Actions

Work Header

Tempête sous une couronne

Summary:

Suite à la destruction de Kaamelott, Arthur, Guenièvre et une partie de la cour vont se réfugier à Tintagel : Arthur y revoit sa mère pour la première fois depuis dix ans.

Work Text:

- Enfin je comprends quand même pas pourquoi on aurait pas pu aller chez vos parents à vous à la place !

Arthur était pelotonné dans un coin de l’habitacle de la diligence, l’air bougon. Même comme ça, il avait une sorte d’aura de majesté, qu’elle avait toujours remarquée mais qui lui sautait d’autant plus aux yeux ces derniers temps. Elle prit un ton las pour camoufler l’élan de tendresse qui l’avait saisie.

- La Carmélide est à des jours et des jours de route, ça aurait été absurde et vous le savez très bien, ne faites pas l’enfant ! Et puis vous n’avez pas vu votre mère depuis dix ans, vous pouvez bien passer quelques semaines chez elle. Je suis sûre que ça lui fera plaisir de vous voir !

Il se redressa.

- Quelques semaines ? Vous croyez que ça va prendre quelques semaines de retaper une forteresse qu’il m’a fallu des années et des années à construire ? Autant aller crapahuter jusqu’en Orcanie, pour le temps que ça va prendre…

Leurs regards se croisèrent et il leva le doigt pour préciser :

- C’est une hyperbole. Je ne foutrai jamais les pieds en Orcanie de mon vivant.

- Ça va pas forcément prendre si longtemps, dès qu’une partie du château sera considérée comme habitable on pourra retourner s’y installer. Vous pourrez dire que vous voulez superviser les travaux directement depuis Kaamelott et que vous êtes vraiment navré de ne pas pouvoir rester à Tintagel plus longtemps mais que le peuple requiert votre présence… Vous en faites pas, va.

Il haussa les épaules, et elle soupira :

- Vous allez vous en faire quand même, je sais bien…





- Mère.

Guenièvre s’était attendue à ce que les salutations d’Arthur à sa mère fussent froides, mais à ce point… Elle s’était attendue aussi à trouver Ygerne diminuée physiquement, vieillie par les événements des dix dernières années, mais la femme qu’elle voyait devant elle était si rabougrie que seuls ses yeux noirs trahissaient encore le caractère de fer qui terrorisait tout son entourage, et Guenièvre fut tout de même surprise. Ygerne s’était comme sédimentée en elle-même. En la comparant à ses propres parents, elle eut l’impression que les années de sa belle-mère avaient compté double. Elle aussi avait dû se cacher de Lancelot, elle aussi avait dû être une cible des mercenaires saxons qu’il avait envoyés dans tout le pays à la recherche des proches d’Arthur. La mère et le fils n’étaient pas exactement proches, mais c’était par la forteresse de Tintagel que Lancelot avait commencé sa chasse à l’homme – Guenièvre ne s’en souvenait que trop amèrement.

Dame Cryda, quant à elle, n’avait rien perdu de sa superbe. De sa haute taille, elle surplombait tout le monde d’un air un peu amusé, et ce fut elle qui finit par briser le silence d’Ygerne.

- Eh ben les croquants, si je m’attendais ! Quand on a eu la nouvelle que vous étiez de retour on a failli tomber de notre chaise ! Enfin c’est bien hein, parce que le Lancelot il est bien gentil mais ça commençait à faire longuet.

Guenièvre lui adressa un sourire poli, tandis qu’Arthur et sa mère continuaient à se fixer à côté d’elle. Tintagel était aussi froid et antipathique que dans son souvenir, mais elle ne pouvait nier que la salle de réception avait toujours été impressionnante. C’était aussi l’un des seuls endroits du château où elle pouvait lever la tête sans être assaillie de souvenirs de la dernière fois qu’elle y avait mis les pieds – ce jour-là, elle n’avait eu aucune raison de passer par la salle de réception.

- Mais asseyez-vous, asseyez-vous, on n’est pas aux pièces !

Le ton jovial de Cryda ne faisait rien pour détendre Guenièvre. Ils prirent place tous les quatre autour de la table, comme s’il s’agissait là d’un rendez-vous protocolaire. Depuis son siège qui menaçait de l’engloutir, Ygerne consentit enfin à parler.

- Ainsi, vous avez enfin tué Lancelot ?

Elle sentit Arthur se raidir, il lui jeta un bref regard, et son cœur se serra. La voix d’Ygerne aussi était restée exactement la même, rappelant à Guenièvre le jour où, petite, elle s’était coupée avec les éclats de verre d’un vase tombé par terre.

- Euh, c’est plus compliqué que ça, mère.

- Compliqué ? Comment ça ? Vous n’avez pas libéré Logres du tyran qui terrorise votre peuple depuis une décennie ?

