Work Text:
La vapeur est partout, embrumant littéralement les vestiaires.
C'est l'une des innombrables raisons qui font que Katsuki Bakugou attend toujours d'être seul dans les douches communes. Non pas pour cacher son corps magnifique, mais par amour inconditionnel pour les douches brûlantes. Il n'est pas certain que quelqu'un puisse comprendre cette connerie. La logique des crétins qui l'entourent voudrait qu'il cherche à refroidir ses ardeurs.
Tous des perdants sans cervelle.
Il aime la chaleur. Tellement qu'il transpire de la nitroglycérine. Mais il n'est pas là pour expliquer à des figurants toutes les raisons qui font que son pouvoir s'accorde parfaitement avec son caractère. Après tout, ce genre de symbiose n'est pas donnée à tout le monde. Surtout quand on voit comment certains galèrent à gérer leur bizarrerie. Katsuki est tellement en harmonie avec la sienne qu'on peut aller jusqu'à dire que son tempérament est explosif.
Mais là n'est pas la question.
Il aime les douches brûlantes, en sortir aussi rouge que ses yeux et savourer cette sensation grisante d'avoir chaud jusqu'à la moelle osseuse. N'est pas né l'abruti qui réussira à le convaincre que c'est mauvais pour la peau.
Serviette lâche autour des hanches, il fend la vapeur ambiante pour rejoindre le lavabo. Le miroir qui le surplombe est embué et Katsuki l'essuie vaguement avec sa main. Le son grinçant lui tire un frisson désagréable. Un mauvais regard à sa tignasse plaquée par l'eau et il s'ébroue jusqu'à ce qu'elle retrouve sa forme d'origine. Comme cent-vingt fois par jour depuis les sept dernières années, il cherche son pendentif en platine pour l'enserrer dans sa paume.
Sa main ne rencontre que du vide.
Putain de merde.
Son cœur sprinte sans même attendre qu'il vérifie cette satanée blague dans le reflet qui lui fait face. Rien. C'est quoi le délire ? Il essuie vainement la glace, ses doigts tremblants cherchant toujours la foutue plaque gravée qui devrait reposer contre sa peau encore humide.
Katsu tourne sur lui-même, fusille du regard le sol, le lavabo, tourne encore, les nerfs à vif. Et toujours sa main droite qui cherche complètement inutilement le métal qui devrait orner son cou. Il n'aime pas les bijoux, d'accord ? Il s'en tape de ces décorations merdiques que la plupart des gens se collent partout comme s'ils n'aspiraient qu'à être des sapins de Noël toute l'année. Mais juste, pas ça. Pas sa foutue chaîne. Pas ce médaillon à la con qui l'accompagne depuis si longtemps que sa sueur même en a patiné la surface.
C'est d'un pas lourd et rapide qu'il refait le chemin jusqu'aux douches en scrutant les carrelages comme un drogué à en quête de sa dernière dose. Est-ce qu'il a pété cette babiole ? Non, la chaîne ne l'a jamais trahie en sept ans. Aussi fine soit-elle, elle a tenu. Elle a supporté tous ses entraînements, toutes ses bagarres, toutes ses explosions. Elle vit avec ses excès et s'en est toujours accommodée sans perdre une maille.
Il se voit à peine sombrer dans la panique, la colère accentuant la brusquerie de ses gestes. Il fouille partout, même dans des endroits où il n'est pas allé. Parce que, sait-on jamais. Un geste brutal, un accrochage inconscient, et elle a bien pu voler ou peu importe. Il va ratisser tout ce fichu lycée du sol au plafond s'il le faut, mais hors de question qu'il ne remette pas la main dessus.
C'est ce qu'il se dit pendant la demi-heure suivante, claquant les casiers vides comme s'ils étaient responsables de tous ses maux. L'eau a depuis longtemps séché sur son corps devenu froid. Froid. Et rien. Pas l'ombre de cette camelote. Il s'en bat les reins de la chaîne, il est prêt à en racheter une, mais pas la plaque. Juste cette foutue plaque. Il ne demande rien d'autre. Elle n'a pas pu disparaître !
L'avait-il même sous la douche ?
Katsuki se fige, fouille sa mémoire, le souffle si haletant qu'on le croirait tout juste sorti de son entraînement. Il ne sait plus s'il l'avait sous la douche. Il ne la quitte jamais. Il a l'habitude de se savonner sans y faire attention. C'est tellement ancré dans ses habitudes qu'il peut bien l'avoir saisi sans s'en rendre compte. Mais il pense que ses tocs interviennent rarement sous la douche.
Si ça se trouve, il l'a paumé avant.
Il s'habille en vitesse en essayant de ne pas grimacer de cette impression désagréable d'avoir la peau tendue sur les os sous prétexte qu'il s'est laissé refroidir à l'air libre. Saloperie de médaillon. Dès qu'il va le retrouver, il va se le cadenasser autour du cou. Ce n'est pas un morceau de métal rectangulaire et tordu qui va avoir raison de Katsuki Bakugou.
Après s'être habillé comme s'il avait la mort sur les talons, il récupère son sac en vitesse, le fouille pour faire bonne mesure, claque méchamment son casier et déguerpit à toute vitesse pour rejoindre le gymnase. Il le scrute sous toutes ses coutures. Rien. Ses doigts cherchent encore à appréhender le pendentif absent et il peste avec tant de ferveur qu'il est prêt à faire sauter quelque chose.
OK, calme-toi, Katsuki. Où étais-tu avant ?
Il essaie de respirer profondément malgré son envie de meurtre grandissante et réalise qu'ils se sont entraînés dehors le matin même. Putain de merde. Cette breloque sans valeur peut être dehors à l'heure qu'il est. Katsu ferme les yeux, serre les dents, inspire. Exploser cette école ne fera pas revenir la chaîne autour de son cou. Ça ne le soulagera même pas complètement. Et il devra rentrer chez sa sorcière de mère, ce qui n'est pas une option.
Bon, ce n'est pas si vaste que ça, il n'avait pas de module et il se rappelle très exactement leur parcours.
— Bakubro ! le surprend Kirishima qui débarque dans le gymnase en défonçant à moitié les portes. Mec ! Ça fait une éternité qu'on te cherche ! On commençait à s'inquiéter !
Katsuki l'observe une seconde et la terre semble s'arrêter. Il porte un bonnet rouge et blanc. Le mec porte un bonnet de Noël avec une clochette.
Enfer, Katsuki avait oublié. Le monde vacille, le vertige s'immisce en lui et son estomac se retourne méchamment. Déjà décembre ? Impossible. Mais quelle autre raison ferait que le gars se ramène avec une déco débile et un sourire de requin digne d'un mauvais animé.
Bakugou fouille frénétiquement sa mémoire. Il cherche et cherche encore. Est-ce qu'ils sont vraiment en décembre ? Il s'en serait rendu compte, non ? Au moins pour anticiper. En écrivant la date. Comment a-t-il pu passer à côté de ça ? Hors de question. Il ne peut pas avoir perdu son plus grand trésor maintenant. Impossible. Le destin est une saleté, mais pas à ce point, si ? Pas au point de lui chiper son foutu fétiche durant la pire période de l'année.
Comprenez bien, Katsuki Bakugou a pas mal d'ennemis. À commencer par ceux qu'il s'est faits, puis ceux qui ont voulu l'écrabouiller et enfin ceux qui l'ont mésestimé. Mais il a un ennemi qui dépasse tous les autres. Il aimerait dire que c'est lui-même, parce que ça sonne intelligent, presque philosophique. Ou sa mère, parce que sa génitrice a le profil adéquat. Mais pas du tout. Cet ennemi a des carillons insupportables, des couleurs de merde, des chansons désespérantes de niaiserie, des lumières à la con et tombe comme la neige, en plein hiver.
Noël.
Katsuki déteste Noël, sa période, son mois, son nom, mais surtout, surtout, son esprit.
—Bro?
Il imagine de quoi il doit avoir l'air. Pâle, pétrifié, aucune respiration pour attester qu'il soit encore en vie, si ce n'est le fait qu'il est toujours debout.
—Bro?
Il essaie vraiment de garder son sang-froid. Son visage doit être passé de morbide à meurtrier et afficher toutes les façons dont il rêve de tuer quelqu'un s'il en croit le malaise qui transparaît maintenant sur la tronche de son pote.
Il avait presque oublié que décembre tombait tous les ans. Manquait plus que ça. Comment est-il censé survivre à ça sans son foutu ancrage ?
Retrouver ce collier n'était déjà pas une option, mais maintenant, c'est primordial. Déjà il recommence ses recherches. Il est conscient qu'il doit avoir l'air d'un gars un brin psychopathe. Mais c'est vital, d'accord ?
Tous les ans depuis qu'il est en âge de comprendre son propre génie et les conséquences désastreuses d'un esprit brillant comme le sien, une connerie lui tombe sur la pomme avant cette fête honnie. Et généralement, cette malédiction dure jusqu'à la fin de cette mascarade, allant de conséquences basiques à littéralement catastrophiques.
Le feu dans le garage de ses parents ou l'amoncellement de voitures accidentées uniquement pour ne pas le faucher ne sont que des exemples parmi tant d'autres. L'univers entier a décidé qu'il ne passerait jamais un bon Noël. Et si ce collier n'empêche pas les choses, il reste un soutien psychologique non négligeable.
C'est la faute de sa sorcière de mère. C'est elle qui lui a porté malheur. Il se souvient parfaitement de ce jour.
— Le père Noël n'apporte pas de cadeau aux vilains gamins ! avait-elle hurlé quand elle avait réalisé que le môme avait cassé son vase préféré.
Pire, il n'avait éprouvé aucun scrupule, parce que, mon dieu, cette chose était proprement hideuse.
— Je n'y crois pas ! Il n'y a pas de vieux cons barbus et des esclaves lutins ! Tu es une menteuse !
Quand la vieille femme avait compris que son mioche de trois ans n'était pas dupe, elle avait affiché un rictus diabolique.
— Tu dis que le père Noël n'existe pas, bien, mais l'esprit de Noël, lui, existe, fichu gamin.
Son rire avait été effrayant. Calme, presque doux et attendri. Katsuki avait senti son ventre se tordre et pour cacher ses impressions, il avait croisé les bras.
— C'est ça, ouais…
— C'est vrai, idiot, avait-elle ri, perdant toute trace de contrariété. Et si tu trahis l'esprit de Noël, les conséquences seront terribles. Tu crois tout savoir parce que tu es intelligent ? Je vais te dire une chose, moi aussi, je pensais tout savoir. Et tu sais quoi ? Je me trompais.
— Je ne suis pas toi !
— C'est certain, avait-elle chuchoté en lui accordant l'un de ses rares gestes d'affection pour venir taquiner ses cheveux.
Katsuki l'avait naturellement repoussé. Il n'était pas un bébé.
— Parfait, maudit gamin ! Mais n'oublie pas que je t'avais prévenu !
L'esprit de Noël ? C'était n'importe quoi. Encore une connerie inventée pour garder les enfants sages. Tous les mensonges des adultes étaient comme des laisses. Katsuki n'aimait pas les grandes personnes.
Cette année-là, il a signé sa malédiction comme on vend son âme au diable. Le pire étant certainement qu'il n'ait rien reçu en échange. Pas de don qu'il ne possède déjà ni aucun parent riche éloigné réclamant sa garde.
Cette année-là, Katsuki avait trouvé la planque de ses parents pour les cadeaux. Il était vraiment très fier. Il a secoué la chose dans tous les sens pour essayer de deviner ce que c'était. L'ouvrir était hors de question. Même faire une encoche dans le papier. Sa mère l'aurait assassiné, puis ressuscité pour le tuer encore une fois. Il a fini par abandonner. Quand il a ouvert son cadeau au petit matin du 25, il ne fonctionnait pas. Ses parents n'ont jamais pu le remplacer parce que c'était un ami de son père qui l'avait fabriqué. Une édition unique.
L'année suivante, sa mère est restée coincée à quelques villes de là pour son travail et son père n'avait pas l'esprit à festoyer. Mais Katsuki n'y croyait toujours pas. Ça pouvait encore être une coïncidence. Il n'a donc fait aucun effort.
Quant à huit ans, il a passé les deux semaines avant Noël à faire des travaux d'intérêt général parce que sa fichue bizarrerie avait décidé de se déclencher alors qu'il appuyait ses deux paumes sur une vitrine pour admirer les cadeaux, il s'est dit que peut-être, peut-être, la vieille folle qui l'élevait savait des choses qu'il ignorait.
D'une année à l'autre, ça a empiré. Aujourd'hui, il peut clairement dire que ce sera la pire.
