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Rating:
Archive Warning:
Category:
Fandom:
Language:
Français
Series:
Part 22 of Elayan's Bradbury Project 2021
Stats:
Published:
2021-06-05
Words:
3,344
Chapters:
1/1
Hits:
5

Affaire de Mariage

Summary:

Aubrey n'a pas choisi son mari, mais tous deux ont su se (re)construire ensemble.

Notes:

[Projet Bradbury #22] Cette nouvelle a été écrite en une semaine seulement, et relue une seule fois avant publication.
Ugh, j'ai eu de meilleures semaines ! J'ai ramé comme une galérienne jusqu'à ce que le flot se débloque ENFIN vendredi soir à quelque chose comme 21h... J'avais déjà tranché à la serpe mon travail précédent (qui était mauvais de toutes manières haha) et disons que j'ai choisi de directement passer à la suite et tant pis si le début est approximatif. On peut pas toujours avoir de bonnes semaines, c'est le principe de ce challenge, pas vrai ? ^^'

Work Text:

Aubrey se glissa hors des couvertures. La lumière d'un soleil déjà bien haut tombait dans la pièce depuis une série de petites fenêtres hautes. Le ciel était clair, sans nuage, et le soleil déjà doré de chaleur. Pourtant, Aubrey frissonnait. L'air matinal était encore frais sur sa peau nue. Elle ramassa la chemise de son mari, abandonnée sur le tapis la veille, et l'enfila avec un léger sourire. L'étoffe était de bonne facture, douce et solide. N'était le parfum d'une chaude journée de labeur qui s'accrochait encore aux fibres, elle l'aurait sans doute définitivement adoptée. D'un pas rêveur, elle se rapprocha du poêle, tout en refermant les boutons du vêtement. Elle ouvrit la petite porte du cylindre supposé réchauffer la pièce et remua les braises. Le bruit ne réveilla bien évidemment pas son mari, mais un ronflement profond résonna depuis les tréfonds du lit.

Elle eut un rire silencieux. Aubrey était devenue madame Douglas Shelvey un peu plus de deux ans auparavant. Déjà ! Cela lui semblait si proche, pourtant - et, d'une certaine manière, plus lointain aussi. Tout était si différent avant. Elle était différente. Elle voyait cet homme, l'imposant Shelvey, bien différemment d'aujourd'hui. C'était la faute de son père, elle était au moins sûre de cela. 

Charly Covington avait choisi la pire façon de lui présenter son fiancé. Il avait organisé un grand bal à la demeure familiale, y avait invité toute la famille, même la plus éloignée, et cet homme. Un ami à lui. Un homme gigantesque, aux larges paumes carrées qu'il semblait incapable de garder sous contrôle. Un veuf aux yeux ternes et aux tempes grisonnantes.

Aubrey se souvenait comme il avait l'air de s'être trompé de fête. Il portait un costume blanc et un noeud papillon bordeaux. Elle s'en souvenait très clairement, car ses sœurs et elle avaient beaucoup commenté son accoutrement. Après tout, il était le seul invité à ne pas être un membre de la famille, les quatre filles n'allaient pas se priver d'une cible facile ! Le costume lui-même avait l'air d'avoir été confectionné par un tailleur tout à fait qualifié, quoique probablement plus intéressé par son salaire que par la qualité du service. Un tailleur qui aurait respecté son propre métier aurait indiqué à son client que le blanc ne se portait plus depuis des années. C'était vieillot, même pour les plus vieux qui arpentaient les jardins de la maison Covington.

Alors, évidemment, quand monsieur Covington avait demandé à sa troisième fille de bien vouloir le rejoindre et qu'elle s'était retrouvée face à face avec le géant en costume blanc, elle l'avait toisé avec mépris. Il nouait et dénouait ses grandes paluches à n'en plus finir. Il posait sur elle un regard globalement neutre, voilé par une vague tristesse… Les paroles échangées avec ses sœurs résonnaient encore dans ses oreilles. C'est une créature de contes de fées, un de ces ogres qui dévorent les enfants qui ne sont pas sages. Il a sans doute mangé sa première femme. Il n'avait pas la barbe bleue, mais Aubrey n'avait aucune difficulté à se l'imaginer.

