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Category:
Fandom:
Additional Tags:
Language:
Français
Series:
Part 17 of Elayan's Bradbury Project 2021
Stats:
Published:
2021-05-03
Words:
3,371
Chapters:
1/1
Hits:
15

Détective Arthur Santo Polglatze

Summary:

Mourad est tout récemment arrivé au commissariat de police et sa supérieure l'emmène observer une scène de crime.

Notes:

[Projet Bradbury #17] Cette nouvelle a été écrite en une semaine seulement, et relue une seule fois avant publication.
C'est une tentative un peu ratée à de l'humour. Y'aurait un peu de travail pour que ça fonctionne complètement. Mais une semaine, c'est une semaine, on dépasse pas ! Et comme l'a dit Monsieur Ray lui-même, on peut pas toujours réussir ^^'

Work Text:

Le jeune Mourad avait rejoint le commissariat deux semaines plus tôt. Jusqu'ici, il n'avait fait que de l'observation. Il suivait sa supérieure partout où elle allait dans le bâtiment, mais n'était pas autorisé à sortir de son ombre. Pas encore tout du moins. Il espérait bien avoir très bientôt l'accréditation nécessaire pour au moins avoir le droit de faire des photocopies. Oui, des photocopies, parfaitement ! Aucune tâche n'était trop ingrate pour tromper l'ennui, après tout.

Et qu'est-ce qu'il pouvait bien s'ennuyer ! Sa vision de la journée type d'un policier du sud de la France était jonchée de dossiers d'enquêtes, d'interrogatoires et d'arrestations. Il n'avait pas eu tort sur les mots, il avait seulement mésestimé l'administrativité poussive des dossiers, la confidentialité des interrogatoires et le relatif calme des arrestations. La moindre pièce à rattacher à une enquête prenait des heures à documenter. On interrogeait des gens qui, pour la plupart, ne savaient rien ou très peu - et Mourad n'avait de toutes manières pas le droit de laisser traîner ses oreilles. Quant aux coupables, ils étaient coopératifs dans la très large majorité des cas, puisque cette très large majorité des cas impliquait des crimes qui, au fond, n'étaient pas si graves.

- Tu veux venir, Mourad ?

Le jeune homme sursauta. Affalé sur une chaise inconfortable et le regard fixé sur un néon blanc qui clignotait, son esprit avait dérivé jusqu'au bord de la somnolence. Il se gratta la tête et jeta un regard interrogatif à sa supérieure. L'inspectrice Sabine Lamothe était penchée vers lui, un dossier entre les mains. Elle inclina la tête.

- Tu prends racine ? se moqua gentiment Lamothe.

Mourad glissa un coup d'œil à l'officier qui se tenait à côté d'elle. C'était avec lui qu'elle discutait jusque-là et Mourad devait bien admettre avoir décroché en cours de route. Peut-être même au tout début. Début dont il n'avait aucun souvenir, d'ailleurs.

- C'est la plaie, ces stages d'observation, pas vrai ? continua-t-elle, compatissante. Allez, viens, on sort du commissariat, aujourd'hui.

- Pour de vrai ? s'exclama Mourad en sautant sur ses pieds.

Lamothe acquiesça. Elle aimait bien ce garçon, positif et enthousiaste, et surtout pas timide pour un sou. Elle avait vu passer de nombreux stagiaires dans sa carrière et elle préférait ceux de la trempe de Mourad, ne serait-ce que parce qu'il papotait volontiers avec elle quand ils faisaient la queue à la cantine.

Ils sortirent du bâtiment et se dirigèrent vers la voiture de service assignée à Lamothe. Elle s'installa au volant et tendit à son passager le dossier qu'elle tenait toujours.

- Profite un peu qu'on soit hors des locaux, proposa-t-elle. Au volant, il est important d'être toujours attentif à la route.