— … et donc Mina nous attend pour organiser ça. Mais tu n'es obligé de rien, je dirai que tu nous as aidés quoi qu'il arrive, Bro, tu pourras toujours compter sur moi, conclut tête d'ortie dont il n'a pas écouté un traître mot.
Mais ce n'est pas important. Parce qu'il a peut-être le début d'une solution. Après tout, ce crétin prétend être son ami, non ? Katsuki est en droit de l'exploiter un peu. Surtout si c'est pour préserver sa propre santé mentale ainsi que l'école et par extension, l'existence de beaucoup de personnes innocentes qui n'ont aucun différend à régler avec le fichu esprit féérique de son royal séant.
— J'ai besoin de toi, balance-t-il sans ambages.
Ça ne sonne pas vraiment encourageant. Plutôt un genre de menace dangereusement mortelle. Le silence qui accueille sa demande est accablant. Kirishima ne semble pas s'en offenser. En fait, ce crétin fronce les sourcils et son regard se pose irrémédiablement sur sa gorge dénudée.
— Mec ? Où est ta chaîne ?
Ne pas tuer son esclave potentiel, c'est contre-productif, s'encourage-t-il en serrant ses poings.
— Tu vas m'aider oui ou merde ?
Voilà comment il se retrouve dehors, dans le froid, bataillant avec le vent de merde pour scruter le terrain d'athlétisme du lycée au lieu d'être au chaud dans sa piaule, devant ses foutus devoirs. Ou dans la cuisine, en train de se préparer un vrai repas pendant que la moitié de ces perdants bavent devant sa nourriture. Si encore il faisait jour. Mais l'hiver, en plus de lui bouffer les couilles en les forçant à remonter comme des frileuses, a déjà boulotté le jour.
Son portable commence à manquer de batterie et celui de Kiri a lâché il y a déjà cinq minutes. Tant mieux, Mina n'arrêtait pas de le harceler à propos des déco et Katsu aurait fini par le bousiller.
— Mec, je vois que dalle, se plaint Kirishima, étouffé par son écharpe verte brodée de petits rennes blancs débiles. On devrait remettre ça à demain.
— Quand, demain ? peste Katsuki en le fusillant du regard. Le jour est un connard de fainéants en hiver !
— Quoi ?
— Juste… Il fera nuit aussi ! Et le reste du temps, on a cours, putain de crétin ! Rien ne t'oblige à continuer ! Tu n'as qu'à retourner décorer les fenêtres et siffloter des musiques de merde !
Si Kiri se barre maintenant, il pourra aller se trouver quelqu'un d'autre à appeler Bro, parce que Katsuki le rayera tellement de sa vie qu'il en gardera les marques sur la tronche pendant trois générations.
— C'est bon, je t'ai dit que je voulais aider, rappelle son pote en faisant la moue.
Bien. C'est peut-être un véritable ami après tout. Même s'il porte encore cette connerie à clochette et qu'emmitouflé de cette façon dans son blouson, il ne ressemble à rien.
— Mais on aurait peut-être dû en parler à Denki, histoire, je ne sais pas, qu'il se serve de son électricité pour magnétiser le truc.
Katsuki s'arrête net.
— Crétin de cheveux de merde ! peste Katsu en le fusillant du regard. Le platine ne se magnétise pas. Et je ne veux rien avoir à faire avec quelqu'un qui se prend pour un sapin débile et porte une guirlande électrique autour du cou pour faire rire des idiotes sans cervelle !
— Je trouvais ça cool, moi, baragouine son pote. Et Midoriya riait aussi…
Katsuki serre les dents et l'ignore.
— Tch.
Parlons-en de ce crétin de Deku. Ou non, n'y pensons pas. Surtout pas.
Après beaucoup trop de temps à fouiller à l'aveugle le terrain, Katsuki en arrive à la conclusion que c'est peut-être, éventuellement, peine perdue. Et il aimerait s'arrêter à cette fichue réalisation, mais sa gorge est serrée comme un foutu étau, sans parler de cette impression d'avoir une main littéralement crispée autour du cœur.
— Mec ? essaie Kiri en collant une paume lourde sur son épaule.
Cet idiot semble réaliser que Katsuki en veut personnellement à son bonnet ridicule et le réajuste inutilement.
— Je déteste Noël, grogne-t-il entre ses dents serrées.
— Bro ! l'arrête son pote en lui plaquant une main sur la bouche avant de regarder partout autour d'eux comme si le GIGN allait débarquer et les arrêter sur le champ. Ne dis pas ça.
Son chuintement sonne paniqué. Paniqué. Même les vilains ne le mettent pas dans cet état. Katsuki perd son peu de patience et le repousse.
— Il ne faut pas offenser l'esprit de Noël, insiste Kirishima dans un murmure qu'il veut convaincant.
— Tu ne vas pas t'y mettre aussi, putain de perdant !
— Tu es fatigué, Bakubro, on va rentrer. Tu vas manger. Ça adoucit toujours tes humeurs de manger. On reviendra demain, ouais ? tente Kirishima comme s'il parlait à un mioche de trois ans.
Parce que Katsuki est terriblement fatigué, ou peut-être simplement parce que quatorze années de malédiction ont cassé sa volonté de rester fier en toutes circonstances, il se laisse entraîner vers l'internat. Kirishima ne le lâche pas et ils avancent en silence. Katsu ne lui accorde pas l'ombre d'un regard. Il ne sait même pas pourquoi il s'est imaginé qu'il retrouverait un pendentif rectangulaire de trois centimètres de long sur un de large dans l'obscurité.
— Quelqu'un mettra la main sur ton collier, bro, essaie Face de requin. L'esprit de Noël, c'est aussi ce genre de petits miracles. Avec un peu de chance, il est déjà aux objets trouvés.
Katsuki serre les dents et garde sa gueule fermée. Il aimerait, si possible, le trouver avant qui que ce soit d'autre. Vraiment.
Ce soir-là, il remonte sans rien manger.
Il a cherché partout, même dans sa piaule. Il a fouillé l'internat de fond en comble, maudissant silencieusement les décorations qui s'accumulent un peu partout en attendant d'être déballées et installées. Il est allé jusqu'à chercher dans les placards de la cuisine. Si bien qu'il s'est coupé l'appétit lui-même sous les rires lointains d'une flopée d'étudiants inconscients de son drame intérieur.
— Qu'est-ce que… ? s'étouffe-t-il à moitié en franchissant le seuil de sa chambre.
Mina, Sero, Pikachu et Kiri sont là. Dans sa piaule !
— Est-ce que c'est une putain de blague ? gronde-t-il en serrant si fort sa poignée de porte qu'il est certain qu'elle va lui rester dans la paume.
— Kiri nous a dit, commence Mina en se levant de son lit sur lequel elle était assise.
Katsuki brûle de l'intérieur. Il est territorial. Très. S'il y a bien quelque chose qu'il déteste, c'est que quelqu'un franchisse son putain de territoire.
— Qu'est. Ce. Que. Vous. Foutez. Là ?
Il est peut-être un tantinet à cran, et voir tous ces perdants apparemment sponsorisés par le connard de père Noël en personne ne l'aide pas.
— Kirishima nous a parlé de ton souci avec… tu sais….
— Mon collier ? exige-t-il entre ses dents grinçantes et peut-être fêlées à l'heure qu'il est.
— Quoi ? Non… quel collier ? Oh, le truc que tu portes tout le temps ?
— Sortez.
Son ordre est bas, menaçant.
— À propos de Noël, essaie Sero, son sourire chelou d'autant plus flippant avec toutes les paillettes de merde qui lui recouvrent la gueule. On pensait t'aider à te rabibocher avec l'esprit de Noël !
— SORTEZ !
Ils ne se font pas prier, même s'ils ne semblent pas vraiment effrayés par son éclat, mais plutôt inquiets, comme s'il craignait pour sa santé à lui et non pour la leur. Dès que Kiri referme doucement la porte derrière lui, Katsuki ouvre grand ses fenêtres. Il en fait peut-être trop, mais ce n'est pas sa faute s'il peut sentir le parfum vicieux de cette fête honnie narguer jusqu'à ses murs.
Cette nuit-là, Katsuki comprend quelque chose qu'il aurait préféré ne jamais découvrir. Dormir est chose impossible sans son collier.
Dès que sa tête touche l'oreiller, sa main, elle, cherche le médaillon et le réconfort de sa fraîcheur. Rien. Il se tourne et se retourne dans son lit pendant deux heures. Deux foutues heures. Et Katsuki Bakugou ne se retourne pas dans son lit, OK ? Il a un planning strict devant lequel même le sommeil se soumet. Point. Devenir numéro un n'arrive pas par hasard. Ça se cultive, ça se renforce, ça s'entretient. Ce n'est pas un petit morceau de métal de merde qui va foutre en l'air des années de formation acharnée.
Il ne peut pas laisser ce connard d'esprit de Noël inutile gagner. Il a besoin de ce collier. Ce n'est pas juste une vitrine ou un cadeau à la con. Ce n'est pas une fuite dans la salle de bain qui surplombe sa chambre, ni un feu sorti de nulle part dans le garage de ses parents, détruisant leurs deux bagnoles et éventuellement une partie de la maison.
Non, c'est la fin du monde.
C'est décidé. Noël veut la guerre ? Il va l'avoir !
Les jours suivants sont catastrophiques.
Sans parler de la fatigue qu'il cumule, de ses muscles complètement endormis, des cours soporifiques qui lui rappellent ses mauvaises nuits, tout semble converger pour le rendre complètement cinglé. Pas qu'il soit très sain d'esprit d'ordinaire, mais disons que ça empire.
Ses doigts cherchent constamment à saisir ce fichu collier. C'est un réflexe. Sept ans ne s'effacent pas en sept jours. Avant, il se contentait de sentir la babiole nichée entre ses clavicules sous des couches de vêtements. Maintenant, il vérifie inutilement son cou toute la journée parce que ce poids imperceptible manque à ses sens.
Il se frotte les cheveux si souvent que Mina finit par regarder suspicieusement sa tignasse comme s'il y hébergeait toute une famille de bestioles. Ses fringues sont trop serrées. Ses foutues paumes n'ont jamais autant transpiré et l'odeur de la nitro arrive à lui filer la nausée tant elle sature son espace vital. Et il ne parvient plus à avaler quoi que ce soit. L'idée d'avoir perdu son fétiche lui tord tellement le bide que même l'eau hésite à s'y infiltrer pour diluer la bile qui le submerge.
En plus de continuer ses recherches infructueuses et obsessionnelles (voir suspicieuses depuis qu'il s'est mis à scruter le cou de tout le monde en essayant de voir à travers leurs cols roulés), il a essayé de faire tout ce que Kirishima lui a dit, sans doute lui-même conseillé par Sero, lui-même missionné par Mina et Kaminari.
Katsuki a commencé soft, parce que… parce que. Il avait besoin de s'habituer. D'accepter. Donc il a commencé par un fichu serre-tête avec des bois ridicules. Et s'il tire une tête de trente-six pieds de long et que ça fait de lui le renne le plus grincheux de l'ère des rennes grincheux, qu'ils aillent tous se faire foutre par le gars qui leur fait tirer un putain de traîneau pour des mioches sans valeur.
Katsuki a été jusqu'à s'impliquer dans l'ambiance festive propre à cette foutue saison. Il a aidé à installer le sapin. Même pour sa folle de mère il ne l'avait jamais fait. Il a aidé à le décorer. Il a mis des guirlandes sur les fenêtres pour que les décorations se voient depuis l'extérieur. C'était une idée de Deku. Ce crétin aime tellement Noël qu'il sourit comme un benêt depuis des jours.
Personne n'a besoin de savoir à quel point il est mignon durant cette période.
Bref, Katsuki s'est impliqué. Malgré son aversion pour cette fête, il a accepté, écouté, participé. Bon, il ne s'est pas amusé ni n'a souri comme un débile mental en sautillant joyeusement. Il n'est même pas certain que sa génétique lui permette de tomber aussi bas. Mais il s'est réellement investi.
Il n'est pas naïf au point d'avoir cessé de chercher sa breloque, même si Kirishima est persuadé qu'il va la retrouver sans effort uniquement en accrochant des boules et des guirlandes jusqu'au lustre de leur salle commune. Mais il s'est plié. À ce stade, c'est clairement de l'espoir désespéré.
Si Noël veut un putain d'autel pour lui rendre ce qui lui appartient sous forme d'un miracle de retrouvailles entre lui et son porte-bonheur somnifère et calmant, antidépresseur à ses heures, Katsuki va lui fabriquer un putain d'autel.
