Actions

Work Header

Rating:
Archive Warning:
Category:
Fandom:
Language:
Français
Series:
Part 18 of Elayan's Bradbury Project 2021
Stats:
Published:
2021-05-07
Words:
4,026
Chapters:
1/1
Kudos:
1
Hits:
9

Barbares

Summary:

Une autre bataille, une autre victoire. Ghisrur est un barbare fatigué, tandis que Fraek ne l'est jamais vraiment !

Notes:

[Projet Bradbury #18] Cette nouvelle a été écrite en une semaine seulement, et relue une seule fois avant publication.
On parlait beaucoup de stéréotypes et d'archétypes récemment, alors j'ai décidé de partir du l'exagérément stéréotypé... C'est voulu second degré et j'espère que ce sera évident pour vous aussi :)

Work Text:

Ghisrur se laissa tomber assis dans l'herbe avec un grognement. Ce coin était pentu, mais il avait été moins piétiné par les bottes des deux armées barbares, préservant quelques touffes de végétation bienvenues sous ses muscles endoloris. En bas, il ne restait plus que de la boue, faite de terre sombre et de sang, recouverte de plus de cadavres que Ghisrur ne pouvait en compter. Il soupira, grimaça, grogna à nouveau. D'un mouvement rageur, il jeta sa hache plus loin devant lui. Ils avaient gagné la bataille, son peuple était victorieux, lui-même était en vie et à peine égratigné, mais la fatigue et les courbatures l'empêchaient de lutter contre ses émotions. Une intense frustration lui remuait l'estomac et sur sa langue traînait un goût d'amertume et de profond dépit. Il avait participé à une victoire dont le coût s'étalait sous ses yeux en teintes de rouges.

Ghisrur se gratta la joue. Ses ongles décollèrent des croûtes de sang séché. Sa barbe était parsemée de morceaux de boue séchée et rougeâtre, qui tombaient en paillette tandis qu'il la brossait sommairement de ses doigts sans doute encore plus sales. Il ôta son casque et savoura l'air fraîchissant souffler sur son crâne à moitié rasé. Entre ses mains, le métal poli était comme un miroir constellé de gouttelettes de rubis. Il le jeta lui aussi au loin devant lui, et tant pis s'il roulait dans la gadoue. Un rictus hargneux plissa sa moustache. Il détestait ce qu'il voyait. Tout ce qui n'était pas rouge était d'une teinte plus ou moins terne de brun. Lui-même n'était qu'une tâche marron sur le tertre : sa peau de bronze, couverte d'une pilosité sombre, son armure faite de cuir et de peaux - et tout ce sang. La fatigue tomba soudain sur ses épaules comme le poids d'un rocher. Le nœud de son estomac remonta dans sa gorge et il sentit des picotements dans ses yeux. Il serra les dents. Les larmes ne viendraient pas ajouter leur honte à ce qu'il ressentait déjà.

Tandis que le regard de Ghisrur errait sur ce décor monochromatique, il décela soudain une tâche jaune à côté de lui. Entre deux touffes d'herbe écrasées, une fleur avait miraculeusement survécu. C'était une petite jonquille, dont la tige bancale supportait péniblement le poids de sa corolle allongée et de sa couronne à six pétales. Une beauté fragile, mais vivante. Un éclat d'espoir sur fond de violences. Un sourire naquit sous la barbe et vint adoucir les traits de Ghisrur. Il tendit le bras et toucha du bout des doigts le tendre velours doré. Il vit la fleur ployer sous ce simple contact, pourtant si léger. Effrayé, il se rétracta.

- Ah, enfin j'te trouve ! rugit une voix rocailleuse. M'aurait fait mal qu'l'Invaincu s'rait mort, t'sais !

Ghisrur arqua un sourcil vers la silhouette trapue qui le rejoignait. Parti au combat vêtu d'un simple pagne de peau, Fraek en revenait vêtu du sang de ses adversaires. Ses longs cheveux blonds étaient collés sur sa peau comme des centaines de tentacules poisseux. Il portait son énorme masse d'arme négligemment posée en travers de ses épaules et marchait d'un pas lourd et bancal. Ghisrur réprima un juron quand il piétina l'innocente jonquille sans même la remarquer.

- Tire pas cette tête, continuait-il en se grattant le torse, j'suis p't'êt' pas çui qu'tu voulais r'voir vivant, hé ?

Ghisrur lui lança un regard si noir que Fraek éclata d'un rire tonitruant. Il laissa tomber sa masse qui heurta le sol avec un son mou, avant de s'accroupir à côté de son frère d'arme. Ghisrur grogna en détournant le regard. Fraek puait la mort. Les effluves tièdes de sang et de sueur lui donnaient la nausée.

- T'sais qu'j'aime les gars comm' toi, Ghisrur, qu'on pas peur de parler vrai, dit Fraek en le bousculant amicalement. J'dis vrai, t'sais, m'aurait fait mal qu'tu crèves.

- La ferme, grogna l'autre en roulant des yeux.

- Quoi ! protesta Fraek. C'pas comm' si y'en avait deux, d'Invaincus !

Ghisrur retroussa ses lèvres de colère. C'était vrai, il était le seul et l'unique barbare des Terres de l'Ouest à pouvoir se targuer d'un tel titre. Invaincu, il l'était, tout en ayant participé à plus de batailles et de combats qu'il n'avait de doigts. Mais la vérité était qu'il y aurait pu y avoir deux hommes comme lui. Fraek ne le savait sans doute pas, ce qui n'empêchait pas Ghisrur d'avoir une forte envie de le cogner pour punir la légèreté de ses paroles. Une envie qui se dissipa rapidement quand il leva les yeux sur le ciel qui virait à l'orange. Si le ciel lui-même prenait les couleurs des bagarres…

- Y'aurait pu, fit Ghisrur. Ma mère a pondu deux p'tits gars.

Fraek émit un borborygme étonné en se grattant la raie des fesses, avant de s'asseoir complètement sur la butte en frottant sa main dans l'herbe.

- Manque un peu d'bière pour b'en profiter, mais hé, c'pas tous les jours qu'le grand Invaincu a un truc à raconter, pas vrai ? Comment qu'ça s'fait qu'j'en sais rien, d'ton frère ?

- C'parc'que t'es un trou du cul d'étranger, gronda Ghisrur. T'étais pas là y'a dix ans, quand les Têtes Noires ont rasé le village pendant qu'les guerriers étaient en guerre. D'ailleurs c'était pas cont' les fils de pute du clan d'ta mère, j'crois même, hein ?

- Hé, pas d'ça, protesta Fraek. J'suis un frère à toi maint'nant, et ma mère et ma soeur avec moi. Y'a p'us de Tresses Rouges, c'est fini. Alors on en parle pas. Parle d'ton frère, plutôt. Les Têtes Noires l'ont buté quand l'était môme ?

Ghisrur secoua la tête, puis fit claquer sèchement sa paume sur l'arrière du crâne de l'insolent qui se grattait les parties en parlant de son frère.

- Sont partis avec, répondit-il tout de même, et av'c d'aut'es. Z'ont renvoyés que'ques morceaux… Des doigts, des yeux… 

Il haussa les épaules. Il n'avait qu'une dizaine d'années à l'époque, il n'en savait pas vraiment plus. Il se souvenait que sa mère avait pleuré pendant des jours, en se griffant les bras et le visage jusqu'au sang, et que son père avait ruminé une sombre colère pendant plus longtemps encore.

- Et comment qu'y s'ap'lait ? demanda le blond.

- Risghur.

Fraek se grattait le nez, là où de la poussière s'était agglomérée avec du sang coagulé. Il avait l'air pensif, mais ça ne s'appliquait pas vraiment à cet homme dont le train de pensée s'arrêtait purement et simplement en l'absence de stimulation extérieure. Et Ghisrur, qui était, lui, plongé dans ses pensées, était pour le moment complètement immobile. Il fallut qu'un moustique se pose sur sa cuisse pour qu'il se remette en mouvement et que Fraek sorte de sa torpeur.