- Ok d’accord je commence à comprendre un peu l’ambiance, euh est-ce qu’il y aurait moyen de ralentir un poil ?

Sous la table, Guenièvre décala un peu sa jambe pour qu’elle soit en contact avec celle d’Arthur. Immédiatement, elle le sentit réagir en accentuant la pression de son genou contre le sien.

- C’est vrai que vous auriez pu faire un tout petit effort quand même, dit Cryda en baissant le ton. Quand on est dans un château assiégé ça peut pas être si facile que ça de s’évader. Vous êtes sûrs qu’il est pas écrasé sous un gros caillou votre Lancelot ?

- Si je peux me permettre, dit Guenièvre, mon mari a récupéré Excalibur et le trône, que Lancelot soit vivant ou pas, ça ne peut pas changer grand-chose…

- On est obligés de parler de Lancelot, là maintenant ?

- Oh non, répondit Ygerne. Non non, on peut simplement se contenter de se donner des petites nouvelles ; alors comment se sont passées les dix dernières années, vous avez eu l’occasion de voir du pays ?

Il haussa les épaules. Dans le silence qui s’ensuivit, Guenièvre jeta un œil autour d’elle. Aucune nourriture n’avait été apportée, pas le moindre serviteur ne semblait présent ni dans la salle ni dans les couloirs. Les murs étaient nus pour la plupart. Tintagel avait toujours été austère, sobre, mais jamais au point de passer pour pauvre. Et puis, elle comprit. Les hommes de Lancelot avaient tout pillé, tout saccagé, et les deux femmes étaient sorties de leur exil forcé depuis trop peu de temps pour remettre les choses en ordre.

- En tout cas, reprit Arthur, j’espère que notre présence n’est pas trop importune, encore merci de nous accueillir. Les autres ne devraient pas être là dans trop longtemps, mais j’ai voulu arriver un peu en avance pour vous offrir mes hommages et vous remercier au nom de tout le royaume, voilà.

- Oh mais bien au contraire, c’est un honneur pour le royaume de Tintagel, que d’accueillir la cour du roi Arthur après son grand retour à la tête du pays.

Était-ce une ponte d’ironie qu’elle percevait dans le ton de sa belle-mère ?

- Oui, pis y a pas tout le monde, j’en ai renvoyé la plupart dans leurs bleds respectifs le temps que ça se tasse un peu, histoire de pas vous envahir non plus, quoi.

- Ah tiens ? dit Cryda. On se tape pas tous les pégus ? J’aurais pourtant espéré voir vos parents ma chère, ajouta-t-elle en direction de Guenièvre, vous savez comme je tiens votre mère en estime.

Arthur avait commencé à se mordiller l’intérieur des lèvres et à tripoter ses bagues, la paume grande ouverte, les doigts crispés. Trop distraite par la nervosité de son époux, elle ne sut pas quoi répondre à Cryda.

- Oh mais vous ne nous envahissez pas le moins du monde, dit Ygerne, on peut bien vous rendre ce petit service, après dix ans à rien nous demander du tout !

C’était la troisième fois qu’elle mentionnait les dix années qui s’étaient écoulées. Guenièvre fronça les sourcils, un peu plus attentive.

- Ben oui, répondit Arthur, hésitant, je vous ai rien demandé puisque j’étais…

- Oh, on ne veut pas savoir où vous étiez mon petit père, ça ne nous regarde pas. Tout ce qu’on sait, c’est que vous n’étiez pas là, ça nous suffit, pas besoin de chercher la petite bête !

Le ton faussement amène d’Ygerne donna à Guenièvre envie d’intervenir, de tirer Arthur de cet embarras, mais elle sentait qu’il y avait là quelque chose qui ne la concernait pas. S’en mêler pourrait faire plus de mal que de bien. Et Ygerne continua :

- Enfin, le passé est le passé, tant que vous êtes prêt à vous remettre en selle et à faire un peu de ménage là-dedans… Remonter votre petite équipe de bras cassés, brandir Excalibur… Il va falloir faire vite, le peuple s’impatiente, dégotter un ou deux dragons à trucider, idéalement trouver le Graal, mais enfin bon, ça… Tant que vous avez du cœur à l’ouvrage, c’est le plus important !

Son ton à la fois mielleux et agressif la fit frissonner. Et puis, il avait bon dos, le peuple, avec elle. Toujours de son côté, toujours à réclamer qu’Arthur fasse ce qu’elle voulait qu’il fasse, comme un tas d’oisillons criant le bec ouvert en grand. Notre bon peuple… Arthur fixait sa mère, la nuque raide, sans la couper dans ses sous-entendus à moitiés insultants.