Pourtant, le jeudi midi, il est déjà à la limite d'exploser la gueule de quelqu'un uniquement pour évacuer la pression. Rien n'a changé. Son collier n'est pas réapparu par miracle. Son sommeil non plus. Les regards qui le scrutent comme s'il allait éclater d'une seconde à l'autre ne l'aident pas à calmer ses tensions. Mais le pire reste de voir toutes ces déco merdiques, ces paillettes, ces fichus bonnets que Momo semble avoir produit en quantité absurde pour tous les élèves de cette foutue école.
Même Izuku en porte un. Surtout Izuku, puisque cet idiot de première catégorie semble en changer tous les jours comme un connard de calendrier de l'avent. C'est quoi son délire ? Est-ce qu'il a décidé de narguer Katsuki parce qu'il sait que ce dernier ne supporte pas cette fête ?
Est-ce qu'il se venge pour ses années de harcèlement ? Est-ce qu'il a orchestré tout ça pour le rendre dingue avec ses larges sourires, ses grands yeux pétillants et ses chapeaux féériques qui donnent envie à Bakugou de lui arracher pour revoir sa tignasse et ses grosses boucles vertes ? Qui fait subir ce genre de traitement à ses cheveux pour honorer une fête pourrie jusqu'aux carillons ?
Le mieux reste sans doute de l'éviter. Sérieusement, il va l'éviter. Ses mains le démangent trop de sauver ses cheveux de cet accoutrement merdique. Pas sûr que le nerd verrait ça comme un sauvetage. Katsuki s'est promis depuis un moment de ne plus causer de torts volontaires à ce magnifique… crétin. Rien qui ne fasse larmoyer ses jolis yeux ni trembler ses lèvres pleines. Il lui a fait assez de mal pour les quarante années à venir.
— Eh, Bakou ! s'exclame Mina en s'agrippant à son épaule.
Elle se penche aussitôt à son oreille d'un air conspirateur qui ne présage rien de bon.
— Tu aimes ce que tu regardes ?
— La ferme, bonbon rose ! crache-t-il en se détachant d'elle.
Mais Pinkie, comme toute la bande autoproclamée bakusquade, semble totalement immunisée contre son caractère de merde et ses menaces.
— Ce n'est pas avec cette tronche que tu vas te rabibocher avec l'esprit de Noël, lâche-t-elle en posant sévèrement ses mains sur sa taille de guêpe.
Katsuki serre les dents et regarde alentour avant de se renfrogner. Izuku les observe, sourcils froncés.
— J'ai fait tout ce que Kirishima m'a dit, peste-t-il entre ses dents en fixant Mina pour ne pas regarder quelqu'un d'autre. Et il ne s'est rien passé. Je n'ai pas retrouvé mon… peu importe.
— Parce que tu n'y crois pas. Tu fais les choses à contre-cœur. Tiens, je vais t'aider, chantonne-t-elle en lui glissant un collier avec une clochette autour du cou et en lui soufflant une poignée de paillettes au visage, fière d'elle.
Katsuki cligne lentement des yeux. Les héros ne sont pas autorisés à tuer qui que ce soit. Même s'ils l'étaient, Katsuki n'est pas certain que tuer une amie serait tolérée, surtout pas pendant la célébration de l'esprit malin de cette fête absolument diabolique.
Il garde le collier. Pensez désespoir. Vivez, respirez le désespoir. Il est prêt à tout, absolument tout pour retrouver son fétiche.
Il est tellement déprimé qu'il risque presque de louper le moment exact où sa chance tourne.
— Bakugou ! Je te cherchais ! s'exclame vivement le comptable débile qui leur sert de délégué.
Katsuki inspire en essayant de ne pas se demander pourquoi le mec vient lui parler. Iida évite toujours soigneusement de s'adresser à lui directement. Ce qui est certainement la chose la plus intelligente qu'il ait faite en moins de deux ans.
— Quoi ? aboie-t-il en lui montrant toute l'ampleur de sa tension nerveuse.
— Oh, heu, je me disais, comme tu as l'air inoccupé…
Le gars a des envies suicidaires. Le taux augmente toujours durant cette période de l'année.
— Abrège.
Iida se tient droit comme si tout un balai logeait dans son foutu cul de délégué syndical.
— Je dois récupérer les autorisations de sortie pour les achats de Noël avec Aizawa-sensei et je dois également m'occuper de rédiger le projet de Mina afin qu'on le finalise pour le donner au directeur.
— Et en quoi est-ce mon putain de problème ?
— Peux-tu aller voir Mina ?
Hors de question. Qui sait ce qu'elle va lui balancer au visage. Sans y réfléchir à deux fois, Katsuki se dirige vers le secrétariat.
— Je vais pour les autorisations, baragouine-t-il sans un regard.
— Merci pour ton implication, Bakugou ! Je savais que tu pouvais contribuer au bon fonctionnement de notre classe et permettre à l'école de…
Katsuki l'ignore et lui balance son doigt d'honneur par-dessus son épaule pour bien lui signifier où il peut se mettre ses éloges.
Meilleure décision de sa vie.
Après s'être traîné dans les couloirs en fusillant des yeux le peu de figurants qui ont le malheur de regarder son pitoyable accoutrement, il se retrouve à destination. Il récupère les autorisations auprès de la secrétaire qui en profite pour lui donner de la paperasse pour leur prof comme si Katsu s'était transformé en facteur de merde. Il s'apprête à repartir, mais un éclair de cheveux violets attire son attention. Shinsou.
Katsuki salut vaguement la femme surmenée, attrape sa paperasse et ne peut quitter le perdant hypnotruc que Deku a laminé en beauté pendant le festival du printemps. Il cherche un truc sur les étales qui longent le mur et sur lesquels une batterie d'objets divers s'accumule depuis des siècles.
Katsuki s'arrête net. Il cesse même de respirer pour faire bonne mesure. Shinsou tient dans sa main une foutue chaîne argentée qui pend avec, au bout, un médaillon rectangulaire. Il tient sa putain de chaîne.
Le premier réflexe de Katsuki est d'être foutrement soulagé. Puis de se maudire pour ne pas y avoir pensé plus tôt sachant que Kiri avait soulevé l'idée. Puis éventuellement de se précipiter pour récupérer la chose. Du moins, c'est ce que ses muscles, son corps et son cœur lui hurlent de faire. Avant de se souvenir qu'il ne peut pas.
Il ne peut absolument pas le rejoindre, saisir son collier, lui donner une excuse bidon ou un coup sur la tronche et passer la meilleure nuit de sa vie après avoir soudé la traîtresse directement dans sa peau. Sur ses os.
Pour la simple et bonne raison que cette babiole sans valeur est gravée au nom de quelqu'un d'autre.
Il se pétrifie, la cervelle en berne. Merde. Il a le collier. Il faut absolument qu'il le récupère. Mais comment ? Il se passe une main dans les cheveux, perdu, réalise qu'il porte toujours le serre-tête à la con, le retire, s'essuie le visage dans l'espoir de chasser les paillettes et inspire pour se donner du cran. Il décide de se rapprocher en priant pour qu'il soit seul à entendre la cacophonie de son cœur partie en roue libre. Mais il n'a pas le temps de réfléchir à une réplique qui ne sonne pas suspicieuse que Shinsou se tourne vers la secrétaire.
— J'ai trouvé mes gants. Puis-je également prendre ce collier ? Je connais celui à qui il appartient.
— Normalement je devrais attendre que ce soit lui qui le réclame, s'inquiète cette conne comme si elle devait seulement réfléchir à la question.
Non. Dis non.
Katsuki fixe la main du gars comme s'il pouvait attirer la connerie à lui avec la force de l'esprit.
La télékinésie n'est pas si mal comme bizarrerie.
— C'est un bon ami à moi.
Putain de mytho. Le gars a dû lui adresser la parole deux fois, et l'une était uniquement pour le contrôler.
— Très bien. Puis j'imagine que si tu voulais le voler, ce ne serait pas la meilleure manière de t'y prendre, rit-elle doucement, gênée.
Bien sûr que si, ce serait la meilleure façon de s'y prendre, puisqu'elle marche dans le panneau !
— Merci, lâche-t-il, laconique, en empochant son foutu porte-bonheur.
Katsuki sert tellement les dents qu'il est à deux doigts de s'éclater les molaires.
Manquait plus que ça. Si ce crétin rend sa chaîne à Zuku, le perdant saura qui l'avait. Parce qu'il l'a « perdu » juste avant le collège et que personne ici en dehors de Katsuki ne le connaissait à l'époque. Et Katsuki a prétendu n'avoir aucune idée d'où était cette merde devant les grands yeux larmoyants de ce magnifique idiot alors même qu'il la faisait passer entre ses doigts au fond de sa poche. Il l'a toisé en lui reprochant de pleurer comme un faible, jubilant intérieurement d'avoir enfin quelque chose de lui. Et il était heureux pendant que l'autre déversait tout son désespoir comme une fontaine inconsolable.
Si ce crétin de mort vivant lui ramène, Katsuki va devoir faire face à tellement de merde que l'idée même lui donne la gerbe. C'est son collier, c'est sa putain de plaque qu'il s'est appliqué à retaper pour que le kanji corresponde à Deku. Et ça aussi l'idiot va le voir. Il va savoir que Katsuki a abîmé son précieux cadeau d'anniversaire pour que sa gravure porte l'insulte qui a si longtemps fait valeur de surnom avant de devenir son nom de héros.
Et merde, quel ennemi porte le collier de sa victime pendant des années comme un psychopathe ? Est-ce que Zuku le croirait seulement s'il lui avouait qu'il voulait juste quelque chose de lui ? Non pas une preuve de sa propre tyrannie, mais quelque chose qui lui tenait à cœur, qui lui était précieux, pour qu'il puisse le chérir à sa place.
Katsuki a mis des années avant d'admettre qu'il dominait le gamin pleurnichard simplement dans l'espoir de dominer ses propres sentiments. Il n'y est jamais parvenu. Pas une fois. Mais ce collier est son fichu ancrage. Il en a besoin. Elle a à peine appartenu à Deku. Lui ça fait des années qu'il lui consacre de la place et qu'il s'attend à la sentir sur sa peau.
Katsuki se passe une paume lourde sur le visage, puis dans les cheveux. Il réalise qu'il ne porte plus ses bois de rennes et peste en les renfilant brusquement. Il n'aurait peut-être pas dû les retirer si vite, ça a joué en sa défaveur. Il retient un grognement en maudissant cet esprit vengeur.
Rien à foutre de Noël, ce qu'il veut, c'est récupérer sa breloque et s'enfermer dans sa piaule jusqu'en janvier.
Il peut toujours exploser Shinsou et abandonner son corps sous des tonnes de gravats dans l'un de leurs modules à la con. Mais il perdrait à jamais le droit de porter cette foutue babiole. Il a besoin d'en rester suffisamment digne. Il se doit de la mériter. Putain d'Izuku et ses idéaux à la con que Katsuki porte au plus près du cœur et qui, depuis des jours, manquent à son souffle.
Sleepy boy se dirige droit vers lui et Katsuki se dissimule derrière le mur en vitesse, sa paperasse manquant de lui échapper. Quand il le dépasse, il le suit. Il ignore ce qu'il va faire. Quelque part, il sait que c'est mort. Dès qu'il va croiser Deku, il va lui rendre et le monde de Katsu va lui éclater à la tronche. Izuku va le haïr un peu plus et à raison. Katsuki n'aura même plus son plus grand trésor pour supporter l'absurdité de son abruti de cœur vautré dans l'agonie.
Il suit un moment triples cernes et remarque à peine ce qui se passe autour de lui, si concentré qu'il ne voit Kirishima qu'après lui avoir foncé dedans.
— Putain de merde ! Tu ne peux pas faire attention, tête de brique ?
— Heu, c'est toi qui ne regardes pas où tu vas ? propose son ami, une inquiétude certaine collée sur la tronche.
— Merde, souffle Katsuki en réalisant que Shinsou salut Deku.
Il a le cœur dans la gorge, si tendu qu'il ne se sent pas enserrer le poignet de Kiri au point de faire grimacer l'autre et le forcer à utiliser sa bizarrerie pour ne pas souffrir.
— Ce qui se passe, Bro ? Un problème avec Midoriya ? Il s'est passé un truc ?
— La ferme ! Amène-toi.
Sans discuter, son pote le suit et ils s'arrêtent à proximité de Deku en essayant de rester discrets. Katsuki se retourne vers lui, tournant sciemment le dos aux deux autres pour écouter leur conversation tout en faisant semblant d'être occupé à autre chose.
— Fais semblant de me parler, putain, peste-t-il en jetant un regard furtif par-dessus son épaule.