- Deux Incaincus, soupira-t-il alors. Ouah, ça en aurait fait, des baffes !

- Dans ta gueule ? grinça Ghisrur.

Fraek se redressa en ricanant. La jonquille désormais aplatie réapparut dans le champ de vision de l'Invaincu qui sentit un vague-à-l'âme l'étreindre à nouveau. Avoir pensé à ce frère qu'il n'avait pas eu le temps de connaître en homme n'arrangeait rien. Au-dessus de leurs têtes, du violet s'étirait déjà par-dessus le orange.

- C'est quoi, ça ?

Ghisrur leva les yeux et suivit le regard de Fraek. Au loin, par delà le champ de cadavres, une lumière brillait. C'était comme une étoile en plein cœur d'une nuit profonde, sauf que le soleil n'était pas encore complètement couché.

- On dirait qu'ça vient plus près, remarqua le blond.

Le brun avait déjà remarqué. Il hocha la tête en se levant à son tour. Quelque chose dans cette lumière lui inspirait tout sauf de bonnes nouvelles. Il y avait de la sorcellerie là-dedans, il en donnerait sa langue à manger aux porcs ! Ghisrur se précipita au bas de la butte pour ramasser sa hache. Fraek, dans le doute, l'imita et ramassa sa propre arme. Si l'Invaincu sentait une menace, ce n'était pas à prendre à la légère. L'étoile lointaine n'en était d'ailleurs plus une, c'était désormais un météore qui leur tombait dessus à l'horizontale. Ghisrur empoigna sa hache à deux mains et la leva devant lui. Si cette chose cherchait à le faire tomber, il chercherait d'abord à la fendre en deux moitiés. Le disque blanc fusait par-dessus les corps inanimés des clans barbares qui s'étaient affrontés le jour-même. Son halo semblait caresser leurs visages désormais éteints, comme pour un dernier hommage bref avant de les oublier à tout jamais. Et elle fusait, de plus en plus vite, en direction des deux hommes encore debout.

Mais elle s'arrêta juste devant eux. Sans ralentir, sans prévenir, sa vitesse était simplement devenue nulle une fois à un pas devant Ghisrur. Freak crispa instinctivement sa prise sur le manche de sa hache. Il fit quelques pas de côté, cherchant le meilleur placement offensif si par hasard la bataille devait reprendre. Le fait que cette chose ne soit pas un ennemi conventionnel, voire pas un ennemi du tout, ne lui effleura pas l'esprit tout de suite. Ghisrur quant à lui ne bougeait pas d'un pouce. Seuls ses yeux roulaient dans leurs orbites tandis que son regard scrutait l'objet inconnu.

C'était grand. Il faudrait empiler deux Ghisrurs l'un sur l'autre pour égaler une telle hauteur. C'était plat. Fraek le regardait de côté et, s'il plissait les paupières assez fort, il pouvait occulter suffisamment de lumière pour voir, ou plutôt ne plus voir, sa trop mince arrête. C'était étrange. Les deux barbares n'avaient jamais rien vu de tel. Aucun barbare ne pouvait seulement imaginer ce que ce pouvait être.

La lumière s'éteignit. Ghisrur cilla plusieurs fois jusqu'à s'habituer à la soudaine pénombre. L'objet était toujours là, cachant le champ de bataille aux yeux de l'Invaincu, lui renvoyant son propre regard. Un miroir. Non , se corrigea Ghisrur. Ce n'était pas tout à fait un miroir. Le monde dans le reflet n'était pas tout à fait le même. Ghisrur ne le reconnaissait pas tout à fait. Il ne se reconnaissait pas vraiment lui-même. L'image était similaire, mais ce n'était pas lui , quand bien même le reflet observait Ghisrur avec le même regard sombre et dur, dans la même posture méfiante et forte.

