Work Text:
Sandra plissa les yeux et se força à sourire en agrippant le verre que lui tendait le barman. Elle hurla un remerciement qui ne porta pas tant la musique résonnait fort. Le jeune homme acquiesça dans sa direction et se détourna vers un autre client. Sandra se détacha du comptoir, serrant son petit verre contre elle, de peur qu'un coup de coude malvenu ne le renverse. Les épaules rentrées, elle traversa la foule pour rejoindre celle, moins dense mais plus agitée, qui couvrait le dance floor. Elle contourna les groupes de danseurs et, enfin, atteint un endroit où la musique lui paraissait moins forte.
Tout était relatif, bien évidemment.
C'était à peine si elle s'entendait penser. Le regard de Sandra scannait la foule, cherchant désespérément quelqu'un qu'elle connaissait. C'était la soirée de Noël de son entreprise, toutes les personnes présentes étaient des collègues. Elle ne travaillait bien évidemment pas avec tous, mais elle aurait dû, selon toute probabilité, en connaître au moins un ou deux ! Pourquoi ne trouvait-elle donc aucun visage familier ? Pourquoi est-ce que personne ne la reconnaissait, elle ? Vraiment, s'il n'y avait pas eu ce videur à l'entrée avec la liste exhaustive de tous les invités, Sandra se serait crue à la mauvaise soirée de Noël d'entreprise.
Vraiment, elle hésitait à rentrer à l'hôtel. Elle aurait mieux fait d'écouter ses collègues de bureau. Ils n'étaient pas venus, parce que prendre le train jusqu'à la capitale juste pour une soirée bruyante et une nuit d'hôtel ne les tentait pas vraiment. Sandra les comprenait. Cependant, elle s'était dit qu'elle avait envie de rencontrer ses autres collègues, ceux qui se trouvaient dans d'autres bâtiments et avec qui elle collaborait au travers du téléphone et d'une webcam. Des collègues éloignés qu'elle ne parvenait pas à trouver. Ils devaient ne pas être venus non plus… Sandra soupira tant c'était désespérant.
La musique changea, une fois, deux fois, trois fois, mais le rythme lourd restait sensiblement identique. Le verre de Sandra était, quant à lui, déjà presque vide. Elle se pinça les lèvres. Elle contempla le fond de son verre avec désarroi. Avec un claquement de langue que personne n'entendrait jamais dans le brouhaha, elle goba ce qui restait de sa boisson et décréta qu'elle ferait un dernier tour des lieux, pour le principe, avant d'aller se trouver un métro qui la ramènerait à l'hôtel.
Il y avait un monde fou. C'était d'autant plus fou que Sandra ne reconnaisse personne. Bon, ce n'était pas entièrement vrai, elle reconnaissait bien, ici et là, quelques visages, mais il s'agissait de personnages publics qui, eux, ne la connaissaient pas, elle. D'ailleurs, en se faufilant au travers d'un regroupement de quelques tables, elle reconnut une femme très importante. C'était la directrice adjointe, Eugénie Auvray, la numéro deux de l'entreprise. Elle n'était pas là depuis très longtemps, mais elle avait déjà forte impression sur Sandra. Cette dernière déposa son verre vide sur le petit comptoir non loin en se disant qu'elle aimerait bien la saluer. Elle était venue jusqu'ici pour ça, après tout, pour rencontrer ceux et celles qu'elle ne croisait d'habitude jamais. Il serait vraiment dommage de partir sans même avoir fait l'effort de saluer au moins une personne, n'est-ce pas ? Autant que ce soit quelqu'un d'important ! Ne serait-ce que pour marquer le coup !