Zuku porte toujours son bonnet, mais il a un peu glissé et l'une de ses boucles essaie vaillamment de s'échapper. Ce n'est absolument pas mignon.
Personne ne fait attention à eux.
Bien.
— Heu… on dit quoi ? murmure Kirishima, à la ramasse, et Katsuki se retient de lui en fiche une.
— Ferme-là, j'ai besoin d'écouter ce qu'ils se disent. Fais juste semblant, cheveux de merde.
— … avec Aizawa ? C'est génial, Shinsou ! Je pense que tu as raison. Et avoir EraserHead comme mentor, c'est tellement génial !
— Toujours moins qu'All Might, j'imagine. Mais merci, Izuku, je crois aussi. Alors je peux te demander sur quoi vous bosser ?
Il l'appelle Izuku ? Depuis quand ce perdant l'appelle-t-il par son prénom ?
— Tout ce que tu veux ! He, si ça se trouve on sera dans la même classe ! Ce serait vraiment super !
Katsuki serre les dents et baisse la tête pour cacher sa contrariété. Il entend à peine le hoquet de son pote prisonnier de sa poigne assassine. Il imagine le grand sourire de Deku et ses yeux tout pétillants. C'est quoi de cette histoire de même classe ? Pas moyen que ce crétin de somnolent s'incruste dans leur promo. C'est une larme de nitro longeant son poignet qui lui rappelle de garder le contrôle. Ce n'est pas le moment de jouer les terroristes. Pas sûr que les flics apprécieraient l'histoire bancale justifiant la destruction du lycée privé le plus prisé du Japon.
— Est-ce qu'ils regardent par ici ? grogne-t-il à l'intention de son ami.
Sans réponse de sa part, il se décide à redresser la tête, tout ça pour voir le gars articuler dans le vide et rire silencieusement. C'est quoi ce bordel ?
— Mais qu'est-ce que tu fous ? exige-t-il alors que l'autre réalise seulement que Katsuki s'adresse à lui.
— Bah, je fais semblant, tu sais, conversation, tout ça, mais sans t'empêcher d'écouter…
Katsuki le dévisage comme s'il venait d'être promu père Noël et qu'il lui demandait de devenir son foutu renne numéro un. Dans quelle dimension parallèle est-ce qu'il a atterri pour que toute sa foutue existence soit devenue une telle blague cosmique ?
— Quoi ? chuchote Kiri en rapprochant son visage, le tintement de sa cloche lui rappelant toutes ses envies de meurtre.
Noël le nargue, c'est ça ? On verra s'il fera autant le malin quand Katsuki va exorciser le monde de ce maudit esprit à la con.
— Tu veux qu'on, tu sais, qu'on discute, mais doucement ? continue Kiri comme s'il n'était pas sur le point d'imploser.
— Laisse tomber, tête de brique, dis-moi juste si Deku et l'autre mort vivant regardent par ici.
— Non… ho, attends, il lui donne un truc.
Le pouls de Katsuki lui remonte dans la trachée une bonne dizaine de fois avant de se coincer tout en haut pour l'empêcher de déglutir. Son propre cœur cherche à le tuer. Il ose un regard par-dessus son épaule. Shinsou sort juste son téléphone portable, sans doute pour noter celui du nerd.
La chaîne dépasse de son froc d'uniforme.
Pourquoi ne la lui donne-t-il pas ? Est-ce qu'il compte garder le collier de Zuku ? Enfin, son collier. Le sien, à lui seul. Celui qui a dormi avec lui pendant sept longues années, soit 2555 fichus jours pour autant de nuits à s'y accrocher jusqu'à ce que le sommeil le fauche.
— He ! Ce ne serait pas ton collier dans sa poche ? s'enquiert Kirishima, surexcité.
Compter sur ce crétin pour devenir perspicace au pire moment. Son karma est une telle salope. Katsu ignore ce qui se passe avec l'alignement des planètes, mais l'univers se fout clairement de sa gueule. Ça ou l'auteur de son existence a sniffé une quelconque merde qui a lui a foiré ses trois putains de derniers neurones.
— Ça a marché, vieux ! Je savais que tu pouvais te réconcilier avec l'esprit de…
— Ne finis pas cette phrase, le coupe-t-il sèchement, écrabouillant un peu plus le poignet de son ami.
— File-moi ton numéro, dit Shinsou, fier comme un connard de paon qui fait la roue.
Pourquoi a-t-il l'air si pressé de récupérer le numéro du nerd ? Est-ce qu'il lui sourit ? Genre, le gars n'a même pas les muscles faciaux pour sourire, et il lui suffit de faire face à son Deku pour s'éclairer comme une guirlande le matin d'une fête qu'il va définitivement bannir de sa vie ?
— Voilà, je t'ai envoyé un message.
— Merci, Shin !
Izuku est tellement naïf que Katsuki est tenté de le secouer jusqu'à ce qu'il redescende de son nuage de merde. Il sort son téléphone, un sourire à faire fondre un glacier sur sa bouille joliment tachée d'éphélides. Katsu va tuer quelqu'un.
— Pourquoi il a ton collier ? Est-ce qu'il te l'a volé ? He, Bro? Tu veux que j'aille le récupérer ?
Mince, il avait presque oublié la tête rouge.
— Oublie, grogne Katsuki en fronçant les sourcils à l'intention de Shinsou qui se barre sans même tenter de rendre son bijou à Deku.
Foutu enfoiré. S'il croit qu'il va garder sa breloque, il se le met profond. Katsuki déchaînera l'enfer sur terre avant que ce connard d'amoureux fétichiste lui vole ce qui lui appartient. Ouais, il va lui exploser le portrait et tellement lui refaire la face qu'il faudra une emprunte carbone pour identifier ses restes.
— Heu, Bakou, mon pote, calme-toi, conseille Kiri en tenant son bras tout en regardant les élèves qui les dévisagent.
Katsu réalise que des étincelles crépitent dans ses paumes et qu'il est prêt à incendier la paperasse à moitié froissée par sa poigne.
— Pourquoi tu ne lui dis pas de te le rendre ? insiste Kirishima deux heures plus tard alors qu'ils se préparent pour l'entraînement.
Qu'est-ce qu'il est censé lui dire ? Est-ce que le gars comprendra même comment Katsuki est foutu jusque dans son cerveau pour avoir volé le précieux cadeau d'anniversaire du nerd pour se le coller sur la poitrine pendant sept putains d'années ? Si Kiri a toujours vu le foutu collier, il ne sait pas ce qui est inscrit dessus. Katsuki ne le porte jamais autrement qu'à l'envers. Manquerait plus qu'il sache pour le harcèlement et il s'imaginera qu'il s'est carrément offert un trophée pour ses années de tyrannie.
— Il s'est passé quelque chose ?
— Je ne peux pas t'expliquer, tête d'ortie. Juste… je dois vraiment récupérer le collier.
Son admission est plus un baragouin qu'une grande confidence, mais son ami semble aux anges à l'idée que Katsuki lui fasse confiance à ce point. C'est ridicule.
— Je peux simplement aller lui demander !
— Non, laisse tomber.
— He, on peut demander à Sero !
— En quoi le crétin de rouleau de scotch peut-il nous aider ?
Katsuki devrait savoir que les plans de la majorité de l'humanité sont voués à l'échec, vraiment. Mais rappelez-vous, désespéré. À tel point qu'il est allé voir Mina de lui-même, pour lui demander de lui-même une connerie de babiole sur le thème de Noël à ajouter à sa collection. Donc il est là, avec un pull débile brodé de bonhommes de neiges, devant un Sero emmêlé dans ses propres rubans.
— Qu'est-ce qui s'est passé ? demande Kiri en détachant l'idiot à la force de ses mains.
— Aucune idée, rétorque l'autre en essayant de se débarrasser des larges bandes de tissu.
Ça pourrait presque paraître tragique s'ils n'étaient pas tous en tenue débile.
— Il m'a demandé ce que je voulais et après, eh bien, voilà.
— Rappelle-moi quelle partie de « surtout, ne réponds à aucune de ses questions » tu n'as pas compris ? grogne dangereusement Katsuki.
Il inspire profondément pour tenter de garder un calme mort et enterré, bousillé, littéralement décomposé au point de ne plus porter une once d'ADN de calme dans ses fragments microscopiques. Quand il rouvre les yeux, ses deux potes ont l'air plus désolés que leurs accoutrements ridicules.
— L'esprit de Noël se fout royalement de…
Mais il ne parvient jamais à finir sa phrase. Kiri et Sero ont déjà plaqué leurs paumes sur sa bouche pour le faire taire, grimaçant à l'idée qu'il leur porte malheur.
— He, Denki est pote avec ce type ! s'exclame Sero, enthousiaste. Je suis sûr qu'il sera d'accord pour nous aider, ou tu sais, pour faire diversion !
— Je ne suis plus à ça près, baragouine difficilement Katsuki en les fusillant des yeux jusqu'à ce qu'ils le lâchent.
Son bide a fait tellement de torsions depuis moins d'une heure qu'il pense que rien ne pourra jamais le démêler. Il est devenu une vraie pelote de nerfs.
— Tu veux que j'aille le chercher ? propose Sero alors que Kirishima acquiesce vivement.
— Non ! Vous m'avez déjà bien aidé, je vais me débrouiller à partir de là.
— Tu es sûr ? s'enquiert face de requin. On peut demander à Mina un collier ou un bonnet, Momo et elle s'entendent bien et l'esprit de Noël à l'air de les apprécier.
— Putain ! s'entend-il hurler, excédé. Tu attends que je te l'écrive en plusieurs langues, foutu crétin ?
Une semaine sans son collier, et la mort semble planer sur chaque tête de ce lycée. Pas de sa faute s'il a été privé de sommeil et qu'il est tellement au bout du rouleau qu'il voit des morts en sursis partout.
— OK, on a compris, accepte son pote en attrapant Sero pour l'éloigner. Tiens-nous au courant.
Une heure plus tard, Katsuki regarde droit dans deux yeux jaunes qui ne brillent pas beaucoup par leur intelligence immédiate. Mains sur les épaules de Pikachu, il le scrute en essayant de savoir si la cervelle du disjoncteur n'a pas grillé un fusible et s'il a bien compris les enjeux ainsi que sa mission.
— Cligne deux fois des paupières si tu penses avoir saisi l'essentiel, exige-t-il gravement.
L'autre cligne avec une hésitation qui ne présage rien de bon, surtout avec la guirlande électrique qui lui ceint le cou.
Katsuki n'est plus à ça près. Il y a urgence. Il faut absolument qu'il récupère son grigri pour passer une bonne nuit et qu'il cesse éventuellement d'être une menace pour tant d'âmes innocentes.
— Pikachu, regarde-moi, ordonne-t-il, n'appréciant pas beaucoup l'air hagard qu'a pris le gars sans même avoir eu à utiliser sa bizarrerie. Répète après moi. Tu rentres dans ces putains de vestiaires.
— Tu rentres dans ses putains de vestiaires, répète l'autre, docile.
Katsuki lui colle une claque derrière la tête, réveillant un peu son pote.
— Non, espèce de figurant ! Tu dois dire « je rentre dans ces vestiaires » !
— Ho, oui, pardon. Je rentre dans ces vestiaires.
— Tu parles avec Shinsou, tu sais, ton pote qui dort en marchant comme s'il partageait tout un arbre généalogique avec Aizawa.
— Je dois répéter tout ça ?
— Putain de merde, souffle Katsu en se passant une paume lourde sur la tronche.
Il va simplement tuer le mec qui croit avoir le droit de posséder le collier de Zuku en plus de son foutu numéro. Puis il quittera le pays en espérant que changer de nom suffira à le garder loin de la taule. Peut-être qu'il existe des pays où personne ne fête Noël. Où c'est carrément interdit.
— OK, OK, c'est bon, j'ai compris, se réveille Denki en acquiesçant comme une figurine pour bagnole.
Katsuki craint le pire, mais accepte de le laisser parler d'un signe de tête dépité derrière sa paume à l'odeur de caramel un peu brûlé.
— Je vais dans les vestiaires, je parle avec Shinsou, je l'amène gentiment et avec le sourire à parler du collier perdu sans jamais prononcer ton prénom, il comprendra de quoi je parle. Il me le rend, je te le ramène, et après… c'était quoi déjà l'histoire de finir heureux branché à une centrale ?
— Oublie cette dernière partie, se réveille Katsu en reprenant d'assaut les épaules de Pika avec une ferveur renouvelée. Fais tout le reste, ouais ? Tu dis merci et tu m'amènes discrètement la babiole de merde.
— Quand tu dis discrètement…
— Ho, Bon Dieu de merde ! peste Katsuki en resserrant sa prise mortelle. Amène-moi juste cette connerie, ouais ?