Elle ponctua ce trait d'un clin d'œil, avant de démarrer le moteur. Mourad était extatique. Les enquêtes étaient confidentielles, aussi toutes les heures passées à observer sa supérieure remplir des formulaires avaient été passées à l'observer… elle. Et il en avait vite été lassé. Il aurait préféré voir les dossiers, les indices et les conclusions qui en étaient tirées. Qu'est-ce que ça pouvait bien lui apporter de regarder une femme qui avait l'air d'avoir l'âge de sa mère, en moins jolie - sans vouloir l'offenser -, taper sur un clavier hors d'âge des choses qu'il n'avait pas le droit de lire ?

Mourad n'hésita donc pas à prendre les mots de sa cheffe comme une invitation et ouvrit le dossier en grand. Il le referma instantatément, blanc comme un linge. Lamothe éclata franchement de rire.

- Oh, tu feras attention à ne pas laisser échapper les photos, dit-elle d'une voix flûtée, certaines sont particulièrement graphiques.

Elle lui glissa un coup d'œil et pouffa à nouveau en voyant la grimace de son stagiaire.

- J'ai mis la pire sur le haut du tas, indiqua-t-elle en reprenant son sérieux. Si tu ne peux pas supporter ça, vaut mieux pas que tu entres dans l'appartement. T'es pas censé y entrer de toutes manières, mais bon, je me disais, un petit manque d'attention et tu t'y retrouves quelques minutes, bon, personne n'en dira rien.

Mourad inspira et expira lentement avant de rouvrir le dossier. Il n'était même pas capable de reconnaître ce qui se trouvait sur la photo, son corps avait une réaction viscérale immédiate avant ça. Il se débrouilla donc pour que cette photo reste collée au feuillet précédent. La photo suivante était prise d'un peu plus loin et le fait d'avoir plus de choses non-vomitives à reconnaître autour du rouge rendait l'ensemble bien plus facile à regarder.

- On va sur une scène de crime, déclara-t-il à mi-voix.

- Yep, confirma Lamothe. Adrien Barthelemy, 47 ans, marié et divorcé deux fois, pas d'enfant. Il habite à cette adresse depuis un peu plus de quatre ans.

- Et vous étudiez ce dossier depuis combien de temps ? demanda Mourad, impressionné par sa mémoire.

- A quelle heure est-ce qu'on a quitté le poste ?

- Vous l'avez lu juste une fois ? s'exclama le stagiaire.

- Il vient à peine de mourir ! répliqua Lamothe sur le même ton. Bien sûr que je viens de l'avoir, ce dossier !

Mourad se pencha à nouveau sur le dossier et feuilleta les photos et les documents. Il n'y avait pas grand chose, seulement un formulaire d'identité de la victime et quelques photos et notes de la scène de crime.

- Il s'est fait assassiner ? demanda-t-il.

- Brillante déduction ! lança Lamothe avec grandiloquence. Un homme seul, pas même un animal de compagnie, pas de trace d'effraction.

- Sauf le couteau qui est clairement rentré plusieurs fois par effraction dans son ventre…

Mourad plissait les yeux sur les photos malgré le haut-le-coeur que ces images lui provoquaient. Il émettait des soupirs dégoûtés à chaque fois qu'il reposait une photo, puis il prenait une autre pour se la coller sous le nez. Lamothe trouvait ça chou. C'était peut-être parce que Mourad avait l'air plus jeune qu'il ne l'était vraiment, ou parce que son attitude et son comportement lui donnait l'air plus innocent et naïf que ne devrait l'être un jeune homme de son âge.

- On arrive, range-moi tout ça, annonça Lamothe en sortant de la voiture.

Elle fit le tour du véhicule pour ouvrir la portière passager. Mourad émit un son à mi-chemin entre la surprise et la protestation alors qu'elle plongeait entre ses genoux pour atteindre la boîte à gants. Le stagiaire retint son souffle jusqu'à ce qu'elle soit à nouveau debout à l'extérieur. De drôles d'idées lui étaient passées par la tête, le genre d'idée qu'il aurait préféré ne jamais avoir.

- T'en veux un ? demanda Lamothe.

- Hein ? hoqueta Mourad, encore hébété.

Elle avait attaché un brassard orange fluo autour de son bras, par-dessus sa veste. De grosses lettres indiquaient "POLICE" sur toute la longueur. Lamothe gloussa devant l'absence de réponse et se pencha à nouveau sur Mourad. D'un geste expert, elle fixa le velcro autour du bras du jeune homme.

- Qui ne dit mot consent, déclara-t-elle en guise de justification. Allez, viens, c'est au premier étage.

L'officier qui faisait le planton devant la porte de l'appartement de Barthelemy avait à peine bronché quand Lamothe et son stagiaire lui étaient passés devant. Mourad avait préparé une petite réponse mentale, une petite blague, à la question de sa présence qui n'était jamais arrivée. Il était un peu déçu. Les flics du coin avaient tous l'air gravement moroses, il ne pouvait pas s'empêcher de vouloir les dérider. C'était comme un fil rouge de plus pour meubler ses journées de stage vides.

- La vache, lâcha Mourad en passant la porte.

L'odeur l'avait physiquement giflé. Ensuite, même si tout était exactement comme sur les photos, c'était tout autre chose de voir un mort en vrai. Il voyait des détails qui lui avaient complètement échappés dans la voiture : la façon dont l'homme serrait le poing, la légère grimace qui soulevait ses joues, la tâche de sauce sur sa manche.

- Ne touche à rien, dit Lamothe.

Elle observait la pièce. C'était un petit studio composé d'une pièce à vivre, d'une chambre et d'une salle d'eau coincée entre les deux. Ils se trouvaient à l'entrée d'une salle mi-salon mi-cuisine qui ne comportait pas plus de pièces de mobilier que le strict nécessaire. Un canapé faisait face à un grand écran de télévision à laquelle était reliée une console de jeux, posés sur un petit meuble à roulettes. Un guéridon côté du canapé faisait apparemment office de table à manger : les reliefs d'un plateau repas s'y trouvaient toujours, sous la lumière, inutile à cette heure, d'un lampadaire d'intérieur. Contre le mur opposé s'alignaient un frigidaire, un évier et un lave-vaisselle. Une table carrée servait de rangement d'appoint aux quelques ustensiles et couverts. Pas une étagère, pas une plante verte. Une pile de cartons et de sacs témoignaient des nombreuses livraisons sur lesquelles le propriétaire des lieux se reposait pour vivre.

- Vous allez commencer par quoi ? demanda Mourad à sa cheffe.

Celle-ci lui glissa un étrange coup d'œil.

- Je ne suis pas détective sur cette affaire, répondit-elle du bout des lèvres.

Elle joignit les mains dans son dos. Mourad était perplexe. Il agita le dossier qu'elle lui avait confié et insista :

- Pourquoi vous avez ça, alors ?

- Pour le transmettre au détective en charge, continua Lamothe du même ton neutre. Son nom est sur la première page.

Mourad plissa le nez, puis les yeux, sur le document.

- Polglatze ? finit-il par lire, incertain de la prononciation. Pol… Oh ! Le Polglatze ?

- Le seul et unique.

Le jeune homme était soufflé. Il se retenait de toutes ses forces de ne pas se ruer à l'extérieur pour guetter l'arrivée du détective. Arthur Santo Polglatze était une légende . Bon, peut-être qu'il n'était qu'une légende dans la région, et probablement qu'il ne l'était qu'aux yeux des brigades de police. Mais il n'en était pas moins que Polglatze était le seul à posséder un score parfait dans ses enquêtes. Elles étaient toutes résolues. Mieux encore, la plupart étaient résolues en quelques jours ! La plus longue de ses enquêtes était très connue et avait même fait l'objet d'un roman : un huis clos dans une pièce absolument vide, et le dossier d'enquête l'était à peine moins. Polglatze avait présenté ses convictions dès le deuxième jour et elles étaient déjà exactes - trouver les preuves et le suspect avaient été les éléments longs.

- Vous savez que La Pièce Blanche est mon livre de chevet depuis sa parution ? demanda Mourad. Je l'ai même fait dédicacer !

- Tu l'as déjà mentionné plus d'une fois, oui, répondit Lamothe avec un sourire. Je me suis dit que tu voudrais venir. Polglatze n'est pas un personnage public, il y a peu d'occasion de le voir travailler et… 

Elle émit un léger gloussement et secoua la tête.

- C'est vraiment quelque chose, conclut-elle avec un regard appuyé.

Mourad lisait de l'admiration dans l'attitude de Lamothe. Mais il y avait autre chose derrière et il ne parvenait pas à mettre le doigt dessus. Ce n'était pas de la jalousie, en tous cas.

- Bonjour, détective ! salua le planton à l'extérieur.

Mourad sursauta si violemment qu'il faillit en répandre le contenu du dossier par-terre. Il aurait détesté avoir abîmé la scène de crime de son idole. Arthur Santo Polglatze apparut dans l'encadrement de la porte. Il était un peu plus grand que Mourad et portait un chapeau à peine posé sur son crâne, ce qui le grandissait encore davantage. Une barbe folle avait dévoré son cou et s'attaquait à ses joues, comme une écharpe sombre et pelucheuse dont seuls dépassaient son nez luisant et ses yeux larmoyants.

- Qu'est-ce que vous faites là ?

Mourad cligna des paupières. Polglatze s'adressait directement à lui. Il avait une voix nasillarde et tremblante, à mille lieux de ce que le jeune homme s'attendait d'un tel personnage. Il ne ressemblait d'ailleurs pas du tout au personnage qu'il était censé être !

- Monsieur Polglatze ? demanda-t-il prudemment, pour vérifier.

- Qu'est-ce que vous faites là ? répéta l'autre.

- Je… hésita Mourad. J'ai votre dossier ?

- Non, je veux dire qu'est-ce que vous faites devant la porte ? Vous gênez le passage.

Lamothe agrippa Mourad par la manche et l'attira sèchement de son côté, après quoi Polglatze l'oublia aussitôt. Ce qui n'empêcha pas l'inspectrice de lâcher un "Quel empoté tu fais !" nerveux à son stagiaire. Le légendaire détective s'avança dans la pièce en quelques enjambées allongées. Mourad jeta un regard désespéré à sa cheffe, qui pointa le détective du doigt dans un geste empressé. Elle ne voulait pas manquer un seul instant du spectacle et probablement que Mourad non plus.

Polglatze tournait sur lui-même à mesure qu'il détaillait les lieux. Il tournait, de plus en plus vite. Il tournait comme une toupie. Et soudain, il tomba. Mourad écarquilla les yeux, stupéfait. Polglatze était tombé à plat, face contre le carrelage, à quelques centimètres du cadavre. Son chapeau gisait non loin. Il ne bougeait plus.

Mais au moment où Mourad ouvrait la bouche, Polglatze se releva précipitamment et se mit à s'épousseter frénétiquement, comme s'il était recouvert de spores toxiques. Il se figea en plein mouvement avec un hoquet de surprise. Il tourna la tête si violemment que Mourad entendit ses cervicales craquer de là où il se trouvait. Polglatze plissait les yeux sur la cuisine, mais son corps faisait encore face au mur opposé et, même si la barbe empêchait de voir son cou, Mourad n'imaginait aucune possibilité que cette posture ne soit pas douloureuse.

Polglatze reprit sa forme habituelle comme s'il était fait de caoutchouc et s'élança vers la cuisine. Il pila net devant la table qu'il frappa violemment du plat des deux mains.

- Il est temps de mettre cartes sur table ! rugit-il.

Sa voix était totalement différente de celle de plus tôt. Elle était rauque et tonitruante. Polglatze frappa de nouveau, du plat de la main, puis du poing serré, et les couverts tressautèrent à chaque coup.

- Mettez-vous à table, Table, brailla le détective. Et vous avez plutôt intérêt à être carrée avec moi, mademoiselle.

Il eut un très bref silence.

- Oh, je vois qu'on ne manque pas d'aplomb ! reprit Polglatze, visiblement outré. Devrais-je peut-être aller remettre les pendules à l'heure à votre ami ? 

Une pause, encore.

- Comment, quel ami ? Vous pensiez que je ne remarquerais rien ? Horloge ne cesse de regarder dans votre direction, je sais qu'il est de votre côté.

D'ailleurs, Polglatze se détourna de la table pour marcher vers le mur. Mourad n'avait pas remarqué jusque là qu'une horloge se trouvait effectivement de ce côté. Le détective, mains croisées dans le dos, regardait l'horloge avec insistance, lèvres pincées.

- Ne me faites pas chercher midi à quatorze heures, grinça-t-il entre ses dents.

Mourad se pencha vers sa supérieure. Il ouvrit la bouche pour parler, mais rien ne vint. Il était estomaqué. Il n'avait pas la moindre idée de ce qui était en train de se passer.

- Est-ce que c'est un genre de bizutage ? chuchota-t-il.

- Hein ? lâcha Lamothe en tournant vers lui une paire d'yeux distraits.

- Est-ce que c'est une blague ? insista Mourad avec plus de fermeté.

- Oh ! fit l'inspectrice. Oh, ça ! Oh que non !

Elle reporta toute son attention sur Polglatze qui allait et venait entre la table et l'horloge comme s'il était arbitre d'un débat entre deux partis agités.

- Et, euh… reprit Mourad avec hésitation. Et il est toujours comme ça ?

- Oh, oui ! s'exclama Lamothe à voix forte, parfaitement incontrôlée.

Elle se plaqua une main sur la bouche tandis que Polglatze lui jetait un regard noir. Il n'en était pas la cible, mais Mourad en ressentit néanmoins la haine contenue. Il se fit la remarque que s'il l'avait regardé lui de cette manière, il se serait liquéfié sur place.

- Et vous ! éructa soudain Polglatze en pivotant sur ses talons pour pointer un doigt accusateur sur la fenêtre. Oui, parfaitement, vous ! Tenez vous à carreau, j'ai besoin de silence pour travailler !

Il haletait de fureur. Il se dirigea à grands pas vers la vitre, si vite que Mourad s'attendit à le voir jeter son poing et la briser en mille morceaux. Mais au lieu de ça, Polglatze tomba soudain accroupi auprès du radiateur juste en-dessous. Il hochait la tête avec une lenteur affectée, comme s'il écoutait une victime et se montrait compréhensif.

- Désirez-vous que je vous fasse apporter un verre d'eau ? demanda-t-il avec douceur, s'adressant très clairement au chauffage électrique. Quelques biscuits peut-être ?

Il acquiesça en silence, puis posa une main sympathisante sur le métal.

- Me permettez-vous de vous poser une question à froid ? susurra-t-il.

Polglatze n'attendit pas de réponse : il gifla le radiateur.

- Prenez ça pour un avertissement, dit-il sèchement. Croyez-moi quand je vous dis que ça va chauffer pour vous si vous ne parlez pas. Regardez-vous, vous êtes bouillant de fièvre !

Mourad secouait la tête d'horreur sans plus pouvoir se retenir. Il agrippa la manche de Lamothe, laquelle se dégagea avec une grimace.

- Dites-moi que c'est une blague, gémit-il.

- Ce n'en est pas, répliqua-t-elle. C'est un génie à l'œuvre.

- Mais…

Le jeune homme était désemparé.

- C'est sa façon à lui de s'imprégner de la scène, continua Lamothe comme si c'était évident. Sa méthode est originale, certes, mais efficace. Prends-en de la graine.

- De la graine ? répéta Mourad d'une voix blanche.

Il reposa son regard sur Polglatze qui avait traversé la pièce pour échanger quelques mots avec le canapé. Il s'en éloignait déjà, mais refit un pas en arrière pour regarder la lampe avec une plus grande attention.

- Vous savez, vos collègues, là-bas, finit-il par dire en désignant le coin cuisine d'un geste vague. Ils pensent que vous n'avez pas la lumière à tous les étages. Mais, moi, je pense en vérité que vous leur faites de l'ombre… 

Polglatze croisa les bras et se lissa la barbe avec un grand sérieux. Il écoutait attentivement le silence qui entourait la grosse ampoule, tout en haut de son pied.

- Je vous remercie pour vos lumières, dit-il enfin avec un sourire, le premier qui illuminait son visage depuis qu'il avait pénétré cette pièce.

Il s'en retourna vers le coin cuisine et s'arrêta devant la table. Il en inspecta les couverts, dont l'étalage soigneux avait été perturbé par son récent tambourinage. Il fit un pas en arrière, se pencha en avant, tendit le bras, et tira un siège, lentement, dans un long crissement de bois traîné sur le parquet, jusqu'au milieu de la pièce.

- Vous voici le cul entre deux chaises ! s'exclama Polglaze, triomphant. J'espère que vous avez de bons appuis, parce qu'il va falloir vous mettre à table.

D'un coup de pied, il l'envoya valser contre un mur. Lamothe sursauta visiblement, mais un sourire extatique s'étala sur son visage. Si Mourad était un fan, il ne faisait aucun doute que l'inspectrice l'était aussi. Polglatze se jeta sur la chaise renversée et la maintint au sol. Il appuyait sur son dossier comme s'il cherchait à lui faire traverser le plancher.

- Est-ce qu'on ne devrait pas faire quelque chose ? demanda timidement Mourad.

- Non, je ne pense pas, cette chaise n'a pas l'air d'être armée, répondit Lamothe en haussant les épaules. Si le détective estime qu'il faut en venir là pour mener à bien son interrogatoire…

- Ce n'est pas ce que je voulais dire, je…

- Tu trembles comme une feuille, Mourad, est-ce que ça va ?

- Je sais pas, je… je…

- Affaire classée ! déclara soudain Polglatze.

Il y eut un silence. Puis le policier d'astreinte devant la porte passa la tête dans l'encadrement :

- Déjà ?

- Je trouve que j'y ai passé plus de temps que nécessaire, répliqua Polglatze d'une voix nasillarde et agacée.

- Ah, fit le policier, l'air penaud. Et, euh… C'est qui ?

- Le livreur Amazon, répondit le détective qui ramassait tranquillement son chapeau.

Il le posa délicatement au sommet de son crâne, avant de pointer du doigt la pile de cartons près de la porte.

- Celui du dessus est ouvert différemment, continua-t-il. Et des poils blonds sont pris dans le scotch. Il ne fait aucun doute qu'on trouvera les empreintes de notre meurtrier partout sur la boite.

- Mais, et la chaise, alors ? demanda Lamothe, trouvant du courage jusqu'à avancer d'un pas vers lui.

Polglatze la regarda avec dédain, de haut en bas. Il semblait la juger inepte à seulement mériter de respirer le même air.

- Les chaises ne bougent pas, déclara-t-il en détachant chaque syllabe. Imbécile.

Il se détourna et se dirigea vers la sortie. Il s'interrompit néanmoins lorsqu'il fut à la hauteur de l'inspectrice. Il tourna son visage vers elle, un visage sur lequel on lisait tout le regret qu'il avait d'avance envers ce qu'il allait lui demander.

- Pourquoi ce bonsaï porte-t-il une brassière de police ?

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