Chapter Text
La première chose que Chat Noir remarqua en reprenant connaissance fut le regard inquiet de Ladybug, penchée sur lui.
La deuxième fut le béton de la cour de l'école. Rugueux, dur sous sa tête et son dos, et contre lequel il se trouvait manifestement allongé de tout son long.
La troisième fut la présence de ses camarades de classe, debout un peu plus loin. Ces derniers le fixaient avec une expression étrange, quelque part à la croisée entre stupeur et inquiétude.
La quatrième chose dont prit très vite conscience Chat Noir fut la douleur sourde qui pulsait sous son crâne.
Sourcils froncés, le jeune homme fit appel à toute sa concentration pour tenter de se remémorer la suite d'événements qui venait de se dérouler.
Les cours étaient finis depuis plusieurs heures et la quasi-totalité des personnes habituellement présentes dans l'établissement avait déjà déserté les lieux. Seule sa classe était encore présente, parce que... parce que.... Parce que Nino avait besoin de leur aide pour son dernier projet cinématographique, se rappela-t-il brusquement. Ils étaient tous restés pour l'aider - y compris Chloé, motivée par la perspective de jouer l'un des personnages principaux.
C'était d'ailleurs grâce à l'aide de cette dernière que M. Damoclès avait consenti à laisser une bande d'adolescents sans supervision dans l'enceinte de l'école, et que Gabriel Agreste avait accepté que son fils fasse une entorse à son sacro-saint emploi du temps.
Seule manquait Lila, partie pour l'un de ses « tour du monde » qui coïncidaient étrangement toujours avec les grosses périodes d'examens.
Tout s'était passé normalement. Le tournage s'était déroulé sans accros et ils venaient tout juste de finir de ranger le matériel quand...
Une attaque.
Il y avait eu une attaque de super-vilain.
Adrien s'était éclipsé sous le premier prétexte venu (un mal de ventre fulgurant, de mémoire) avant de se transformer pour affronter son ennemi. Il avait été rejoint presque aussitôt par Ladybug, prête elle aussi à en découdre.
Les deux héros n'avaient pas étés de trop pour lutter contre leur adversaire du jour. Le Papillon s'était choisi un champion particulièrement coriace, dont les attaques dévastatrices avaient rapidement transformé la cour en véritable champ de bataille.
Partout autour de Chat Noir et Ladybug, du béton avait volé en une pluie de débris mortels.
Leur endurance et leur agilité avaient été mises à rude épreuve. Rarement ils avaient fait face à une telle force de frappe, à un tel potentiel de destruction aveugle.
Même le Cataclysme de Chat Noir n'avait rien à envier à la brutalité féroce dont avait fait preuve le super-vilain.
Par bonheur, Chat Noir et Ladybug étaient depuis longtemps passés maîtres dans l'art d'esquiver les attaques de leurs adversaires. Ils étaient parvenus à esquiver, encore, encore et encore.
Jusqu'à cette seconde fatidique, quand la victoire leur avait parue presque à portée de main.
Chat Noir se rappelait du moment où il avait été violemment projeté contre un mur avec une précision effrayante. Il se souvenait du vol plané à travers la cour, du bruit sourd à l'impact, du cri d'horreur de Ladybug.
La dernière chose gravée dans sa mémoire était la terrible décharge de douleur à l'arrière de son crâne.
Ensuite, c'était le néant.
Alors qu'il tentait encore de rassembler ses souvenirs, un geste à l'extrémité du champ de vision de Chat Noir attira soudain son attention.
Toujours agenouillée à ses côtés, sa coéquipière tendait légèrement la main vers lui. Elle se ravisa cependant presque aussitôt, comme si elle craignait de le blesser davantage en le touchant, et posa ses poings serrés contres ses cuisses.
C'est d'une voix tremblante qu'elle s'adressa à lui.
« Est-ce que ça va, Chat ? »
Chat Noir sentit son cœur se serrer lorsqu'il prit conscience de la détresse de sa Lady.
Ses immenses yeux bleus étaient emplis d'angoisse et elle pinçait sa lèvre inférieure entre ses dents. Il aurait pu jurer qu'elle se retenait de pleurer.
Non. De pleurer et de paniquer.
Chat Noir connaissait trop bien Ladybug pour manquer ces signes d'une crise de nerfs imminente. Elle avait beau tenter de sauver les apparences, impossible pour lui de ne pas remarquer les tremblements spasmodiques qui agitaient ses mains et la façon font son regard balayait frénétiquement son visage. Il était évident qu'elle puisait dans toutes ses réserves de sang-froid pour réussir à garder son calme.
Réalisant brusquement que son silence ne faisait certainement qu'accroître l'angoisse de sa coéquipière, Chat Noir se fendit d'un faible sourire.
« Ça va », répondit-il d'un ton aussi rassurant que possible. « Je suis sûr que je n'ai rien d'autre qu'une petite bosse », ajouta-t-il devant l'expression dubitative de la jeune fille. « Promis ! »
Alors qu'il prononçait ces paroles, Chat Noir porta instinctivement sa main à sa tête, là où cette dernière avait violemment heurté le mur. Il ne put retenir une grimace en effleurant la peau sensible de son crâne. Il s'était peut-être montré un poil optimiste concernant sa blessure. Les fabuleux pouvoirs de sa Lady lui avaient peut-être épargné un sérieux traumatisme, mais il allait probablement devoir composer quand même avec une belle migraine.
Soudain, le sang de Chat Noir se glaça dans ses veines.
Un frisson d'horreur parcourut son échine alors que son cerveau revenait sur un immense et terrifiant détail qu'il avait négligé jusque-là.
Il sentait sa peau sous ses doigts.
Directement sur sous doigts.
C'est avec un curieux sentiment de détachement que le jeune homme ramena sa main devant ses yeux. Une main vierge de tout gant, de toute griffe, à laquelle brillait un anneau argenté.
Il n'était plus transformé.
Une brusque sensation de vertige fit tourner la tête du jeune héros.
Il n'était plus transformé alors qu'il l'était encore au moment de perdre connaissance à cet endroit précis.
Il n'était plus transformé, et sa Lady l'appelait « Chat ».
La conclusion était évidente.
Ladybug l'avait vu.
Et pire encore.
Ses camarades de classe l'avaient vu.
C'était une catastrophe. La plus désastreuse imaginable, hormis se voir voler son miraculous.
Il fallut à Adrien toute la volonté du pour lutter contre la soudaine vague de nausée qui lui retournait désormais l'estomac. Un filet de sueur glacée coulait le long de son dos et son cou lui semblait pris dans un étau. Il passa machinalement un doigt dans l'encolure de son t-shirt, cherchant à soulager comme il le pouvait la sensation d'étouffement qui lui enserrait tout à coup la gorge.
Alors que sa panique croissante le propulsait à toute vitesse vers une crise de nerfs magistrale, Ladybug posa une main réconfortante sur son épaule.
« Hey, ça va aller », lui affirma-t-elle avec un faible sourire. « On va... on va trouver une solution. »
Ses propos auraient sans doute été plus rassurants si elle n'avait pas sonné comme si elle tentait aussi de se convaincre elle-même.
Mais tant pis. À ce stade, ils n'avaient clairement pas le luxe de pouvoir faire autre chose que gérer comme ils le pouvaient les conséquences de sa détransformation. Comme dans un mauvais rêve dont il ne serait que le spectateur impuissant, Adrien vit Ladybug rassembler ses camarades de classe autour d'elle. Il l'entendit leur parler d'un ton sans réplique, les poings sur les hanches et le regard étincelant.
Elle leur ordonnait certainement de ne raconter à personne la scène dont ils venaient d'être témoin, mais l'esprit paniqué d'Adrien peinait à saisir les mots de sa coéquipière. Sa voix lui paraissait lointaine, comme distordue par un écho.
C'est même tout juste s'il réalisa que sa Lady avait terminé son discours et qu'elle était revenue s'agenouiller devant à lui.
Elle ouvrit la bouche pour parler, avant d'être interrompe par un bip sonore.
Une lueur ennuyée traversa ses yeux alors qu'elle portait machinalement l'une de ses mains à l'une de ses boucles d'oreille. Elle se redressa, lentement, et posa de nouveau son regard sur Adrien.
Ladybug était clairement partagée. D'un côté, il était évident qu'elle n'avait absolument aucune envie d'abandonner son coéquipier en cet instant précis. Mais d'un autre, le temps était un luxe qu'elle ne pouvait s'offrir.
Pas si proche d'une détransformation.
La simple idée de la voir s'en aller fendait le cœur d'Adrien, mais il ne connaissait que trop bien l'importance qu'elle accordait à son identité secrète. Alors, décidant de lui épargner tout autre dilemme, il lui fit signe de partir.
« Vas-y », lui ordonna-t-il dans un souffle. « Je... Je me débrouillerai. »
Les yeux de Ladybug étaient brillants de larmes lorsqu'elle hocha la tête.
« On en reparle plus tard », lui promit-elle avec ferveur.
Puis, sans un mot de plus, elle lança son yo-yo dans les airs et s'élança par-delà les toits.
Comme si son départ n'avait été que le signal qu'ils attendaient pour sortir de leur état de stupeur, les camarades d'Adrien se mirent à bouger tous en même temps. Ils se précipitèrent à ses côtés, dans un brouhaha indescriptible de questions, d'exclamations et de remarques inquiètes. Adrien ne put s'empêcher de ressentir une bouffée de reconnaissance en réalisant tous tenaient avant tout à s'assurer qu'il n'était pas blessé et à lui assurer leur soutien.
Dans la confusion, personne ne nota l'arrivée discrète de Marinette, qui se mêla à l'assemblée comme si de rien n'était.
La fin de journée d'Adrien passa dans une espèce de flou étrange.
Son cerveau était incapable de se concentrer sur quoi que ce soit d'autre que sur les récents événements. Il ne cessait de ressasser les terribles minutes qui avaient fait basculer sa vie de héros, encore, encore et encore, prenant tout juste la peine d'enregistrer quelques vagues bribes du monde qui l'entourait.
C'est tout juste si Adrien avait conscience de ce qu'il se passait autour de lui.
Son corps entier était passé en pilote automatique, le laissant avec la curieuse impression de se regarder agir depuis l'extérieur.
Le fait de ne pas avoir réellement eu l'occasion de discuter de sa double identité avec ses amis ne faisait qu'accentuer le côté surréaliste de la situation.
Son garde du corps était arrivé littéralement trois minutes après le départ de Ladybug. Encore sous le choc, Adrien n'avait pas cherché à négocier quelques instants de plus auprès de ses camarades. Il était monté dans sa voiture sans dire un mot et s'était laissé conduire chez lui en silence.
C'est tout aussi mécaniquement qu'il avait grimpé les marches de son immense demeure, qu'il avait posé son sac sur son canapé et qu'il s'était laissé tomber sur son lit en attendant l'heure du repas. Il n'avait bougé que lorsque Nathalie était venue le chercher et n'avait mangé que par la force de l'habitude, mastiquant machinalement des aliments qui lui paraissaient avoir un goût de carton.
À présent de retour dans sa chambre, le jeune homme arpentait la pièce de long en large.
Un discret tintement s'échappait de temps à autre de son téléphone, posé sur son bureau, mais Adrien n'y prêtait guère attention. Il n'était pas franchement d'humeur à lire les messages de ses amis.
Le cœur gros, il s'approcha de Plagg et le prit entre ses mains.
« Je suis désolé », s'excusa-t-il, les larmes aux yeux. « Je... J'aurais dû être plus prudent. J'aurais dû esquiver le coup. Mais maintenant tout le monde m'a vu, et je... »
La gorge serrée, il s'interrompit.
« Tu n'y es pour rien », lui affirma son kwami en lui donnant une petite tape sur le pouce. « Ce n'est pas ta faute. Et tu n'es pas blessé, c'est le principal. »
Le nœud qui comprimait l'estomac d'Adrien se resserra un peu plus.
Que Plagg se montre aussi compatissant n'augurait rien de bon.
« Tu... Tu crois que Ladybug va me reprendre mon miraculous ? », demanda-t-il à son kwami d'une voix tremblante, main levée devant ses yeux pour regarder l'anneau passé à son doigt.
« Je n'en sais rien », répliqua sombrement Plagg. « C'est à elle de décider. Et à toi », ajouta-t-il en plongeant son regard d'un vert électrique dans celui de son porteur.
« À moi ? », répéta Adrien, surpris.
« Tu pourrais ne plus vouloir être Chat Noir maintenant que ton identité a été compromise », expliqua le minuscule kwami. « Ladybug comprendrais probablement, elle qui a toujours fait toute une histoire de l'importance de ne pas mettre vos proches en danger en dévoilant qui vous êtes. »
Une terrible sensation de froid glaça les entrailles d'Adrien.
Ne plus vouloir être Chat Noir ?
Une telle pensée ne l'avait même pas effleuré.
Adrien sentit tout son être se cabrer d'indignation à l'idée de devoir abandonner volontairement son rôle de héros. C'était hors de question. Comment pourrait-il trahir ainsi sa Lady, sa mission, ses convictions ? Même le fait de savoir que son identité était désormais connue d'une poignée de personnes ne pouvait suffire à le dissuader.
Alors que ces pensées scandalisées se bousculaient sous son crâne, Adrien remarqua tout à coup l'expression de Plagg. Ce dernier le jaugeait d'un regard attentif, attendant visiblement toujours sa réponse.
Une nouvelle boule se logea dans la gorge d'Adrien.
Son kwami avait beau feindre l'indifférence, il ne doutait pas un instant qu'il lui ferait énormément de peine en renonçant à son miraculous.
« Non », répondit-il machinalement. « Non, non, non, non. Je veux être Chat Noir. Je... Je ne sais pas ce que dira Ladybug, mais... si je peux, je veux continuer à être Chat Noir. »
Un petit sourire satisfait se dessina sur les traits de Plagg.
« Alors tu peux compter sur moi. Je ne sais pas ce que Ladybug a prévu à ton sujet, mais je ferai ce qu'il faut pour la convaincre de te laisser garder ton miraculous. »
Un profond sentiment de soulagement s'empara d'Adrien.
C'était bon de ne pas se savoir seul dans cette épreuve.
Et avec un peu de chance, peut-être que sa Lady serait aussi de son côté.
