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Fandom:
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Language:
Français
Series:
Part 16 of Elayan's Bradbury Project 2021
Stats:
Published:
2021-04-26
Words:
3,414
Chapters:
1/1
Kudos:
1
Bookmarks:
1
Hits:
37

Eivenu del anigiro ed nabal

Summary:

Dans un mode où chacun vit au rythme de sa propre musique, Octavia est sourde et Melody est aveugle.

Notes:

[Projet Bradbury #16] Cette nouvelle a été écrite en une semaine seulement, et relue une seule fois avant publication.
Cette nouvelle est une réécriture genderswap d'une nouvelle écrite il y a quelques semaines par mon Camarade de Bradbury (lequel ne publie malheureusement pas). C'était un exercice très intéressant, à la fois pour adapter le scénario et pour comparer ce qu'il avait prévu de faire de ses personnages, ce qu'il en a fait, ce que j'ai compris et ce que j'ai voulu faire et transmettre. Je recommande l'exercice et recommencerais sans doute !

L'introduction nécessite malheureusement d'avoir lu deux pièces de mon Camarade de Bradbury, car elle fait office de justification au genderswap, pardon d'avance si elle ne fait pour vous aucun sens...

Work Text:

Comme un festival à l'échelle de l'univers, la musique retentit à chaque recoin du monde. Ici, c'est une marche militaire qui force l'allure d'une cohorte de jeunes gens déterminés à tordre leur vie dans le sens qu'ils désirent. Là, c'est le rubato d'un événement familial important, dont le tragique inévitable mène à des tonalités douces-amères. Au loin l'éclat des cordes, ailleurs la brillance des cuivres, autre part la chaleur des bois… jusqu'aux abords d'un lac éloigné de tout, si petit qu'il n'a même pas de nom. Ici les notes sont presque inaudibles. Elles caressent la surface comme la brise souffle sur un miroir. Le silence est complet sous la surface. A mesure qu'on s'y enfonce, ce silence se fait épais, oppressant, et l'ont devient sourd alors qu'autour la faune et la flore se pare de mille couleurs lumineuses. Au point de non-retour, aveuglé par les éclats, sourds à la musique, l'univers paraît se retourner abruptement sur lui-même. Les couleurs s'estompent, la pression s'allège sur les tympans. On crève la surface du lac au son de la vie lointaine, là-bas.

 

𝅘𝅥𝅮

 

Octavia était sourde.

Elle avait été une petite fille comme les autres, valsant au rythme de la musique qui rythmait sa vie, mais une vilaine infection avait changé ses tympans en pierre. Les sons du monde s'étaient tus et son orchestre intérieur s'était enfui. Elle était devenue figurante sur sa propre scène, un fantôme dans la foule qui continuait à chanter et danser les uns avec les autres. Oui, parfois Octavia les enviait, ceux-là qui étaient trop pris dans les accords de leurs mélodies pour seulement la remarquer. Mais elle luttait férocement contre ces mauvaises pensées et s'assurait toujours de conserver au moins un peu d'optimisme.

Ce samedi matin, Octavia s'habillait pour sortir. Ce n'était qu'une promenade, mais elle aimait mettre un soin tout particulier à sa tenue. Elle se sentait plus forte ainsi, comme si l'image qu'elle renvoyait d'elle pouvait être aussi musicale que ce qui tournait dans les oreilles des autres. Une robe cocktail offrait le joyeux pétillant d'un tango enlevé, mais sa couleur claire, aux reflets d'écailles nacrées, en adoucissait le feu. Juste ce qu'il fallait de maquillage masquait les vilains défauts d'un visage harmonieux et quelques centimètres de talon affinait sa silhouette déjà élancée. Octavia se savait jolie - pas belle , non, mais jolie. Et, apprêtée comme elle l'était, elle savait qu'on la remarquerait et c'était à peu près tout ce qu'elle souhaitait.

- Bonjour, Octavia, salua son voisin à peine eut-elle fait un pas dans le couloir. C'est l'heure de la balade de la semaine ?