Denki acquiesce plein de fois et Katsuki prend ça pour un signale et pousse l'autre en travers des portes avant de se faufiler dans l'ombre pour regarder la scène.
Quinze minutes plus tard, les deux abrutis discutent encore. Katsuki commence sérieusement à douter de la santé mentale de ceux qui se vantent de faire partie du bakusquade.
— … mais avec cette histoire de collier perdu, c'est un peu triste l'ambiance dans les dortoirs, lance enfin Denki alors que Shinsou fronce presque imperceptiblement les sourcils.
Katsuki retire tout ce qu'il a dit, le gars est un génie incompris avec quelques fulgurances mentales impressionnantes.
— Ho, tu veux dire ce collier ? demande sleepy boy en fouillant sa poche pour en sortir le trésor le plus précieux de Katsuki.
Ce dernier va peut-être créer deux autels pour l'esprit de Noël sur lesquels il posera des offrandes toute l'année, parce que, pourquoi pas ?
Suspendu à l'instant comme un drogué en manque, Katsuki prie comme jamais il n'a osé prier. Allez, Denki, prends-le et reviens par ici… Son supplice interne semble être trop silencieux pour son futur ex-pote, alors il hurle intérieurement dans l'espoir que Électrique-man capte le grésillement furax qui sort par tous les pores de sa peau.
— Ho ! Merci, Hitoshi, minaude ce crétin de blond en saisissant la babiole et en faisant traîner ses doigts sur ceux du gars.
C'est quoi ce délire ? Hitoshi ? Flirt ? Denki en pince pour ce psycho-pnotiseur de ses couilles ? Katsuki fixe le collier changer de main et voit, il voit que Denki louche sur la fichue plaque en platine et il aimerait avoir pensé à lui dire de ne surtout pas la regarder. Mais quelle importance ? Il trouvera une excuse bidon dès qu'il aura récupéré son dû.
Évidemment, l'esprit de Noël ayant décidé de faire payer à Bakugou ses années de maltraitance en seulement une semaine, Izuku débarque à ce moment précis. Katsuki essaie de faire signe à Pikachu, mais le gars est à un million d'années-lumière de sa panique. Katsuki va mourir de stress post-traumatique avant d'avoir pu mettre la main sur son sacré saint porte-bonheur. Denki est tellement pris dans la lecture de cette plaque de merde qu'il capte tout juste la présence du nerd.
Alors que la pression artérielle de Katsuki commence à vouloir lui faire éclater les yeux et éventuellement lui dégouliner par les oreilles, son cœur ayant déjà dépassé sa gorge pour se loger quelque part dans le plafond, Izuku salut tout le monde.
— Ho, Midoriya, lâche Denki, souriant, le collier toujours suspendu devant le visage
Ça y est, Katsuki sent son expérience de mort imminente prendre un tournant fatal. Il se maudit d'être incapable de fermer les yeux pour s'épargner cette vision d'horreur.
— Je crois que c'est à toi.
Et il tend le pendentif à un Izuku tout ce qu'il y a de plus perplexe.
— Non, je… c'est…
Deku fixe Denki, puis le collier, bouche entrouverte de stupéfaction. Il saisit doucement le bijou, comme s'il craignait de le casser. Katsuki sait l'instant exact où le nerd déchiffre l'inscription parce que son regard s'embue, avant de s'abîmer dans la douleur alors même que ses lèvres se courbent en un minuscule sourire meurtri.
Le cœur de Katsuki saigne et y plaquer son poing n'arrête en rien l'hémorragie. Il parvient tout juste à respirer.
— Il était aux objets trouvés, précise Shinsou sans réaliser l'état émotionnel du nerd.
L'esprit de Noël déteste Katsuki. C'est sa façon de rire, n'est-ce pas ? C'est sa manière de le détruire avec un putain de sourire ? Lui montrer l'ampleur d'une douleur que Katsuki s'était juré de ne plus lui infliger, le tout en le privant de son bien le plus précieux ? Il est prêt à donner n'importe quoi d'autre. Il est prêt à céder tout ce qu'il possède sur cette planète pour cette babiole cabossée par ses soins. Il a juste besoin de récupérer le collier, son sommeil, ses nuits, ses espoirs effilochés, ses croyances tordues et ses rêves impossibles.
— Heu… merci… c'est… merci.
Deku peine à dissimuler le désespoir qui lui vole ses traits d'ordinaires si doux. Katsuki se détourne, se laisse glisser contre le mur et s'enfouit dans ses genoux, une douleur absurde contraignant tout son corps.
Voilà, maintenant Izuku va pouvoir s'imaginer n'importe quoi et ce sera encore loin de la vérité. Il ignore combien de temps il reste là avant que son ex-ami se ramène tout sourire. Puis il réalise son état déplorable et les larmes d'impuissance qui maculent ses joues. Katsuki rage et s'essuie méchamment le visage avant de se redresser.
—Baku …?
— La ferme. Juste, ferme-la.
Il retire rageusement son serre-tête, son pull de merde, son collier débile, les balance au sol et se détourne du blond pour quitter la pièce, la mort dans l'âme.
La porte claque derrière lui sans même surprendre son cœur en suspens.
Trois jours. Ça fait trois jours que Izuku a récupéré son collier. Trois jours que Katsuki dort à peine pour survivre. Et croiser le nerd est une torture. Parce qu'il est en colère contre lui pour ne pas être en colère contre lui.
Izuku l'ignore toujours de la même manière, ses yeux verts ouverts et francs se posant partout sauf sur lui, ses bonnets ridicules dans ses cheveux toujours aussi maltraités. Il admire les décorations, les sapins, et regarde par la fenêtre comme si l'esprit de Noël allait lui offrir la neige dont il rêve.
Pas de rancœur ni de tristesse malhabile. Pas d'injustice. Il devrait détester Katsuki, mais il semble juste indifférent. C'est pire, non ? L'indifférence ? C'est comme s'il ne ressentait rien d'autre qu'une vague réalisation qu'ils sont dans la même classe. Dans la même école.
Mais ils ont une histoire tous les deux. Il ne s'agit pas simplement de camarades partageant malgré eux le même environnement. Ils ont des souvenirs. Certes, pas de bons souvenirs, mais c'est déjà tout un monde quand on se connaît depuis toujours. C'est le seul monde que Katsu connaisse.
— T'as une tête à faire peur, lâche Kirishima en se laissant tomber à côté de lui à la cafétéria.
— Hm.
— Tes arguments sont encore plus effrayants que tes cernes, croit bon d'ajouter Mina en s'installant à leur table.
Katsu hausse les épaules et se renfrogne sans réussir à toucher au contenu de son plateau. Il est fatigué. Il ne sait pas dormir en ayant autant de choses en tête. Sa main se porte instinctivement à son cou et il arrête son geste avant que ça ne paraisse trop évident.
— Sérieux, Bro, pourquoi tu ne nous dis pas ce qui te chiffonne à ce point ? s'enquiert Kiri comme un connard de psy débordant de bonnes intentions.
Katsuki le fusille du regard avant de se souvenir qu'il n'a aucune raison de lui en vouloir.
— C'est à propos du collier ? tente Kaminari, le malaise transpirant par tous les pores de sa peau.
Voilà, à lui, il a un million de raisons de lui en vouloir. À commencer par le fait que cet abruti ne sait pas se tenir à un plan et s'amuse à improviser. L'électricité lui a tellement mangé la cervelle qu'il en pince pour un mec qui a plus de valises sous les yeux que dans sa piaule. Pikachu semble avoir suffisamment suivi le fil de ses pensées pour garder la bouche fermée jusqu'à la fin du repas.
— Écoute, porte au moins ça, d'accord, essaie Sero en déposant une écharpe en laine rouge avec des rennes brodés dessus.
Il l'enfile de mauvaise grâce. C'est moche, mais au moins, ça tient chaud. Et si Mina en profite pour lui glisser un bonnet du même ton, sans pompon ni clochette de merde, c'est juste pour aller avec l'écharpe. Quand Face de requin lui glisse une paire de gants verts avec des bonhommes de neige, il n'est plus à un soupir près. Quand Pikachu demande la paix en lui mettant un bracelet lumineux qui ressemble à une guirlande, il hausse simplement les épaules et se lève pour se débarrasser de son plateau.
Il passe à côté de Deku et ce dernier continue à rire et à parler avec Uraraka sans lui accorder la moindre intention. En y songeant, ça fait déjà un bon bout de temps qu'il a perdu la chose la plus précieuse de son existence ; le regard d'Izuku sur sa vie.
Tout le silence élaboré de Katsuki enfermé dans son mélodrame éclate lors de leur module d'entraînement. Parce que Deku est dans son équipe. Dans son duo, précisément. Se taire ne signifiait pas qu'il aspirait à ce qu'on le foute d'office avec l'objet de tous ses tourments et celui qui le porte justement autour du cou.
Sérieux, il est maudit. Pourquoi Izuku porte-t-il sa babiole ? Il pense que le narguer constitue une vengeance acceptable ? Même avec son costume, Katsuki peut parfaitement voir la chaîne sur sa peau. Si bien qu'après trois minutes à parcourir le terrain d'entraînement pour tendre une embuscade à double face et au délégué syndical aux mollets atrophiés, il ne pense plus qu'à Zuku portant son fétiche, prenant peut-être sa douche avec, dormant en le tenant.
Qu'est-ce qui ne va pas avec lui ?
— Katsuki, tu es avec moi ? demande ce petit merdeux aux cheveux moelleux insupportables.
Il l'appelle Katsuki. Katsuki. Ça fait des mois que ça dure. Avant, ça ne le dérangeait pas vraiment, parce que le nerd semblait se donner un genre, traînant avec ses nouveaux amis, lui jetant à peine un regard, riant, s'amusant comme un benêt. Mais maintenant, Katsuki est bien obligé d'admettre que c'était un mur. Une foutue barrière. Un énorme rejet comme il l'avait mérité à peu près dès l'âge de cinq ans, mais que la bonté insupportable de son pot colle d'alors avait réussi à repousser pendant mille ans.
Un rejet.
Katsuki a cessé d'être Kacchan.
Et OK, ce surnom de merde l'a toujours agacé, surtout depuis qu'il était assez grand pour être considéré autrement qu'un mioche avec un surnom doux et mielleux et trop sucré. Mais Izuku l'avait toujours appelé comme ça, même au collège, même quand Katsu était le pire connard que la terre ait porté. Et maintenant, il l'appelle juste comme ça. Pire, il lui arrive de l'appeler Bakugou. Si encore il le détestait, mais non, Katsuki est tombé à un rang tellement inférieur qu'il n'est plus qu'une identité fade dans une bouche qui a cessé d'essayer de lui sourire.
— Ka-tsuki ! hurle Izuku en se projetant sur lui pour le virer de la trajectoire mortelle de double face.
Merde, le module, l'entraînement.
Ils tombent ensemble et la douleur dans sa jambe est brève, mais fulgurante. Remerciez Deku d'avoir eu la brillante idée de protéger son crâne en se bousillant la main dessous, sinon, il aurait fait un aller simple à l'hôpital.
— À quoi tu penses ? hurle Zuku en se relevant promptement.
La rage lui va vraiment bien. Et comme il est lui, proprement incapable de faillir à son rôle, il tend une main solide à Katsuki et le soulève comme s'il ne pesait rien.
— Tch, grogne Katsuki, ébranlé de se sentir si petit et léger.
Deku n'attend pas une seconde pour le pousser derrière un mur tout en regardant partout comme s'il était un connard de civil à protéger.
— Je peux me débrouiller, crache-t-il en repoussant Izuku, bien trop proche de son corps.
— Tu n'en donnes pas l'impression, peste celui-ci en le tirant sur le côté pour leur éviter un nouvel impact.
Iida et la tâche ont adopté l'attaque agressive. Ils craignent trop les stratégies de Deku et ont dû caler que Katsuki ne valait rien aujourd'hui.
— J'ai été distrait, peste-t-il en le fusillant du regard avant d'attirer Izuku à lui pour lui épargner le coup de pied de ce connard de délégué.
Instinctivement, il se place devant lui et commence à faire front, n'épargnant rien. Ses explosions envahissent leur morceau de terrain. Zuku se colle à son dos pour affronter Todoroki et ça lui plait plus qu'il ne l'admettra jamais.
— Tu es déconcentré chaque fois qu'on est coéquipiers, rage Deku, furieux. On n'a même pas pu établir le moindre plan ! Je croyais qu'on avait dépassé ça !
— Ferme là, nerd ! hurle-t-il, excédé par ses insinuations.
Il envoie voler Iida avant de se retourner pour inverser leur position et s'en prendre à bicolore.