Plus facile à dire qu'à faire. Elle voyait Eugénie de profil. C'était une femme mature, aux traits affaissés mais dont l'énergie était malgré tout perceptible dans le moindre de ses mouvements secs et rapides. Elle portait ses éternelles lunettes à monture dorée et les mêmes barrettes dans les cheveux qu'elle portait à chaque apparition et qui maintenaient ses cheveux blancs dans une coiffure de petite fille sage. Un cocktail coloré était posé sur la table et elle le tenait à deux mains. Cependant, elle semblait y avoir à peine touché. Elle était en pleine discussion avec trois autres femmes que Sandra ne reconnaissait pas mais qu'elle imaginait, à leur apparence, appartenir aux secteurs business et management. Elle s'approcha donc de leur table le plus innocemment possible, tout en sachant pertinemment que son approche était sans doute plus proche du "bizarre" que l'"innocent".
Ce fut la femme en face d'Eugénie qui la vit en premier. Elle se redressa et sourit comme quelqu'un qui a l'habitude de voir approcher des gens. Elle semblait s'attendre à ce que Sandra veuille adresser la parole à Eugénie. Celle-ci réagit comme si le mouvement de son interlocutrice avait été un signal planifié. Elle se tourna toute entière sur son siège pour faire face à Sandra et lui adressa un sourire avenant. Elle attendait très clairement que la nouvelle venue parle en premier.
- Ah, euh, bonsoir, je… bredouilla Sandra qui ne s'attendait pas à ce que son tour de parole arrive si vite. Je voulais vous dire bonjour et euh…
Sandra se sentit excessivement ridicule. Elle n'avait pas préparé ce qu'elle allait dire et ça s'entendait - pas très loin, la musique aurait au moins eu le mérite de cacher sa honte. Eugénie ne laissa rien paraître de moqueur. Au contraire, son sourire s'élargit de plaisir et elle tendit une main vers Sandra pour la lui serrer avec chaleur.
- On s'est déjà rencontrées, n'est-ce pas ? demanda Eugénie.
Ses yeux clairs pétillaient derrière ses lunettes. Sandra se sentit rougir quand elle acquiesça. Elle n'aurait pas imaginé qu'elle s'en souviendrait, cette femme devait rencontrer tellement de gens tous les jours et elles s'étaient croisées si brièvement, plus d'un an auparavant !
- Lorsque vous avez visité notre studio, confirma Sandra, quand vous avez fait votre tournée pour vous présenter à tout le monde.
- Ah, ça y est, ça me revient ! s'exclama Eugénie. La jeune fille programmeuse des locaux du Sud !
Sandra hocha la tête avec un sourire qu'elle ne parvenait pas à ternir tant elle était mal à l'aise, quand bien même elle n'aimait ni le "jeune fille" ni le "programmeuse". Il lui parut totalement hors de question de le mentionner, cependant. La plupart des gens utilisaient ces mots pour parler d'elle, c'est que ça devait coller à son image. Elle était une trentenaire avec un look de jeune fille. Elle jeta un coup d'œil aux personnes avec qui Eugénie discutait jusque-là, mais elles ne semblaient pas particulièrement impatientes.
- J'ai suivi les tables rondes sur l'inclusion et la diversité, dit Sandra pour lancer le sujet qui lui tenait à cœur. Votre introduction sur le sujet de l'assertivité était vraiment très intéressante.
- Je me souviens que c'était un sujet qui vous intéressait, répondit Eugénie.
Sandra était surprise. La dame se levait pour se mettre à sa hauteur et échanger plus confortablement. C'était déjà impressionnant en soi, car Eugénie était une personne importante qui avait sans doute à sa portée des centaines de personnes qui lui apporteraient une discussion plus intéressante et moins confuse que Sandra. Mais la programmeuse était surtout étonnée que Eugénie ait conscience de son intérêt pour le sujet ! C'était elle qui avait posé la question lorsqu'elles s'étaient croisées dans les locaux, Sandra n'avait fait que répondre selon son cœur, avec le vocabulaire que lui permettait le stress du moment. Mais à bien y réfléchir, avec toutes les initiatives récentes de l'entreprise et leurs campagnes de sensibilisation autour du harcèlement et du sexisme, il était sans doute improbable d'imaginer que quelqu'un ne s'intéresse pas au sujet.