Un homme âgé se tenait sur le palier d'en face. Il revenait visiblement du marché. Il parlait en articulant clairement et il avait posé son panier afin d'avoir les deux mains libres pour signer ce qu'il disait.

- Bon-jour-mon-sieur-Car-rel, énonça Octavia.

Elle avait beau être devenue sourde, elle savait parler presque normalement. Elle ne le pratiquait cependant pas beaucoup et elle voyait parfois sur le visage de ses interlocuteurs que son timbre leur paraissait étrange et qu'elle ne contrôlait vraiment pas bien son volume sonore. Mais puisque son voisin de palier avait fait l'effort d'apprendre le langage des signes juste pour mieux communiquer avec elle, Octavia se sentait le devoir de faire le même effort dans sa direction. D'autant plus qu'elle ne comprenait pas pourquoi il s'était donné cette peine alors qu'elle lisait très bien sur les lèvres !

- Vous êtes très charmante, aujourd'hui, poursuivit M. Carrel en se trompant de signe pour "aujourd'hui". Prête à rencontrer l'amour ?

Octavia rit de bon cœur avec lui. Non, elle n'avait pas besoin qu'on apprenne le langage des signes pour elle, cependant elle ne pouvait pas nier à quel point ce confort lui était agréable. Elle faisait durer toutes leurs conversations autant que la politesse le permettait. M. Carrel était, au fil du temps, presque devenu un ami.

- J'es-pè-re-qu'il-me-re-mar-que-ra, articula-t-elle en esquissant une révérence.

- Oh, ça, ça n'y manquera pas ! gesticula M. Carrel en oubliant de signer pendant qu'il se penchait pour ramasser son panier.

Octavia agita la main pour le saluer avant de s'élancer dans la volée de marches pour sortir de l'immeuble. Son sourire se teintait déjà d'amertume. Rencontrer l'amour en balade, quelle idée ! Si son prince charmant existait seulement, encore faudrait-il qu'il se retrouve par chance sur son chemin, que son regard tombe sur elle par hasard et qu'il ne passe pas immédiatement à autre chose de plus sonore, de plus musical, de plus vivant.

Elle secoua la tête. Il ne fallait pas se laisser emporter par les mauvaises pensées. Octavia releva les épaules et redressa le menton. Le soleil était chaud, le ciel dégagé, les rues inondées de lumière et de couleurs. Elle décida de tenter le destin malgré tout : elle s'élança dans une direction qui n'était pas celle de son trajet habituel. Elle choisit de parcourir les rues les plus bondées pour tromper sa solitude, elle chercha à croiser le regard de tous ces inconnus pour les forcer à la voir, elle ignora ceux qui semblaient trop profondément à l'écoute de leur musique. Elle serrait les dents malgré elle. Etait-ce de la jalousie ou du regret qui lui pinçait le coeur ? Si seulement elle pouvait au moins se souvenir de la musique qui l'accompagnait lorsqu'elle était encore enfant…

Peut-être était-ce mieux ainsi. Elle leva les yeux et contempla la ligne des toits. Elle imagina le ciel comme un morceau de papier bleu découpé au hasard par une paire de ciseaux fous. Le soleil ainsi limité ne se montrait que quelques heures avant de se coucher derrière les immeubles. En était-il plus malheureux ?

Et soudain un choc l'arracha à ses pensées tout en arrachant ses souliers au sol. Octavia se retrouva les fesses à terre, ses paupières papillonnant de surprise. Il ne lui fallut qu'une seconde pour réaliser qu'elle avait tout simplement percuté quelqu'un, lequel se trouvait lui aussi par-terre en face d'elle.

- Par-don-je-ne-vous-a-vais-pas-vu ! émit-elle d'une façon un peu brouillonne, mais sincère.

Elle se relevait déjà en frottant les plis de sa jupe. Elle n'avait même pas une égratignure. Elle tendit la main au jeune homme qui était toujours au sol. Il portait une chemise écarlate et avait l'air totalement déboussolé. Il était très beau.

