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Le vent agite doucement les arbres et la canopée ondule. Les rayons de soleil semblent danser dans la clairière où Banner a installé la machine à voyager dans le temps.
Je sais ce que tu me dirais, ça fait plusieurs fois qu’on me l’explique, les particules Pym, l’univers quantique, les lignes temporelles créées par le fait que vous soyez allés chercher les pierres à différents points du temps et de l’univers pour tous nous ramener… Ce n’est pas simplement une machine à voyager dans le temps, mais finalement, c’est plus facile pour moi de la reléguer à cela.
J’ai peut-être 106 ans, mais je ne suis ni idiot, ni sénile. J’ai compris à quel point ce que vous avez fait relève du miracle. Et un instant, juste un instant fugace, sur le champ de bataille, j’y ai cru. J’ai cru à mon happy end. A l’ennemi ultime enfin vaincu, au héros sacrifié qui pour une fois n’était pas toi… A ce que je pourrais t’avouer, à toi qui ne me fuirais pas…
Mais je me suis trompé.
Je reste avec toi jusqu'au bout.
C’est ce qu’on s’était promis. Il y a si longtemps. Quand on était encore que des gamins de Brooklyn pas encore irrémédiablement changés par la guerre et le reste.
Et quand je repoussais au plus profond de moi ce que tu me faisais ressentir… C’était pour les dames qu’on devait éprouver ce genre de chose. Avoir envie de caresser ta joue, de poser ma bouche sur la tienne pour enfin découvrir si tes lèvres étaient aussi douces qu’elles en avaient l’air…
Tout ça était interdit. Tabou.
Quand tu es venu me voir avant-hier pour me parler de ce que tu allais faire, je n’ai rien dit. Qu’est-ce que j’aurais pu dire, Steve ?
Que tu étais fou de retourner dans le passé pour ramener les pierres et restaurer la ligne temporelle originelle ? Non, j’allais partir avec toi. Evidemment. Toi et moi, ensemble jusqu’au bout.
Sauf que le bout, tu semblais avoir décidé que c’était la mort de Thanos. Ou peut-être l’enterrement de Stark. Alors tu m’as avoué ton secret, cette règle que tu voulais enfreindre pour aller retrouver Peggy. Et je t’ai souri.
Je n’ai jamais eu aucune chance de te faire comprendre ce que je ressentais. Et peut-être que finalement c’est mieux comme ça.
J’ai évité la gêne, l’inconfort et peut-être même la pitié que je t’aurais inspirés.
Pourtant, pendant un moment, je me suis surpris à y croire. Pendant que j’étais au Wakanda, quand tu venais me rendre visite… Il m’avait semblé que tu me regardais différemment. Mais c’était dans ma tête, je le sais maintenant.
Ayo et Shuri m’avaient parlé du monde moderne, de toutes ces libérations sociales dont je n’avais pas été témoin mais qui me permettaient d’espérer que je n’étais pas aussi anormal que je l’avais pensé.
J’y ai cru, mais je me leurrais. Je n’ai jamais été qu’un ami pour toi. Un ami pour qui tu as mené une guerre civile au sein des Avengers, pour qui tu as remué ciel et terre, mais jamais je n’aurais pu avoir dans ton cœur la place qu’occupait et qu’occupe encore Peggy.
Le vent fait à nouveau bouger les arbres et quelques gouttes s’écoulent de leurs feuilles, réminiscences de l’averse d’hier soir.
Et alors que je te regarde, le visage tourné vers le ciel, accueillant les quelques gouttes rafraichissantes, je me surprends à être jaloux de la pluie.
C’est totalement idiot, mais je suis jaloux de cette pluie qui tombe sur ta peau et glisse sur tes joues. Elle est plus près de toi que mes mains ne l’ont jamais été.
Je suis jaloux de la pluie.
Tu vas aller retrouver Peggy et tu vas transmettre ton héritage, ton bouclier, à Sam. C’est décidé, nous avons tout préparé ensemble.
Ma gorge se serre mais je continue à faire comme si de rien n’était. Si Banner comprend ce que tu comptes faire, il annulera tout. Ou ira lui-même retourner les pierres à leurs places. Ou pire, il demandera à Sam.
Nos regards se croisent et s’accrochent. Je vois dans tes yeux bleus toute la détermination dont je te sais capable. J’aimerais te détester un peu à cet instant, mais je ne t’aime que plus.
Le vent semble s’intensifier et Banner annonce que la machine sera bientôt prête. Tu prends ta place au milieu de la plateforme, Mjölnir dans une main, la mallette contenant les pierres dans l’autre.
A cet instant, je suis jaloux du vent. Il se faufile dans tes vêtements, plus proche de toi que ton ombre, et j’aimerais tant que ce soit moi. Je suis jaloux du vent.
Je suis ridicule. Je sais que tu ne seras jamais mien et que tu ne sais même pas le tourment que tu provoques en moi, mais je ne peux pas changer mes sentiments, ce serait comme essayer d’arrêter les battements de mon cœur.
Je crois que j’ai bien donné le change quand tu m’as parlé de ton plan. Il me semble que tu as pensé que j’étais déçu de ta décision de donner le bouclier à Sam, mais je n’en ai cure. Ce bouclier n’a jamais été qu’un objet, il n’est pas toi. Et finalement, je pense qu’il aurait été plus douloureux encore pour moi de le garder plutôt que de le laisser à l’autre idiot.
Il en est bien plus digne qu’il ne le croit…
Tu n’as pas un seul instant imaginé que c’était ton autre choix qui me blessait. En même temps, comment aurais-tu pu t’en douter ? Je t’ai souhaité tout le bonheur que le monde pouvait t’offrir et quand tu as essayé de t’excuser de me laisser derrière, je t’ai dit qu’il n’y avait rien à pardonner. Je le pensais.
Comment pourrais-je t’en vouloir de ne pas m’aimer comme moi je t’aime ? Ce serait si égoïste.
La machine se met en route et tu me fais un dernier signe de tête avant que le casque ne se referme. C’est la dernière fois que je te vois ainsi. Je voudrais crier, te dire de rester, te garder pour moi.
Et dans un éclat de lumière, tu disparais.
J’attends. Banner s’agace, tu aurais dû revenir tout de suite, il ne comprend pas ce qui se passe… Je le sais, et je ne dis rien.
Même si je l’avoue, une petite part de moi espérait que tu changes d’avis et que tu reviennes, que tu me dises que Peggy ne t’attendait plus et que tu n’avais trouvé que chagrin d’amour et peine. C’est dur à dire, mais je suis jaloux que tu sois heureux sans moi.
Alors que le temps s’écoule encore, Banner devient de plus en plus désespéré dans ses justifications, même Sam s’est approché de la machine pour essayer de comprendre ce qu’il se passe.
Ils ne savent pas que tu es simplement en train de vivre une autre vie. Celle que tu as sacrifié en plongeant dans la glace en 1945… Je sais que tu le mérites. Tu as tant sacrifié pour le monde, pour les Etats-Unis et surtout pour moi…
Mais je suis jaloux de ces nuits que je m’étais imaginé passer à tes côtés. Je me demande à côté de qui tu es couché, est-ce que Peggy était là pour toi ou as-tu trouvé un autre amour ?
Je suis jaloux de ces nuits.
Et puis à quoi bon me mentir. Le monstre me dévore. Autant le laisser m’embraser. Je suis jaloux de cet amour. De cet amour que j’avais pour toi et que tu avais pour moi, même s’il était différent. Je suis jaloux que cet amour m’ait filé entre les doigts pour être partagé avec quelqu’un d’autre.
Je suis jaloux de cet amour.
Mais il m’est impossible de t’en vouloir. Je t’ai souhaité tout le bonheur que le monde pouvait t’offrir et je t’ai dit qu’il n’y avait rien à pardonner.
Tu as choisi de vivre ta vie. Comme Tony te l’avait conseillé une fois, pour se moquer de ton sérieux et de ton dévouement. Mais comment pouvait-il comprendre, à ce moment-là, tout ce à quoi tu avais renoncé pour les Avengers ?
Alors c’est à ton tour de penser à toi. Thanos est mort, le monde est en proie à mille questions, mais il se débrouillera dorénavant sans Captain America. Ou plutôt sans Steve Rogers comme Captain America. On verra bien si Sam est à la hauteur…
J’aperçois la silhouette d’un vieil homme sur le banc au bord du lac et mon estomac se serre. Même changé par le temps, je te reconnaitrais entre mille. Et la dernière braise de mon fol espoir que tu n’avais trouvé que chagrin d’amour et peine s’éteint. Tu as mené la vie que tu souhaitais. La vie que tu méritais. Enfin.
C’est dur à dire, mais je suis jaloux que tu aies été heureux sans moi
Je te montre d’un geste à Sam qui ne semble pas réaliser ce qui se passe. Je le pousse vers toi et me place un peu plus loin au bord du lac. Juste assez près pour te voir, mais suffisamment loin pour ne pas entendre votre conversation. Je n’en ai pas besoin.
Et alors que mes pieds s’enfoncent dans le sable, je réalise que tu me glisse définitivement entre les doigts. Et j’ai l’impression de mourir à cet instant car tout ce que je suis capable de faire c’est pleurer derrière mon sourire.
Tu as fini de parler avec Sam et tu lèves les yeux vers moi, un sourire de sphinx sur les lèvres. Il semblerait que cette vie passée auprès de Peggy t’ait rendu plus secret ou plus taquin. Peut-être me révèleras-tu ce que tu as vécu durant ces années. Peut-être pas.
Je t’ai souhaité tout le bonheur que le monde pouvait t’offrir et je crois que tu l’as reçu.
C’est dur à dire, mais je suis jaloux que tu aies été heureux sans moi.