- Et puis, continua-t-elle en murmurant presque, pour l’héritier aussi, il va falloir se presser un peu, parce que dix ans, ça peut pas compter pour du beurre non plus… manifestement.

Ygerne jeta un coup d’œil oblique à Guenièvre, qui se figea. Avait-elle bien entendu ? Au lieu de se sentir vieille et décrépite comme Ygerne avait voulu l’insinuer, elle se sentit comme une petite fille, incapable de répliquer, de se défendre contre cette intrusion dans son intimité. Bouche bée, elle ne put que continuer à l’entendre parler.

- Toutefois, même si vos retrouvailles sont parfaitement touchantes, je vous conseillerais de ne pas trop vous presser non plus… On pourrait en venir à douter que l’enfant fût un véritable Pendragon.

Arthur se leva d’un coup, faisant racler bruyamment sa chaise sur les dalles froides et grises.

- Bon ça suffit. Vous nous accueillez le temps que Kaamelott soit reconstruite, et je vous en remercie, mais si c’est pour nous parler comme ça et manquer de respect à mon épouse on peut très bien faire faire demi-tour à tout le monde et aller crécher dans une taverne des alentours. Oui j’ai passé dix ans sans essayer de vous contacter. Oui j’ai vu du pays. Et non vous m’avez pas manqué.

Il saisit la main de Guenièvre, qui se leva à son tour, le cœur battant à tout rompre, et le suivit hors de la pièce.





- Vous êtes sûr que je peux y aller ?

- Mais oui, vous inquiétez pas, puisque je vous dis que la salle de bain est juste au bout du couloir !

- Mais s’il n’y a pas de pot de chambre non plus dans la salle de bain ?

- Ah bah là… bon ben dans ce cas-là vous revenez et pis on verra bien, ça coûte rien d’essayer, c’est juste là je vous dis !

Guenièvre était sortie de la chambre à pas de loup, transie de froid – c’était d’ailleurs probablement de là que venait son envie si pressante. Pour être tout à fait honnête, elle aurait probablement préféré qu’Arthur mette sa menace à exécution et les fasse tous quitter Tintagel moins d’une heure après leur arrivée. Mais Ygerne et Cryda avaient été d’une politesse exemplaire tout le reste de la soirée, et avaient fait exactement comme si rien d’inhabituel ne s’était produit. Et puis, il n’y avait probablement pas de taverne capable d’accueillir la moitié de la cour de Kaamelott dans les environs, et elle ne se voyait pas non plus dormir dans la diligence. Les galeries de la vieille bâtisse qui avait vu naître Arthur la terrifiaient, mais elle prit sur elle. C’était juste un petit pipi de rien du tout, et le couloir n’était même pas si sombre. Toujours moins pire qu’une tour venteuse et hantée, en tout cas.

Dans l’obscurité, elle remarqua une silhouette. Parfait, excellent, c’était exactement ce qu’elle avait redouté. Bien sûr, c’était Ygerne, qui sortait de la salle de bain. Pas de meilleur moment pour voir ses pires cauchemars se réaliser.

La vieille femme se retourna lentement, sembla la reconnaître, et s’effondra subitement sur le sol.

Guenièvre se figea, hésita une seconde, puis se précipita à son secours.

- Ça va ? Qu’est-ce qui vous arrive ? Attendez, accrochez-vous bien.

Elle redressa un peu Ygerne, étonnamment lourde malgré ses membres amaigris et sa silhouette frêle, et celle-ci agrippa de sa main osseuse le col de la chemise de Guenièvre. Elle essaya de l’asseoir, et de l’adosser contre la porte. Dans le mouvement, le visage d’Ygerne se trouva un instant dans la lumière de la torche qui éclairait faiblement le couloir. L’effort que Guenièvre dut faire pour se retenir de s’enfuir en courant fut colossal. Les yeux exorbités d’Ygerne reflétaient un abîme de ténèbres, comme si elle avait vu quelque chose d’indicible qui lui torturait l’âme. Son front était recouvert de sueur, son corps entier parcouru de frissons. Son regard croisa celui de Guenièvre, et, d’un coup, comme si le poids du monde entier lui tombait dessus, Ygerne ferma les yeux et sembla tomber en morceaux entre ses mains. Le visage de la vieille femme se contracta en un masque de douleur et de peine, puis elle courba la tête et se renversa contra la poitrine de Guenièvre, qui entendit, interloquée, un unique sanglot s’échapper, et un gémissement naître dans sa gorge.

Elle ne savait pas quoi faire. Instinctivement, elle resserra son étreinte et se mit à bercer doucement Ygerne, priant de toutes ses forces que son mal ne fût pas physique et qu’elle ne fût pas sur le point de lui mourir entre les bras. La plainte aiguë ne s’interrompait pas. Elle posa sa joue contre le sommet du crâne d’Ygerne, qui se cramponnait désespérément à elle, dans une tentative maladroite pour la calmer. Elle comprit bientôt qu’Ygerne essayait d’articuler des mots.

