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And then, love

Summary:

Honnêtement, mesdames, messieurs, mesautres : qui n'a pas regardé la série BBC Sherlock sans sans penser que, franchement... John et Sherlock... il y aurait pas un petit quelque chose entre eux ? Quelque chose qui commence par un T comme... Tension sexuelle ?
Johnlock, mystrade, autre... Venez retrouver le monde merveilleux des OS, parce qu'on a pas toujours le temps de commencer une histoire de 200 chapitres, hein !

Notes:

Bonjour à tou.te.s ! Bienvenue si vous vous êtes égaré.e.s dans les méandres de l'algorithme Ao3 ! Vous allez voir, c'est sympa ici, tout le monde est bienveillant, gentil, on ne se juge pas... (ne me faites pas regretter d'avoir dit ça...XD)

Ici, vous trouverez des OS basés sur la série Sherlock produite par la BBC. Il y aura peut-être du Victorian Johnlock aussi. Si vous aimez le johnlock, le mystrade, le sheriarty, le mormor, alors, ce recueil est fait pour vous ! Je pense cependant qu'il y aura tout de même une majorité de Johnlock.

Je vais tenter de poster plus ou moins régulièrement, mais ceux qui me connaissent savent que l'inspiration part aussi facilement qu'elle vient, chez moi, et que je n'ai pas atteint encore ce degré de professionnalisme et d'expérience où l'on est capable d'écrire sans inspiration.

Il y aura des lemon, mais ce sera toujours indiqué en début de chapitre avec les rating habituels. Pour ceux qui ne les connaissent pas, je les remets ici (je me sers de ceux de ff.net) :

 

K : Convient à tous à partir de 6 ans. Pas de langage vulgaire, ni de violence ni de scènes de sexe.

K+ : A partir de 9 ans : action légèrement violente, langage moins surveillé mais pas de grossièreté. Pas de scènes de sexe.

T : Acceptable pour les plus de 13 ans. Violence modérée, injures sans grossièreté, scènes de sexe suggérées.

M : Ne convient pas aux enfants et adolescents de moins de 16 ans. Violence suggérée, langage susceptible de choquer, scènes de sexe non explicites.

MA : Convient à un public adulte. Peut contenir langage obscène et scènes de sexe explicites.

Il y aura 26 chapitres, dont le titre commencera par une lettre de l'alphabet. Au moment où j'écris ces lignes, j'ai écris les huit premiers, donc vous êtes au moins sûr.e.s d'avoir ceux-là !

Voilà voilà, je pense que ce sera tout. Bonne lecture à tou.te.s !

Chapter 1: Amen

Chapter Text

Amen

Rating : T

Ship : Victorian Johnlock

 

Août 1875.

 

-Amen.

 

Midi. Du clocher retentissent les douze coups de cloche, faisant s'envoler les pigeons perchés sur le faîte de la vieille église du village d'Upton, perdu à l'est de la campagne anglaise.

Le bâtiment sacré déverse soudain son lot de fidèles venus assister à la messe dominicaine. Parmi eux, Mr et Mrs Watson, suivis par leurs deux fils, Harry et John, respectivement dix et quinze ans, se dirigent vers leur attelage. Mr Watson, une barbe mal entretenue lui mangeant les joues, dévisage la foule de son regard sombre et torve, son léger boitillement accentuant son air peu amène. Ses yeux sont cernés et injectés de sang, son nez est rouge et éclaté, et son costume, le seul qu'il possède, est usé et défraîchit. Il empeste l'alcool à des kilomètres. Les villageois gardent leurs distances, un air de mépris plaqué sur le visage.

Mrs Watson garde la tête baissée. Son regard est vide et elle tente de ne pas penser aux bleus sur son corps, tout va bien ils ne se voient pas et celui dans mon cou non tout va bien mon écharpe le dissimule tout va bien. Elle ignore que tout le monde le sait, s'en doute du moins. Non, ce jour-là, elle pense encore être une femme digne, une bonne épouse. Sa robe a connu des jours meilleurs et elle ne porte pas de bijoux. Elle n'a jamais eu de bijoux, pas même le jour de son mariage, non, ne pas penser à son mariage surtout pas il a le don de le sentir quand je pense à lui et ensuite il se met en colère. Elle décide plutôt de penser à ce qu'elle va préparer pour le repas. C'est dimanche aujourd'hui, peut-être des navets ?