 

𝅘𝅥𝅮

 

Melody était aveugle.

Il avait été un petit garçon comme les autres jusqu'à ce qu'un accident ne le prive de sa vue. Mais au contraire de le diminuer, cette absence d'un sens avait exacerbé tous les autres. Il percevait le monde avec une clarté supérieure, il le savait et il profitait de chaque instant. Melody était l'acteur principal de sa vie et il jouait son rôle sans script ni directeur. Il était une star qui traversait les foules avec un grand sourire et des lunettes de soleil.

Ce samedi matin, Melody s'habillait pour sortir. Une promenade de santé était toujours l'occasion pour lui de se vider la tête en slalomant dans les rues à toute vitesse. Il avait passé sa chemise rouge, ou du moins il espérait que c'était bien celle-là, parce qu'il se souvenait que le rouge était une belle couleur très tape-à-l'oeil. Il enfila ses rollers et roula jusqu'à la porte de son appartement, attrapant sa canne blanche au passage. Il entendait d'ici les accords puissants qui accompagnaient la vie de sa voisine de palier. Sa propre musique modula vers le mineur.

- Bonjour, Melody, salua-t-elle en le voyant refermer sa porte.

Le jeune homme remonta ses lunettes de soleil sur son nez. Des éclats dissonants tintaient l'harmonie des cordes qui l'accompagnaient. Sa voisine faisait semblant de rentrer chez elle, sans se douter un seul instant qu'il savait qu'elle attendait qu'il sorte depuis plusieurs minutes.

- Très joli pantalon, mon petit Melody, ajouta-t-elle avec un sourire appréciateur, ça vous met très en valeur.

Il se força à lui sourire, pour être poli, avant de se laisser rouler vers sa fuite. Il ne connaissait pas sa voisine plus que ça, mais c'était suffisant pour ne pas vraiment l'apprécier. Elle avait toujours quelque chose à dire sur lui. Ce n'était jamais une critique, oh non, mais ce n'en était pas moins gênant. Melody espérait secrètement qu'elle finirait par se lasser de ne pas obtenir de réponse de sa part…

Il secoua la tête. La musique trop forte et trop agressive de sa voisine disparaissait déjà derrière lui. Melody accéléra l'allure, son inutile canne serrée contre lui. Il n'en avait pas besoin. Les passants marchaient à leurs propres rythmes, sur leurs propres thèmes, sur leurs propres harmonies, et ils les entendaient tous. Il n'avait qu'à écouter pour savoir où chacun se trouvait et il pouvait aisément les éviter.

Melody filait aussi vite qu'il le pouvait. Ses rollers crissaient sur le goudron du trottoir sans parvenir à couvrir le crescendo des cuivres au fond de lui. Le vent sur son visage balayait sa fatigue et son orchestre intérieur en interprétait sa sensation de liberté. C'était épuisant de toujours entendre toutes les musiques de tout le monde. C'était parfois une cacophonie qui couvrait ses propres pensées et écrasait ses propres notes. Avec la vitesse, le brouhaha s'estompait.

Et soudain un choc l'arracha à l'écoute du monde. Melody se retrouva les fesses à terre, complètement déboussolé. Il avait percuté quelqu'un, il l'entendait comme un bourdon dans les symphonies des badauds qui les dépassaient. Pourtant, il n'avait entendu personne… et il ne l'entendait toujours pas.

- Par-don-je-ne-vous-a-vais-pas-vu ! émit de nulle part une voix anormalement croassante.

Melody avait la bouche entrouverte de stupeur. Il y avait quelqu'un qui se relevait juste en face de lui. Il entendit des talons claquer, une jupe froufrouter, des cheveux bruisser. Le tout dans un silence assourdissant.

 

𝅘𝅥𝅮

 

- Don-nez-votre-main-je-vous-ai-de-à-vous-re-le-ver.

Melody sursauta. Quelques secondes s'étaient écoulées à peine, mais il les ressentait comme des heures. La voix venait d'au-dessus de lui, une voix éraillée, féminine. Il tendit vaguement la main dans cette direction, incertain. Il n'avait jamais eu à échanger avec une personne complètement dénuée de musique avant aujourd'hui.