Le reflet sourit. Un sourire méprisant et triomphant, sans joie, avec une touche de surprise.

- Voyez-vous ça, articula l'image de Ghisrur. On a compris, on dirait. Serait-on un peu meilleur qu'un animal sauvage, après tout ?

C'était la voix de Ghisrur, à n'en pas douter. Ou plutôt, c'était une voix similaire à la sienne, comme si elle était sortie de sa propre bouche. Mais ce n'étaient pas ses mots, ce n'était pas son vocabulaire et ce n'était pas son ton habituel. Ghisrur s'égorgerait lui-même s'il s'entendait parler comme un de ces gringalets qui choisissaient de vivre enfermés entre quatre murs de pierre froide. Le sourire du miroir retomba, ne laissant que le mépris sur son visage.

- Pas assez intelligent pour parler, néanmoins, siffla-t-il avec une grimace de nausée.

D'un geste ample, il porta son doigt à sa tempe. Yeux clos, il articula quelques syllabes sourdes. Son poignet tourna brusquement et ce fut comme si son corps entier suivait cette torsion. Comme les anneaux d'un horrible serpent qui se séparait de sa mue, sa peau se retourna sur elle-même - tout en restant en place, d'une certaine manière. Le reflet changeait d'apparence. Quelques instants plus tard, il paraissait si différent de Ghisrur que s'il ne s'était pas montré similaire plus tôt, jamais personne n'aurait pu l'imaginer. Ghisrur était une montagne de muscles qui roulaient sous une peau épaisse et luisante de soleil. Dans le miroir, c'était une silhouette frêle et maladive. Entre les dents serrés du barbare, un mot s'échappa, lourd comme du plomb :

- Rhisgur.

L'autre grimaça plus qu'il ne sourit.

- Zapan, corrigea-t-il dans un grondement.

Ghisrur secoua la tête. Non, il ne serait jamais Zapan, pas pour lui, pas pour son propre frère. Il pouvait le détester s'il le voulait - il avait l'air de le haïr - mais Ghisrur, lui, ne cesserait jamais de le considérer comme le frère qu'il avait été, qui avait été perdu et qui était retrouvé. Et tant pis si c'était de la plus étrange des manières.

- Maman s'ra contente de t'revoir, dit Ghisrur.

Il avait essayé de le formuler gentiment, mais sa voix gutturale était trop habituée à hurler des insanités sur les champs de bataille. Même avec ces mots doux, elle sonnait aigre. Zapan eut un mouvement de recul dégouté.

- Je ne viens pas pour discuter avec toi, créature infâme, cracha-t-il.

- Qui c'est qu'tu traites de femme ? brailla Fraek, ce qui fit sursauter le magicien qui, visiblement, ne l'avait pas du tout remarqué jusque-là. Il hésita, ouvrit et referma la bouche plusieurs, incapable de comprendre pourquoi il posait cette question. Il finit par secouer la tête et planter à nouveau son regard sombre dans celui de Ghisrur.

- Mon maître a un message à te transmettre, dit-il.

- Qui ? demanda son interlocuteur.

- Mon maître, répéta Zapan dont la patience semblait faite du plus fin des parchemins. Le grand nécromancien Shohone Cramaex.

- Qui ? demanda Fraek en revenant vers le centre de vision du personnage dans le miroir.

- Mon m… Sho… balbutia Zapan, avant d'exploser de colère : Shohone Cramaex ! Le grand nécromancien ! Celui contre qui vous vous battez depuis des décennies ? Celui qui monte les clans barbares les uns contre les autres ?

- Nope, j'vois pas, fit Fraek en jetant un oeil à Ghisrur, lequel haussa les épaules en secouant la tête. J'vois pas qui c'est, c'gusse. C'pas un guerrier, j'crois ?

- Silence ! Taisez-vous ! hurla Zapan. Taisez-vous, taisez-vous, taisez-vous !