- Dites-moi, qu’est-ce qui ne va pas ?

- … tout petit…

- Chhh, calmez-vous, tout va bien, je suis là. Expliquez-moi.

Mais ce n’était pas à elle qu’Ygerne parlait. Les yeux toujours fermés, les joues baignées de larmes, elle répétait, comme une litanie :

- Mon tout petit… mon tout petit… mon enfant…

Paralysée par l’émotion, Guenièvre eut l’impression de sentir le sol se dérober sous elle. Elle était le seul témoin d’une scène absolument privée, quelque chose qu’elle n’aurait pas dû voir, pas dû entendre, et son cœur lui monta à la gorge comme pour s’évader de son corps. Ygerne grelottait toujours, et Guenièvre la serra à nouveau contre elle.

Au bout de quelques instants, elle comprit qu’elle ne retrouverait pas ses esprits d’elle-même. Elle se défit de la fourrure dans laquelle elle s’était enveloppée pour sortir de la chambre, et la posa sur les épaules d’Ygerne, avant de décrocher délicatement ses doigts de ses vêtements.

- On va vous aider à vous recoucher. Ne bougez pas, je reviens, je vais chercher Arthur. Ne vous inquiétez pas, j’arrive, je suis là.

Quand Arthur sortit de la chambre, les cheveux en désordre et le regard troublé, elle ne put rien lui expliquer, et l’attira au bout du couloir en répétant, vite, vite, venez vite. Ygerne n’avait pas bougé, mais elle s’était affaissée un peu plus contre la porte de la salle de bain. Elle était silencieuse à présent, son teint était cireux et sa respiration heurtée. Arthur se pencha devant elle.

- Mère ? Mère, c’est moi, dites quelque chose.

Ygerne, tremblante, le souffle court, les paupières trempées de larmes et de sueur, leva lentement les yeux vers lui, mais son regard resta vitreux. Elle baissa à nouveau la tête sur sa poitrine.

Arthur et Guenièvre, accroupis de part et d’autre d’Ygerne, se regardèrent. Il prit un air pragmatique.

- Bon. Vous pouvez m’aider à la soulever ? On va la mettre dans son lit et aller chercher quelqu’un, peut-être Merlin, je sais pas… Sa chambre est juste là-bas, c’est la deuxième à droite.

Elle acquiesça, et se pencha en avant pour passer son bras droit sous la taille d’Ygerne. Arthur se pencha en avant pour passer le bras d’Ygerne autour de ses propres épaules. Au-dessus du corps presque inerte de la vieille femme, le front d’Arthur rencontra celui de Guenièvre. Elle laissa ses paupières se fermer. Pendant les quelques secondes que dura ce contact, elle se sentit submergée. Il ne savait pas. Ce qu’elle avait entendu cette nuit, ce qu’elle avait compris, il ne le savait pas, et ne le saurait peut-être jamais.

Ils comptèrent jusqu’à trois, se relevèrent, et quand ils eurent déposé Ygerne sur son lit, Arthur indiqua à Guenièvre dans quelle chambre elle trouverait Merlin, et resta au chevet de sa mère, un pli soucieux au front.





Le soleil était rasant, et les jardins qui entouraient le château scintillaient du givre qui emprisonnait chaque feuille de ses chaînes délicates.

- Vous avez croisé Merlin ?

- Oui. Il est à ça de se re-barrer, il dit qu’il s’est pas remis à mon service pour se faire traiter comme le dernier des abrutis.

- Elle va mieux, alors.

- Ça a l’air.

Pendant quelques secondes, il n’y eut que le bruit de leurs pas sur le sentier.

- Vous devez être soulagé.

- Vous voulez mon avis ? Elle est increvable. Elle canera après nous tous, juste pour nous emmerder.

Guenièvre sourit légèrement et plaça sa main au creux du coude d’Arthur.

- Pas de pot que vous ayez été là à ce moment-là, dit-il, avec un peu de chance elle-

- Taisez-vous.

Elle ne pouvait pas entendre ce genre de plaisanteries pour le moment ; d’ailleurs il lui était difficile d’entendre Arthur parler de sa mère tout court. Peut-être Ygerne avait-elle simplement trouvé un autre moyen pervers de placer entre eux de nouveaux non-dits, un nouveau tabou dont Guenièvre devait porter le fardeau. Elle pensa à sa propre mère, à la facilité relative de leurs rapports. Arthur posa sa main sur la sienne et inspira l’air frais du matin. Peut-être lui raconterait-elle un jour ce qui s’était passé cette nuit-là. Il lui faudrait du courage, mais elle n’en manquait pas.

Series this work belongs to: