Actions

Work Header

Une nouveauté

Summary:

Séli sent que quelque chose a changé entre Arthur et Guenièvre.

Work Text:

Elle ne savait pas ce que son cornichon de gendre avait fait, mais il s’était passé quelque chose, Séli en était certaine. Après dix ans passés dans une tour, Guenièvre avait changé, cela était évident. Mais ce changement était autre. C’était une de ces choses sur lesquelles il était impossible de mettre le doigt précisément, mais qu’il était tout aussi impossible d’ignorer, qui flottait dans l’air, qui enveloppait tous ceux qui s’approchaient d’une sorte de halo de douceur. Séli aurait bien été tentée de les traiter d’imbéciles et de rire de leurs mièvreries, mais ce n’était même pas vraiment ça. Arthur ronchonnait, Guenièvre se plaignait, Arthur ergotait, Guenièvre criait, rien de bien différent de la routine de l’époque en somme. Non, ce qui avait changé était plus impalpable, et Séli aurait aimé pouvoir le nommer, ne serait-ce que pour le faire remarquer à son mari, qui comme à son habitude avait l’air aussi vif qu’un hareng échoué quand il s’agissait de ces sujets-là. Mais impossible. Elle devait se contenter de les observer du coin de l’œil et d’essayer de comprendre ce qui avait bien pu se passer.

 

 

- Enfin, mère, nous pouvons tout à fait nous en occuper, je ne vois pas pourquoi cela poserait problème.

- Ha ! Je sens que ça va encore être grandiose, ironisa Séli.

- Nan mais sans déconner, ça peut pas être si compliqué, il manque la moitié des mecs de toute façon !

- Ah mon gendre ne commencez pas, hein. Il manque peut-être la moitié des mecs, mais il manque aussi la moitié des piaules, je me permets de vous le rappeler !

- C’est vrai qu’on ne peut pas vraiment se permettre de faire dormir vos ministres dans des couloirs pleins de gravats, concéda Guenièvre.

- Ça va être bien parti la reconstruction du royaume de Logres, si tous les membres du gouvernement sont plus occupés à enjamber de la caillasse qu’à réparer les erreurs de l’autre zinzin, dit Séli pendant qu’Arthur réfléchissait silencieusement.

- Ou sinon on pourrait… dit Guenièvre.

- Oui voilà, dit Arthur.

- Après je veux pas vous…

- Non non mais vous avez raison c’est probablement la solution la plus logique. Simplement…

- Voilà exactement. Du coup c’est vous qui voyez, parce que ça risque de pas être facile pour vous.

- Ouais… dit Arthur avant de marquer une pause. Non mais vous avez raison. Dame Séli, vous pouvez faire passer le mot qu’on délocalise la cour de Kaamelott temporairement à Tintagel, le temps que le château soit un peu retapé ? Pas que ça m’enchante d’aller crécher chez ma mère mais ce que dit ma femme est tout à fait vrai, c’est ça le plus pratique.



Elle se souvenait du jour où elle s’était aperçu qu’elle finirait par comprendre Léodagan mieux que quiconque, sans même devoir faire l’effort de l’apprécier. Que ça pouvait être facile, entre eux, évident, même s’ils ne s’étaient pas choisis. Cette découverte était survenue alors qu’elle était encore jeune, bien avant la naissance de Guenièvre. À cette époque, les fossettes de Léodagan n’avaient pas encore disparu dans les rides de ses joues et l’handicapaient quelque peu quand il essayait d’avoir l’air féroce. Séli ne retrouvait pas l’événement ou la phrase spécifique qui avait fait naître cette intuition, mais elle se revoyait, une nuit dans son lit, en train d’essayer d’assimiler ceci : quoi qu’elle pût y faire, ils finiraient par ne faire qu’un. En un certain sens, seulement, et un sens restreint, qui plus est, mais cela n’en restait pas moins vrai. Le lendemain, il lui avait apporté machinalement l’exact livre qu’elle avait envie de lire. Petit à petit, ils avaient fini par tomber dedans. Sa fille et son gendre avaient pris leur temps, eux, ils avaient passé leurs années à se crêper le chignon, à se faire la tronche, à se plaindre de leurs défauts respectifs – fallait voir les engins aussi, on pouvait comprendre qu’il faille du temps à s’habituer à l’un comme à l’autre. Mais au bout de vingt-cinq ans ils avaient manifestement fini par tomber dedans aussi, et leurs disputes ressemblaient maintenant à s’y méprendre aux chamailleries de Léodagan et Séli. Elle savait le goût doux-amer de ces choses. Elle était tout de même contente de voir sa fille y trouver quelques joies.

 

 

- Cher duc, dit Arthur, sauf votre respect, ce que vous proposez est absolument déraisonnable.

- Non mais sérieusement, j’insiste.

- Vous êtes bouché, c’est pas possible, intervint Séli. Et pis vous, là, dit-elle en se tournant vers Arthur, depuis quand vous refusez du pognon qu’on vous offre, qu’est-ce que c’est que ces manières ? Je savais que vous étiez godiche mais enfin quand même.

- Sire, vous ne pouvez pas accepter, dit Bohort, nous pouvons tout à fait nous en sortir sans que le duc ne se ruine.

- Vous en avez déjà fait énormément, cher duc, dit Arthur, sans vous rien de tout ça n’aurait été possible, donc on va vous remercier du fond du cœur, mais enfin vous ne pouvez pas continuer à nous filer du pognon comme ça, gratuitement…

- Il vous en reste d’ailleurs, du pognon ? dit Séli. Parce que si ce qu’on raconte est vrai les trois quarts de vos fonds ont déjà foutu le camp, il pleut du blé en Aquitaine ?