Fraek se tut, un large sourire fier étalé sur son visage. Le freluquet dans le miroir magique tapait du pied comme un enfant énervé et le grand barbare habillé de sang était plutôt content d'en être la cause.

- Vous ne méritez pas l'intérêt de mon maître, vraiment pas, siffla Zapan. Vous ne méritez pas que je vous transmette ses paroles.

- Rhisgur, c'était pour rire, dit Ghisrur dont la voix trahissait le sourire amusé qu'il cachait derrière sa pilosité faciale.

- Je m'appelle Zapan ! s'égosilla l'intéressé.

Fraek éclata de rire. Il laissa tomber sa masse au sol. La menace était, selon lui, définitivement écartée.

- Je vais vous apprendre à rire, maugréa le mage.

Il claqua des doigts et, autour de lui, le décor changea. Ce qui n'était jusqu'alors qu'un étrange reflet de la butte à l'herbe piétinée devint le hall d'un grand château de pierres grises. Quelques torches brûlaient sur les murs, trop éloignées pour que leurs flammes éclairent jusqu'au centre de la pièce, où Zapan se tenait. Il n'était pas plongé dans le noir pour autant : un beau soleil faisait tomber sa lumière dorée sur lui et sur la jolie jeune femme qui se trouvait derrière lui.

- Mon maître souhaite vous introduire auprès de la princesse Angéline, indiqua Zapan en se décalant d'un pas.

Même s'il ne l'avait pas précisé, il aurait été facile de deviner qu'Angéline était une princesse. Sa robe était aussi délicate que bien faite - la fille elle-même aussi, d'ailleurs. Elle était enchaînée à un gros bloc de marbre. Les maillons de métal étaient bien trop lourds pour la pauvre princesse qui parvenait à peine à lever ses mains du sol. Elle gisait assise, adossée à la pierre, écrasée par la tristesse et la terreur. On avait dû l'enlever avec brutalité, car sa robe était déchirée par endroits, révélant un mollet et une épaule, aussi blancs et crémeux que du lait. Son joli visage était ravagé par les larmes. Ses yeux étaient rouges et gonflés et des sillons roses et humides marquaient ses joues. Ses longs cheveux clairs cascadaient d'une coiffure depuis longtemps défaite, permettant à de longues boucles soyeuses de l'envelopper d'un halo d'or.

- Mon maître pense que vous serez particulièrement tentés par l'idée de la sauver d'une mort certaine, indiqua Zapan.

La princesse, qui jusque-là regardait résolument le sol devant elle, leva brusquement les yeux sur lui. De grands yeux bleus, ronds de peur. La lèvre supérieure de Ghisrur se retroussa de colère. Cette pauvre fille était une faible innocente qui ne méritait pas d'être prise dans le moindre conflit. Elle était la jonquille qui se retrouvait au beau milieu d'un champ de bataille. Le magicien parut ne pas le remarquer et poursuivit tout naturellement son monologue :

- Permettez-moi à présent de vous présenter le danger qu'elle court en cet ins… 

Il s'interrompit dans un cri. Sauf que ce n'était pas un seul cri, mais le mélange de plusieurs. Fraek avait tout à coup poussé un rugissement bestial, poussant la princesse Angéline à hurler de terreur en retour. Il avait sauté à pied joint dans le miroir et son corps était passé de l'autre côté, aussi simplement que s'il avait passé une porte, et ce fut cet élément qui amena Zapan à se joindre au concert. Ghisrur, ne souhaitant pas être en reste, bondit juste derrière son camarade, avec un grognement tout compte fait assez modeste.

Il faisait froid de l'autre côté du miroir. Un froid mordant d'hiver sous un soleil pourtant radieux. Si cet endroit était dans le même monde dans lequel Ghisrur et Fraek avait toujours vécus, alors il était très éloigné des plaines barbares. Zapan reculait en chancelant sous le choc de l'imprévu. Fraek remarquait seulement maintenant qu'il avait oublié de ramasser sa masse avant de sauter, mais ça ne l'empêcha pas de se ruer vers le freluquet qui couina si haut dans les aigus qu'il rejoignait presque les hurlements incessants de la princesse terrorisée. Fraek eut tôt fait d'empoigner le magicien par le col de sa robe noire. Il le secoua comme on secoue une vieille outre de vinaigre pour décoller la mère des parois. Ghisrur jeta un regard derrière lui, juste à temps pour voir le miroir trembloter, puis se dissoudre dans l'air. Il grogna, un peu ennuyé que leur chemin de retour ait disparu.

Ghisrur se pencha sur la demoiselle pour vérifier qu'elle ne soit pas blessée. Elle se ratatina sur elle-même comme si l'ombre seule du barbare l'écrasait. Elle n'osait pas lever les yeux vers lui. Elle pleurait et mugissait dans une langue incompréhensible. Si elle avait peur de Zapan jusque là, elle était bien plus effrayée par les deux géants couverts de boue et de sang. Ghisrur ne pouvait pas la blâmer. S'il était une jonquille, lui aussi aurait peur des bottes des guerriers.

- Pourquoi t'l'as app'lé Rhisgur, 'taleur ? demanda Fraek.

Il avait assommé le magicien, mais continuait de le tenir par le col. Il ressemblait à une de ces poupées remplies de son, dont la tête de bois n'est jamais assez bien attachée pour l'empêcher de rouler bêtement sur ses épaules à chaque secousse de l'enfant qui la tient.

- Pa'c'que c'est lui, répondit Ghisrur. L'ont pas débité en p'tits bouts, faut croire. L'ont donné à un sorcier.

- J'crois qu'il a dit négomagicien, corrigea Fraek avec une confiance inébranlable.

- C'pareil, c'un sorcier qui fricote a'c les morts, gronda Ghisrur.

- Fricote comment ?

- Comment t'voudrais que j'sache ? aboya l'Invaincu.

Il ponctua sa phrase d'un rugissement primaire à l'intention de la princesse dont les cris commençaient à lui taper sur le système. Le visage d'Angéline devint soudain aussi blanc que celui d'une morte, mais elle se tut. Et elle se tassa même encore un peu contre le sol, ce qui ne semblait même pas être possible. Fraek laissa tomber le frêle sorcier sur les pavés et vint s'asseoir à côté d'elle. La princesse se pinça les lèvres avec violence pour s'empêcher de hurler. Quand on était une jeune fille de bonne éducation, on ne considérait pas le sang de ses ennemis comme un vêtement convenable. Dès lors, ce barbare était majoritairement nu. Il n'y avait guère que ce pagne pour couvrir son anatomie la plus intime. Malheureusement, pour une raison qui échappait totalement à Angéline, ce maigre carré de peau semblait vouloir retourner vers une position verticale par lui-même… 

- J'pense pas qu'tu lui plaises, commenta Ghisrur.

- J'leur plais à toutes, répliqua Fraek.

Ghisrur se détourna d'eux. Il était plus intéressé par son frère. Comment avaient-ils pu se ressembler autant par le passé et se retrouver si différents l'un de l'autre ? Il le fit rouler sur le dos d'un coup de pied. Il n'avait pas le moindre poil sur le visage, sa peau était si claire qu'on lui voyait les veines au travers. Quelle pitié. Sa pauvre petite maman avait tant pleuré quand Rhisgur avait été emporté, ne pleurerait-elle pas encore plus de le retrouver comme ça ? Si, sans doute. Tout comme Ghisrur, Rhisgur était destiné à devenir un grand guerrier, fort et fier. Cet espoir avait été volé et il ne serait jamais rendu.

Et il fallait qu'il ne lui soit jamais rendu, décida Ghisrur. Il refusait que sa maman voit un nouvel espoir fou lui revenir pour se briser en mille morceaux. Plus encore, il refusait d'être l'auteur d'un tel malheur. En fait, il refusait que quiconque soit l'auteur d'un tel malheur. Il agrippa sa hache à deux mains et, s'empêchant de réfléchir davantage, balança la lame en avant. L'air siffla, la pierre résonna. La tête de Zapan, le messager du nécromancien, était désormais proprement séparée de son corps. Et Rhisgur demeurait mort depuis des années.

- On s'en va, Fraek, déclara Ghisrur.

- Hein ? Déjà ? Par où ?

Ghisrur haussa les épaules. Il supposait que se diriger vers la porte était une bonne direction à suivre dans l'immédiat. Fraek sauta sur ses pieds et hésita.

- Hé, l'Invaincu ! le héla-t-il. Tu m'prêtes ta hache ?

- Plutôt crever, répliqua Ghisrur.

C'était une réponse instinctive. Il se retourna malgré tout pour voir ce dont Fraek avait réellement besoin. La princesse tremblait comme une feuille à ses pieds. Elle qui était immaculée auparavant était désormais salie des pieds à la tête. Du sang et de la boue s'était transféré de Fraek à Angéline. Comparativement, et Ghisrur fut surprise de le constater, le barbare blond ne paraissait pas plus propre pour autant.

- On va pas la laisser là, insista Fraek.

Ghisrur soupira, mais consentit à revenir sur ses pas pour faire usage de sa hache une fois de plus pour libérer la fille. Les maillons de la chaîne étaient bien trop gros pour être brisés de cette manière, aussi se contenta-t-il de faire céder l'anneau qui la reliait au rocher. Fraek ramassa la fille et ses encombrants liens, et jeta le tout sur ses épaules. Angéline protesta à peine. Elle semblait ne plus savoir si elle devait avoir plus ou moins peur qu'avant. Ce n'était de toutes manières pas le problème de Ghisrur.

- Le négomagicien va v'nir après nous, non ? demanda tout à coup Fraek.

- C'possible, fit Ghusrir. On verra à c'moment là. D'abord, faut trouver un aut' magicien pour qu'on rent' à not' chez nous.

- C't'un bon plan, admit Fraek. Et pis on a sauvé la princesse, hein !

Il donna une tendre claque sur le postérieur d'Angéline, laquelle émit un maigre couinement surprise. Une main rouge était désormais imprimée sur les plis de son jupon.

- Faudrait voir à la ram'ner chez elle, suggéra Ghisrur. Si c't'une princesse, c'est qu'son papa est roi. Et un roi, ça a toujours un sorcier.

- T'es vraiment trop malin, acquiesça Fraek. C'pour ça qu'tu gagnes toutes tes bastons, pas vrai, tu réfléchis !

Ghisrur haussa les épaules. Il n'avait pas l'impression de réfléchir plus que ça. Il se contentait de réfléchir plus que celui d'en face, c'était en général suffisant.

- Tu vas pas râler qu'tu veux la garder ? demanda-t-il.

- Pour l'entendre chialer toute la journée ? Nah, j'vais profiter qu'elle est toute jolie et êt' le bon gars qui la ramène à son papa. C'est bien d'êt' le héros des histoires de princesse, ça m'dit ben d'êt' un héros.

Ils passèrent une immense porte à double battants et se retrouvèrent en extérieur, sur le parvis d'un château partiellement en ruines. Ils se trouvaient en haut d'une grande colline ou d'une petite montagne. Un village se trouvait dans le creux d'une vallée, serré autour d'un fleuve. En haut de l'autre versant se trouvait un autre château, et celui-là semblait en bien meilleur état.

- On a qu'à aller voir là-bas, déclara Ghisrur.

Il n'était pas inquiet. Jusqu'à quelques heures auparavant, il était fatigué des batailles incessantes et était hanté par le souvenir de son frère. Ces deux choses étaient désormais résolues. Il se sentait comme un homme neuf. Il se sentait comme s'il avait profité d'un long sommeil réparateur. Il se sentait prêt à démarrer une nouvelle aventure.

Series this work belongs to: