Chapter Text
Plus le temps passe, plus Novi Grad étend ses rues vers Komarca, une des villes situées autour de la capitale sokovienne. Daria vit là, dans une de ces banlieues arborées. Aucun bâtiment ne ressemble à son voisin. Ils sont pourtant tous fabriqués sur le même moule, inspirés de l'architecture slave dans ce qu'elle a de plus traditionnel. Daria Kovac vit dans le bâtiment jaune et vert, le plus proche de la grande fontaine de la Place de la Liberté. Ses parents et elle sont au deuxième étage. Tous les soirs, après l'école, Daria et sa maman vont dans le parc derrière leur rangée de bâtiments colorés, et Daria fait de la balançoire jusqu'à ce que ses doigts rougissent de froid, et que sa mère bâille de fatigue.
Wilma Kovac est secrétaire et travaille dans une entreprise de menuiserie. Mirko Kovac, lui, est mécanicien. Wilma dit qu'il a des mains en or, parce qu'il est capable de construire ou de réparer à peu près n'importe quoi. Daria va à l'école du quartier, où elle apprend à lire, écrire et compter, et l'année prochaine, elle sera dans l'école des grands, celle où on ne fait plus de sieste, parce que les siestes c'est trop pour les bébés.
La vie est belle, pour les Kovac, même si les avions américains qui fendent le ciel sont souvent source d'inquiétude.
La cloche sonne la fin de l'école, et tous les enfants se précipitent sur leur manteau, leur petit sac à dos, leur doudou, avant de sortir dans la cour où leurs parents les attendent. Daria adresse un signe de la main à sa maîtresse avant de courir vers sa maman, ses boucles blondes dansant derrière elle, et Macko*, son chat en peluche, bien calé sous son bras. Elle se fond dans l'embrassade de sa maman, leurs cheveux blonds se mêlant.
« Tu as passé une bonne journée, Daria ? »
La petite fille acquiesce.
« Irma nous a lu le conte des trois ours, et on a fait des dessins. »
Daria met sa main sur sa bouche.
« J'ai oublié mon dessin ! »
Sa maman secoue la tête.
« C'est pas grave, ma chérie, tu me le donneras demain. »
Wilma enlève le sac du dos de sa fille et le fourre dans son énorme sac à main.
« On va acheter des beignets et un jus de fruits, et on va au parc, ça te dit, Daria ? »
La petite fille hoche de la tête et continue à lui raconter sa journée.
« Ivan m'a encore tiré les cheveux, je l'aime pas. Alors, je l'ai poussé et fait tomber. La maîtresse m'a punie, parce qu'il a saigné... »
Wilma serre un peu plus fort la petite main de Daria, et s'arrête, puis s'agenouille pour se mettre à sa hauteur.
« Tu l’as fait tomber exprès, Daria ? »
La petite fille roule ses yeux dans leurs orbites, dans une moue que sa mère connaît bien. Elle a toujours eu un sacré tempérament, et si elle pense être dans son bon droit, personne ne peut lui faire entendre raison.
« Mais il m'a tiré les cheveux... »
Wilma fronce ses sourcils. Elle a le teint si clair et les sourcils si blonds que c'est à peine perceptible, mais Daria connaît sa mère par cœur, et reconnaît là son mécontentement. La petite fille soupire.
« Alors, on va prendre le goûter à la maison et on ne va pas aller au parc ? Mais Ivan m'a tiré les cheveux ! C'est lui qui a commencé. »
De grosses larmes se forment dans ses yeux bleus et sa bouche dessine une moue triste.
« Il t'a fait mal ? »
Daria secoue la tête de droite à gauche.
« Si Ivan ne t'a pas fait mal mais t'a juste embêtée, et que tu l'as fait tomber exprès, ce n'est pas bien, Daria. Tu lui as fait plus de mal qu'Ivan t'en a fait. Donc, oui, on rentre directement à la maison. Je ne suis pas contente de toi. »
Daria baisse la tête alors que sa mère se lève, et d'un bon pas, elles traversent le parc sans s'arrêter, puis passent devant la pâtisserie. Daria trouve que c'est injuste, mais elle sait qu'essayer de faire changer d’avis à sa mère est vain. Sans doute sait-elle aussi, quelque part, que sa mère a raison, mais cela ne l'empêche pas d'en vouloir à Ivan.
Une fois à la maison, la petite fille mange silencieusement son goûter, et embrasse son père quand il rentre du travail. Mirko Kovac sent toujours l'essence et la graisse quand il rentre du garage. Il s'installe dans la cuisine et entreprend de démonter le grille-pain dont le ressort ne fonctionne plus, alors que sa femme Wilma commence à préparer le repas.
« Maman, je peux aller jouer sur le balcon avec Macko ? »
« Bien sûr, ma chérie, je t'appellerai quand le dîner sera prêt. Enfile un gilet, il fait froid dehors. »
Daria attrape son gilet rose et la peluche sous le bras, grimpe sur le balcon coloré où son père lui a installé toute une zone de jeu et une cabane, avec des coussins, une couverture, une dînette. De la musique sort de la cuisine, et ses parents discutent tranquillement. Jouant à la dînette avec Macko à l'abri de sa cabane, le bruit d'un avion attire l'attention de la fillette qui jette un œil par la fenêtre en forme de cœur. Le ciel bleu est parsemé de nuages blancs, mais là-bas, au loin, il y a plusieurs points noirs qui arrivent à toute vitesse. La musique venant de la cuisine est forte, et c'est pour ça que ses parents ne réagissent pas tout de suite. Quand les avions passent au-dessus de leur bâtiment, une pluie de grosses choses grises en tombe et une alarme sonne dans la ville, bientôt relayée par une seconde, puis une troisième, cela en devient une véritable cacophonie.
« Daria ! »
Ses parents sont debout à la porte-fenêtre du balcon quand les premières bombes tombent sur la place de l'Europe, et que tout le quartier devient un champ de gravats.
Tout s'est passé très vite, mais en même temps, très lentement, et, encore dans sa petite cabane de bois coincée le long de la rambarde, Daria en sort doucement, plongée dans le silence. Elle tient contre elle Macko, et a mal partout. Elle porte sa main à sa tête, sent quelque chose de poisseux sur son front, puis essuie le sang de ses doigts sur son gilet rose. Elle est recouverte de poussière qui vole encore autour d'elle, comme un sombre brouillard qui l'empêche de voir. Daria a terriblement mal à la tête, comme si elle était prise dans un étau, et se met à pleurer, tout en toussant. Elle n'est plus sur le balcon. Enfin, si, elle est sur le balcon, mais celui-ci est par terre. La fenêtre a explosé et a éparpillé son verre partout, et Daria fait attention où elle met ses pieds. Elle remarque une main qui dépasse du tas de cailloux qu'est devenu son bâtiment. C'est la main de son père, grise et poussiéreuse. Daria tombe à genou et attrape les doigts tout en appelant.
« Papa... Papa ! »
La main de son père est lourde et molle dans la sienne. Elle ne voit de sa mère qu'un bout de sa blouse qui dépasse aussi, mais les pierres sont bien trop grosses pour qu'elle puisse les déplacer. Daria regarde autour d'elle et a la curieuse impression qu'elle est seule. Le ciel est redevenu ce qu'il était, bleu, parsemé de nuages, ce qui lui donne une sensation de sérénité. Se sentant soudainement faible, elle s'assied, l'air perdu, regardant partout autour d'elle et ne discernant personne debout. Elle n'entend rien mais voit tout, et ce silence oppressant la fatigue encore plus. Sa vision se trouble, mais peut-être est-ce son sang qui coule sur ses paupières. Elle essuie son front et ses tempes de la manche de son gilet qui s'imbibe de rouge. Son petit cœur s'étreint quand elle pense qu'elle saigne bien trop, et que maman ne peut pas la soigner. Daria se couche sur le sol.
La petite fille est allongée par terre, son doudou contre elle. Elle se redresse brusquement, regardant autour d'elle. Daria a un temps d'arrêt en ne reconnaissant pas les environs. Sa cabane de bois est derrière elle, curieusement intacte, alors que tout le reste n'est que chaos. Papa ! Maman ! Elle se tourne sur sa droite, et voit de nouveau la main de son père sous les décombres, et un bout de la blouse de sa mère. Daria se lève, Macko pressé contre son cœur, et regarde encore tout autour d'elle. Il y a des gens debout sur les décombres qui semblent chercher quelque chose, alors que tout à l'heure, il n'y avait personne. Une ambulance et un camion de pompier sont là, leurs gyrophares l'éblouissant. Daria se dresse sur la pointe de ses pieds et regarde une femme en uniforme qui tient un chien en laisse, et lui fait des signes du bras, tout en pleurant. La femme se rapproche rapidement, devancée par son chien, un berger allemand, qui renifle partout dans les gravats. Il fait une léchouille sur les doigts de Daria qui sont pleins de sang, avant de renifler sans s'attarder l'endroit où sont les parents de Daria, puis de continuer son chemin.
La femme en uniforme, les cheveux rassemblés dans un chignon sévère, arrive juste devant Daria et la petite fille voit bien qu'elle lui parle, parce que ses lèvres bougent, et que ses sourcils sont froncés, et qu'elle la regarde. La femme s'arrête alors, Daria ne répondant pas, et s'agenouille devant la petite fille, regardant son visage, tournant sa tête à droite puis à gauche en grimaçant. Elle attrape alors Daria dans ses bras et se lève, mais la petite fille pointe du doigt l'endroit où ses parents sont, les appelant. La sauveteuse la serre plus fort contre elle, attire son visage vers elle, attend que Daria la regarde et secoue la tête.
Son cœur devient pierre quand la femme lance un regard vers la main de son père et la blouse de sa mère, et qu'elle se détourne et l'emmène vers l'ambulance.
Là-bas, des médecins, des pompiers, et d'autres personnes en uniforme s'occupent d'elle, l'assoient sur un brancard, s'agitent, lui parlent en la regardant dans les yeux puis se parlent entre eux sans la regarder. C'est sans doute à ce moment-là que Daria se rend compte qu'elle n'entend pas. Rien. Pas même un murmure, ni un bourdonnement. Il n'y a que le silence, et cette douleur à l'intérieur de ses oreilles. Son esprit s'évade alors que quelqu'un lui lave le visage, lui essuie les bras, les jambes. Elle a un bobo au genou que l'on recoud comme ça, ce qui la fait hurler, mais son hurlement, elle ne l'entend pas. On lui recoud aussi le côté de la tête, juste au-dessus de son oreille gauche, et on lui met plusieurs pansements, et on lui pique le bras avec une seringue, et son hurlement continue. Il lui écorche la gorge, mais elle ne l'entend pas. Son nez s'emplit d'une odeur de poussière et de métal, et on installe le brancard sur lequel elle est allongée dans l'ambulance. A l'intérieur, on la recouvre d'une couverture, et on la sangle. Et alors que les portes de l'ambulance se ferment, et que l'ambulancier pose sa main sur son bras, tout en lui parlant doucement, Daria croit lire sur ses lèvres.
« Tout va bien se passer. »
Il répète inlassablement cela, alors que l'ambulance brinquebale sur les routes défoncées.
« Tout va bien se passer. »