— Je t'ai dit que j'étais distrait ! Ça n'a rien avoir avec toi !
— Vraiment ? peste Izuku alors que Katsuki savoure secrètement le bordel qui sévit autour d'eux.
Katsu ne se voit pas partir, attraper Izuku pour leur faire prendre de la hauteur et laisser les deux perdants derrière eux. Arrivé en haut, Zuku n'attend pas une seconde pour courir autour et commencer à briser toutes les putains de murs pour enfermer l'ennemi dans un genre de fossé improvisé. Katsuki réagit aussi vite pour faire pareil dans le sens inverse. Leur travail est rapide et efficace. En moins de deux minutes, les deux autres sont complètement ensevelis. Todoroki a tout juste eu le temps de créer un fort pour les protéger lui et son coéquipier.
— Parfait ! entendent-ils alors que leur combat s'achève en les annonçant vainqueurs.
Katsuki est trop fatigué pour cette merde. C'est bien la première fois de sa vie qu'il a hâte d'être en vacances. Il en est là de ses pensées quand il entend Deku pester de sa douleur au bras et trébucher dans le vide. Son instinct est immédiat et à peine le nerd tombe-t-il qu'il attrape son col bac pour le redresser. Ils se retrouvent face à l'autre, plus proches qu'ils ne l'ont jamais été. Leurs regards s'ancrent et ils respirent au même rythme effréné.
Son ventre lui fait mal. Il a tellement de choses à lui dire que tous ses mots se précipitent en même temps sur ses lèvres au point de perdre leur sens. Il se retrouve silencieux, happant l'air sans plus trouver la place pour laisser filtrer l'oxygène.
C'est le moment de le rattraper différemment, non pas pour l'empêcher de tomber, mais pour réduire ce fossé entre eux. De lui dire qu'il regrette, qu'il s'en veut. Et d'admettre. Admettre qu'il l'a toujours aimé, qu'il a détesté ça, qu'il aurait voulu être capable de le haïr autant qu'il l'aurait souhaité. Il a besoin d'avouer, quoi que ce soit. Lui hurler dessus combien il se déteste lui-même pour ce qu'il a fait, combien il aimerait revenir en arrière, combien il est incertain d'être même capable d'agir différemment.
Parce qu'il est con. Parce que c'est un connard et qu'il ne sait pas. Il ne sait pas agir autrement qu'en blessant. Parce que ça le protège. Parce que ça lui donne l'illusion de contrôler ses sentiments, eux qui s'ingénient à lui échapper et à lui construire des rêves impossibles à atteindre. Ces songes qu'il a cru réduire à néant en bafouant la réalité. En bafouant Deku. En brisant ce qu'il croyait devoir anéantir.
Mais aucun mot ne vient. Rien ne vient, si ce ne sont les larmes de rage et de peine qu'il a trop souvent fait monter dans les jolis yeux verts de celui qui lui fait face sans ciller.
Puis Katsu réalise que sa poigne est serrée sur son col bac, sur son collier, et son regard se fixe sur la petite plaque en argent. Il est essoufflé et son cœur s'emballe et se démet comme s'il cherchait sa propre agonie. Il lâche prestement Izuku et réprime un sanglot de merde, hoquetant difficilement, le regard rivé sur à seule chose qui le liait à Deku. La seule chose qui donnait un sens à leur distance, à son absence.
Et tous ces jours à la con où il pouvait faire semblant d'aller bien, de savourer le désert qu'il avait si durement créé autour de lui pour devenir meilleur, pour ne rien laisser l'affaiblir, pour rester fort. Parce que c'est ça, être numéro un, non ? C'est n'avoir qu'une cause à porter au plus haut de l'estime que les autres lui porteront ? Personne pour le freiner, pour le ralentir, pour l'obliger à regarder en arrière au risque de perdre du temps.
Il n'avait pas le droit d'oublier son objectif pour un foutu gamin chétif qui pleurait à la moindre égratignure. Il n'avait pas à reculer pour lui tenir la main ni à marcher plus lentement pour l'attendre. Il n'avait pas à le protéger, certainement pas de lui-même. Izuku aurait dû marcher plus vite, sans trébucher. Il aurait dû savoir se défendre, se battre même. Parce que c'est ça un héros, non ? Ça n'a pas besoin d'aide un héros. C'est censé être fort un héros. Assez pour tous ceux qui ne le sont pas.
Katsuki recule d'un pas, suffocant, une larme s'échouant sur sa joue pâle. Il l'essuie rapidement et serre les dents, déteste cette faiblesse, cet anéantissement.
Ou peut-être, peut-être qu'il aurait dû être le connard de héros de ce crétin de Zuku ? Il aurait dû le protéger, le porter, le soigner, plutôt que l'écraser par peur de se faire dépasser. Il ne mérite pas ce collier, il ne l'a jamais mérité.
Voir Zuku resserrer sa paume dessus lui fait détourner les yeux.
— Kacchan ? demande doucement Deku, inconscient de broyer ses entrailles avec ce simple surnom d'enfant qu'il n'a plus entendu depuis des lustres.
Tout s'est arrêté autour d'eux. Katsuki n'avait même pas réalisé que double face et son comparse s'étaient ramenés pour profiter du spectacle merdique de ses remords silencieux.
Sans un mot, il quitte le module d'entraînement. Il faut qu'il dorme, qu'il tombe, qu'il s'écroule, peu importe. Il faut juste qu'il arrête de faire semblant, de faire croire que sa tête est haute alors même que la honte le submerge au point de devenir bien trop lourde à encaisser.
Il parvient à dormir plus de dix heures d'affilée. Quand il devrait se lever, il reste là, emmitouflé sous sa couvrante, le regard perdu, le corps aussi vide que son cœur douloureux. Aujourd'hui, il n'a pas envie. Ni de se lever, ni de rejoindre ses cours, ni d'être le numéro un, ni même d'être un foutu héros.
Aujourd'hui il a envie d'être une flaque de douleur et de se noyer en lui-même jusqu'à ce que le monde disparaisse autour de lui. Il veut garder ses volets fermés, son esprit aussi, et juste errer dans le noir, sans bouger, jusqu'à ce que cette douleur dans sa gorge s'estompe et qu'il puisse à nouveau espérer respirer normalement.
Mais comme Noël est davantage un esprit frappeur qu'un aïeul bienveillant, quelqu'un frappe à sa porte. C'est irritant. Ça plombe sa tranquillité. Déjà ses nerfs s'activent et ses mâchoires se resserrent.
Toc toc toc.
C'est encore discret. Il peut faire semblant de ne rien entendre.
Toc toc toc toc.
Bon, c'est trop rapproché pour jouer la carte de l'indifférence, mais il peut gérer une petite agacerie.
TOC TOC TOC.
Il va tuer quelqu'un.
— J'espère que c'est important ! se surprend-il à hurler, sautant de son lit pour tuer celui ou celle qui se trouve derrière.
Il ouvre si prestement la porte qu'il est à deux doigts de la dégonder. Et il se fige devant le visage peu impressionné de Aizawa. Merde. Il ne sait pas ce qu'il y a de pire, le voir ici alors qu'il ne s'est sans doute jamais pointé dans les chambres d'aucun élève ou sa panoplie de Noël certainement offerte par Momo. Ça lui donne un air affreusement dérangeant. Comme un pervers, mais sans le sourire.
— Il est sept heures, petit explosif à retardement. Quand tu auras fini de jouer les pétards mouillés, tu viendras me rendre des comptes comme un gentil petit étudiant qui vendrait ses parents pour ne pas être viré de cette prestigieuse école.
Katsu se retourne pour chercher son téléphone. Sept heures. Il repose son téléphone et s'apprête à congédier l'adulte tout en gardant sa tronche revêche par défaut. Mais sa dépression s'enfile en lui comme s'il n'en était qu'un costume de merde et ses bras lui tombent aussitôt le long du corps.
Son prof ne lui laisse pas le temps de le foutre dehors, il ferme la porte et lui fait face, bras croisés. Le gars pourrait être bien plus impressionnant s'il ne portait pas plus de déco que le sapin de leur salle commune. Sans parler qu'il donne l'impression de dormir debout. Au sens propre. Est-ce qu'il sait seulement qu'il porte un collier en bolduc ?
— Les héros font des erreurs. Beaucoup, commence l'homme comme s'il réfléchissait sérieusement à son sermon.
Katsuki fronce le regard suspicieusement avant de se renfrogner pour ne pas affronter le sourcil inquisiteur de son professeur, tuteur à ses heures, tortionnaire à temps plein.
— Ils en font toute leur vie, Bakugou.
— Si vous essayez de me dire que vous avez merdé sur quelque chose, vous devriez peut-être vous confier à quelqu'un de plus qualifié que moi pour vos repentirs. Un prêtre ou peu importe.
— Des erreurs de jugement, des erreurs tactiques, continue l'homme sans relever ni ses mots ni sa mauvaise humeur évidente. Des erreurs systématiques, aléatoires, de négligence, des erreurs par centaines. Par milliers.
Katsu serre les dents et fusille tellement le plancher qu'il s'étonne de ne pas le voir s'enflammer. La seule chose qui le retient de hurler est son manque d'énergie. Autant garder le peu dont il dispose pour des choses importantes, comme se morfondre sur sa misérable existence chaque mois de décembre de chaque putain d'année.
— Chaque erreur à son prix, la grenade. Certaines, on les paye toute notre vie. Et l'on mérite cette peine. Tu croyais quoi ? Que parce que tu te penses au-dessus de tout, tu l'es ? Je te croyais plus malin que ça.
— Je n'ai jamais dit…
— Être héros, c'est savoir également accepter ça, le coupe sèchement Aizawa, et Katsuki peut sentir son regard sur le côté de son visage. Nos erreurs peuvent coûter de la fierté, du temps, une famille, nos amours, nos rêves également. Des vies.
L'adolescent ferme les yeux et les poings avec assez de force pour voir des taches lumineuses qui feraient sourire d'ironie Noël et tout son foutu cortège.
— Le tout, jeune crétin ramolli du cerveau, c'est de les accepter pour ce qu'elles sont, des fardeaux, et de savoir quand transporter tes bagages avec toi et quand les laisser fermer le temps de t'occuper de tes priorités.
— J'ai compris, merci pour votre temps, essaie Katsuki, tendu comme un arc.
— Si pour chacune d'elle, il n'existe pas nécessairement de solution, s'impose l'homme sans même avoir à monter le ton. Il existe une façon d'en amoindrir le poids. Corriger. Rattraper. Se battre pour des causes qui en valent la peine et la justice.
— Jouer les héros ? Moi qui pensais justement suivre une formation pour ça…
— Il faut croire que tu n'apprends pas, le mouche l'adulte sans scrupule. Quand tu auras fini de t'apitoyer sur ta bêtise en la gonflant d'un jour à l'autre plutôt qu'en essayant de l'endiguer, lève ton cul et remonte tes manches. Corrige. On n'efface pas le passé, mais rien n'empêche de faire de ses ratures des cicatrices, de ta culpabilité une expérience. Ne te donne pas plus de raisons d'éviter ton reflet. Ne pas se regarder n'empêche pas notre physique ingrat.
— Je vis très bien le mien, merci, baragouine le jeune.
— Bouge ton cul, petit volcan en éruption, avant que je décide de te le botter à ma façon.
Katsuki se tait et ne boude absolument pas, OK ?
Après quoi, il fulmine jusqu'au soir et fait semblant de ne pas remarquer ses traîtres d'amis et leur amusement pas si discret à ses parures excessives. Katsuki a peut-être ramassé toutes les conneries de Noël pour se les coller sur le corps et devenir un autel à lui tout seul. Et alors ? Tous les perdants de ce lycée merdique font exactement ça depuis des semaines !
Heureusement, c'est le week-end et ils rentrent chez eux pour les vacances le dimanche même, parce qu'il ne sait pas combien de temps il pourra gérer ce qu'est devenue sa vie sans tuer le professeur qui les évalue.
Le fait qu'il ait analysé de manière très précise comment il pourrait échapper à la bizarrerie de EraserHead afin de l'assassiner en un minimum de mouvements n'est pas étrange. C'est juste sa façon de cajoler ses nerfs, de les caresser dans le sens du poil pour ne pas qu'ils s'effilochent jusqu'à le faire exploser. Même si maintenant, il a une bonne idée de comment forcer le vieil homme à cligner des paupières afin de commettre un crime. Peut-être qu'imaginer comment détruire les preuves l'aidera à passer une bonne soirée.
Le samedi matin, Mina essaie de lui parler. Vraiment. Elle l'a plus ou moins évité ces derniers jours. Parce qu'elle est maline, elle tient encore à sa peau sans anicroche. Mais depuis une demi-heure, elle semble avoir confiance en la capacité de Katsuki à contrôler son tempérament. Personne n'a dit que sa malice excédait une moyenne quelconque.
— Bakou…
— La ferme, Pinkie.
Voilà. Elle aura essayé.
Katsuki la dépasse sans relever sa bouille froissée. Il s'échappe avant qu'elle ne se ressaisisse et parvienne à le déconcentrer de son objectif, à savoir, l'éviter elle et toutes les discussions qu'elle pense devoir développer pour lui venir en aide. C'est quelque chose qu'il doit gérer seul.
Il passe rapidement en cuisine, laisse les autres le saluer et jauger de son humeur du jour. C'est presque flatteur d'être devenu leur météo, et il espère leur faire passer l'orage qu'il veut voir leur tomber sur la gueule.
— Bonjour, salut Izuku à la cantonade, ses grands yeux pétillants.
Pétillants.
Comme si une nuée d'étoiles merdiques avait décidé de s'installer là-bas pour faire concurrence à l'univers. Sérieux, a-t-il toujours pensé comme ça ? Est-ce que l'absence d'un pendentif peut à ce point rendre barge quelqu'un ? Admettons que Katsuki l'était bien avant, le platine a-t-il des effets secondaires ou tout du moins, des tendances psychotropes ? Ça expliquerait pourquoi Katsuki fixe depuis trop de secondes l'entièreté de cette bouche à demi souriante.
Katsuki s'arrête, inspire, et reprend sa vie comme si son cœur n'avait pas décidé d'être un connard de traître prêt à toutes les singeries du monde pour ouvrir un cirque dans sa putain de poitrine. Ça devient ingérable. Alors il tire la tronche avec une salutation vaguement audible qui ressemble davantage à un grognement. Il déjeune en quatrième vitesse, se hâte de quitter l'école avant que cheveux de merde ou Pikachu soient missionnés par Pinkie pour un sauvetage débile à coups de conversations saturées de bons sentiments écœurants.
Il fait toutes les bijouteries. Ça ne doit quand même pas être si compliqué de trouver un pendentif à graver. Il n'a pas l'impression de demander la lune. Juste une quelconque plaque assez rectangulaire pour supporter son foutu nom.
— Et celle-ci ? propose la vendeuse, hésitante, ses petits yeux pleurnichards cherchant déjà de l'aide.
Katsuki lui renvoie un tel regard qu'elle se contente de s'excuser platement trente fois avant de ranger sa camelote.
Ce n'est qu'en fin de matinée, alors même qu'il se demande si son ventre douloureux pourra de nouveau ingérer de la nourriture sans souffrir, qu'il trouve son bonheur. Elle est fine, légère, assez longue pour que tous les signes y tiennent, et la chaîne est simple.
Il rentre dans l'enseigne du magasin avec fracas, si bien qu'il fait sursauter le peu de personnel déjà sur la défensive. Ces figurants s'imaginent vraiment qu'il est un braqueur ? Comme si cette bijouterie spécialisée dans les breloques avait un quelconque intérêt pour les voleurs. Merde, acheter leurs conneries revient presque à faire un don à une association conçue pour défendre le mauvais goût. Même le quartier est le plus merdique qu'il ait traversé en trois heures.
— Vous faites les gravures en combien de temps ? exige-t-il sans un bonjour ni la moindre formule de politesse.
— Heu… nous avons ce qu'il faut, heu, ici, alors, heu, je dirais…
— Abrège, fichu fainéant ! Oui ou merde ?
— On peut vous faire ça rapidement, intervient un homme plus âgé avec un sourire affreusement commercial.
— Quand ? Aujourd'hui ? réclame Katsuki, des nœuds se formant déjà dans ses nerfs.
— Plutôt…
— Combien pour aujourd'hui ? Je peux payer double pour cette breloque que ce sera encore loin de ce que je peux me permettre, alors active.
— Pour quinze heures.
— Super. La plaque là-bas, avec ce nom, lâche-t-il en tendant son papier froissé et complètement inutile.
Il aurait vraiment pu prononcer le nom. Mais l'intrigue de sa vie avait besoin d'être angoissante depuis quelques semaines, alors il l'a écrit. Parce que le dire, eh bien, ça sonnait débile, OK ? Il a déjà honte juste de venir ici, de parler, de réclamer un truc comme un perdant accro à du métal sans valeur. Et concrètement, il a l'impression que ses intentions sont gravées sur sa tronche revêche. Alors, détourner l'attention de ces vautours n'est pas non plus dénué de sens.
— Très bien. Vous êtes certain de votre choix ainsi que du style ?
Le gars le fixe comme s'il avait à faire à un cas psychologique particulièrement retors.
— Je ne te demande pas une expertise, mais une gravure. Je paye pour ça. Je reviens chercher cette merde à quinze heures.
Et Katsuki se barre en espérant que la chaleur de ses joues ressemble à de la colère et non à la honte cuisante qui lui donne envie de se frapper la tête dans un mur. Plusieurs fois. Peut-être même de s'exploser les tempes avec ses propres paumes.
Il ne parvient pas à manger. Il fait froid comme de la mauvaise baise dehors. Il a oublié ses gants et se surprend à baragouiner trop de fois pour son propre bien. Il commence à devenir un ersatz du nerd qui marmonne toute la sainte journée parce qu'il ne sait pas penser en silence. Fichu crétin. Katsuki se retrouve à chuter dans une canette vide en songeant à Zuku.
À quinze heures tapantes, il est dans la boutique, exaspéré devant le personnel qui s'active pour brasser assez d'air pour ressembler à des saloperies d'éoliennes. Il récupère son bijou avec une étrange fébrilité qu'il tente de dissimuler gauchement derrière sa mauvaise humeur génétique. Il empoche la chose comme s'il s'en fichait, paye et se casse avec le moins de vocabulaire possible. Dans son blouson, la petite boîte pèse une tonne et son cœur semble faire un effort considérable pour l'imiter.
Sa gorge se serre et le démange, comme si toute une flopée de larmes avait décidé d'y élire domicile et qu'il devait déglutir constamment pour essayer de les ravaler. La vérité, c'est qu'il déteste déjà ce collier. Il n'a même pas vérifié la qualité de la gravure. Pour quoi faire ? Après tout, dès qu'il va retrouver sa piaule, il va retravailler cette connerie pour la raturer à sa convenance dans l'espoir d'en faire quelque chose d'acceptable. Et si c'est pathétique, quelle importance ? Ça peut marcher, non ? Ce n'est qu'une babiole, il s'en tape. Il a juste besoin de cette chose.
Quand il rejoint l'internat, il coupe court aux conversations qui restent entre les lèvres de ses amis sans réussir à les dépasser. Il traverse le couloir et rejoint l'ascenseur, le cœur en berne. Qu'est-ce qui lui arrive, putain ? Un collier peut-il vraiment déclencher toute cette connerie qui lui tiraille le cœur et lui bousille le bide ?
Il a juste besoin de ça. Ce n'est pas grave, ce n'est pas vraiment une faiblesse, ce n'est pas si étrange. Tout le monde a un truc. Tout le monde s'accroche à quelque chose. Et si lui s'accroche à un fétiche, ce n'est qu'un détail qui orne d'ordinaire son cou. Rien de grave ici. Rien de fou. Izuku a bien ses cahiers à la con. C'est un peu la même chose, non ?
Katsuki se plaque à sa porte et se laisse glisser le long, à peine conscient de fermer les yeux dans l'espoir de retenir cette peine qui lui dévore les entrailles. Il est en train de péter un câble.
Inspire.
Il rouvre doucement les yeux, le pouls si détraqué qu'il ne sait même plus comment respirer normalement. Sa main glisse dans sa poche et il en sort la petite boîte. Il déglutit.
Respire.
Katsuki l'ouvre et attrape la chaîne entre deux doigts. La plaque tourne sur elle-même, son nom accrochant à peine le peu de lumière. Est-ce qu'il se sent comme un abruti ? Oui. Mais à ce stade, ça n'a plus vraiment d'importance. Il a cumulé tellement de merde ces derniers temps, que ça brille presque comme quelque chose de positif dans sa piaule assujettie aux humeurs capricieuses du temps.
Il l'empoigne sans douceur et la serre une seconde contre sa poitrine, et enfin, enfin, sa tristesse s'épanche sur ses joues. Et il rage, il peste. Il se déteste. Il déteste cette situation et ce bijou vide, sans valeur. Il faut, il faut qu'il change ça, qu'il l'améliore, qu'il l'empire, qu'il le gâche, comme tout ce qu'il fait. Parce qu'au fond, il ne sait rien faire d'autre. Gâcher, abîmer, détruire, briser. Comme son don, comme son caractère, comme son rire grinçant, ses mots sales et sans filtre.
Katsuki se lève rageusement en faisant fi de ses larmes à la con qui lui brouillent la vue. Il claque le pendentif sur son bureau, s'assoit en face, ravales quelques sanglots fébriles et débiles et putain d'inutiles. Il ouvre son tiroir, serre les dents, sèche rageusement sa tronche, sort les outils qui d'ordinaire lui servent à entretenir son matos de héros. Et il commence à rayer certaines lettres. Mal, moches, comme un connard de gosse de tout juste dix ans qui s'en tape de faire les choses correctement.
Il martèle le métal, le raye sans enrayer sa peine absurde. Mais peu importe, ça commence enfin à ressembler au gâchis qu'est sa vie. Les lettres agonisent sous sa colère infantile, elles se relèguent derrière les nouvelles qu'il grave méchamment sur la plaque. L'identité se fane, crève, et une autre prend sa place comme le feraient des plaies impossibles à guérir.
Katsuki a la rage au cœur et capte à peine sa sueur qui l'empêche de maintenir correctement l'objet de toute sa hargne pitoyable. Il glisse et il s'entaille la paume. Son grognement de douleur est à peine perceptible. Le sang s'épanche et Katsuki l'ignore, essaie de respirer. Il parfait son kanji, renforce ses angles, l'imprègne de sa fureur et de ses larmes, de toutes ses nuits blanches et de ses pensées noires qui ne quittent plus vraiment sa tête pleine de lui.
Son cœur s'échine dans un rythme trop vif, sa respiration se heurte aux sanglots qu'il ne ravale qu'à moitié. Mais le pendentif commence enfin à avoir l'allure qu'il exige. Et s'il lui faut des années pour être patiné par la sueur, quelle importance ? Après tout, certaines blessures en mettent tout autant pour cicatriser.
Quand il considère enfin avoir terminé, il lâche vivement ses outils et recule, essoufflé comme après une course effrénée contre un temps impossible à quérir. Il regarde le bijou sans vraiment le voir, les yeux si embués qu'il discerne à peine sa forme.
Il s'attrape les cheveux et rage, mais son cri, comme tant d'autres, ne soulage en rien cette douleur absurde dont il ne comprend pas l'origine ni les putains de racines. Il a l'habitude d'avoir mal. Ça fait quelques années qu'il a cessé de compter ses blessures, ses égratignures. Mais là, il n'y a rien de visible, rien à panser, rien à soulager. C'est une foutue douleur, une putain de déchirure.
C'est cette plaie invisible qu'il a si longtemps ignorée. Celle qui s'ouvre chaque fois qu'Izuku sourit, chaque fois qu'il marmonne des choses complètement incompréhensibles, chaque fois qu'il rit ou qu'il s'excuse, chaque fois qu'il parle ou qu'il se tait. Chaque fois que ses yeux s'illuminent, et pire encore, chaque fois qu'ils s'éteignent. Chaque fois qu'il regarde et chaque fois qu'il l'ignore. Quand il est en colère, quand il crie, quand il se bat pour la justice.
Chaque fois qu'Izuku pleure, cette putain de plaie s'agrandit. Elle devient béante, elle l'engloutit. Et comme un abruti, Katsuki n'a pas trouvé mieux que de l'ignorer, de détourner les yeux pour ne pas voir le sang s'épancher, d'avancer pour ne pas risquer de s'arrêter.
— Putain de perdant, se souffle-t-il à lui-même en essuyant sans douceur son visage. Putain de figurant inutile.
Et les mots se logent dans sa poitrine, s'y enfoncent et s'y baignent. C'est ce qu'il est, un connard de perdant. Il aurait aimé être mieux, il peut encore le devenir.
Katsuki tend une main fébrile et saisit le bijou pour l'enserrer dans sa paume en sang. Corriger ses erreurs. En accepter le fardeau. Écouter Aizawa et accepter un peu de son enseignement.