Une paume tiède et douce se pressa contre la sienne, des doigts fins se serrèrent autour de son poignet. En y mettant du sien, la traction qu'exerça l'inconnue fut suffisante pour le remettre debout. Elle sentait la lavande et les fruits exotiques.

- Est-ce que vous allez bien ? demanda-t-il, les oreilles grandes ouvertes, à l'affût d'une musique peut-être trop ténue pour être perçue en pleine rue.

- Par-lez-moi-en-face, répondit la voix, je-li-rais-sur-vos-lè-vres. Je-suis-sourde. Je-m'ap-pel-le Oc-ta-vi-a.

- Sourde ? répéta Melody malgré lui. Oh, enchanté, Octavia, je m'appelle Melody. Je suis aveugle.

Il avait ponctué cette dernière phrase d'un petit mouvement théâtral. Octavia gloussa. C'était comme un bris de verre frotté contre du métal. Mais Melody trouva ce bruit malgré tout adorable.

- Pardon de vous avoir bousculée, reprit Melody avec un peu plus de sérieux. Je ne vous ai pas entendue approcher… J'espère que vous n'avez rien de cassé.

Il l'entendit secouer la tête avant de l'entendre répondre :

- On-n'a-qu'à-dire-qu'on-est-quitte !

Ils rirent ensemble. C'était une situation tellement étrange. "Une sourde et un aveugle se percutent en pleine rue", voilà qui sonnait comme le début d'une blague. Néanmoins, Melody continuait d'être intrigué par ce silence opaque qui enveloppait Octavia.

- Finalement, je crois que le choc m'a un peu secoué, dit-il avec un sourire coupable. Est-ce que vous êtes attendue quelque part ? J'aimerais aller m'asseoir quelques instants. Il y a un parc juste à côté, que diriez-vous de m'y accompagner ?

Octavia, pétrifiée, le dévisagea avec stupeur. Elle hocha la tête si vigoureusement qu'elle se cogna le menton sur ses phalanges qui traînaient trop près. Elle ne savait même pas pourquoi sa main était là-haut. Ses petits claquements de talons suivirent la trajectoire des rollers de Melody.

Ils échangèrent des banalités sur le bref chemin qui les séparaient du parc. Melody prétexta qu'il préférait parler lorsqu'il marchait avec des gens, afin de ne pas les perdre de vue. Un trait d'humour qui ne déplut pas à Octavia, laquelle ne détestait pas avoir l'occasion de discuter avec quelqu'un qui ne semblait pas gêné par le son de sa voix. Ce fut en amis qu'ils s'installèrent finalement sur un banc dans un coin calme du parc, sous l'ombre d'un grand peuplier.

- Tu-as-l'air-ailleurs, commenta Octavia avec un sourire dans la voix.

Melody sourit à son tour. C'était vrai, il était ailleurs. Il écoutait le silence. Sa propre musique s'était faite pianissimo pour laisser le bruissement du vent l'accompagner. Des oiseaux chantaient dans les arbres. Les bruits de la rue paraissaient si loin… 

- Tu permets que je te regardes ? demanda tout à coup Melody.

Octavia ne répondit pas, prise de court par une telle question dans la bouche de quelqu'un qui porte une canne blanche et des lunettes de soleil. Ses jambes balançaient gentiment et ses patins traçaient des lignes parallèles dans le sable, rappelant qu'il était parfaitement indépendant, mais tout de même, "regarder" impliquait une paire d'yeux, n'est-ce pas ?

- Je voudrais te toucher le visage, expliqua Melody en agitant les doigts. C'est comme ça que je vois les choses, en touchant les formes et les textures.

Octavia laissa échapper un "Oh" comme un crissement qui arracha un sourire au jeune homme. Il se sentit obligé de préciser que son toucher était très léger, d'après ce qu'on lui avait dit, et il n'abimerait pas son maquillage, si toutefois Octavia en portait. Cette dernière protesta en secouant la tête :

- Je ne comprenais pas ce que tu voulais dire. Bien sûr que tu peux me regarder.