- Je te présente Douglas Shelvey, avait dit monsieur Covington sur le ton de la conversation. Vos noces auront lieu en juin prochain.

Aubrey se rappelait très clairement la chaleur qui quittait son visage, l'impression d'être morte, en dedans et en dehors, changée en pierre glacée. Elle s'était imaginé les pires horreurs. Qu'est-ce que ces grosses mains épaisses ne pouvaient pas faire ? S'il ne l'étranglait pas un jour, ce serait parce qu'il ne pourrait pas glisser ses énormes doigts autour de son cou ! Le feu brûlant de la colère avait remplacé le froid. Mille mots s'étaient bousculés derrière ses lèvres closes. Elle avait mordu sa langue et serré les poings. Elle avait levé un regard de défi sur cet homme qui - il osait ! - posait sur elle des yeux gris de mélancolie. Aubrey avait beau n'être que la troisième fille de son père, elle n'en restait pas moins une fille de bonne famille qui ne devait, sous aucun prétexte, causer d'esclandre.

- Permettez-moi de me retirer, avait-elle dit à son père.

Le ton de sa propre voix, doux comme du miel, l'avait rendue nauséeuse. Elle avait salué les deux hommes d'une révérence qui lui avait paru coûter l'entièreté de sa dignité, puis elle avait fui d'un petit pas serré et rapide. Pas assez vite cependant pour ne pas entendre son père formuler en plaisantant :

- Vous remarquerez, cher ami, qu'elle n'a pas refusé !

Aubrey en avait été malade. Elle s'était retranchée plus d'une heure dans le coin du jardin le plus éloigné de la maison, en compagnie de sa cadette. Elle avait pleuré. Ah ! Comme elle avait pleuré ! La colère, la déception, la frustration et la tristesse s'étaient mélangées en une soupe de désarroi qu'elle n'avait su contenir. Plus aucune de ses sœurs ne s'était permis le moindre commentaire sur Shelvey. Ou, du moins, avaient-elles eu la délicatesse de se retenir en la présence de la future madame Shelvey. La plus jeune avait même trouvé quelques compliments à propos de ce grand homme réservé et calme.

Deux ans seulement, mais Aubrey se sentait bien plus adulte que la fille qu'elle était encore à ce moment-là. La jeune Aubrey n'aurait jamais imaginé les souvenirs et les préoccupations qui se cachaient derrière ces tristes pupilles grises. La jeune Aubrey n'aurait jamais imaginé le pincement au cœur qu'elle ressentait quand elle l'apprendrait. La jeune Aubrey n'aurait jamais imaginé le bonheur qu'elle ressentirait à le voir à nouveau heureux.

L'Aubrey d'aujourd'hui se redressa, un sourire tendre accroché à ses lèvres. Elle se dirigea vers l'évier d'un pas rêveur. Elle prépara la cafetière d'un air absent, absorbée par ses souvenirs. Ni Douglas ni elle n'avait anticipé comme ils seraient compatibles, après tout. L'orgueilleuse fille de bonne famille avait eu besoin du roc de calme qu'était Douglas. Et ce dernier avait eu besoin de l'énergie sulfureuse d'Aubrey pour se dépêtrer de la sourde nostalgie qui l'engluait.

Le ronflement qui remplissait la pièce se tut, remplacé par un gémissement caverneux. Aubrey comprit la question sans qu'elle n'eut besoin d'être prononcée. Les premières phrases de son mari au réveil étaient toujours les mêmes : "Où es-tu ?" et "Y a-t-il du café chaud ?" Aubrey gloussa en faisant tinter une cuillère dans le pot de métal qui contenait la poudre torréfiée. Elle s'assura de faire le plus de bruit possible en remplissant la cafetière, ainsi qu'en refermant le couvercle et en la posant sur le poêle.

- Aubrey, viens te coucher, marmonna la voix caverneuse.

- Il est passé l'heure de dormir, répondit-elle en le rejoignant tout de même. Debout, vilaine marmotte.

Elle souleva un coin de drap, là où devait se trouver la tête. Elle n'y trouva qu'un gros bras velu qui écrasait l'oreiller du coude avant de replonger sous la couette pour protéger le visage de son propriétaire des rayons du soleil. Aubrey farfouilla plus loin, repoussa plusieurs couches de couvertures, jusqu'à ce qu'enfin elle découvre une masse de cheveux hirsutes. Un œil torve se trouvait juste en dessous. Elle sourit à la faible menace qu'il représentait.

- Ne fais pas l'enfant, gronda-t-elle gentiment. Le café sera bientôt prêt.

L'œil se referma et disparut, juste avant que le reste de l'immense corps ne se mette à rouler sur le matelas. Une paire de mains jaillit et aggrippa la femme qui cria de surprise en se faisant emporter. Aubrey se retrouva bientôt prisonnière de l'étreinte du géant dans sa tanière chaude comme un volcan.

- Douglas, insista-t-elle, tu as du travail !

Mais Aubrey ne luttait pas vraiment. Sa bouche disait une chose, mais son corps en disait une autre. Elle se lovait contre lui. Elle frottait sa joue contre la barbe piquante. Elle faisait courir ses doigts dans les cheveux clairs striés de gris. Elle picorait de doux baisers le visage encore endormi.

- Tu portes ma chemise.

Le ton était si neutre qu'Aubrey rit.

- Comptais-tu la remettre aujourd'hui ?

Une expression confuse s'afficha sur le visage de Douglas, dont les sourcils se fronçaient et se haussaient tour à tour. La cafetière profita de ce silence pour s'exprimer et Aubrey dut s'extraire de la chaleur du lit pour aller la retirer du feu. Elle se sentait de bonne humeur, elle avait le pas léger et sautillant. Lorsqu'elle fut de retour auprès de son mari, sa grande carcasse se redressait à peine. Assis au bord du lit, Douglas avait le dos voûté et le regard vide. Il saisit la tasse qu'on lui tendait sans protester. Il l'approcha de son visage et cilla lentement en sentant le parfum amer du café chaud lui chatouiller les narines, mais oublia complètement de le boire. Ces derniers jours avaient été épuisants et cette nuit encore il avait dormi plus profondément qu'un rocher. Des bribes floues appartenant à un rêve dont il ne se souvenait pas s'accrochaient à son esprit.

- Et cent de plus ! s'exclama Aubrey dans son dos.

Douglas cligna des yeux pour en chasser la brume. Il avala une petite gorgée de café et se mit debout. Le réveil était difficile, ce matin, mais être sur ses deux jambes, les pieds sur le parquet froid, aidait un peu. Il se tourna vers sa femme. Elle était accoudée sur le bureau, face à lui, penchée sur le livre de comptes. Aubrey était spécifiquement venue ici pour vérifier les comptes. Elle suspectait son comptable de le voler. Elle avait plusieurs fois demandé à son mari de vérifier les chiffres. Celui-ci s'était esquivé longtemps avant de devoir lui avouer, devant son insistance acharnée, qu'il n'y entendait pas grand-chose aux mathématiques. Rouge de colère, elle lui avait crié dessus et s'était imposée ici, dans ce piteux endroit qui lui faisait office de bureau - et de quartiers quand il devait rester plus d'un jour à la mine. Il adorait Aubrey et appréciait l'avoir à ses côtés. Mais il lui répugnait de la voir ici, dans cet appartement d'appoint, seulement vêtue d'une chemise sale et, horreur ultime, en train de faire de la comptabilité.

- Laisse donc ça, lui dit-il.

Elle leva lentement les yeux vers lui. Ses iris verts brillaient de défi. Il connaissait parfaitement ce regard. C'était celui qui disait qu'il venait de griffer son ego. Et elle n'était pas du genre à croire à l'accidentel.

- Tu n'as pas à faire ça, ajouta-t-il pour préciser sa pensée.

La lueur s'intensifia dans les pupilles émeraude. Douglas sirota son café en essayant de s'imaginer ce qu'elle pouvait bien conclure de ses deux phrases parfaitement innocentes. Mais son cerveau était encore embourbé de sommeil et il peinait à réfléchir efficacement.

- J'embaucherais quelqu'un d'autre, jeta-t-il désespérément.

Il la vit se raidir et il se cacha derrière sa tasse de café.

- Habille-toi, siffla Aubrey.

La colère était palpable dans le ton de sa voix. Douglas posa la tasse sur le meuble le plus proche et s'approcha du bureau - non sans prudence, car Aubrey n'était pas étrangère au lancer d'objets.

- Aubrey, chérie, articula-t-il avec le plus de douceur qu'il avait en stock si tôt après son lever, je tiens à clarifier que je préfère te savoir au manoir qu'ici.

- Si ma présence te gêne, grinça-t-elle en tournant vivement une page, il fallait t'en plaindre plus tôt.

- Ta présence est un bonheur, corrigea patiemment Douglas. Je n'aime pas que tu aies à t'occuper de mes comptes.

- Je suis une femme mais je sais compter, mieux que toi par ailleurs, piailla Aubrey qui bouillait de plus en plus. De plus, tes comptes me concernent aussi depuis que nous sommes mariés et, rappelle-toi, c'est toi et mon père qui avez décidé ça.

Douglas posa une main sur le livre. Sa paume était si large qu'elle couvrait presque complètement la page. Aubrey darda un regard noir sur lui. Loin d'être surpris, Douglas lui souriait gentiment.

- Je n'aime pas que tu aies à t'occuper des comptes, murmura-t-il avec fermeté, avant de reprendre plus tendrement : Je ne doute pas une seconde de tes compétences. J'ai renvoyé mon secrétaire dès que tu as été convaincue qu'il trichait sur les comptes.

La fureur quitta le visage d'Aubrey au profit d'une honnête surprise.

- Tu l'as renvoyé ? Quand ?

Douglas ne répondit pas. Il n'aimait pas se répéter quand ce n'était pas nécessaire. Dans son besoin de se sentir nécessaire et son sentiment que personne ne l'appréciait à sa juste valeur, sa femme oubliait souvent qu'il avait totalement confiance en son jugement.

- Pourquoi tu ne me l'as pas dit ? demanda-t-elle.

- Je ne sais pas, répondit-il sincèrement. Tu avais déjà relevé tellement d'erreurs après seulement quelques heures à étudier les comptes que je n'avais plus le moindre doute. Je l'ai congédié dès son arrivée le lendemain matin et… ça devait m'être déjà sorti de la tête en fin de journée.

Aubrey acquiesça en silence. Elle avait l'air embarrassée, comme après chacune de ses colères injustifiées. Douglas l'attira contre lui et déposa un baiser sur le sommet de son crâne. Il ne savait pas quel parfum embaumait ses cheveux, mais il savait qu'il aimait cette odeur. C'était sans doute une plante, mais pas une fleur sucrée, plutôt une feuille fraîche et légère.

- Monsieur Shelvey ! brailla soudain une voix paniquée à l'extérieur.

Avant même qu'ils aient pu faire le moindre mouvement, la porte s'ouvrit à la volée. C'était le contremaître, blanc comme un linge et les yeux écarquillés de terreur.

- Robinson, calmez-vous, dit Douglas qui se voulait apaisant. Que se passe-t-il ?

- Les r… les robots, ils… Oh !

Le visage du vieil homme vira tout à coup du blanc au rouge. Douglas se rappela alors qu'il était encore nu et que sa femme n'était pas très couverte. Robinson se détourna avec exagération et se confondit en excuses auprès d'elle, tandis qu'elle se glissait derrière l'immense couvert que lui offrait la stature de son mari.

- Allons, Robinson, maintenant que vous êtes là ! le pressa Douglas, qui réalisait qu'il y avait tout de même une urgence. Qu'y a-t-il avec les robots ?

- Ils... ils sont complètement fous, monsieur, jeta le contremaître. Ils étaient tous à l'arrêt quand je suis arrivé ce matin, alors je suis allé vérifier le poste de recharge…

Douglas fronçait les sourcils depuis les premiers mots de son employé. Ces robots étaient de vieilles machines, bien moins raffinées que les androïdes qu'on trouvait en ville, mais elles étaient virtuellement indestructibles. C'était le grand-père de Douglas qui avait eu l'idée d'en insérer dans la chaîne de production, et son père qui en avait terminé l'implémentation. Les robots n'étaient pas des malins, mais ils travaillaient presque sans interruption, quelques heures suffisaient à recharger leurs batteries. Ils assuraient que la mine soit toujours dans le meilleur état possible pour le travail des employés. Trente ans qu'ils fonctionnaient sans autre interruption qu'une maintenance ici et là, et voilà qu'il s'arrêtaient tous en même temps ? Impensable !

- Les gars ont commencé à arriver pendant que j'inspectais le matériel de recharge, continuait Robinson. Si j'avais su, monsieur, j'aurais fermé l'entrée… Les robots… Je ne comprends vraiment pas ce qui leur arrive !

- Mais qu'est-ce qui leur arrive, Robinson ? le pressa Douglas avec impatience.

- Ils refusent l'accès aux outils, monsieur. Un gars a essayé de forcer le passage, mais ils l'ont… ben, ils l'ont jeté, monsieur, jeté loin. Ils l'ont pris et ils l'ont jeté.

- Il va bien ?

- Oui, ça ira, juste un bras cassé, monsieur.

Douglas hocha la tête en soupirant de soulagement. Les mineurs couraient des risques bien plus graves et un os cassé n'était vraiment pas grand chose en comparaison.

- Et aussi, monsieur, les robots empêchent tout le monde de sortir.

Cette fois, le soupir de Douglas fut un peu plus sec.

- C'est tout ? demanda-t-il, craignant que ce ne soit, hélas, pas tout.

- Oui, monsieur.

Il retint un nouveau soupir soulagé et remercia son contremaître, qui repartit en courant. Douglas était inquiet. Il espérait bien évidemment que les mots de passe qu'il connaissait suffiraient à remettre les robots en état de fonctionnement, mais tout cela restait un comportement plus qu'étrange. Il allait devoir faire venir un robomécanicien et ce ne serait pas gratuit : ces ingénieurs qualifiés étaient rares, il fallait les faire venir de loin et leurs tarifs étaient tout bonnement exorbitants.

- Tu pourras payer la maintenance sur l'économie du salaire d'un comptable, dit Aubrey.

Douglas lui jeta un regard surpris.

- Je suis sûre que tu y pensais, expliqua-t-elle en haussant les épaules. Tu n'as pas besoin d'un comptable, puisque je suis là. Et je me fiche du manoir quand tu n'y es pas, ajouta-t-elle rapidement quand son mari ouvrit la bouche, c'est immense et vide et je m'y ennuie terriblement.

Il referma la bouche et se contenta de la regarder. Mille pensées se bousculaient dans son esprit. Incapable de les trier, il repoussa le tout. Il était sorti du lit depuis moins de quinze minutes et il avait déjà envie d'y retourner. Il serra Aubrey dans ses bras.

- Reparlons-en plus tard, lui souffla-t-il avant de l'embrasser. Il faut que je règle cette histoire de robots grévistes d'abord.

Il s'habilla rapidement, avala une rasade de café supplémentaire et sortit. Aubrey se mordit la lèvre en refermant ses bras autour d'elle-même. Il faisait toujours froid. Ce n'était pas le manoir, mais dès l'instant où Douglas avait refermé la porte, les murs avaient paru s'éloigner. Ce petit appartement était trop grand pour elle toute seule.

Aubrey tâcha d'oublier sa solitude. Elle prit tout son temps pour faire sa toilette, puis s'inventa des tâches pour s'occuper. Cet endroit était une véritable garçonnière, de toutes manières, elle avait l'embarras du choix côté rangement et ménage. Et puis, si ces corvées l'ennuyaient, elle pourrait toujours reprendre les comptes. Elle espérait que son mari trouve le temps de prendre son déjeuner avec elle. Si c'était pour manger seule un repas froid apporté par un garçon qui était sans doute trop jeune pour travailler dans une mine, elle préférait ne pas manger du tout.

Un peu avant l'heure du déjeuner, tandis qu'elle balayait les cendres tombées du poêle, on frappa à la porte.

- Mon mari n'est pas là ! lança Aubrey sans s'arrêter.

- Je sais, madame Shelvey, répondit-on. Je suis Hercule Robinson, le contremaître de monsieur… Nous nous sommes rencontrés plus tôt. Pourriez-vous m'ouvrir, s'il vous plaît ?

Aubrey fronça les sourcils. Elle reconnaissait effectivement la voix fébrile du vieil homme, mais que diable pouvait-il bien lui vouloir ? Elle posa son balai et secoua ses jupes. Elles étaient tachées de cendre grise et blanche. Ce n'était pas vraiment digne d'une dame, mais elle n'avait rien de mieux à offrir. Elle ne s'attendait vraiment pas à ce que l'on vienne la voir elle  ! Aubrey fit taire son éducation et se fit la réflexion que, de toutes manières, les femmes de mineurs ne devaient pas avoir de jolies robes comme la sienne. D'un coup d'oeil dans le miroir, elle vérifia qu'elle arborait bien un joli sourire avenant.

- Que puis-je pour vous, monsieur Robinson ? demanda-t-elle en ouvrant la porte.

Sans doute rien, se figurait-elle. Il portait sans doute un message de la part de Douglas. Mais alors qu'elle regardait le contremaître, elle ne put s'empêcher de remarquer qu'il était très pâle, encore plus que ce matin. Il tenait son béret contre sa poitrine et son regard la fuyait. Un sentiment indescriptible lui enserra la poitrine.

- C'est à propos de monsieur Shelvey, articula Robinson avec difficulté. Il y a eu un accident…

Aubrey avait l'impression que le sol sous ses pieds se faisait plus mince, comme s'il était sur le point de disparaître et de l'avaler toute entière.

- Un accident avec les robots ? demanda-t-elle d'une voix blanche. Est-il blessé ?

Le silence de Robinson fut plus éloquent que tous les mots du monde. Il n'essayait même plus de regarder dans sa direction. Il triturait son couvre-chef avec une nervosité contagieuse. Aubrey serra les dents si fort qu'elle s'en mordit la joue. Le goût du sang lui envahit le palais.

- Monsieur Robinson, siffla-t-elle en essayant vainement de rester agréable, répondez-moi. Mon mari est-il blessé ?

Elle craignait de déjà connaître la réponse. Elle refusait cette réponse. La seule possibilité même de cette réponse lui déplaisait. Le contremaître s'avança d'un minuscule petit pas vers elle. Du bout des lèvres, il articula :

- Toutes mes condoléances, madame Shelvey.

Le monde chavira autour d'Aubrey et le sol se déroba pour de bon.

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