté les célèbres super-vilains ? Quelle était l'identité de cet homme qui avait tant fait trembler Paris ? Qu'était-il devenu ? Qu'allaient-ils devenir, eux, maintenant que leur mission était accomplie ?
Mystère.
Les deux jeunes gens avaient éludé toutes les questions de la presse avant de quitter les lieux aussi rapidement qu'ils étaient arrivés.
Depuis, plus de vilains, plus de héros.
Tout Paris désespérait d'avoir un jour des nouvelles de ses illustres protecteurs, et Alya la première.
Ignorant aussi bien les « Ohmondieuohmondieuohmondieu » que son amie répétait sans discontinuer que les exclamations effarées des autres élèves, Adrien se tourna de nouveau vers son interlocutrice pour poser un regard choqué sur elle.
Une partie de lui-même refusait encore de croire qu'elle venait bel et bien de prononcer ces paroles qui venaient de mettre la salle en ébullition.
« Q-que... quoi ? », balbutia-t-il d'une voix stupéfaite.
« Je... Je suis Ladybug », répéta Lila, lui jetant un regard faussement timide à travers ses cils.
Alors, non.
Non, non et définitivement non.
Premièrement, même dans la plus improbable des dimensions parallèles, il serait rigoureusement impossible qu'une personne aussi détestable que Lila puisse être Ladybug.
Deuxièmement, Ladybug était bien une de ses camarades de classe et elle se trouvait bien dans la pièce en cet instant précis. Mais elle était assise un peu plus loin, un sourcil circonspect délicatement haussé depuis l'annonce de Lila, et elle s'appelait Marinette Dupain-Cheng.
« C-Ce n'est pas possible », lâcha machinalement Adrien, toujours sous le choc.
Le jeune homme serra rageusement les poings à mesure qu'il digérait les paroles de sa camarade, alors que la colère se mêlait désormais à sa surprise initiale.
Comment ? Comment Lila osait-elle essayer de se faire passer pour sa Lady ?
« C'est bien moi », insista-t-elle d'une voix peinée. « J-Je sais que ça paraît dur à croire, mais je ne pouvais pas rester plus longtemps sans te – sans vous – avouer la vérité. Je... Je vous fait confiance et je.. Je pensais que c'était réciproque », conclut-elle, les yeux brillants de larmes.
Adrien n'eut pas l'occasion de répondre. Lila et lui furent rejoints par une Alya au comble de la surexcitation avant même qu'il n'ait le temps d'ouvrir la bouche. Les autres élèves suivirent le mouvement presque aussitôt et rapidement, ce fut la quasi-totalité de la classe qui se pressa autour d'eux.
Chloé fut la seule à se déplacer non pas pour rejoindre Lila, mais pour se diriger vers la sortie de la pièce.
« Ridicule », déclara-t-elle avec un petit reniflement hautain. « Totalement ridicule. »
Arrivée à la porte, elle se tourna vers sa meilleure amie.
« SABRINA ! », aboya-t-elle. « J'ai faim ! On y va ! »
Arrachant son regard à Lila, Sabrina sursauta vivement. Elle rassembla en toute hâte ses affaires et celles de Chloé, et sorti précipitamment à la suite de son amie.
Ce double départ fut accueilli avec une parfaite indifférence. Il était de notoriété publique que Chloé ne portait plus Ladybug dans son cœur depuis que cette dernière lui avait refusé le droit de porter le miraculous de l'Abeille. Sabrina, quant à elle, suivait sa « meilleure amie » comme son ombre.
Personne ne s'étonnait qu'elles accueillent toutes deux la nouvelle avec une certaine froideur.
Alors que la porte se refermait derrière Chloé et Sabrina, les autres élèves continuaient d'entourer Lila. Des questions fusaient de toutes parts à l'attention de la jeune fille.
« Tu peux te transformer ? »
« Pourquoi est-ce que Chat Noir et toi avez disparu ? »
« Et lui, tu connais son identité ? »
« Il s'est passé quoi avec le Papillon ? »
« Tu – »
« Qu'est-ce que – »
« Comment – »
C'est à peine si Adrien s'entendait penser dans ce brouhaha fébrile.
Ce n'est que quand Lila ouvrit la bouche pour s'exprimer qu'un silence quasi-religieux s'empara des autres élèves.
D'une voix tremblante d'une émotion qu'Adrien savait factice, elle déroula son histoire. Elle raconta être Ladybug, et n'avoir affirmé être la meilleure amie de la célèbre héroïne que pour se constituer un alibi au cas où quelqu'un remarquerait qu'elle en savait un peu trop sur elle. Elle confia être en réalité arrivée à Paris bien plus tôt que ce qu'elle leur avait dit initialement – toujours pour protéger son identité, une fois de plus – et avoir lutté contre le Papillon depuis le début.
Elle leur parla de sa volonté d'accomplir sa mission quel qu'en soit le prix, de sa fierté à veiller dans l'ombre sur sa ville d'adoption qu'elle aimait tant, de ses craintes, de ses espoirs, ainsi que de ses difficultés à mener de front une existence normale et une vie d'héroïne.
Adrien ne put que savourer l'ironie de la situation lorsque Lila s'excusa auprès de leurs camarades de leur avoir tant menti par le passé.
Protéger sa double identité était nécessaire et impliquait de ne pas toujours se montrer honnête, leur raconta-t-elle en portant dramatiquement la main à son cœur. Ce n'était pas faute d'avoir envie de leur parler, bien sûr. Elle leur faisait totalement confiance. Si elle avait pu, elle leur aurait avoué son secret sans hésiter.
Mais ça aurait été trop dangereux, naturellement.
Hors de question pour elle de risquer de les mettre ainsi en danger.
« Je... Je tiens trop à vous pour ça. Une héroïne ne peut pas se permettre de risquer la vie de ceux qu'elle aime », déclara-t-elle avec emphase, à l'instant même où elle croisait un peu trop opportunément le regard d'Adrien.
Les battements de cils séducteurs dont elle le gratifia ensuite ne firent que confirmer les soupçons du jeune homme – en plus de le faire frissonner désagréablement. Son admiration pour Ladybug était loin d'être un mystère et il y avait fort à parier que Lila comptait là-dessus pour essayer de s'attirer ses faveurs.
Mais à son grand soulagement, sa camarade se détourna rapidement de lui et reprit le fil de ses histoires extravagantes.
À ceux qui lui demandèrent avidement de se transformer, Lila opposa des yeux débordant de larmes.
Ses pouvoirs étaient perdus, leur expliqua-t-elle dans un sanglot.
Sacrifiés, avec son miraculous, dans la bataille finale qui l'avait opposée au Papillon.
Tel avait été le prix de cette victoire pour laquelle elle avait donné toutes ses forces.
Ainsi privée de ses précieuses boucles d'oreilles, elle ne pouvait plus se transformer. C'est pour cette raison qu'elle avait disparu, après avoir puisé dans ses ultimes réserves magiques pour rester métamorphosée le temps de cette conférence de presse expéditive qui avait été sa dernière apparition.
Mais après cinquante-sept jours de silence, elle n'en pouvait plus de voir ses camarades, ses amis, rongés par des questions sans réponse.
« Vous aimez tellement Ladybug », s'exclama-t-elle dramatiquement, la voix vibrante de sanglots. « Je ne pouvais pas rester plus longtemps sans vous dire la vérité. Pas alors que vous vous inquiétez tant pour elle... pour moi... »
Alors que les autres élèves se pressaient autour de Lila pour la consoler, Adrien jeta un bref coup d'œil à Marinette.
Toujours assise à son bureau, sa coéquipière levait les yeux au ciel devant les fables de leur camarade de classe.
« Et le Papillon ? », demanda Alya, téléphone tendu vers Lila pour recueillir cette extraordinaire confession qui propulserait certainement le Ladyblog vers de nouveaux sommets de popularité si sa camarade lui accordait l'autorisation de la publier (ce dont Adrien ne doutait hélas pas une seconde).
Lila s'empressa de se lancer dans une nouvelle tirade.
Elle expliqua aux adolescents pendus à ses lèvres que le Papillon avait été dûment neutralisé et arrêté, avant d'être ensuite remit aux services secrets. Elle ne pouvait pas en dire plus.
Oh, elle aurait a-do-ré pouvoir tout leur raconter, naturellement, mais elle était tenue au secret. Impossible pour elle de donner davantage d'informations sur le sujet.
Alors que des murmures impressionnés s'élevaient autour de Lila, Marinette finit par atteindre les limites de sa patience.
« Ce n'est pas possible que tu sois Ladybug », intervint-elle brusquement, sa voix claire fendant la salle comme un coup de tonnerre.
Alors que Lila portait théâtralement sa main à sa bouche, un hoquet choqué aux lèvres, Marinette entama sa démonstration.
« Même en admettant que ton miraculous modifie ton apparence – parce que soyons réaliste, tu ne ressembles même pas à Ladybug -, je ne vois pas comment tu pourrais être elle », assena-t-elle. « Vous avez déjà été vues en même temps. Ladybug s'est même déjà battue contre toi. Tu ne peux pas être elle », conclut-elle en levant dramatiquement les bras dans les airs.
Hormis Adrien, tous les élèves se tournèrent vers Marinette pour lui lancer un regard réprobateur, comme à chaque fois qu'elle mettait en doute la parole de Lila.
Malgré tout, un silence pesant s'abattit sur la salle.
L'animosité assumée qu'éprouvait Marinette envers Lila empêchait généralement ses camarades de la prendre au sérieux quand elle leur faisait part de ses réserves concernant les histoires de la jeune italienne.
Mais tout de même.
Sa remarque ne manquait pas de sens.
« C'est grâce au miraculous du Renard », rétorqua Lila sans se démonter le moins du monde. « Je l'ai utilisé pour créer des illusions, pour protéger mon identité. C'est comme ce soi-disant combat contre moi », ajouta-t-elle en posant sa main à plat contre sa poitrine. « C'était une ruse, organisée avec Chat Noir, pour que personne ne puisse me soupçonner. »
Adrien serra les mâchoires.
Il avait beau détester Lila, il fallait bien reconnaître qu'elle faisait preuve d'un sang-froid admirable. S'il ne savait pas avec certitude qu'elle mentait, s'il n'était pas en train de la fixer en cet instant même pour chercher toute trace de trouble sur son visage, jamais il n'aurait pu surprendre le léger tressautement de paupière qui fut sa seule réaction devant les accusations de sa Lady.
Les attaques de Marinette n'avaient pas fait perdre contenance à Lila.
Bien au contraire.
Il transpirait d'elle une assurance qui ne faisait qu'appuyer ses propos. Comme si elle n'était nulle autre que cette héroïne qu'elle prétendait incarner.
« Mais je croyais que le miraculous du Renard était utilisé par Rena Rouge, pas par Ladybug ? », insista Marinette, menton levé en signe de défiance.
« Oui, bien sûr », rétorqua Lila d'une voix douce comme de la soie. « Je n'ai utilisé ce miraculous que pour me fabriquer un alibi. Ensuite, je l'ai donné à une amie en qui j'ai une totale confiance. »
Adrien se retint péniblement de grimacer lorsqu'il vit le regard d'Alya s'embrumer d'émotion et sa poitrine se gonfler de fierté.
Sans que Lila le sache, ses mensonges étaient teintés de vérité. Alya avait bien reçu son miraculous parce que Ladybug la tenait en haute estime, qu'elle avait foi autant en sa loyauté qu'en son courage et qu'elle était l'une de ses plus proches amies.
Alya avait légitimement de quoi être fière d'elle.
Elle se trompait juste sur à la véritable identité de celle qui croyait tant en elle.
Adrien ne voyait pas comment rectifier la situation. Insister, ce serait risquer de voir Lila se demander pourquoi Marinette et lui tenaient tant à la faire parler du miraculous du Renard. D'un autre côté, Alya risquait désormais de trahir son secret à tout moment en se confiant à la mauvaise personne, en croyant parler à quelqu'un au courant de son identité.
C'était une catastrophe.
Entouré comme il l'était par la foule des admirateurs de Lila, c'est tout juste si Adrien pouvait voir Marinette. Cependant, le peu qu'il apercevait suffisait à lui confirmer que sa Lady fulminait.
Il voyait se contracter les muscles de sa mâchoire alors qu'elle serrait les dents et notait la colère sourde qui brûlait au creux de ses prunelles. Ayant visiblement du mal à garder son calme, la jeune fille baissa la tête vers ses genoux.
Le regard supérieur que Lila promena autour d'elle – et sur Marinette en particulier - laissa à Adrien un goût amer dans la gorge.
Tant pis.
Il ne savait pas comment désamorcer la catastrophe à venir, mais il fallait qu'il agisse.
Le jeune homme ouvrit la bouche pour dire quelque chose, n'importe quoi qui pourrait permettre de ramener ses amis à la raison, quand soudain, Marinette se leva brusquement de son siège.
Adrien s'attendait-il à ce qu'elle plaque violemment ses paumes sur son bureau ?
Oui.
À ce qu'elle relève la tête pour plonger son regard d'un bleu perçant dans celui de Lila ?
Oui.
À ce qu'elle ouvre la bouche pour s'adresser à elle d'une voix haute et claire ?
Oui.
À ce qu'elle s'exclame « Oh Lila, je suis désolée ! » ?
...
Pas du tout.