Melody s'habituait au rythme de parole de sa nouvelle amie. Les hachures et le timbre irrégulier ne le distrayaient plus du tout. Il entendit le tissu de sa robe frotter contre le bois du banc quand Octavia se tourna vers lui. Il posa sa canne contre leur dossier et eut une très légère hésitation avant de retirer ses lunettes, qu'il déposa sur ses genoux.

Le pouls d'Octavia s'accélera d'appréhension. Elle se sentit rougir. Ses joues étaient brûlantes avant même que les doigts de Melody ne s'y posent. Il n'avait pas menti : son toucher était comme la plus légère des caresses, ses doigts comme autant de plumes duveteuses qui traçaient le contour de ses traits. Et alors qu'il la regardait, elle le regardait aussi. Melody avait un très beau visage et il en prenait soin. C'était à peine si elle pouvait voir l'ombre de sa barde tant il était rasé de près. Elle l'enviait un peu, elle aussi aurait voulu pouvoir toucher ses joues pour savoir si sa peau était aussi douce qu'elle en avait l'air. Ce n'étaient même pas la particularité de son visage qui attirait le regard en premier. Ses yeux étaient bleus comme un ciel d'hiver. Ses iris étaient parsemés de taches blanches, si bien qu’on aurait dit qu’il neigeait dans les yeux de Melody. Pourquoi ? pensa-t-elle soudain. Pourquoi est-ce qu'il a fallu un aveugle pour que je me sente, enfin, vue ?

- Tu trembles, Octavia, dit Melody en écartant soudain les mains.

- Non, ça va, souffla-t-elle, incapable de trouver sa voix.

- Je ne voulais pas te…

Octavia agrippa soudain la main de Melody pour la replacer fermement sur sa joue. Son visage entier était brûlant d'émotion, mais la paume du jeune homme lui semblait plus chaude encore.

- Tu pleures, dit-il doucement.

Octavia pinça les lèvres. Elle l'avait remarqué aussi, trop tard cependant, quand elle avait plaqué les doigts de Melody sur sa peau mouillée. Elle lâcha sa main et un misérable "désolée" tout en même temps.

- Non, ne dis pas ça, c'est moi qui m'excuse, s'empressa de répondre Melody.

Mais Octavia, bien qu'elle ne réponde pas avec des mots, s'agitait pour refuser son implication. Elle se leva et fit quelques pas, désireuse de s'éloigner, incapable de s'en aller. Melody se sentit soudain trop serré dans ses rollers. C'étaient comme des poids qui l'alourdissaient. Il se pencha et commença à défaire ses lacets. Il n'avait plus envie de traverser la ville à toute allure, de toutes manières, et il s'en fichait pas mal de salir ses chaussettes.

- C'est peut-être indiscret de ma part, commença-t-il à l'intention d'Octavia, avant de se rappeler qu'elle ne pouvait pas l'entendre et qu'il ne saurait dire si elle lui tournait ou non le dos.

Il n'y eut qu'un bref silence avant qu'elle ne comprenne à son tour pourquoi il s'était interrompu. Il ne pouvait pas savoir qu'elle ne tournait jamais le dos à personne - c'était une habitude personnelle, une habitude de sourde, qui n'était clairement pas généralisée. Elle retrouva son sourire à le voir tourner son visage de gauche à droite, puis de droite à gauche, comme un radar essayant de la retrouver. Il avait posé ses patins à roulettes à côté du banc. Il n'avait aucune intention de partir de si tôt, c'était évident. Un nœud d'émotion lui remonta brièvement dans le cou, mais elle s'empêcha de pleurer à nouveau.

- Oui ? l'invita-t-elle à poursuivre en faisant un pas vers lui.

Sous ses yeux, le visage de Melody s'illumina merveilleusement.

- Je me demandais si tu entendais toujours ta musique, demanda alors le jeune homme en remettant ses lunettes sur son nez.

Cette question eut l'effet d'un coup de poing dans l'estomac pour Octavia. Personne ne s'était jamais intéressé à sa musique.

- Je n'en ai pas, répondit-elle seulement.

Melody inclina la tête. Une drôle d'expression se peignait sur son visage. De la compassion, de l'incompréhension aussi. Lui qui vivait dans la cacophonie ambiante du mélange constant de toutes les symphonies individuelles, il avait du mal à imaginer un tel silence. Ne se sentait-elle jamais seule ? Dans l'esprit de Melody, en tous cas, c'était impossible qu'il en soit autrement. Alors il se leva et marcha vers elle, les gravillons crissant sous la plante de ses pieds.

- Tu danses ? demanda-t-il en lui offrant sa main droite.

Octavia cligna plusieurs fois des paupières, incrédule. Est-ce qu'il était sérieux ? Quelle genre d'idées passaient sous ces mèches désordonnées, secouées par des courses sans doute trop rapides pour son bien. Le regard de la jeune femme tomba sur la paume ouverte. Elle laissa échapper un petit soupir. Après tout…

- Je n'ai pas dansé depuis très longtemps, prévint-elle en posant ses doigts sur ceux de Melody.

Celui-ci sourit seulement. Il entrelaçait leurs doigts sans en dissimuler le plaisir qu'il ressentait. Il franchit l'espace qui les séparait encore et glissa sa main gauche dans le dos d'Octavia. Il sentit ses poumons se gonfler d'un hoquet d'hésitation, bien plus qu'il ne l'entendit. Elle laissa enfin reposer son bras libre sur le sien.

Il ferma les yeux et écouta.

Le cœur de Melody entamait une valse douce au tempo lent. Il en imprima la pulsation en poussant et tirant contre Octavia, sans vraiment bouger, simplement pour la préparer. Et enfin, il l'attira dans un pas de danse. 

Adagio. Trois pas en arrière, trois pas en avant, quart de tour, reprise. Elle était hésitante, mais elle n'était pas novice et Melody menait avec la nécessaire douce fermeté qui convenait. Octavia n'avait qu'à suivre et elle n'avait aucune difficulté à le faire. 

Andante. Trois pas en arrière, trois pas en avant, demi-tour, reprise. Le chemin de terre était un parquet de danse qui en valait un autre : les graviers étaient trop petits pour être douloureux sous les pieds déchaussés de Melody, le sable suffisamment ferme pour offrir un sol ferme aux talons d'Octavia.

Allegro. Trois pas en arrière, trois pas en avant, tour complet, reprise. L'accompagnement allait crescendo dans la tête de Melody. C'était enivrant. Il se laissait complètement aller aux harmonies entêtantes des archets qui volaient sur des cordes invisibles.

C'est alors qu'il réalisa qu'il y avait quelque chose de nouveau dans sa musique. Sous les mélodies brillantes, sous les accords majeurs, sous les basses continues, quelque chose menait la danse avec une régularité maîtrisée. Quelque chose battait la mesure, tel un métronome silencieux. Ce n'était pas une percussion que Melody connaissait. En fait, ça ne produisait pas vraiment de son, c'était un pouls dans l'espace et le temps eux-mêmes. Un battement de cœur à l'échelle de l'univers.

Pris d'un instinct, Melody lâcha progressivement prise dans la danse, jusqu'à ne plus être celui qui menait. C'était Octavia qui le guidait au travers de cette valse qu'elle ne pouvait pas entendre, mais dont elle partageait malgré tout l'expérience. Elle la percevait, à sa manière, elle apportait sa propre pierre à l'édifice.

- Comment ne l'ai-je pas remarqué plus tôt ? souffla-t-elle avant d'éclater de rire.

Octavia n'avait jamais perdu sa musique. Elle avait changé brutalement, tout comme elle avait changé. Le torrent d'émotions était en cet instant si fort que la pulsation de sa musique sourde l'était aussi, la rendant nettement perceptible, pour la première fois depuis des années. Elle n'avait jamais cessé de faire partie du paysage.

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