Chapter Text
Tout s'était passé très vite. Un instant, le silence régnait entre les pierres de la forteresse. Dame Séli s'agaçait de la respiration effrénée de sa fille sous les couvertures. Un cauchemar, encore. Elle tendît la main pour lui caresser le dos, rare acte de tendresse qu'elle s'autorisait envers sa gamine. L'instant d'après, un bruit sourd retentît, assez fort pour tirer Guenièvre de ses rêveries et faire sursauter sa mère, trop proche pour s'agir d'un coup de tonnerre. Les moments qui suivirent s'emplirent de ce même bruit, un tambourinement acharné à en réveiller la Carmélide entière et ses morts avec. C'était la grande porte qu'on était en train d'enfoncer. Guenièvre et Séli échangèrent un regard entendu, l'un plein de panique, l'autre cherchant à dissimuler cette même peur. Car il était inutile de chercher à comprendre : elles savaient toutes deux qui était en train de défoncer l'entrée de la forteresse, et ce qu'il venait chercher.
Un nouveau silence arriva, mais ne laissa pas le temps d'espérer – il fut suivit d'un vacarme épouvantable qui fit trembler les murs. Presque au même instant, la porte de la chambre s'ouvrit à la volée. Une dague apparu dans la main de Dame Séli, prête à sauter sur l'intrus. Mais ce dernier n'était autre que son époux, lui-même déjà armé de son épée et d'un regard plein de fureur.
« Mais qu'est-ce que vous trafiquez, bon sang ?! » gronda le seigneur Léodagan. « Vous attendez quoi, qu'on vous embroche ? Faut décarrer, maintenant ! »
Séli ne se fit pas plus prier. D'un geste, elle repoussa les couvertures et d'un autre, elle entraîna sa fille hors du lit.
« Habillez-vous. » Lui ordonna-t-elle. « Je reviens tout de suite. »
Guenièvre regarda sa mère sortir en hâte dans le couloir, armée seulement d'un bougie et de sa dague qu'elle tenait fermement à son poing. Léodagan ferma le pas et la porte de la chambre, adressant un dernier grognement à sa fille terrifiée.
« Faites ce qu'on vous dit. Y a plus le temps de discuter. »
Guenièvre s’exécuta aussitôt, s'efforçant d'ignorer la boule qui remontait sa trachée à chaque tintement d'épée, chaque cri d'agoni, toujours plus proche, toujours plus glaçant. Aussi silencieuse que possible, elle enfila la tunique la plus sombre qu'elle avait, se retournant à chaque nouvelle porte enfoncée et priant pour ne pas trouver de silhouette blanche au seuil de la sienne. De gestes maladroits, elle rassembla ses affaires une à une, ce qui pourrait lui servir, ce qui lui importait, s'efforçant de ne pas penser, ne surtout pas penser, à celui qui venait la chercher.
Les lettres du nouveau roi trônaient en cendres dans sa cheminée, preuves du refus catégorique de la princesse de suivre son ancien amant dans la folie. Des mots qui se voulaient doux résonnaient dans la tête de Guenièvre, elle dû finalement s'arrêter pour respirer. La boule avait atteint sa gorge et faisait tant trembler ses membres qu'elle ne parvenait plus à rien faire.
Il allait la tuer, elle en était certaine. Aussi mélodieux soient les vers que Lancelot lui envoyait chaque semaine depuis bientôt trois ans, aucun d'eux ne pouvait faire oublier à Guenièvre le vers qu'il lui avait murmuré des années plus tôt, aussi tendrement que des mots d'amour.
Il préférait la tuer de ses mains plutôt que de la perdre, et il l'avait perdue.
Le bleu que son poing avait laissé au coin de l'oeil de Guenièvre avait depuis longtemps disparu, mais la marque demeurait à jamais dans sa chaire et dans sa mémoire. Elle pouvait encore visualiser ses yeux brillants de folie dans l'ombre d'un couloir, le jour où était venu tuer Arthur. Et maintenant que le pays était à feux et à sang, maintenant que le roi était mort et sa table brûlée, le dernier des chevaliers revenait finalement honorer sa promesse.
Dans une tentative vaine de se calmer, Guenièvre serra contre son cœur une couronne de fleurs qu'elle s'était elle-même promise de garder auprès d'elle aussi longtemps que possible, avant de la fourrer au fond de son sac. Non, Arthur n'est pas mort, pensa-t-elle avec force. Et elle n'allait pas mourir.
Quand Dame Séli revînt quelques minutes plus tard, Guenièvre observait par la fenêtre la Carmélide s’inonder de figures blanches et de torches géantes. Ils brûlaient tout sur leur passage : les maisons, les champs, les tourelles et surtout, l'arsenal de Léodagan. Le pays entier brillait de rouge et sombrait dans une fumée noire.
« Mais virez de là bon sang ! » grogna Séli en voyant sa fille exhiber sa tête aux flèches ennemies et pire, dévoiler leur présence entre ces murs.
Lancelot et ses hommes avaient déjà envahis chaque recoins de l'aile ouest et s'attaquaient à présent au reste du château. Il savait exactement ce qu'il voulait, et n'allait pas tarder à la trouver si elle ne fichait pas le camp vite et bien. Sans plus attendre, Séli jeta sur Guenièvre une longue cape noire, avant de fourrer dans son sac les derniers nécessaires à sa survie : nourriture, eau, et surtout pierres précieuses et autres bijoux.
« Vous les vendrez quand vous serez sur le continent, et pas avant. Et ça, » Séli dégaina de nouveau sa dague pour la glisser dans un replis de la cape qu'avait enfiler sa fille. « c'est pour quand vous aurez des emmerdements. » murmura-t-elle d'une voix qui voulait cacher son angoisse.
Guenièvre regarda sa mère sans comprendre, qui évitait ses yeux avec beaucoup trop d'insistance pour que cela ne soit pas inquiétant. Mais Séli n'avait pas le choix : lui dévoiler son regard, c'était affronter la peur de sa fille et lui dévoiler la sienne. Guenièvre avait besoin de courage à cet instant.
« Vous ne partez pas avec moi. » Réalisa-t-elle enfin, alors que le son des combats rapprochait dangereusement.
Dame Séli soupira. La question de la fuite avait été maintes fois évoquée et débattue au cours des derniers mois, à partir du moment où Léodagan et Séli avaient compris que Guenièvre était en danger. L'un comme l'autre n'avaient bien sûr pas pu s'empêcher de réfléchir à l'éventualité d'être de nouveau parents de la reine, situation qui leur aurait valu une place considérablement plus confortable qu'à l'état présent. Mais sans l'accord de la gamine, c'était chose perdue dans tous les cas. Et plus le temps passait sous le joug de Lancelot, plus il était devenu évident que l'homme sur le trône était bien loin du chevalier au grand cœur d'autrefois, et qu'il était hors de question de laisser leur fille, de gré ou de force, entre ses mains.
« Et se faire coffrer à trois ? On aurait l'air malins tiens. » Les mots de Séli étaient secs, mais il le fallait. « C'est vous qu'il veut. Et la seule chose entre lui et vous, c'est votre père et moi, et qu'on se le dise : c'est pas suffisant. Vous billez pas, on compte bien l'emmerder jusqu'au bout, mais faut que d'ici là vous soyez hors d'atteinte. »
Guenièvre voulait crier à sa mère de la regarder, vraiment, juste une fois. Ses mots sonnaient trop durs dans ses oreilles, elle n'arrivait pas à y faire sens. Elle avait déjà passé du temps loin de ses parents, ça n'était pas le problème – elle avait même bien apprécié. Mais jamais il n'avait été question de les laisser aux mains d'un tyran. Des milliers de questions se bousculaient contre son palais, et la boule qui remontait toujours dans sa gorge menaçait d'éclater.
« Mais – » Guenièvre ravala un sanglot. Elle ne donnerait pas cette satisfaction à quiconque, encore moins devant sa picte de mère. « Où est-ce que je vais aller ? » Parvînt-elle finalement à formuler après quelques secondes.
« Loin. » Répondit simplement Séli. « Très loin. Vous êtes une fugitive maintenant, et vous le resterez aussi longtemps que l'autre pignouf de Lancelot voudra de vous. »
Dans une tentative de réconfort, elle prit les mains de Guenièvre dans les siennes, mais avant qu'elle ne puisse prononcer le moindre mot, la porte de la chambre s'entrouvrit, une fois de plus, sur Léodagan.
« Dites, » lança-t-il avec toute la patience qu'un homme tenant une épée tachée de sang pouvait avoir, « loin de moi l'idée de cracher sur l'instant mère-fille, mais y s'agirait de pas le finir en taule. Non parce que c'est pas comme si le pays était sur le point d'être raser de la carte hein.
-Oh s'il vous plaît, » Rétorqua Séli, « vous pensez pas que vous dramatisez un peu là ?
-Dramatiser, dramatiser !» S'emporta le roi de Carmélide un peu trop vivement pour rester discret. « J'aimerais bien vous y voir tiens! Ç'en fait huit déjà qu'on zigouille à cet étage, et les autres vont pas tarder. C'est maintenant ou jamais.
-J'ai même pas eu le temps de lui dire notre plan ! » gronda Dame Séli. « Ça sert à rien de lui préparer un cheval, si elle sait même pas où elle va ! »
-Y faut se tirer maintenant. » Insista Léodagan. « Grouillez-vous. »
Sans leur laisser le temps de le contredire, il ouvrit un peu plus la porte et les invita à sortir.
Le sol du couloir était jonché de traces de sang et de corps, de saxons et des hommes de son père. Guenièvre s'efforça de tout son cœur de l'empêcher de puiser dans ce spectacle le moindre souvenir rouge, poisseux, des yeux vides, une baignoire. La poigne de Séli se serra plus fort dans celle de sa fille, comme si elle savait à quoi elle pensait. Ce n'était pas le moment, mais alors vraiment pas.
Tous vêtus de noir et toutes lumières éteintes, la patrouille de fuite évoluait aussi discrètement que possible, empruntant des couloirs que seul le couple royal de Carmélide connaissait. Léodagan ouvrait la marche avec deux de ses gardes, et Dame Séli la fermait avec deux autres. Entre eux, Guenièvre tenait sa petite dague fermement entre ses deux mains, plus pour se rassurer que pour préparer la moindre attaque. Deux fois leur chemin croisa celui de saxons. Les premier, isolés et hargneux, attaquèrent sans réfléchir à la vue de la famille royale, et ne furent pas difficiles à neutraliser. Mais la seconde fois, l'un d'eux parvînt à échapper, sans doute pour courir chercher du renfort. La troupe pressa le pas à cette idée, et après quelques moments beaucoup trop longs à errer dans des passages de plus en plus étroits, ils débouchèrent enfin à l'extérieur. En bordure de la forêt, un cheval et deux gardes les attendaient.
« Vous vous arrêtez pas. » Intima Dame Séli à sa fille tandis qu'elle grimpait sur le cheval. « Ni dans une taverne, ni dans la cambrousse, ni pour boire ni pour manger ni pour pisser. C'est clair ?
-Mais mère –
-Nul part je vous dis ! S'agaça cette dernière. Quand votre cheval cane, vous continuez à pieds.
-Moins fort bon sang, vous allez nous faire repérer ! » chuchota Léodagan quelques mètres plus loin.
Ils avaient formé un rond autour de la reine et sa fille, aux aguets du moins signe d'attaque qu'ils savaient ne pas pouvoir combattre à si peu d'effectif. D'une minute à l'autre, une horde de saxons allait débarquer, et ils allaient moins faire les fiers. Séli fit signe à Guenièvre de se baisser, et en profita pour rabattre sa capuche d'un geste étonnamment doux.
« Vous ne parlez à personne, » continua-t-elle en pressant ses mains de chaque côtés de sa tête, « vous gardez ça sur la tête, et vous vous arrêtez pas avant d'être arrivée au point de rendez-vous. Vous vous souvenez comment aller à l'entrée du Tyne, près du mur d'Hadrien ?
-Là où on jouait avec Yvain ? »
Le souvenir était doux, mais son nom laissait désormais un goût amer dans sa bouche. Yvain avait disparu dès le début du règne de Lancelot. Ni lui ni Gauvain ni même Demetra n'avaient donné signe de vie depuis plus de deux ans. Il était difficile d'y penser sans imaginer le pire.
« Votre tante y aura envoyé un espion pour vous récupérer. » Expliqua le seigneur Léodagan, qui s'était rapproché sans pour autant baisser sa garde. « Il vous conduira à un bateau, envoyé par le seigneur Bohort. »
-Quand vous serez sur le continent, vous continuerez au sud. Vous devez quitter la Bretagne. » Dame Séli continuait d'éviter le regard de sa fille, et celle-ci de le chercher. « Plus vous en serez loin, moins il aura de pouvoir sur vous.
-Et s'il me rattrape avant ?
-Il vous rattrapera pas. » Soutînt Léodagan en fixant le château désormais flamboyant de tous côtés. « On s'en occupe, de ce con là. Vous serez bien loin d'ici quand il en aura fini avec nous. »
Guenièvre n'osait pas imaginer ce que son père voulait dire par ces mots, et Séli ne le savait que trop bien. Car une chose était sûre, le nouveau roi était très différent de son prédécesseur en ce qui concernait les traîtres. Lancelot n'hésiterait en rien, même devant Dame Séli et le Sanguinaire.
Guenièvre chercha une dernière fois le regard de sa mère. Dame Séli le lui refusait comme pour rendre l'adieu moins lourd, en vain. Est-ce que je vais vous revoir ? La question brûlait ses lèvres, mais elle ne pouvait se résoudre à la prononcer, trop effrayée par la réponse.
« Quand vous serez loin, vraiment loin, là où personne ne connaît ni vous, ni Lancelot, ni Arthur, vous nous enverrez une lettre. » Continua Séli d'une voix légèrement enrouée, « Pas besoin de la signer, je reconnaîtrais votre écriture. Et bien sûr, gardez-vous bien de nous dévoiler votre emplacement. Soyez pas idiote. »
Enfin, Dame Séli s'autorisa à regarder sa fille dans les yeux. Elle y vit toute la peur, la terreur, et se maudit intérieurement de ne pas pouvoir lui promettre de futur moins sombre. Elle ne sût pas que de son côté, sa fille puisait dans les siens une force surhumaine, et la détermination que oui, ils allaient s'en sortir. Guenièvre senti la main de son père serrer son épaule avec force, mais n'eut pas le temps de lui rendre son étreinte, car enfin les soldats saxons débarquaient pas dizaines près des remparts et couraient dans leur direction. Léodagan claqua d'une main l'arrière du cheval qui s'élança aussitôt au galop, engouffrant avec lui Guenièvre dans la forêt avec pour seul mot d'adieu la dernière recommandation de son père :
« Ne vous retournez pas. »