- J'ai trouvé l'image du corbeau sur l'épaule particulièrement parlante, précisa Sandra avec un sourire.
Eugénie ne répondit pas tout de suite. Elle se contenta de l'observer. Son expression restait la même, mais l'intensité de l'éclat de ses yeux était plus appuyé.
- J'aurais aimé que vous soyez celle qui m'annonce enfin ne pas connaître ce corbeau, finit-elle par répondre en secouant la tête.
Elles échangèrent un rire qui, sans être dénué de joie, était clairement teinté d'un jaune fataliste. Dans le long monologue d'introduction d'Eugénie, ce corbeau représentait le très connu syndrome de l'imposteur. Cette voix sinistre qui répétait sans cesse que ce n'était pas assez bien et que ça ne le serait jamais. Eugénie n'avait nullement exclus les hommes de ce sentiment, mais elle avait fait le coeur de son exposé le fait que, contrairement à certains hommes dont la confiance en eux-même est totale, jamais aucune femme ne s'était déclarée dénuée de corbeau.
- Comment ça se passe pour vous ? demanda Eugénie en inclinant la tête.
- Oh, aussi bien que ça puisse se passer ! répondit machinalement Sandra, rodée qu'elle était à ce qu'on lui pose sans cesse cette question. Mes collègues sont adorables et je n'ai personnellement jamais eu le moindre problème.
Les traits d'Eugénie s'adoucirent et Sandra sut qu'elle avait remarqué comme ses mots étaient sortis automatiquement. Elle ne savait pas comment elle pouvait s'en douter, ni pourquoi elle n'en aurait pas rien à faire, mais le fait était qu'elle attendait clairement une réponse différente.
- Je sais qu'il y a eu de gros changements récemment dans votre studio, déclara Eugénie avec un tact divin. Je suis très curieuse d'en connaître les détails vu par quelqu'un qui ne me parlera pas en terme de ressources ou de plan sur l'avenir, mais qui me racontera plutôt son véritable vécu personnel.
- Oh, je… hésita Sandra. Je saurais pas quoi vous dire, vraiment… J'ai changé d'équipe, comme tous les autres programmeurs, les détails sont des détails…
- Si vous n'êtes pas attendue ailleurs, ce sont tout de même des détails qui m'intéressent, insista la directrice. Moi, je ne suis pas attendue ailleurs, j'ai tout mon temps. Je manque vraiment d'un point de vue intérieur, je ne sais pas comment ça se passe pour les personnes véritablement concernées. Et c'est un point de vue que j'aimerais avoir. Je sais très bien que votre expérience est unique et ne représente pas celle de tout le monde, mais je crois que ce serait, pour moi, faire un pas vers une meilleure appréhension globale. Venez avec moi, il me semble que nous pourrons discuter en nous égosillant moins si nous allons de ce côté…
Sandra ouvrit la bouche, mais aucun son n'en sortit. Elle aurait voulu protester. Elle aurait voulu lui faire comprendre que son témoignage ne lui apporterait sans doute pas grand chose de bien intéressant. Cependant, elle ne savait pas vraiment comment le formuler. Il était ridicule de penser qu'on était soi même pas digne d'intérêt, n'est-ce pas ? Alors Sandra se laissa emporter par la poigne autoritaire d'Eugénie, en disant que si une seule personne au monde était capable de mesurer l'importance d'une chose - ou d'une personne - par rapport à une autre, ce serait sans doute Eugénie Auvray.
- Nous voilà mieux, annonça la directrice lorsque les deux femmes furent sorties du bâtiment principal. Dites-moi, Sandra, depuis combien de temps avez-vous changé d'équipe ?
Sandra jeta un regard circulaire. La cohorte des fumeurs qui remplissaient cette pièce, cet aquarium de fumée, ne semblaient pas avoir remarqué les deux non-fumeuses qui avaient pénétré l'espace réservé.