- Ben c’est-à-dire, il m’en reste, il m’en reste… On peut pas dire qu’il m’en reste beaucoup, ce serait une exagération, mais il me reste… ben ce que je vous ai dit, là.

- Quoi, ce que vous avez dit que vous voulez me filer c’est tout le pognon qui vous reste ?! Non mais cher duc vous vous êtes fêlé la soupière, il faut aller vous reposer, je vous j- Ah c’est vous ! Vous étiez passée où encore ? dit-il à Guenièvre qui venait de rentrer dans la pièce sans faire de bruit.

- Oh je faisais juste un tour, répondit-elle.

- Bon, alors on prend le fric du duc ? On prend pas le fric du duc ? dit Séli, pressée d’en finir avec cette discussion.

- Mais euh, tout va bien ? Vous faisiez un tour dans l’arrière-cour du château ?

- Oui, juste pour prendre l’air, qu’est-ce que c’est lugubre, ici le matin…

- Oui, c’est vrai que c’est… Nan mais c’est temporaire hein, on va faire changer ça au plus vite, et pis ce serait peut-être pas mal de replanter des fleurs autour de l’arrière-cour, c’est quand même plus sympa quand on passe par dehors.

- Oh oui, des fleurs !

- On s’occupe de ça, vous inquiétez pas. Vous avez pas eu froid, cette nuit, avec les courants d’air ?

- Bon eh bien du coup sire, dit le duc, on va vous laisser, faites-moi mander quand vous êtes disponible pour une prochaine réunion, je suis à votre disposition, et puis ben, ce fut un plaisir, comme toujours.

- Qu- comment, mais il me semblait pas qu’on avait fini ! dit Arthur.

- Ah mais pardon ! répondit le duc. Nan mais parce que je croyais que… Comme vous étiez avec son altesse votre femme, mes hommages d’ailleurs, je pensais que… enfin qu’on était congédiés quoi.

- Mais pas du tout, je lui posais juste une question, enfin c’est la meilleure celle-là !

- Non non mais aucun problème sire, si vous voulez qu’on reprenne plus tard ça me va très bien aussi, je veux pas me mettre en travers d’une intimité de couple qui ne-

- Faut pas faire gaffe, coupa Séli, du coup nos moutons, combien de pognon c’était que vous disiez ?

- Mais enfin c’est quand même fou ça, je vous ai pas congédiés, je salue ma femme ! J’ai encore le droit non ?

- Faut avouer, sire, dit Bohort, c’est vrai que c’était facile de s’y méprendre… Notre reine Guenièvre et vous-même-

- Ah mais vous m’énervez, tous ! s’exclama Arthur. Eh ben puisque c’est comme ça d’accord, vous avez gagné, vous êtes congédiés, allez hop, foutez le camp tous les trois ! Vous êtes contents comme ça ? Décarrez, je veux plus vous voir!



Ces derniers jours, le roi semblait bouillonner d’énergie. Installée sur un coin de table bringuebalant à signer des parchemins ineptes – des machins administratifs avec lesquels elle avait accepté d’aider – Séli ne pouvait s’empêcher de se demander s’il gouvernerait différemment, quand il serait à nouveau temps de gouverner pour de vrai. Son gendre avait changé, c’était sûr, et en même temps, il était absolument et désespérément le même. Non loin d’elle, à l’autre bout de la même table, Guenièvre recopiait des anciens plans du château qui avaient été retrouvés aux archives. La tête penchée sur sa plume, ses longs cheveux rassemblés devant elle et lovés sur ses genoux, la langue légèrement tirée, on eût dit que toute l’intensité de sa concentration se muait en une sérénité confiante et solennelle. Arthur serait un roi différent, c’était sûr, mais laisserait-il la place à Guenièvre d’être une reine différente ? Tant de choses avaient changé, et si Arthur pouvait se réinstaller dans le souvenir de ce que c’était que de diriger un pays, Guenièvre n’avait pas ce genre de savoir-faire. Pas encore. Comme pour le reste, ils finiraient par trouver. Tout finirait par venir. Quand Guenièvre se leva pour aller chercher un autre morceau de parchemin, elle l’observa du coin de l’œil. Elle portait une de ses anciennes robes, d’un rouge profond presque brun, commune et pratique, mais qui laissait voir ses clavicules et le début de ses épaules. Elle avait relevé ses jupes devant elle pour traverser la pièce en quelques grandes enjambées, et alors qu’elle triait les parchemins de ses petites mains – Séli avait toujours été marquée par la petitesse de ses mains – et qu’elle faisait son choix parmi les pièces, le front paisible, Séli se demanda à quoi elle pensait. Elle fut frappée par l’idée que sa fille était complètement détachée d’elle, une personne si absolument extérieure à elle qu’elle pouvait se tenir ainsi debout devant elle, et que ses pensées lui étaient devenues un mystère. À la fois une évidence et une absurdité. C’était comme ça, les gamins. Juste des gens avec qui on avait vécu. Une partie de ses entrailles. Simplement une femme avec sa vie, son histoire. Un morceau de sa chair. Guenièvre se sentit observée et releva la tête. Avant de retourner s’asseoir, elle lui adressa un de ces petits sourires légers mais francs dont elle était coutumière. Séli ne savait pas ce qui avait changé, elle ne connaîtrait jamais les détails et n’en demanderait pas plus, mais elle avait ceci : le retour des sourires de sa fille.

Series this work belongs to: