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Un arc-en-ciel sans jaune

Summary:

Francis sait que rien ne pardonne la mort mais il a peur de voir son capitaine quitter le navire.

Notes:

écrit sur des chansons complètement aléatoires des Beatles, je sais pas pourquoi je me suis remise à écouter mais c'est une des meilleures décisions que j'ai pu prendre pendant ces vacances. écoutez "all my loving" et "i need you" pour votre bien auditif.

le one shot se passe le matin après la mort de Raccoon, en VOD il me semble que c'est à la toute fin du troisième jour. c'est dingue comme l'ambiance était incroyable à ce moment-là, la magie du rp stp.

(c'est un peu nul)

(See the end of the work for more notes.)

Work Text:


 

Francis ne s’est jamais demandé s’il aura un jour une autre relation, aussi particulière que celle qu’il a avec son capitaine. Une relation où, tout les lie et où pourtant leurs caractères les séparent de la vérité qui coule dans leurs veines ; une relation où ils se sont connus jeunes, légers et insouciants même avec leurs uniformes ; une relation où le deuil et l’odeur de la mort leur a fait prendre conscience - lui du moins - de l’importance de l’autre dans leurs vies. 

 

Francis ne s’est jamais rien demandé au sujet de son capitaine, de Bill, de cette tête dure qui l’a seulement entraîné dans des questionnements superficiels et éphémères. C’est comme quand il lui ordonne de faire quelque chose mais de rester dans une position totalement contradictoire la seconde d’après. Même s’il comprend toujours. Il sait que le monde tourne tellement vite dans la tête du capitaine qu’il en a les mots emmêlés.

 

Tout est peut-être trop évident pour se poser des questions, tout compte fait.

 

Il se redresse péniblement sur le canapé du bureau, quelques geignements de douleur lui échappant quand des douleurs brûlantes irradient son dos et ses cervicales. Il s’est endormi sous les coups de quatre heures cinquante-quatre du matin dans un commissariat vide, n’osant pas rentrer chez lui, parce que c’est aussi chez eux.

 

Il contemple le sol, les coudes sur les genoux et les poings sur ses joues, et tout lui paraît plus clair dans la brume de son sommeil.

 

Tout est tellement trop évident pour se poser des questions. Il s’était présenté comme Bill, prodigieux officier de police fier des poils de barbe naissant sur sa mâchoire. Et si Francis doit assimiler ses performances à un des agents de leur actuel effectif, il l’associe à Jean. Droit dans leurs bottes et toujours agréables. Mais à l’inverse du sergent Némard, Francis a apprécié Bill sans qu’il n’ait même besoin de connaître son nom, sans même avoir besoin d’une première patrouille d’initiation. Rien du tout, un feeling, quelque chose de doux qui a jeté dans les yeux marrons de Bill un repère pour lui, un abri dans sa nouvelle jeunesse à Los Santos.

 

Et il lui a proposé une colocation dans un appartement un peu miteux, de rester patrouiller avec lui en fin de soirée et de venir lui en discuter si un seul de leurs collègues lui causait du trouble. Une véritable maison.

 

C’est vrai qu’à l’époque, le commissariat de Los Santos n’avait pas du tout la même face et le même accueil face à la particularité de chacun. Francis sourit souvent sous sa moustache quand il entend Kelly et Lindsay maugréer contre le patriarcat et cette dernière représenter fièrement son homosexualité, alors que ses anciens collègues envahissaient tout son espace avec des blagues de mauvais goût sur sa voix et quelques unes de ses mimiques légèrement imprégnées de féminité.

 

Il n’a jamais changé et c’est grâce à Bill. Il l’a vu évoluer au fil des années et des rides qui commencent tranquillement à dresser des esquisses de sagesse dans leurs visages, devenir trop nerveux, trop froid et trop soucieux des responsabilités qu’on lui a inculqué, mais Francis n’a jamais oublié qu’au fond de lui, bien en-dessous de sa chemise blanche et de sa peau, vit encore la profonde conviction que chaque personnalité mérite son petit grain de soutien et qu’il reste toujours sa maison.

 

La radio est silencieuse. Son téléphone aussi. Il ne l’a allumé que pour envoyer un message à son capitaine. L’ambiance est désastreuse alors c’est normal qu’il soit ici et pas dans son lit, et surtout qu’il se ressasse un passé qui, malgré l’apparence colorée de leur jeunesse, n’a pas été pour autant trop idyllique. 

 

Hier, ils ont tué quelqu’un. Francis n’en a plus rien à faire que ce soit un membre des Vagos et que celui-ci ait ouvert le feu en premier, leurs mascarades de protocoles ne les protègent pas de la mort. C’est bien pour se défendre également qu’ils ont répliqué, mais Francis aurait aimé que personne ne tombe. Une mort en plus après celles de leurs collègues et de l’ex-commissaire Karill pèse d’autant plus sur le moral. 

 

Il s’est excusé auprès du capitaine. Difficilement cependant puisqu’il refusait de décrocher et qu’il avait pris sa fin de service. Francis suppose maintenant qu’il est bien chez eux mais qu’il n’a sûrement pas dormi de la nuit, ou aussi difficilement que lui sur ce canapé plus vieux qu’eux deux réunis. Il sait que Bill est autant affecté par le défrichage bouleversant de l’ancien effectif du LSPD que lui, que malgré son poste de capitaine il était proche de Karill et que sa pédagogie avait naturellement lié beaucoup d’amitiés avec d’autres agents. Les Families leur ont pris une immense partie de leur vie, et la mort, sur qui que ce soit s’abatte-t-elle, a brisé déjà trop fort Bill.

 

El Raccoon, Mattéo Sanchez, ne savait ni lire ni écrire. Sa manière de parler extrêmement saccadée et soufflée rendait son personnage attachant comme agaçant, la limite est fine. Ils sont dans la police depuis suffisamment longtemps pour ne pas réduire leurs raisonnements en portrayages manichéens, et bien sûr qu’ils savent qu’il n’était pas uniquement chez les Jaunes pour remplir leurs journées. Les Vagos en eux-mêmes ne sont pas là seulement pour faire la fête au LSPD. Ils viennent d’un quartier pauvre. La mort de Raccoon n’est pas une démonstration de justice pour Francis, et elle ne l’est sûrement pas pour Bill non plus. C’est un combat où le méchant est la misérable mère de la criminalité. La pauvreté.

 

Il n’y a aucun retour en arrière. Les Vagos vont peut-être chercher à faire leur propre justice du décès de leur Niño. Francis aura la gâchette difficile et personne ne pourra lui refuser de procéder ainsi. 

 

Maintenant, il est inquiet au sujet de son capitaine. Les derniers jours ont été épuisants et pour couronner ses fréquentes crises de nerfs ils ont fait ce qu’ils ne doivent jamais faire. C’est de la faute de Francis d’avoir attiré l’attention sur eux alors qu’ils étaient sur le point de rentrer en toute discrétion dans le pénitencier. Alors, logiquement, c’est de sa faute si le jour se lève sur Los Santos et qu’il manque un carreau jaune dans la mosaïque de la ville.

 

Et les mots de Bill frappent contre les parois de son crâne.

 

S’il meurt j’te mets une balle dans la tête et je m’en mets une derrière.

 

Les minutes précédant cette pure parole de violent désespoir, ils étaient tous en train de rire dans le bus parce qu’il imitait Miguel dans un timide accent mexicain. C’est fou comme le LSPD passe du rire aux larmes sans la moindre petite gouttelette d’eau sur la nuque pour s’adapter.

 

Ce qui marque Francis n’est pas la mention de sa propre mort mais celle de son capitaine.

 

Son altruisme vient directement de Bill. Il pense à l’avenir du LSPD et de Los Santos avant sa vie. La sienne n’a aucune valeur face à la grandeur de l’écusson et des buildings. Et son capitaine a imprimé sa marque dans ce commissariat bien avant qu’il n’accède à son poste. Il a été le meilleur officier et le meilleur lieutenant avant lui. Il a participé à des missions cruciales, orné le LSPD de tellement d’héroïsme, d’ordre et de crédibilité. Si Francis a été second pendant toute sa carrière alors Bill a toujours été le premier, même quand il ne l’était pas. Il n’a jamais été mis au second plan parce qu’il était bien trop important pour le LSPD.

 

Alors le perdre serait perdre définitivement des années et des années d’évolution, d’équilibre pour ce commissariat tumultueux. Et puis pour lui, ce serait des années et des années d’amitié, des années et des années où Francis s’est trouvé lui-même à travers simplement du temps passé avec la seule personne qui le pousse à être fier de tout ce qu’il est.

 

Au début il s’est interrogé, puis figé dans la stupéfaction, puis s’en sont suivies jusqu’à maintenant de trop nombreuses fois où Francis s’est demandé s’il pouvait le faire, s’il devait le faire puisqu’il vit maintenant avec des sentiments dont il ne sera jamais vraiment sûr de la réciprocité ni de la valeur. Maintenant il sait qu’il doit le faire.

 

Même quand il sillonne la ville pour aller chercher des fleurs de toutes les couleurs et de toutes les formes, il arrive à se raviser. T’es trop con, tu viens d’indirectement tuer quelqu’un et pour te faire pardonner tu avoues tes sentiments. Francis est dans un trouble profond de songes mais il sent qu’il doit le faire, ou bien il s’en voudra pour longtemps.

 

Quand il revient au commissariat, il est effrayé de trouver à travers les vitres à l’entrée une silhouette au comptoir. Si c’est Bill, il est maintenant certain qu’il s’en voudra. Mais quand il arrive à la dernière marche et qu’il essaie de ranger tant bien que mal les bouquets qu’il porte à bout de bras, il souffle profondément quand il se rend compte que ce n’est que Pain de Mie qui semble avoir du mal à resserrer son gilet pare-balles. 

 

Tant que ce n’est que lui, Francis ne panique pas comme il lui arrive souvent de faire. C’est bizarre car ce drôle de personnage lui apparaît comme une réminiscence, une légère familiarité avec la manière dont il arrivait à se sentir quand il a rencontré Bill dans ce même hall dix ans plus tôt. Pain de Mie a sa façon de parler un peu cocasse, difficile à prendre au sérieux, son amour pour le vin, son nez qu’il a sûrement hérité d’un russe avec qui il s’est battu à la sortie d’un bar, puis aussi cette gentillesse et cette écoute qui fait de lui un bon ami et un collègue agréable.

 

— Hé bonjour chef ! l’officier le hèle avec entrain. Qu’est-ce que vous faîtes avec des fleurs ?

 

Francis cherche sa moustache parmi les pétales et il semble déboussolé quand il relève la tête. 

 

Oh je sais. C’est pour le Vagos ?

 

Il marmonne, partagé entre son besoin constant d’être transparent - parce qu’il ne sait pas vraiment mentir non plus - et toujours cette appréhension quand il parle de toutes ces choses qui vivent fixées à ses poumons comme si elles attendaient le bon souffle pour le libérer de leur poids. Il a confiance en Pain de Mie, et il n’a plus peur non plus.

 

Non, c’est pour le capitaine !

 

— C’est vrai qu’il va pas bien en ce moment, Harris hausse nonchalamment les épaules.

 

— Vous voulez bien m’aider à les mettre dans le bureau ? Francis sourit doucement.

 

D’un coup, l’officier prend plusieurs pas de distance avec lui et son expression change radicalement de forme. Sa sympathie se tord en une fraction de seconde en une stupéfaction indéfinissable mais Francis comprend bien vite qu’il ne l’aidera pas pour une raison peut-être importante. Bon, importante pour Harris… c’est toujours discutable.

 

— Vous avez acheté des camélias ?!! 

 

— Euhm je crois oui eu-

 

— Je suis allergique au pollen des camélias chef !! Je pourrais pas. Non non non non. C’est trop là.

 

Et puis Harris s’en va en poussant de grands gestes avec ses bras, poussant précipitamment la porte battante qui mène aux vestiaires des employés. Francis rit après quelques secondes seul, hébété au milieu du hall avec une bonne centaine de fleurs serrées les unes contre les autres qu’il peine à garder dans ses bras.

 

Le bleu roi de sa chemise se marie bien avec les couleurs douces des différents pétales allongés sur son torse. Il y a du rose, du blanc, du bleu, du rouge, du violet, un véritable arc-en-ciel de réconfort, il pense. Il ne sait pas si Bill aime autant les couleurs des fleurs que lui, il sait seulement que la nature le ressource, que le vert des arbres de Los Santos lui semble plus intense et thérapeutique que ceux du reste du monde. Il espère que les fleurs font partie de sa thérapie et qu’il ne rira pas en le prenant pour un hippie.

 

Il est encore assez tôt sur San Andreas, le soleil vient seulement de percer l’obscurité des rues dans un rayonnement doré, jaune comme la couleur que Raccoon défendait corps et âme. Quand il commence à décorer le bureau et qu’il prend au hasard une tulipe jaune, les éclats de lumière de leurs armes dans la nuit bleue se rejouent dans sa tête. Il n’arrive même plus à rire de leurs combinaisons de démineurs.

 

Il se demande vraiment si ces fleurs méritent d’être dans ce bureau et pas dans une esquisse de tombeau.

 

Toutes ces pensées amères et sombres de culpabilité se baladent au fil des fleurs qu’il dépose sur les étagères, sur le canapé, sur le bureau, entre les archives, les dépôts de plainte et les affaires classées et oubliées depuis plusieurs années. C’est comme s’il essayait de redorer un temps qu’ils ne voient plus passer, de redonner des couleurs à un métier qui pour le moment, il est certain, est plus néfaste que bénéfique dans la vie de son capitaine. Une triste ironie se dresse alors que le tableau ressemble enfin à quelque chose et qu’il prend plusieurs pas de recul vers la porte close pour regarder son oeuvre. 

 

Il devrait penser plus souvent à décorer leur maison de fleurs. 

 

Il sursaute quand deux coups à la porte le tirent de ses songes. Son coeur s’affole parce qu’il croit encore que c’est son capitaine qui est arrivé, mais c’est encore Pain de Mie. Son nez est aplati contre la vitre - ça va laisser une trace dégueulasse - et ses deux pouces sont en l’air, il a plutôt l’air d’approuver la nouvelle décoration du bureau vu les petites étoiles dans ses yeux. Francis est soudainement bien plus heureux. Puis l’officier éternue plutôt violemment. 








— C’est quoi ce bordel lieutenant ?

 

Francis sursaute pour la énième fois de la journée, tiré de son sommeil par une voix qu’il reconnaîtrait entre mille. Bien sûr, elle paraît plus usée et éteinte qu’habituellement, mais elle garde encore cette chaleur et cette rigueur qu’il admire secrètement. 

 

Il s’est encore endormi sur le canapé ? Ses cervicales et sa colonne vertébrale lui répondent à l’affirmative. Il n’ose pas se redresser, seulement lever les yeux pour croiser ceux de son capitaine. Non, ce n’est plus Pain de Mie qui est parti en patrouille, et ce n’est pas un rêve non plus puisque les paroles de son capitaine serrent désagréablement son coeur. 

 

Il se penche pour secouer son épaule et Francis pousse un marmonnement désapprobateur avant de hausser le ton et de se redresser. Enfin, il est debout sur deux pétales blanches, et sa retenue face au capitaine s’est évaporée en l’espace de quelques secondes. Il lui fait face avec les sourcils froncés, remarquant ses cernes, les lunettes et l’uniforme qu’il ne porte pas. C’est toujours étrange lorsqu’il n’est pas dans cette chemise blanche aux épaulettes dorées, une trop jolie couleur pour toutes les responsabilités et la pression. Francis se sent soudainement si mal pour Bill.

 

— Lieutenant.

 

La voix de son capitaine s’est adoucie alors que son regard fuyait. Mince, il ne sait plus quoi dire maintenant. C’est un cadeau ? C’est une déclaration ? Merde, c’est vrai qu’hier ils se sont quittés dans une ambiance vraiment sympathique. Il doit s’excuser ?

 

Il s’éclaircit la gorge, fait de son mieux pour que sa voix ne parte pas trop dans les aigües comme il le fait quand il panique, quand la peur et l’appréhension respire trop de son oxygène. 

 

— Euhm.. ce bordel comme vous dites- c’est- vous aimez bien la nouvelle déco ?

 

— Euh- oui. Oui, c’est… c’est joli, le capitaine du LSPD bafouille alors qu’il recule, décontenancé.

 

Les épaules de Francis s’affaissent enfin quand il voit Bill récupérer une fleur allongée sur le bureau en bois auburn. C’est une anémone rose qu’il fait tourner dans une danse pensive entre ses doigts. Une fleur dont, heureusement, le lieutenant connaît bien la signification. Pour ne rien oublier, il a tout griffonné sur un papier plié dans une poche de sa chemise. 

 

— Et ça veut dire quoi ? Tout ça ? Vous vous êtes mis au jardinage ?

 

— Soyez pas de mauvaise foi mon capitaine enfin… 

 

— C’est aux Vagos qu’on doit offrir des fleurs, pas à nous si on suit la logique. 

 

Ah, Francis a oublié que l’homme en face de lui est un insupportable adepte de la mauvaise foi et de toutes ces autres choses qui comprennent l’idée qu’aucun présent n’est censé lui être offert, qu’il ne mérite rien et que par-dessus tout, personne ne se soucie jamais de sa santé mentale au point de ne jamais croire en la moindre petite attention. Francis n’a peut-être pas assez montré toute son admiration, ne l’a peut-être pas assez appelé “mon capitaine” en dehors de leurs heures de service, n’a peut-être pas été assez bienveillant. Et pourtant il sait qu’il peut l’être, bien plus que maintenant.

 

Sur le moment, ce n’est pas de lui dont il s’exaspère, mais bien de son capitaine. La pauvre anémone aux pétales délicates et fragiles retombe dans une violence injustifiée sur le bureau et c’est pile sur cet impact que le répondeur du LSPD brise la tension qui s’installait doucement dans la pièce.

 

Mais Francis envoie au diable la personne qui vient déchirer la chance de sa vie, il pousse un drôle de cri et la seconde d’après il entrave la moindre possibilité à eux deux de quitter le bureau. Les sourcils du capitaine se froncent encore et encore, il n’a pas peur de le confronter, comme s’il n’y avait pas de hiérarchie significative entre eux.

 

— Pain de Mie s’en charge, vous restez là et vous m’écoutez maintenant, sa voix est lisse, pas le moindre trémolos d’incertitude, juste une confiance dont lui-même ne connaît pas l’origine.

 

Il sent qu’une réponse virulente essaie d’empoisonner l’air fleuri du bureau mais au final, c’est le silence qui le fait frémir. Boid se tient encore trop près de lui, un air toujours grave sur le visage, dans l’attente d’une suite, d’une justification crédible pour ne pas répondre à l’appel d’une ville hyperactive.

 

Francis ? Il se perd dans ses propres convictions. Il sait ce qu’il veut dire, ce qui doit être explicité dans toute la brume de ces dizaines d’années ensemble dans l’ambiguïté la plus complète, mais il ne sait pas comment amorcer le sujet, comment être naturel, comment ne pas imaginer que le monde ne tournera pas comme il l’imagine et que son capitaine lui rira au nez pour le restant de leurs vies communes. Le cauchemar n’est même pas dessiné.

 

— Je vous attends lieutenant. Et vous devriez savoir que vous êtes pas vraiment en position de me faire poireauter encore longtemps.

 

Le temps s’arrête quand il ne dirige même pas ses propres mouvements et qu’il se retrouve à jeter ce petit papier plié hasardeusement sur le torse de Boid parce que rien d’autre lui vient à l’esprit. Son capitaine lui jette un regard interrogateur, bien que bizarrement pacifique.

 

Toutes les fleurs autour d’eux déploient maintenant leurs pétales dans une vérité silencieuse. Tout s’inverse : les mots remplacent les nuances et les nuances erronnent les mots sur ce misérable papier.

 

Francis n’est même pas étonné quand il le voit rire ? Rire, amer, incrédule, encore de mauvaise foi. Et c’est bien la première fois qu’il aperçoit un exemple d’autorité aussi solide que Bill Boid présenter une faille, un craquage, une fissure si profonde.

 

— C’est une blague ? Qui te l’a dit ? Pourquoi tu te fous de moi encore ?

 

— Mon capitaine c’est pas-

 

— T’es une merde ! C’est pas le moment ! T’as déjà oublié ce qu’il s’est passé cette nuit bordel de merde ?!

 

Ce qui l’étonne en revanche, c’est bien l’aplomb qui grandit en lui au fil des secondes, cette envie beaucoup trop tentante de prendre le dessus et d’échanger les rôles, devenir cette figure autoritaire, celle qu’on n’est qu’obligés d’écouter sagement. Il tape du pied d’un coup et les mots lui reviennent, sa voix fluette ne fait même plus barrage naturel à la conviction de ses paroles.

 

— C’est pour m’excuser okay ?! il semble même que sa voix dépasse les murs fins du commissariat, mais honnêtement, ce n’est pas son problème pour le moment. Vous allez arrêter de tout rejeter quand on essaie de vous remonter le moral maintenant !

 

Le capitaine réplique bien sûr mais cette fois, c’est le bureau que Francis tape et… silence. C’est surprenant. Il a entendu la voix de Boid se briser. C’est le burn-out. Quelque chose le rend soudainement fragile lui aussi. Mais il ne mâche pas ses mots, malgré la peur, malgré la franchise bouleversante de ses futures paroles, cette empathie excessive qu’il a envers le monde entier mais envers Bill plus particulièrement. Il sait qu’il n’y aura plus l’occasion d’être aussi transparent une fois que l’un d’eux aura passé la porte du bureau.

 

— Vous avez tellement l’habitude de rejeter tout le monde parce que vous pensez que tout le monde se fiche de votre santé mentale que vous me rejetez même quand j’essaie de m’excuser et de vous dire que je vous aime ! C’est pas une blague putain ! Je vous aime merde !

 

Le silence qui souligne ses mots lui fait mal, le fait regretter pendant un instant et un vertige plutôt violent arrive même à le faire s'asseoir sur le sol. Il est dos au pied du bureau et il n’ose pas lever un oeil vers son capitaine. Sa voix résonne encore en un écho de plus en plus difforme. 

 

Il a soudainement envie de pleurer en pensant à la situation de la personne la plus importante de sa vie. Ce n’est pas un problème de trop d’empathie ni d’une quelconque hypersensibilité ; ce serait même tellement étrange qu’il n’ait pas envie de pleurer. Il se voit parfois comme un poids en plus dans la vie de son capitaine et ça le révolte de savoir qu’il ne pourra jamais faire plus que ça pour le sauver de tous ses problèmes de burn-out, de probable dépression, d’hypertension et d’insomnies. Il est tellement insignifiant et il se trouve ridicule à être fier d’avoir articulé trois phrases oubliées dès la fin de la matinée.

 

Le capitaine, nu, défriché d’une seule once de bravoure et de force, s'assoit à son tour au pied du bureau, les yeux embués, la voix brûlée par la douleur de la vérité. Ça ne fait pas trop mal jusqu’à ce que les mots viennent définitivement transpercer un équilibre précaire. 

 

Il pleut, Francis l’a remarqué. Une solitaire et rebelle goutte d’eau trace un chemin sur sa joue, sur leurs joues en fait. Il laisse leur pudeur de côté et il n’a toujours pas peur quand il lève un bras pour le poser, tout délicatement, autour des épaules de Bill. Non, ce matin, ce n’est pas le capitaine, ce n’est pas l’orphelin d’un commissaire qui avait encore beaucoup d’années de règne sur ce commissariat, ce n’est pas le souffre-douleur agonisant de Los Santos, c’est juste Bill, un homme vide, qui a délaissé l’amour de ses pairs avec l’âge qui l’a terni. Francis a bien peur qu’il ne se souvienne plus du jeune homme qu’il était avant que l’expérience de leur bien-aimé métier ne les transforme. Quand Francis était volontairement imberbe.

 

Il y a des sanglots retenus pendant un moment, puis le silence, encore. La tête de Bill repose dans le creux de son cou. Le répondeur du LSPD s’est affolé mais ils n’ont rien fait. Enfin, ils laissent, même pour un court instant, l’anxiété qui grimpe à chaque notification, sur le côté, balancée quelque part, on s’en fiche clairement. 

 

— Ça va aller, il parvient à murmurer. Je vous promets que ça va aller.

 

Puis il est assez hardi ce matin pour déposer un baiser sur son front. 

 

— On a du travail, la voix complètement éraillée du capitaine reste terne bien que plus apaisée. Ce qu’il s’est passé ces derniers jours c’est que l’apéro. Tu vas voir. Tu vas finir par faire un burn-out toi aussi.

 

— Je m’en fiche mon capitaine, je souffrirai autant qu’il le faudra pour que vous alliez bien. Tuez-moi mais ne vous suicidez pas.

 

Il sent son capitaine remuer un peu contre son épaule. Un souffle profond.

 

— Je vais nulle part sans vous. Vous êtes la dernière chose que j’ai envie de perdre. 

 

— Vous étiez amoureux de moi ?

 

La discussion est calme, il se permet seulement cette question. Il se sent assez bien dans cette intimité fragile pour laisser s’exprimer cette partie de lui qui n’a vécu qu’à travers des sentiments qu’il n’a même pas su assumer un jour, si ce n’est maintenant qu’il les sait réciproques. 

 

— Soyez pas de mauvaise foi lieutenant. La ville entière a deviné que je vous aimais. Vous êtes un personnage bien plus facile à aimer que moi.

 

— M’enfin mon capitaine…

 

Il semble qu’un sourire se dessine sur leurs deux visages.

 

— Vous avez juste besoin d’un peu d’amour, Francis hausse les épaules.

 

— J’aime bien mon métier.

 

— Et il vous a donné un burn-out en retour.

 

Francis se place sur ses talons pour faire face à son capitaine, qui n’a pas rétorqué. Il rétracte vite un genou quand il voit qu’il l’a posé sur une fleur. Pas n’importe quelle fleur puisque c’est une pivoine aux pétales rose virant au blanc sur leurs extrémités. Elle est magnifique. Instinctivement, il la saisit et la glisse avec soin dans une poche de sa chemise brodée sur son torse. Boid le regarde avec intérêt. Bien plus calme, bien plus modéré, bien plus observateur.

 

— C’est… C’est, hum, une pivoine.

 

Le petit papier d’informations est déplié une deuxième fois par le capitaine et même si Kuck connaît déjà la symbolique qu’on lui a attribuée, il le laisse chercher par lui-même.

 

— Désir de protection et.. fidélité. C’est ce que ça veut dire.

 

— C’est bien ça.

 

Puis il sourit parce que le capitaine sourit. La pression aussi lourde qu’une balle de plomb des minutes précédentes s’est allégée en une bulle qui sent exactement comme les fleurs qui les entourent. Une légère tension, totalement habituelle mais maintenant complètement assumée brille en une lueur colorée dans leurs yeux lorsqu’ils se rencontrent. Francis sait qu’il reste encore beaucoup de secondes pour hésiter et ne pas laisser ce moment filer trop vite, mais il a toujours été trop hésitant dans sa vie, toujours second et passif, et prenant cette initiative comme une revanche à un inconnu qui a dessiné son caractère ainsi, il n’attend pas plus longtemps pour se pencher et happer les lèvres de Boid dans un rapide baiser. Ce dernier lui en rend un deuxième. Paisible.

 

Et c’est fou comme une si petite chose a réussi à leur faire oublier le chaos dehors. Ils s’enlacent maladroitement parce qu’ils ne sont pas spécialement tactiles, même si ce n’est pas l’envie qui manque. Kuck fait encore attention à n’écraser aucune fleur. La seule fleur qui souffre un peu est celle dans sa poche, pressée entre son propre torse et le coeur de Boid. 

 

Ça ira, il répète plusieurs fois, peut-être assez de fois pour que son capitaine s’assoupisse contre son épaule. 

 

Il plonge aussi, encore, parce que rien ne vaut le sommeil après cet arc-en-ciel qu’ils ont fait fleurir de leurs propres mains.



Notes:

si interflora m'enduit en erreur sur la symbolique de la pivoine je jure que je vais casser mon ordinateur-