- Quelques mois, déjà, répondit-elle vaguement. C'était une transition un peu floue…
- Floue comment ?
Sandra jeta un regard éperdu à Eugénie. Se pouvait-il réellement qu'elle s'intéresse à ce point ? Certes, elle n'avait montré qu'une excessive volonté de faire bien, de faire mieux, mais tout de même… Sandra n'était qu'une programmeuse, une personne de fond de bureau et de bas d'échelle ! Mais derrière les lunettes dorées, il n'y avait semble-t-il qu'une attente honnête et patiente d'entendre tous ces détails insignifiants.
- Quand nous nous sommes rencontrées, Le Fantôme de la Connaissance venait de sortir, commença alors Sandra, et il était déjà prévu que notre équipe aille ensuite prêter main forte à Roue du Royaume en attendant "la suite".
Sandra avait dessiné les guillemets dans les airs. C'était le mot qui avait été utilisé : la suite. La grande et fameuse suite dont on ne savait rien encore mais qui, présentée par tous les représentants de tous les niveaux hiérarchiques, était ce que tous les employés du studio attendaient. En y repensant, Sandra se faisait la remarque qu'elle aurait dû flairer l'entourloupe à ce moment-là. Il était tout bonnement impossible de contenter tant de personnes à la fois !
- Cette suite n'est jamais vraiment venue, continua-t-elle en haussant les épaules avec impuissance. On nous a présenté de belles choses, mais comme des choses lointaines. On nous a parlé de futur, mais du bout des lèvres. Et quand la collaboration est arrivée proche de son terme, il n'y avait rien derrière. On m'a mis en contact avec des gens d'Au-Delà de la Justice, qui m'ont parlé des chantiers en souffrance… Et deux semaines plus tard, j'étais désignée responsable de ces chantiers.
- C'est une bonne nouvelle, commenta Eugénie avec un sourire entendu. Voilà qui fait particulièrement plaisir.
L'expression du visage de Sandra était un peu plus amère.
- On m'a dit que j'étais responsable, tempéra-t-elle, mais trois mois plus tard je n'avais toujours pas touché à aucune tâche qui s'en approche.
Les yeux clairs s'arrondirent de surprise derrière les lunettes à monture dorée.
- Ces chantiers étaient en souffrance non pas parce qu'il n'y avait personne pour s'en occuper, mais parce que la personne actuellement en place arrivait au bout de son contrat et n'était pas renouvellée, expliqua Sandra. Je suppose que c'est pour ne pas créer de situation gênante qu'on m'a donné d'autres tâches à faire en attendant. Ma transition s'est faite dans ce contexte un peu étrange où mon nom était associé à des chantiers que je n'avais jamais touchés. J'ai changé d'équipe et de hiérarchie... disons, dans le brouillard.
- J'imagine bien ! s'exclama Eugénie. Cette équipe a de bien étranges manières.
- Oh, non, je pense sincèrement qu'ils ont pris cette décision sur de bonnes intentions, répliqua Sandra en levant les paumes. C'est toujours comme ça que ça se passe, après tout, l'enfer est pavé de bonnes intentions.
Eugénie plissa les paupières. Les sourcils de Sandra ondulaient sous la pression scrutatrice de ce regard. Elle avait l'impression d'être un livre qu'Eugénie feuilletait sans aucune difficulté.
- Vous dites ça comme s'il s'agissait d'une vérité générale à propos de l'entreprise , articula enfin Eugénie avec un soin si particulier que Sandra se sentit pâlir. Ce n'est pas la première fois que vous avez l'impression de subir les conséquences de toutes ces… "bonnes" intentions ?
Et cette fois, ce fut Eugénie qui traça les guillemets dans l'air, comme si elle singeait son interlocutrice. Sandra hocha lentement la tête. Elle avait des choses à dire et c'était le moment idéal pour en parler !
- J'ai déjà eu l'occasion d'en discuter avec ma responsable RH, commença-t-elle prudemment. L'entreprise a toujours agi de la sorte, mais ça s'est renforcé lorsque les témoignages de harcèlement ont fleuri sur les réseaux… C'est à propos de la mise en avant des femmes.
Elle prit un instant pour regarder Eugénie. Elle espérait pouvoir la lire comme elle-même était lue, mais c'était peine perdue. Sandra ne savait pas lire les gens de cette manière. Elle ne comprenait que le code des machines, pas celui des gens.
- Vous en parlez très bien, Eugénie, mieux que moi, de ce qu'on peut ressentir quand on est une femme dans un environnement professionnel masculin. Et la volonté de l'entreprise de mettre ces femmes en lumière, de souligner leur présence, est absolument louable, mais… elle met quand même une sacrée pression.
Sandra eut un rire gêné, mais Eugénie ne broncha pas. Elle l'observait en silence. Elle ne semblait pas juger, seulement… écouter. Aussi Sandra se sentit-elle encouragée à poursuivre :
- Chaque événement du studio est partagé sur les réseaux sociaux, via quelques photos. Bien sûr, on cherche à montrer d'abord les employées de genre féminin… Mais nous sommes peu nombreuses, alors ce sont toujours les mêmes qui apparaissent, bien en évidence, sur ces réseaux, un verre de bière ou un morceau de gâteau à la bouche. Je fais partie de ces gens qui n'aiment pas être pris en photo mais, comme tout le monde, j'ai signé cette petite clause de mon contrat qui permet à l'entreprise d'utiliser mon image pour la promotion d'événements internes…
- Mais apparaître au premier plan à chaque fois, c'est différent d'apparaître au milieu de la foule, commenta Eugénie en acquiesçant.
- Exactement, confirma Sandra qui appréciait qu'elle comprenne immédiatement, tout comme, par ailleurs, sa responsable RH avait elle aussi compris. Le sujet des salons revient souvent, lui aussi. On me demande souvent d'aller faire une présentation à telle ou telle convention centrée sur la femme dans le milieu technologique. Hors, la volonté de l'entreprise est de le présenter comme une récompense…
- Et parler en public n'est pas votre fort, conclut Eugénie qui semblait ravie de comprendre sa jeune collègue.
- Déjà, oui, mais pas seulement, dit alors Sandra qui, de son côté, se sentait plus en confiance. Il se trouve que je… Il se trouve que je désapprouve totalement ces salons genrés, soupira-t-elle.
- Comment ça ? demanda Eugénie, honnêtement surprise.
- Encore une fois, je comprends l'initiative et la volonté positive qui s'y trouve, s'empressa de préciser Sandra. Cependant… je ne peux pas m'en empêcher, ça me fait l'effet des catégories sportives ! On fait parler des femmes et on applaudit leur projet, leur travail, leur expérience… mais on le fait dans une catégorie à part . C'est comme si on se félicitait du succès des femmes dans leurs possibilités à elles , et que ces possibilités étaient, d'une manière qu'il m'échapperait totalement, réduites par rapport à celles des hommes. Et… je ne crois pas qu'avoir des testicules soit nécessaire pour taper sur un clavier, n'est-ce pas ?
Elle avait voulu cette dernière phrase comme une blague, mais cela ne sembla pas amuser Eugénie. Celle-ci avait le regard vague, visiblement plongée dans l'analyse du reste du texte. Sandra se mordit la lèvre inférieure. Elle allait avoir l'air de la fille étrange aux idées anormales, c'était certain ! Cependant, contre toute attente, ce qu'Eugénie finit par dire fut :
- Je vois ce que vous voulez dire.
- Encore une fois, je voudrais préciser que je sais pertinemment que ce n'est pas du tout ce qui est voulu par ce genre d'initiative ! s'exclama Sandra. Mais c'est ce que j'entends à chaque fois qu'on me dit que c'est encore l'autre programmeuse - parce que, oui, nous ne sommes que deux dans mon studio - qui va aller faire une présentation au salon du moment ; à chaque fois que mon chef me répète que ma performance est bonne ; à chaque fois qu'on me confirme que mon salaire n'est pas en dessous de celui de mes homologues masculins ; à chaque fois qu'on dit qu'on va faire entrer plus de femmes aux postes techniques ; à chaque fois qu'une nouvelle initiative de sensibilisation est lancée… À chaque fois, j'ai l'impression qu'on me rappelle surtout que je ne suis qu'une femme. On me félicite de faire de mon mieux.
Sandra se mordit la joue et regarda autour d'elle. Au travers du brouillard des fumées de cigarette, elle voyait des silhouettes sombres. Elle grimaça, soudain en proie à une colère qu'elle ne savait pas qu'elle possédait. Une colère sourde, née d'une frustration longtemps refoulée.
- J'ai pas besoin qu'on prenne de gants avec moi, grinça-t-elle. Si je suis pas aussi bien qu'un collègue, je peux l'entendre. Je ne suis pas là depuis très longtemps, je suis nouvelle dans cette équipe et sur cette base de code, ce serait même normal qu'on me le dise. Mais non. Les gens sont gentils, Eugénie, et l'entreprise aussi est gentille - image de comm ou pas, elle veut apparaître gentille. Ca ne me blessera pas qu'on ne m'envoie pas me présenter à une assemblée de grands pontes du monde technologique qui s'est passé de femmes pendant des décennies. Par contre, ça me blesse terriblement qu'on me dise que je suis effectivement assez bien si c'est pour pour jouer dans l'autre catégorie, celle où on a mis les gens qui correspondaient à critère qui n'a rien à voir mais qui, incidemment, est un critère suffisamment récent dans le milieu pour avoir fatalement moins d'expérience. J'ai l'impression d'être assez bien pour être, eh bien, médiocre . On me met dans une catégorie séparée pour essayer de ne pas froisser mon ego. Pourquoi ? Pourquoi est-ce que mon ego serait plus fragile que celui des autres programmeurs ? Pourquoi est-ce qu'on se sent obligé de me préciser que je suis payée aussi bien que les autres programmeurs ? Pourquoi est-ce qu'on se sent obligé d'annoncer qu'on embauchera les femmes sur les mêmes critères que les autres programmeurs ?
Sandra planta son regard dans celui d'Eugénie.
- Pourquoi est-ce que c'est toujours moi d'un côté, et les programmeurs de l'autre ?
Eugénie ne répondit pas. Elle resta silencieuse un long moment. Sandra eut l'impression que, tout simplement, Eugénie n'avait pas de réponse. Elle se sentait bête, tout à coup. Elle se sentait mal à l'aise et elle regrettait presque de s'être autorisée ce détour alors qu'elle pourrait être dans un métro tranquille, en route vers sa chambre d'hôtel.
- C'est encore moi qui me fait une montagne d'un truc idiot, lâcha Sandra. Le syndrome de l'imposteur, c'est pour tout le monde pareil… et moi je me plains d'un traitement de faveur…
Dans un claquement de langue, Eugénie pointa un index intransigeant sur son interlocutrice. Elle n'était plus la supérieure hiérarchique : elle était la femme plus mature, plus expérimentée.
- Ne laissez personne vous dire que votre ressenti est idiot, siffla-t-elle.
Elle se radoucit bien vite. Elle lâcha un soupir lourd.
- Ce n'est pas un petit corbeau que vous avez sur vos épaules, on dirait, commenta-t-elle.
Sandra lâcha un gloussement timide. Son corbeau était un géant qui projetait une ombre noire et terrifiante sur elle. Son énorme bec la frappait parfois sans prévenir, l'empêchant de se dresser de toute sa hauteur, la forçant même à rester voûtée, diminuée, et silencieuse. Mais il en allait de même pour tout le monde, n'est-ce pas ?
N'est-ce pas ?