Derrière, les deux enfants marchent en silence. Ils savent qu'ils n'ont pas intérêt à traîner en route. Leur père est déjà assez en colère ce matin, et les mots du pasteur n'ont pas eu l'air de l'apaiser. Il a rongé son frein pendant toute la messe, les sourcils froncés et le poing crispé. John, quant à lui, a observé les vitraux tout en écoutant avec attention. Il a toujours aimé aller à la messe, d'abord parce que cela signifiait sortir de la maison et se mêler aux gens, et puis à cause des mots du pasteur. L'homme parlait de bonté, de générosité, d'altruisme. Le jeune Watson aime l'idée qu'il y a quelqu'un là-haut qui veille sur lui, en quelque sorte. Il aime l'idée qu'il n'est pas là pour rien, que son existence n'est pas le fruit du hasard. Ça lui fait se sentir tout petit, et, certains soirs, les soirs où son père crie trop fort, et où les pleurs et les supplications de sa mère traversent le plancher, il se relève sur la pointe des pieds, frissonnant dans son pyjama de toile, et s'approche de la vitre pour regarder les étoiles. Il essaie de deviner laquelle est celle de Dieu, s'il l'observe d'où il est. Parfois, pas souvent, Harry vient le rejoindre, les yeux tristes et les joues luisantes de larmes.

John aimerait bien avoir des amis avec qui discuter après la messe. Peut-être qu'ils pourraient faire un bout de chemin ensemble, jusqu'à se séparer pour rentrer chacun chez soi dans un concert de salutations. Mais les autres enfants ne s'approchent pas d'eux, même ceux qui voudraient ont la main de leur mère posée sur leur poitrine, pour les retenir avant même qu'ils aient esquissé un mouvement. John sait que c'est à cause de son père, qu'il n'a pas l'air très gentil. Il n'en a pas que l'air, d'ailleurs.

Harry non plus n'a pas beaucoup d'amis, mais lui s'en fiche un peu. Il aime bien être tout seul. Il dit souvent que les autres en sont que des idiots, qu'ils ne peuvent pas savoir. Et quand il dit cela, il a un air vide sur le visage qui fait peur à son frère, et il sursaute et recule quand ce dernier essaie de le prendre dans ses bras. Harry n'a jamais été à l'école, contrairement à John. Il connaît l'alphabet, mais c'est tout. Ce n'est pas qu'il ne veut pas, mais quand il a eu l'âge d'aller à l'école, il a dû aider son père avec son cabinet médical.

Et puis Mr Watson a commencé à boire, dilapidant tout leur argent, et les clients ont cessé de venir, préférant se tourner vers le docteur du village d'à côté, plus éloigné, mais qui ne titubait pas en leur ouvrant la porte. Mr Watson a alors échangé sa trousse contre quelques bouteilles de mauvais alcool, et ils n'ont plus eu les moyens de vivre dans leur maison au centre du village. Ils ont trouvé un petit logis sombre éloigné du village. Le désœuvrement n'aidant pas, leur père passe à présent ses journées le nez dans son verre, assis à la table de la cuisine, et leur mère fait des ménages chez les autres gens du village pour gagner de quoi survivre. Malgré qu'elle se tue à la tâche, travaillant souvent plus de dix heures par jour –sans compter ses devoirs d'épouse et de mère qu'elle tente tant bien que mal d'accomplir – elle consacre toujours un petit moment chaque jour à ses enfants, et ils l'aiment de tout leur cœur pour cela.

Le seul point positif de tout cela est que John peut aller à l'école. Et il adore ça. L'écriture, surtout, est ce qu'il préfère. Il se crée des aventures imaginaires dont il est le héros entouré d'amis et de compagnons de voyage de toutes sortes.

 

La famille Watson traverse les groupes habituels qui se forment tous les dimanches à la sortie de la messe. John observe tout autour de lui ces visages qu'il connaît par cœur, tous les habitants d'Upton, dans l'espoir de capter une parole ou une émotion sur un visage qu'il pourra se remémorer le soir, dans son lit, en attendant le sommeil. C'est l'un de ses rituels, nombreux, qu'il effectue tout au long de ses journées, pour tenter de garder le fil des jours, longs, qui le séparent de la rentrée des classes.

Et puis soudain, au milieu de la foule, il le remarque. Un jeune garçon de son âge, peut-être un ande moins, mais déjà plus grand que lui. John est absolument certain de ne l'avoir jamais vu auparavant. Son visage, encadré par d'épaisses boucles noires, est marqué par un air de profond ennui. Ses yeux à demi clos sont soulignés par des cils sombres.Ses pommettes sont hautes, lui conférant un air de légère arrogance teintée d'une impassibilité amusée. Juste derrière lui, une main sur son épaule, se tient un autre garçon, plus âgé, quelques années de plus qu'Harry. Il partage avec le plus jeune le trait de mâchoire et l'expression ennuyée et hautaine. Il est vêtu d'un costume impeccablement taillé, comme on n'en trouvequ'à la grande ville, et malgré la météo estivale qui n'annonce pas d'averses avant un moment, s'appuie fermement sur un parapluie noir.

Leurs parents se tiennent à leurs côtés, un homme et une femme d'âge moyen, des plus ordinaires excepté leur mise élégante. Ils ont le visage avenant et souriant des étrangers.

Les yeux de John sont à nouveau attirés par le plus jeune. Il dégage une sorte d'aura captivante que le jeune Watson parvient à ressentir, même depuis là où il setrouve.

Le garçon, ayant dû sentir un regard posé sur lui, tourne brusquement la tête dans sa direction. Leurs yeux se croisent, rien qu'un instant, et John s'arrête de marcher. Il s'arrête même de respirer, probablement de vivre aussi. Pendant un instant, il n'existe plus. Il n'est réel qu'à travers ce regard, cet étrange échange qui se prolonge dans le temps d'une petite infinité de secondes.

Harry pousse John, l'obligeant à avancer, brisant par la même occasion et sans même s'en rendre compte cet échange de regard. Le plus jeune des Watson se remet en marche, les yeux rivés au sol, le cœur battant de la respiration qu'il n'a pas eu conscience de retenir, ignorant le regard interrogateur de son frère. Ils trottinent pour rattraper les quelques mètres perdus. John se retourne à plusieurs reprises, tentant de revoir l'étrange garçon aux cheveux noirs, mais il a disparut.

 

Ce soir-là, John est allongé dans son lit dans le noir. Il entend les verres se briser en bas, sa mère supplier et son père hurler.

-Ta gueule salope ! Fous l'camp avec tes sales gosses ! Tout ça c'est d'vôt faute ! Vous êtes la pire chose qui m'sois arrivée ! J'aurais mieux fait d'vous crever, toi et tes insupportables marmots, z'êtes...

 

John se bouche les oreilles et ferme les yeux. Il ne veut pas en entendre plus. Il ne veut pas entendre les insultes, les coups, les gémissements de douleur. Il ne veut pas entendre son frère sangloter dans le lit d'à côté. Au lieu de tout ça, il convoque dans sa tête les images de la journée. La messe, d'abord, la lumière traversant les vitraux multicolores et tombant à ses pieds, le tableau du Christ crucifié accroché au mur qui lui a toujours fait un peu peur. Il se demande pourquoi la torture et la souffrance sont devenus le symbole d'une religion. Il est cependant encore trop jeune pour pousser sa réflexion plus loin sur le sujet.

Dehors, ensuite, et immédiatement apparaît derrière ses paupières le visage du garçon mystérieux. Il se représente tous ses traits, essaye d'interpréter chaque inflexion de son visage. Il se raccroche au regard qu'ils ont partagé, et fait tourner ce moment en boucle dans son esprit. Il se demande comment il s'appelle, quel est le son de sa voix et de son rire, ses jeux préférés. Il a vaguement conscience à un moment donné que la porte de la chambre s'ouvre et que quelqu'un entre et se penche sur le lit de son frère, mais il s'endort immédiatement après.

 

Le lendemain matin, sa mère a un bleu sur la joue et boite légèrement. Elle a les yeux rouges et cernés de quelqu'un qui a passé des heures à pleurer. Mr Watson a l'air plus calme. Il a un regard triste et s'excuse doucement, à mi-voix. Il porte une attention particulière à Harry, dont les mains tremblent légèrement alors qu'il s'assoit à la table de la cuisine avec difficulté.

 

John revoit le garçon aux boucles noires à la messe le dimanche suivant, mais celui-ci ne lui prête pas attention. Le dimanche d'après, il a disparu.

 

***

Août 1880.

 

Midi. Du clocher retentissent les douze coups, faisant s'envoler les pigeons perchés sur le faîte de la vieille église d'Upton, toujours perdu à l'est de la campagne anglaise. Il fait froid pour un mois d'août. Il pleut.

John est seul cette fois. Il sort lentement du bâtiment sacré, à petits pas, regrettant de ne pas pouvoir s'y terrer le reste de ses jours. Il sait qu'il va devoir rentrer et retrouver son père cuvant sur la table de la cuisine, l'un des seuls meubles restant après l'hypothèque de leur maison. Il sait qu'il devra préparer un repas frugal, auquel son père ne touchera sûrement pas. Ensuite, il faudra se remettre au travail, aller labourer les champs des voisins pour gagner quelques pièces.

Le jeune Watson est maintenant devenu un bel adolescent de quinze ans. Ses cheveux blonds accrochent le soleil, et, malgré on quotidien, il sourit tout le temps, a toujours un mot gentil et une attention pour chacun. Les enfants l'adorent, les adultes l'apprécient pour sa maturité et sa bonté naturelle. Pourtant, à l'intérieur de lui-même, il se sent vide. Il attend quelque chose, un miracle. Il veut partir, partir de ce village où il suffoque, partir loin, à la grande ville où personne ne le connaîtrait. Mais il ne peut pas abandonner son père à son sort. Il sait que Mr Watson ne tiendrait pas une semaine s'il partait.

A ses douze ans, sa mère est tombée malade. Elle a dû rester au lit pendant des mois, Harry s'occupant d'elle grâce à ses quelques connaissances en médecine grappillées à l'époque où il aidait leur père au cabinet, John tentant de gagner quelques sous çà et là, faisant des travaux minables pour subvenir aux besoins de sa famille. Ils ont vivoté ainsi jusqu'en décembre 1878, où leur mère est morte. Rapidement après, Harry est parti, et John lui en a beaucoup voulu au début. Il n'avait pas le droit de l'abandonner ainsi, seul avec leur père. Et puis, durant l'été de ses quatorze ans, il a compris. Il a repensé au regard vide d'Harry, à son dégoût des contacts physiques. Il a revu les moment où son père venait dans leur chambre le soir, quand toutes lumières étaient déjà éteintes, et qu'il se penchait au-dessus du lit de son frère. John s'endormait toujours à ce moment-là. Quand Harry sortait de la pièce et suivait leur père, après un signe de tête de ce dernier, et revenait le regard plus vide encore. Tout s'est mis en place dans la tête du plus jeune, et il n'a plus pu en vouloir à son frère d'être parti. Lui-même avait envie de vomir.

 

John marche entre les petits groupes formés à la sortie de la messe, adressant des sourires, acceptant les tapes sur l'épaule. Il s'arrête à côté de Mr et Mrs Blythe, chez qui il travaille en ce moment pour préparer la récolte à venir. S'il travaille bien, il aura encore du travail jusqu'en octobre. Sarah, leur petite fille de sept ans se précipite dans ses jambes et lève la tête vers lui avec un grand sourire. Il lui manque une incisive en haut. Le jeune homme passe une main tendre dans ses cheveux blonds. Mrs Blythe lui adresse un sourire complice. Les Blythe sont très gentils avec lui, et il en vient soudain à souhaiter être leur fils. Sa mère lui manque.

 

Et puis soudain, il le voit. Le garçon, auquel il pense depuis cinq ans. Il y a souvent repensé, à ce regard échangé entre deux enfants de dix ans, si bien que ce souvenir a prit une teinte un peu usée, comme une photo trop de fois admirée.

Le petit garçon a bien changé, tout comme l'a fait John, et s'est transformé en un sublime adolescent. Il a gardé de l'enfance ses boucles noires qui tombent sur son front pâle, et ses pommettes toujours aussi hautes et tranchantes, mais le reste de son visage s'est creusé, la ligne de sa mâchoire dessinée à la lame de couteau. Ses yeux sont d'un bleu clair, presque gris, l'exacte couleur du ciel les matins blêmes d'hiver. Il est vêtu d'un long manteau noir au col relevé. Il a sur le visage un air concentré, sourcils froncés, comme s'il analysait la foule du regard. Son frère se tient à ses côtés, le parapluie ouvert au-dessus de leurs deux têtes, encore une fois dans un trois pièces impeccable, encore une fois avec un air mi-ennuyé, mi-arrogant inscrit sur ses traits.

Et, à nouveau, leurs regards se croisent. Le cœur de John bat vite dans sa poitrine, il sent le rouge lui monter aux joues. Il ne comprends pas ce qui lui arrive. Le mystérieux jeune homme semble intrigué, il a perdu son air dédaigneux. John se demande s'il l'a reconnu. Sans trop savoir comment, il parvient à sourire dans sa direction, un sourire mal assuré. L'autre lève les sourcils, comme surpris, puis sourit à son tour. Et John trouve cela magnifique. Les lèvres fines de l'inconnu se soulèvent en un rictus timide, il se mord la lèvre inférieure et ses yeux brillent un peu plus fort. D'une main maladroite, il repousse sur son front une mèche de cheveux.

L'homme au parapluie prend soudain son frère par le bras, l'enjoignant à continuer sa route. John le suit des yeux jusqu'à ce qu'il disparaisse. Il se retourne ensuite vers lesBlythe, rejoints entre-temps par les Connerad. Mr Blythe a suivi son regard, et lui indique d'un air méprisant que c'est une famille riche venant de Londres qui vient passer les vacances ici de temps en temps. Il les décrit comme prétentieux et aristos, et les enfants comme particulièrement étranges.

 

Le soir, après sa journée de travail, John se plonge dans ses livres de cours. Il veut prendre de l'avance pendant l'été, mais ignore s'il pourra aller à l'école tous les jours à la rentrée. Depuis des années, il travaille dur, malgré le fait qu'il doive s'occuper des champs et de la maison à côté. Il aime aller à l'école du village, une petite école qui accueille tous les niveaux dans une seule classe. Il est le plus âgé, là-bas. L'année d'avant, il avait réussi à combiner le travail aux champs avec l'école en ratant un jour par semaine, mais cette année sera peut-être plus dure. Alors il travaille tous les soirs de l'été, parfois très tard. Il se plonge dans les manuels de science que lui prête le professeur.

Mais s'il a l'habitude d'attendre ces moments avec impatience, il n'arrive pas à se concentrer ce soir-là. Le visage du garçon lui tourne dans la tête. Au bout d'une demi-heure perdue à lire des phrases sans en retenir la moitié, il décide d'aller se coucher.

Une fois dans son lit, la porte de sa chambre fermée à clé, le jeune homme aux cheveux noirs revient hanter ses pensées. John ne s'attendait pas à le revoir. Il ne s'attendait pas à ce qu'il ait tant changé. Pourtant, il l'a reconnu immédiatement. Il est devenu sacrément beau, le jeune Watson doit bien l'admettre, avec ses pommettes si hautes et cet air d'élégance naturelle qu'il n'avait jamais vu ailleurs.

John se met à imaginer leur rencontre, leur première vraie interaction. Il s'imagine qu'ils deviennent amis, qu'ils rient ensemble, qu'ils partagent leurs secrets. Et puis, il s'endort, et les images dérapent. Il rêve de sa main sur sa jambe, son visage, tout proche, son souffle sur ses lèvres, court, rapide, erratique. Il rêve leurs corps pressés l'un contre l'autre, leurs vêtements, ultime barrière – à quoi ? Il ne le sait pas vraiment. Il rêve les mains du jeune homme courant le long de ses bras, sur son cou, sous sa chemise, partout, caressant sa peau frissonnante, et puis plus bas, encore plus bas...

John se réveille en sursaut, le cœur battant la chamade. Ses joues rougissent à mesure que les images de son rêve lui reviennent en mémoire. Il baisse les yeux sur la toile tendue de son pyjama. Le jeune Watson se lève brusquement de son lit et se met à marcher de long en large dans sa chambre, tentant d'oublier l'état dans lequel il se trouve. Il ne doit pas penser à ce genre de choses. Il n'a pas de droit. Ce n'est pas normal. Pas du tout. Le visage aux boucles noires se réimprime derrière ses paupières, mais John s'efforce de le chasser de son esprit. Il ne doit pas penser à lui, plus jamais. Le front brûlant, il descend les escaliers le plus silencieusement possible et sort devant la maison. L'air frais lui fait du bien. Il se force à respirer plus profondément, plus posément. Des gouttes de pluie tombent sur son visage et ses bras nus. Il pense qu'il doit sûrement être malade, une sorte de fièvre qui le fait délirer. Quoi qu'il en soit, il ne doit plus penser à tout cela. Il ne doit plus revoir ce garçon, ne plus y penser surtout, repousser ces images tentatrices qui tentent de pénétrer la barrière de sa volonté. C'est une épreuve que Dieu lui envoie, et il doit la réussir. Il ne veut pas être comme son père.

John s'allonge à même le sol, les yeux fixés sur les gouttes qui tombent. Il tente de distinguer chacune d'entre elles, jusqu'à ce qu'elles tombent trop vite, trop resserrées, pour qu'il puisse les différencier. Les trombes d'eau dégringolant du ciel le lavent.

 

John se fait porter pâle auprès des Blythe le dimanche suivant pour échapper à la messe. Le dimanche d'après, le garçon n'est plus là.

 

***

Janvier 1890

 

Midi. Du clocher de Big Benretentissent les douze coups, bientôt suivis par toutes les autrescloches de la ville. Le vacarme fait hennir les chevaux tirant lescabs. Le soleil peine à se frayer un chemin à travers le brouillardlondonien.

John Watson sort de l'église deWhitechapel en s'appuyant sur sa canne. Il boitille jusqu'à un parcattenant et se laisse tomber sur un banc. Il s'éponge le front avecson mouchoir et étend sa jambe douloureuse.

 

Le temps a passé depuis l'époque où il allait à la messe de son petit village, quand il mettait ses plus beaux habits pour aller écouter les mots du pasteur. Cela fait longtemps qu'il n'est plus entré dans une église. Il a cessé de s'y rendre en rentrant dans l'armée. Il n'a jamais vraiment perdu sa foi, cependant. Il pense seulement que sa croyance est intrinsèque et qu'aller s'agenouiller toutes les semaines devant un homme qui passe une heure à lire un livre n'est pas indispensable à la persistance de sa foi. Le petit garçon de la campagne a bien changé. Il est devenu un homme, dans la force de l'âge, quoiqu'il n'ai jamais été aussi abîmé.

 

Peu après ses seize ans, sont père était mort, le laissant définitivement orphelin. Il était aussitôt parti à Londres pour tenter de retrouver son frère de qui il n'avait plus de nouvelles depuis la mort de leur mère. Après quelques recherches, il avait obtenu l'adresse où il vivait. Là, John avait découvert un homme affaibli, rongé par la boisson, déjà vieux du haut de ses vingt-deux ans. Un homme qui avait suivi sans le vouloir et bien malgré lui les traces de son père, ce père tant haï. Le plus jeune des Watson s'était alors juré de ne plus jamais boire une seule goutte d'alcool.

Dévasté, il s'était inscrit à l'école de médecine de Saint Barthélémy, suivant lui aussi inconsciemment la voie empruntée par son géniteur. Il s'était révélé brillant, intelligent et passionné, aimé de tous, professeurs comme élèves, généreux et attentionné. Dû à ses origines modestes, il avait eu des difficultés à mener un train de vie citadin, et il avait parfois dû recourir à des moyens peu reluisants pour pouvoir poursuivre ses études.

Ensuite, quand les conflits avaient éclaté en Afghanistan, il avait été l'un des premiers à s'engager, désireux de s'éloigner de la morne Angleterre, désireux aussi de servir son pays, d'être utile, pour une fois.

Là-bas, il avait trouvé le soleil, la chaleur, mais aussi la guerre, la peur, la mort. Il y avait également trouvé des hommes, des amis, des amants. Il était revenu à Londres blessé et affaibli, tant physiquement que moralement, mais aussi fort d'une certitude : il était un marginal, l'un de ceux rencontrés et côtoyés à l'armée, l'un de ceux dont la bonne société anglaise murmurait le nom avec un mélange de dégoût et de peur ; il était un inverti. Il avait appris à composer avec, à accepter ses penchants, à les combiner avec sa foi, tout en sachant qu'il ne pourrait jamais être heureux.

 

Assis sur ce banc, John pense à toutes ces choses qui ont changé. Assis sur ce banc, il a l'impression d'être redevenu un petit garçon, observant les autres enfants jouer depuis le bord, grandissant seul et vide.

Soudain, il perçoit une présence à ses côtés et se retourne. Mike Stamford se tient là, tout sourire. Ils se sont rencontrés à l'école de médecine, et, bien qu'ils n'aient pas été proches à l'époque, John est ravi de revoir un visage familier. Il l'invite à boire un verre. Mike prend une pinte, John un café. Il lui raconte brièvement ce qui lui est arrivé, la guerre, la maladie. Il lui fait part de sa volonté de rechercher un appartement, mais qu'il est bien difficile de trouver un endroit convenable où se loger à un prix abordable à Londres. Stamford répond dans un petit rire que c'est la seconde fois qu'on lui dit cela ce jour-là, et, sans trop comprendre comment, John se retrouve à Saint Barth', dans les couloirs en pierre sombres et humides. Stamford lui parle de l'homme en question, celui vers qui il l'emmène, un hurluberlu, paraît-il, aux activités étranges et aux métier inconnu. Il le conduit jusqu'à une salle de la morgue où un homme en costume est occupé, de dos, à un établi. Il se retourne à leur entrée, et Watson se fige. C'est lui. Le garçon devant l'église. Tout lui revient en tête, toutes les images auxquelles il a résisté tant d'années, et puis le souvenir de toute une époque dont il n'a pas envie de se souvenir. Ses joues deviennent brûlantes, il a l'impression d'avoir de la fièvre. Peut-être en a-t-il.

L'autre semble troublé, il l'a reconnu lui aussi. Sait-il à quel point j'ai pensé à lui ? se demande le médecin. Sait-il de quelle manière j'ai pensé à lui ? Le savait-il à l'époque ? A-t-il pensé à moi de cette manière, lui aussi ? Il sait bien que la réponse est non, mais il se laisse y rêver.

 

Le jeune homme est un homme maintenant, un vrai. Il est toujours aussi grand et aussi mince, a toujours les pommettes aussi hautes et les cheveux aussi noirs. Il est toujours aussi magnifique, plus encore qu'avant.

Stamford, qui ne se doute de rien, les présente :

– John Watson, Sherlock Holmes.

Il ne sait pas, et eux non plus d'ailleurs, que la même pensée traverse à cet instant l'esprit des deux hommes.

– Voilà donc le nom de la moitié de mon âme.

 

Ils emménagent ensemble le lendemain, deviennent amants le jour même, tombent amoureux tout le reste de leur vie. Ils se cachent, ne montrent pas leur amour, car ils ne le peuvent pas, mais ils s'aiment.

Un an jour pour jour après leur premier baiser, Sherlock demande John en mariage. L'année d'après, John lui rend la pareille. Ils porteront chacun un anneau doré à l'auriculaire jusqu'au jour de leur mort.

 

***

Août 2017

 

– Vous pouvez vous embrasser.

John et Sherlock s'embrassent sous les applaudissements de leurs amis et familles réunies pour ce grand jour. Les parents de Sherlock et son frère sont installés au premier rang, bien que Mycroft ait été plus que réticent à l'idée de venir au mariage de son petit frère. Même Harry est là, installé au fond de l'église, souriant doucement de voir son petit frère si heureux.

Les mariés sortent du bâtiment au son des cloches et se retrouvent devant l'église d'Upton. Le ciel brille, il fait beau, les gens se dispersent de toute part en petits groupes, les conversations s'envolent avec les pigeons perchés sur le faîte. John et Sherlock se tiennent par la main, le sourire aux lèvres. Harry s'approche d'eux et serre la main de Sherlock. Elle prend ensuite son frère dans ses bras. Elle ne sent pas l'alcool. Elle murmure à l'oreille de John d'une voix émue : « Maman aurait été fière de toi. »

Plus tard, John est accaparé par les Blythe, un vieux couple d'amis, et par Sarah, leur fille de vingt ans, qui vient d'entrer en fac de médecine. Se détachant un instant de la conversation, il laisse ses yeux parcourir la foule, et soudain, il le voit. Sherlock en train de parler avec ses parents et Molly. Leurs regards se croisent et s'entremêlent, et John jurerait que tout cela est déjà arrivé. Il se dit que, s'il a rencontré Sherlock dans une autre vie, il a dû l'aimer aussi fort qu'il l'aime aujourd'hui, aussi fort qu'il l'aimera pour le reste de sa vie.

Et, venue de très loin, tandis qu'il regarde son mari, tandis qu'il est heureux, tandis qu'il est vivant, tandis qu'il est amoureux, une voix lui murmure au creux de l'oreille :

– Amen.