Ce soir-là, Katsuki attend d'être certain que la classe de seconde est couchée. Il n'est pas descendu pour manger. L'envie de vomir est encore trop présente. Mais il connaît le nerd. Il sait que l'idiot doit encore être dans le salon commun en train de revoir ses notes en se parlant à lui-même. Il aime trop Noël pour ne pas se saouler de son décor, de ses lumières et de son odeur particulière.
Il peut le faire. Katsuki est beaucoup de choses dont la majorité négatives, mais il n'est pas dit qu'il sera un foutu lâche.
Il peut aller le voir, juste le voir. Il peut garder ses mots durs et sa bêtise bâillonnée. Ça ne doit pas être si difficile. Et si sa connerie le rattrape, il peut espérer que Izuku le connaisse encore assez pour peut-être lui pardonner. Pour faire preuve de cette indulgence maladive qu'il lui a si souvent reprochée.
Il inspire profondément, sort de sa chambre en s'assurant qu'aucun de ses amis n'aura eu la fabuleuse idée de lui tendre une embuscade pour laquelle il n'est pas préparé. Personne. Parfait. D'un pas lent et mesuré, Katsuki rejoint l'ascenseur. Le cœur dans la gorge, il essaie d'ignorer la folie qui sévit dans sa poitrine oppressée.
Il fait nuit depuis longtemps, mais les lumières colorées et clignotantes raturent l'obscurité pour que même ses ombres cessent d'être menaçantes. L'odeur est délicate. Ça sent les pâtisseries et le chocolat chaud. Le calme alentour est presque trop accueillant, comme s'il n'attendait que d'être envahi par les rires, les murmures et les mélodies ténues pleines de notes féériques.
Les marmonnements qui s'immiscent dans la quiétude pour lui voler son silence lui apprennent qu'il ne s'est pas trompé sur la présence du nerd. Son cœur bat à lui rompre les côtes. Son souffle se fait rare et ses paumes le démangent. Il peut le faire. Katsuki n'a pas peur. Il peut affronter ses erreurs, demander pardon. Il confronte, les gens, les méchants, son passé, sa bêtise. Il ne va pas rester un connard de perdant toute sa vie.
— Ho, c'est trop mignon, Zuku, roucoule visage rond depuis le canapé où ils sont tous deux assis. Ta mère sera super contente, j'en suis certaine. J'aurais aimé y penser pour le Noël de la mienne.
Merde, Katsuki n'avait pas prévu la présence d'Uraraka. Il sent un besoin de violence éclore à l'extrémité de ses nerfs. Il hait cette fille. Il s'en tape de ses qualités, de ses défauts. Cette nana est complètement accro à Zuku et le gars semble à peine remarquer qu'elle lui fait les yeux doux.
Ne t'énerve pas, abruti, ce serait con d'être venu là juste pour empirer ton cas déjà pas mal désespérant.
— Merci, Ochako, j'espère que tu as raison.
Évidemment qu'elle a raison. Inko va fondre comme une guimauve devant tout ce que Izuku fait. Parce que c'est lui, parce que sa bonté d'âme équivaut à la pauvreté du monde. Parce que faire plaisir et aider semblent gravés au fer rouge dans sa génétique. Parce que même si Katsuki le voulait, il n'égalerait jamais sa dévotion ni son besoin viscéral de rendre service.
— Oh, salut, Bakugou, bafouille Ochako en se levant comme si elle était montée sur ressort.
Katsuki s'arrête net, la regarde, ne sait pas quoi dire qui ne sera pas une insulte. Elle salut son ami et s'en va. Deku se redresse doucement et le dévisage. Il a l'air simplement dans l'expectative et Katsuki s'interdit de gigoter comme un idiot sous son regard trop franc.
OK, c'est le moment.
Il inspire, avance droit sur Zuku qui recule par réflexe jusqu'à ce que le mur l'arrête. Il s'apprête à parler, mais Katsuki ne lui en laisse pas l'occasion. Il tend son poing serré devant son visage et lâche une partie du pendentif qui se retrouve devant les yeux d'un Deku éberlué.
— C'est, heu…
— Joyeux Noël, grogne Katsuki entre ses dents, le ventre et la gorge tellement serrés qu'il peine à parler.
Il voit l'instant exact où Deku fronce les sourcils, penche la tête pour regarder le Kanji de Katsuki tourner sur lui-même. Sa main cicatrisée l'arrête et son regard se fige, s'agrandit, s'embue jusqu'à se gorger de larmes. Il lit sa correction, les signes raturés pour former le nom que Deku lui a choisi il y a tant d'années.
Kacchan.
— T'avises pas de le refuser, nerd, gronde Katsuki, au bord du gouffre. S'il te plaît… ?
Et enfin, Zuku le regarde, plante ses grands yeux vibrants dans les siens tout en saisissant le pendentif. Il regarde les iris écarlates de Katsu et reste simplement là, la bouche vibrante, le visage mouillé. Katsuki baisse la tête, lâche le collier et recule. Jusqu'à se détourner pour partir, le pouls effondré.
On repassera pour les excuses. Tout bien considéré, il est peut-être un gros lâche.
Il n'arrive pas à dépasser le couloir avant de s'adosser au mur et de se laisser glisser le long jusqu'à se retrouver assis. Son corps tremble de partout. Il n'est même pas certain d'avoir déjà été dans un état pareil pour si peu. Il n'arrive plus à respirer et se réfugie dans ses genoux pour calmer son cœur complètement affolé. Il s'oblige à prendre de grandes inspirations et à faire abstraction de tout le reste.
Et puis, il sent qu'on glisse quelque chose de froid dans sa paume et ferme les yeux plus fort.
— Joyeux Noël, Kacchan, murmure Izuku en s'installant à côté de lui, épaules contre épaules.
Katsuki serre les dents plusieurs fois. Il ne redresse pas sa bouille bravache. Il reste là, front contre ses genoux, et tourne tout juste assez la tête pour regarder le pendentif qui gît dans le creux de sa paume.
Son cœur repart à l'assaut de sa course pour survivre et il étouffe à peine un sanglot en voyant le nom de Deku sur la plaque. Il la porte aussitôt à sa poitrine et ferme les yeux le plus fort possible. Il l'a, il le tient. Zuku lui a rendu. Son soulagement est terriblement douloureux, tellement qu'il a le sentiment de sentir de nouveau cette plaie invisible se déchiqueter en lui.
Il réalise que ce sont ses sanglots qui secouent son corps que lorsque Izuku embrasse sa joue trempée. À ce stade, Katsuki ne sait même plus ce qu'il ressent tellement l'imbroglio d'émotions qui le percute est violent et dépourvu de logique. Il saisit le nerd et le serre contre poitrine avec l'énergie du désespoir. Il se voit à peine embrasser sa tempe, sa joue, et glisser ses doigts fébriles dans sa masse de boucles indomptables.
Puis il est là, sur sa bouche, entre ses lèvres, sur sa langue, et Katsuki grogne au désarroi qui s'impose en lui comme un torrent impossible à contrer.
Zuku l'embrasse. Zuku l'agrippe, pleurniche dans sa bouche, grimpe sur ses genoux, la dévore comme s'il avait attendu ça toute sa vie. Et Katsuki lui rend son baiser et sa hargne au centuple, si perdu dans ses sensations qu'il les laisse toutes émerger sans le moindre contrôle. C'est bon, c'est putain d'excitant. C'est douloureux d'une manière complètement absurde et bonne et divine.
Izuku délaisse ses lèvres égratignées pour accoler leurs fronts.
— Je te l'aurais donné, souffle-t-il fébrilement en déposant de minuscules baisers absolument parfaits et essoufflés sur ses lèvres.
— C'est ce que tu viens de faire, répond-il, abasourdi de plaisir, plus excité qu'il ne l'a jamais été.
— J'ai toujours su que c'était toi qui l'avais. Tu n'as pas fait beaucoup d'efforts pour t'en cacher.
Leur rire est faible, presque triste.
— J'aimais ça…
—Je l'adore, j'adore le porter, souffle Katsuki, hypnotisé.
—J'ai fini par comprendre ça aussi.
Et leurs bouches se heurtent de nouveau, s'exigent l'une sur l'autre, s'imposent sans douceur, combattent et se débattent comme pour gagner le droit de s'égarer.
Meilleure nuit de sa vie.
Ils restent dans le salon éclairé par les guirlandes multicolores. Enlacés sur le canapé, Katsuki passe sa soirée à déposer une myriade de baisers sur ses joues, ses paupières, sa bouche, comme autant d'excuses qu'il n'a jamais su prononcer. Et c'est bien, parfait, si fou qu'il n'est même pas certain de la réalité des choses.
Izuku le regarde comme s'il avait décroché la putain de lune et qu'il s'apprêtait à faire pareil avec le soleil. Ils laissent leurs rires brefs et leurs sanglots incertains remplacer leurs moindres mots. Ils devront parler. Vraiment. Mais pas ce soir, cette nuit. Là, maintenant, ils vont d'abord s'aimer, comme ça, quand ils seront de nouveau en colère, dépassés, agacés et blessés, ils pourront toujours s'accrocher à cette nuit hors du temps. Ils pourront toujours empoigner leurs colliers comme on s'ancre à une certitude inébranlable. Ils pourront toujours se souvenir qu'ils s'aiment pour pouvoir se haïr sans craindre de se perdre.
Katsuki finit quand même par se plaindre des bonnets de Izuku. Leur conversation bifurque sur le fait, que, pour quelqu'un qui déteste cette fête, son accoutrement le fait plutôt passer pour un adepte. Alors il se retrouve obligé de se justifier et espère que Deku soit incapable de traduire son baragouin lamentable.
— C'est pour ça que tu détestes Noël ? demande Zuku du bout des lèvres.
Ils sont toujours accolés comme des koalas.
— Peut-être bien, ronchonne-t-il, le cœur battant, le souffle trop court.
C'est lamentable. C'est la pire conversation du monde. Deviner le sourire du nerd qui fait un effort considérable pour ne pas le laisser paraître est à la fois exaspérant et terriblement parfait. A-t-il déjà fait sourire ce crétin ? Il n'en est pas certain.
— Donc, tousse discrètement l'idiot en lui jetant un regard vert étincelant d'amusement mal contenu. Donc tu as, heu… des griefs contre… l'esprit de Noël, c'est ça ? Tu sais que, heu, c'est nous, notre façon d'être et de considérer cette fête, et pas réellement un esprit, comme, comme un fantôme, hein ?
Et OK, peut-être que dit comme ça, ce qui tiraille sa poitrine ressemble à un rire réprimé. Mais Katsuki est assez buté pour l'étrangler.
— Va te faire foutre, Deku, baragouine-t-il intelligemment en serrant les lèvres et en fusillant le sapin des yeux.
— Et du coup… du coup, essaie Izuku, apparemment à bout dans son effort pitoyable de ravaler son rire. Tu portais tous ces trucs pour qu'il te laisse tranquille ?
Son rire est un hoquet lamentable qui lui échappe tout aussi lamentablement. Katsuki ne peut s'empêcher de regarder ses yeux larmoyants d'hilarité alors qu'il s'étouffe sur son rire pour ne pas le laisser s'échapper.
— Ça n'a pas trop marché, ronchonne-t-il en réponse, faisant trembler Zuku.
— Ça n'a pas trop marché, répète-t-il entre deux spasmes en se plaquant inutilement les paumes sur la bouche.
Katsuki se voit à peine sourire alors qu'il observe l'autre peiner à retrouver un semblant de calme. Il réprime un rire dépité et Zuku le regarde, ses grands yeux verts gorgés d'un amusement irrépressible. Et enfin, enfin le nerd perd toutes ses réserves et éclate d'un rire affreusement sincère et bruyant et brillant et putain de parfait.
Ils veillent tard. Tôt. Quand ils s'apprêtent à s'abandonner au petit matin, Katsuki n'a qu'une peur, celle de se réveiller avant même que son rêve s'achève. Alors il entraîne Zuku dans sa chambre et ils s'allongent en face de l'autre jusqu'à ce que le sommeil les fauche.
— Je pourrais venir te voir le 25 ? demande-t-il du bout des lèvres alors que Zuku semble s'abreuver de son regard écarlate.
— Ouais, oui, accepte-t-il sur le même ton en acquiesçant vivement.
— C'est un rendez-vous, Nerd.
Izuku sourit doucement avant de se réfugier tout contre lui. Katsuki expire fébrilement et le rapproche davantage avant d'embrasser sa tignasse indomptable.
L'esprit de Noël n'est pas si mauvais. Katsuki est amoureux et apparemment, cette crétine de manifestation hivernale lui réservait le meilleur des cadeaux. Ça valait bien quelques paillettes de merde.
Et les bois ne lui vont pas si mal que ça.
