Work Text:
« Tu es sûr de toi mon bichon ? », demanda Harley, les poings sur les hanches.
Planté devant son miroir, Joker tourna sur lui-même en faisant voleter sa redingote violette la plus brillante, et recoiffa une mèche de ses cheveux verdâtres qui retombait négligemment sur son front.
- Sûr et certain. Tu ne peux pas savoir depuis combien de temps j'attends ce moment !
Le sourire large, il la regardait avec un tel enthousiasme qu'elle céda.
- D'accord, mais souviens-toi que s'il te brise à nouveau le cœur, je lui arrache moi-même, bébé !
- Tout ira bieeeen !, s'exclama Joker en entourant les épaules de sa meilleur amie avec un bras. On a su régler nos différends. On sort ensemble maintenant.
- Mais quand même, protesta Harley en chassant son bras. Il ne t'a jamais invité chez lui.
Joker fit la moue.
- Hey, on a rendez-vous pour prendre un verre en dehors du travail, c'est déjà une belle avancée !
- Ça fait combien d'années que vous vous connaissez ? Et il t'invite juste à boire un verre ?
- Peut-être qu'il est nerveux ! La dernière fois, j'ai quand même détruit sa batcave...
Harley soupira.
- Je dis juste...fais attention. Il n'a pas vraiment l'air prêt à s'engager. Essaye de ne pas te faire mener en bateau.
- Je ferais attention. Byyyyye !!!, répliqua Joker en disparaissant par la porte de leur repaire, agitant la main en signe d'au-revoir.
Harley retourna se vautrer dans le canapé devant la télé et ses deux hyènes la rejoignirent.
Cela faisait une demi-heure que le Joker attendait à sa table du diner égyptien de King Tut. Ce dernier était même venu lui faire un brin de causette, accentuant davantage son humeur de plus en plus massacrante. Tandis qu'il sirotait son milkshake gratuit – King Tut avait insisté – il contemplait les gens dans la rue qui s'amusaient, et il avait envie de taper sur quelqu'un.
A chaque fois qu'il entendait la porte s'ouvrir, il se redressait, s'attendant à voir Batman surgir d'un pas pressé, s'excusant de son retard – une attaque à la bombe ou n'importe quoi d'autre qui avait pu le retenir – mais jusque-là, il avait toujours été déçu. Il n'arrivait pas.
Pourtant, alors qu'il réfléchissait à la meilleure façon de s'éclipser sans se mettre la honte, une ombre se glissa sur le siège en face du sien.
- Bonjour.
Cette voix grave au ton suave et austère à la fois fit frissonner le Joker qui retrouva instantannément son sourire signature.
Batman le dévisageait, bras croisés sur la table. Un défi incarné, rebelle à toute forme de bonne humeur – quoi de plus attirant pour un clown.
- Tu es en retard Batman, susurra Joker. Je devrais peut-être te donner un gage en punition ?
- Batman n'est jamais en retard. Ni en avance d'ailleurs. Batman arrive toujours à l'heure prévu. C'est Gandalf qui l'a dit.
- Gandalf ?
- Nan, Batman, corrigea vivement le héros. Tu bois quoi ?
- Un milkshake mangue-fraise des bois. Tu devrais goûter, c'est excellent, dit Joker en lui tendant la paille.
Batman le regarda avec incrédulité derrière son masque, mais le Joker continua de lui tendre le gobelet.
Batman se pencha, ses lèvres effleurèrent le bout de la paille couvert de rouge à lèvres, et le cœur du Joker frémit dans sa poitrine, une nuée de papillons se réveillant dans le creux de son estomac.
Leur premier baiser indirect.
- PADRE !!
Robin apparut et s'incrusta sur la banquette à côté de son père.
- Pourquoi tu es parti aussi précipitamment ? J'ai eu trop de mal à te retrouver !!
Batman se tourna immédiatement vers lui, délaissant le milkshake.
- Je t'avais dis de ne PAS me suivre !
- Mais je pensais que tu partais encore en mission tout seul, se défendit Robin. Tu as promis de ne plus faire ça !
- Je ne partais pas en mission.
- Alors pourquoi est-ce que le Joker est là ?, l'accusa le jeune garçon en pointant le clown de plus en plus désappointé du doigt.
- Parce que....parce qu'on....discutait, c'est tout !, mentit Batman après une hésitation.
- Toi, discuter avec un méchant ? Je n'y crois pas. Tu as un plan pour l'arrêter c'est ça ?, chuchota Robin de façon très peu discrète.
Batman leva les yeux au ciel.
- Ouais c'est ça.
- Oh, génial !, s'extasia Robin. Du coup c'est bon, on lui met les menottes ?
- Pas encore !
- Mais il est juste devant nous, il ne peut plus s'échapper !
- Je t'ai dis d'attendre. Et puis tu ne devrais pas être à la maison à faire tes devoirs ?
Le gamin grimaça.
- Je suis plus utile ici non ?
Batman lâcha un lourd soupir avant de retourner enfin son attention vers le Joker. Ce dernier tirait désormais une tête de six pieds de long. C'était le pire rendez-vous en amoureux qu'il ait jamais vécu. Ça ne pouvait pas être pire.
Batman lui tendit des menottes, l'air contrit.
- Tu veux bien mettre ça...s'te plaît ?
Ou bien si.
***
L'Iceberg Lounge n'était pas vraiment l'endroit idéal pour raviver une flamme ardente, et c'était exactement ce que recherchait le Joker en passant le seuil – calmer la flamme brûlante de son humiliation.
Il passa la soirée à enchaîner les cocktails fruités avec le Pingouin jusqu'à ce qu'ils finissent tous les deux sur scène sous les hourra de toute une foule de clients dont faisait partie Double-Face, l'Épouvantail, Man-Bat, Bane et bien d'autres, ainsi que de L'Homme Mystère, assis au premier rang VIP, qui applaudissait à tout rompre.
- Comme quoi il n'y a rien de plus important que les amis !, s'exclama le Pingouin. Au final, Joker, on est les seuls sur lesquels tu puisses vraiment compter. Oublie Batman et choisis nous !
- Ça c'est bien vrai !, balbutia le Joker, la bouche pâteuse, un bras passé autour des épaules de son comparse. Les zamis, vous zavez toujours été là ! Pour me sout'nir, pour m'enrichir, et aussi...et aussi...
- Les amis sont la famille qu'on se choisit, intervînt Robin en hochant sentencieusement la tête.
- Tout à fait, tout à f....QU'EST-CE QUE TU FICHES ICI ???, s'écria la Pingouin.
Le gamin cligna des yeux derrière ses énormes lunettes.
- Ben je cherche mon Pap...Batman ! Je cherche Batman. Et comme j'ai entendu dire que le Joker était ici, je me suis dis...
Le Joker le pointa soudain du doigt :
- Alors tu AVOUES ! Tu avoues que tu sais qu'il est avec moi !!
Le Pingouin essaya de le calmer en lui tapotant les épaules, sans grand résultat. Le prince du crime s'agita dans son étreinte, menaçant Robin de son index rageur.
- C'est toi qui gâche toujours tout ! Tu es une PLAIE !
La lèvre inférieure du gamin se mit à trembler et ses yeux à s'emplir de larmes. Pourtant le Joker ne se laissa guère attendrir, trop éméché et furieux pour y prêter attention :
- Avant que tu arrives, lui et moi on était...on était...je sais pas ce qu'on était mais on était rien que tous les deux, et maintenant à chaque fois il faut que tu te ramènes, « Blablabla je suis Robin, Papa Batman montre-moi ceci, montre-moi cela, je peux conduire la batmobile ? »
- Il l'a autorisé à conduire la batmobile ?, interrompit brusquement l'Homme-Mystère.
- Sérieux ??, lança Double-Face.
- C'était comment ?, demanda Bane.
- On veut des détails, réclama l'Épouvantail de sa voix suraigüe.
Robin se rengorgea, toute tristesse évanouit, et bomba le torse :
- Eh bah c'était pas facile, parce que les contrôles sont très différents d'une voiture ordinaire – non pas que j'ai plus d'expérience de conduite avec une voiture ordinaire. Mais ça ressemble un peu à une manette de jeu vidéo, vous voyez ? Avec des boutons clignotant comme dans les bornes d'arcade...
Les autres super-vilains se pressèrent auprès de Robin pour en écouter davantage, et même le Pingouin finit par abandonner le Joker pour rejoindre l'Homme-Mystère qui noyait le garçon sous les questions.
Le Joker se détourna, jetant un regard noir à un manchot qui lui tînt la porte pour partir.
***
C'était dans son lit, englouti par une tonne de mouchoirs, un pot de glace dans les mains, que le Joker entendit la sonnerie rigolote de son portable sonner. Il fit la moue, bien décidé à l'ignorer, mais une fois la sonnerie arrêtée, elle redémarra de plus belle, annonçant un interlocuteur tenace.
- Oui quoi ?, aboya le Joker en décrochant finalement, envoyant voler dans la chambre des boules de kleenex un peu partout par la violence du mouvement.
- Ici Batman, déclara une voix très rauque et très reconnaissable à l'autre bout du fil. Tu es libre samedi soir ?
- Non je ne suis pas libre, désolé !, grogna le Joker avec pure mauvaise foi – il n'avait absolument rien de prévu samedi, d'ailleurs il détestait prévoir des choses, il préférait se laisser porter par les événements.
- Dimanche ?
- Non.
- Lundi ?
- Toujours pas.
- Mardi ?
- Aaaaaah....ah bah nan.
- Mercredi ?
Le Joker poussa un gros soupir.
- A quoi ça servirait qu'on se voit, de toute façon tu as ton petit protégé pour t'occuper maintenant, t'as pas besoin de moi.
- De quoi tu parles ?, interrogea très sérieusement Batman.
- Je parles de la tumeur à cape jaune qui te suit partout. Tu sais, le bigleux à la langue trop pendue, Le pas super-héros en culotte courte, le bouffon pas drôle.
- Je vois pas.
Le Joker leva les yeux au ciel et se laissa retomber dans les coussins en forme de chauve-souris qui décoraient son gigantesque lit aux draps sombres.
- Robin, je parle de Robin. Il est toujours là à nous interrompre !
Il y eut un silence, suffisamment longtemps pour que le Joker s'inquiète que la communication ait été coupée.
- Batman ?
- Je vais l'envoyer en patrouille, ça te va ? Comme ça on sera tout seul. Tu pourrais venir chez mon pote Bruce Wayne et on pourrait se faire un ciné. Rien que tous les deux.
Le Joker se mordit la lèvre en rosissant, se faisant une image mentale de la scène : eux deux, seuls dans une salle de cinéma. Batman en peignoir, un bras passé autour du Joker lové contre son torse musclé...
- D'accord, dit-il. Mais cette fois-ci, pas de coup fourré !
- Rendez-vous à 20h30 alors, susurra Batman.
Le Joker en eut des frissons jusque dans les orteils.
A 20h30 pétantes, il était debout devant la grande porte du manoir Wayne, vêtu de son plus beau costume, les cheveux soigneusement gominés en arrière. Il vérifia une dernière fois son haleine dans le creux de sa paume, vérifia avec son poudrier de poche que son maquillage était toujours impeccable, puis il appuya sur la sonnette d'une main, l'autre serré nerveusement sur un bouquet de fleurs vénéneuses – mais si belles – que lui avait donné Poison Ivy.
Un son de cloche retentit une fois, deux fois, trois fois, comme le signe annonciateur d'une catastrophe, puis une cavalcade dans un escalier et la porte s'ouvrit en grand tandis que Robin en tenue de congé lui ouvrait, un grand sourire aux lèvres. Sourire qui disparut en le voyant.
- Oh. C'est pas Barbara.
Le Joker se renfrogna visiblement, laissant tomber son bouquet qui rampa sur le sol pour se mettre à l'abris de l'orage qui assombrissait progressivement le ciel.
- Pourquoi tu attendais Barbara ?
- Ben...Pap...Batman a dit qu'il avait un rencard et qu'il ne voulait pas être dérangé, alors je suis resté pour veiller à ce qu'il ne le soit pas - dérangé je veux dire - mais alors que tout se passait bien, tu sonnes à la porte et tu vas gâcher le rencard de mon pa...de Batman !
Le Joker le menaça de son index en se penchant sur lui avec l'air le plus méchant qu'il pouvait prendre :
- Et pourquoi ce serait avec BARBARA Gordon que ton papa aurait un rencard, hein ? Pourquoi ce serait pas avec MOI ??
Robin, peu impressionné, haussa les épaules.
- Papa a eu le coup de foudre pour elle dès qu'il l'a vu. C'est sûr qu'ils vont finir ensemble et tu ne pourras rien y faire.
Là, le Joker sortit de ses gonds :
- Barbara est LESBIENNE, espèce de sale petit r...
Le majordome apparut brusquement pour plaquer ses mains sur les oreilles du petit en faisant « Tututut » en secouant la tête d'un air désapprobateur.
Le Joker tapa du pied avant de s'engouffrer par la porte ouverte en passant devant les deux autres, furieux.
Batman était en train de fixer le pop-corn avec envie, se demandant s'il devait attendre le Joker pour en manger, quand celui-ci débarqua dans la salle de cinéma avec fracas.
Il descendit les marches pour rejoindre le siège de Batman et s'écria :
- Tu avais dis qu'il ne serait pas là !
- Qui ?, demanda Batman avant de céder à la tentation et de plonger la main dans le bol de pop-corn.
Le Joker continua de le fixer d'un œil furibond qui se laissa furtivement aller à retracer le contour des pans du peignoir pourpre porté par Batman qui encadrait une portion de peau nue saupoudrée de poils noirs et fins dans lesquels il serait aisé de passer les doigts.
En tout cas, c'était le sentiment et l'envie que le Joker ressentait en cet instant. Batman lui adressa un sourire goguenard sans répondre à la question sous-jacente de « Pourquoi est-il là ? » comme si, en définitive, sa présence était tant une évidence que le Joker avait été naïf de réclamer son absence.
Cela rendait le Joker jaloux, pourtant – ou à cause de cela – il s'affala dans le siège à côté de Batman pour enfourner une poignée de pop-corn sucré dans sa bouche.
- J'espère que le film est bien.
- C'est mon film préféré, tu vas voir, lança Batman en commençant le dvd avec sa télécommande.
Se faisant, il passa un bras autour des épaules du Joker et ce dernier se détendit légèrement. Le générique démarra, les doigts de Batman lui caressèrent la nuque et il oublia tout ce que Robin avait dit. Ce n'était que des bêtises absurdes.
Le film était drôle. Attendrissant. Agaçant. Tragique. Le Joker passait par une myriade d'émotions variées qu'il ne manqua pas d'exprimer à grand renfort de pleurs, de rires et de câlins reçus de bonne grâce par un Batman jouant les blasés – mais dont les joues écarlates contredisaient clairement l'attitude.
Cependant, au moment où Jonathan, joué par John Cusack, déclare ses sentiments à Sara, l'héroïne incarné par Kate Beckinsale avant sa période gothique Van Helsing/Underworld, à ce moment de pur intensité dramatique, tandis que le Joker passant à l'offensive se penchait à l'oreille de Batman, les doigts jouant nerveusement sur l'accoudoir entre eux, un cri retentit juste derrière eux, les faisant tous deux sursauter et renverser le bol de pop-corn.
- PADRE !!!!
Cette fois, Batman ne fut pas ravi de son intrusion, qui lui avait fait récolter le bol sur la tête.
- Di...Robin, qu'est-ce que tu veux ?
- Ben je m'ennuyais alors je me suis dis que j'allais regarder le film avec vous. Excusez..., dit-il en se glissant entre les deux sièges, s'incrustant entre les deux tourtereaux.
Aussi le Joker termina donc le film les bras croisés sur la poitrine, regard rivé droit devant lui, lèvres pincées, tandis que Robin décrivait toutes les scènes en gloussant.
Pire rencard ever.
***
Cette fois ce fut Batman qui cogita longuement. Ce n'était pas dans ses habitudes mais depuis plusieurs jours, le Joker se faisait étonnamment discret – pas de bombe au gaz hilarant en plein centre-ville, pas d'invasion de clowns, pas même un peu de vandalisme en forme de tags ricanants – ce qui n'était jamais bon signe. La dernière fois qu'il avait agi de la sorte, il avait libéré tous les supervillains de la zone fantôme.
Enfin ce n'était pas ce qu'il craignait le plus.
Le regard vide, il contempla l'écran de son batsmartphone et le dernier texto qu'il avait envoyé au Joker.
« Qu'est-ce qui est jaune et qui attend ? »
En temps normal, le Joker lui aurait répondu immédiatement. Il adorait ses blagues.
Batman était très frustré. Pas seulement par l'absence de réponse du Joker, mais parce que tous leurs derniers rendez-vous avaient été des fiascos monumentaux et pour dire vrai, il aurait préféré que ça se passe autrement.
- Qu'est-ce qu'il y a Batpapa, tu fais une drôle de tête ?, s'exclama Dick en surgissant de derrière le fauteuil où Batman se morfondait.
Le super-héros secoua la tête :
- C'est rien, tu pourrais pas comprendre.
Il ébouriffa les cheveux du gamin, dont les yeux scintillèrent un instant.
- Barbara te manque ?
- Hein, quoi ? Non !
- Elle te maaaaanque, avoue !!, insista le gosse.
Batman tapa du poing sur le petit guéridon.
- Mais c'est pas possible, puisque je te dis que tu comprendrais pas !
Il se leva brusquement et parti d'enfermer dans sa chambre d'un pas furibond.
Alfred se pencha près de Robin.
- Je pense que vous devriez vous excuser, maître Dick.
- Pourquoi ? J'ai rien fait moi d'abord !
- Il semblerait pourtant que si, déclara le majordome dont le regard s'attarda sur le fond d'écran du portable que Batman avait laissé à sa place.
C'était une photo du Joker qui tenait l'objectif à bout de bras en mode selfie, le sourire aux lèvres et un bras passé autour du cou d'un Batman récalcitrant. Dick fixa la photo, comme frappé par une révélation.
- Parfois...c'est sous notre nez depuis le début, mais on s'obstine à ne pas voir, continua Alfred d'une voix douce emplie d'une sagesse insondable.
Dick tourna les yeux vers lui, des yeux remplis de larmes.
- Je ne savais pas. Comment j'aurais pu me douter que...
La majordome l'interrompit en posant la paume de sa main dans les cheveux duveteux du garçon.
- Il n'est jamais trop tard pour s'excuser.
Dick lui sourit avec gratitude et s'essuya les yeux.
- Tu as raison grand-papa !
- Alors tu sais ce qu'il te reste à faire, n'est-ce pas ?
Le garçon hocha la tête et agrippa son pantalon à pleines mains :
- On arrache !
Ses habits se déchirèrent, révélant dessous son costume de super-héros rutilant. Alfred acquiesça avec bienveillance tandis que le gamin quittait le manoir.

Le Joker fixa l'écran de son portable, roulé en position foetale sur le tapis en moquette de son repaire. Il ne savait pas quoi répondre et ça faisait plus d'une demi heure qu'il tapait et effaçait ses messages sans les envoyer. Il ne parvenait même pas à trouver en lui-même l'énergie de sourire.
Peut-être que depuis le début, cette relation était vouée à l'échec. Peut-être qu'il s'était battu pour rien, en fin de compte. Pourtant ses sentiments, eux, étaient aussi forts qu'au premier jour, et ils étaient réciproques ! C'était injuste qu'ils ne puissent pas être ensemble.
Il aurait voulu pouvoir se mettre en colère. Détruire quelque chose ou menacer quelqu'un.
Mais même ça, il n'en avait plus envie.
Il se sentait affreusement seul. Ce n'était pas le cas, il avait des amis, il avait des gens qui l'aimaient, et il avait Batman. Toutefois, en cet instant précis, ce moment de solitude où la seule personne avec laquelle il voudrait être ne pouvait pas être avec lui – ne voulait pas suffisamment être avec lui, du moins de son point de vue – il avait l'impression de n'avoir plus personne.
Même Harley était partie à un rendez-vous avec Poison Ivy. Il était seul, 100% seul.
- Stop-stop-stop !, s'écria-t-il en se redressant sur son séant. Je devrais être en train de réfléchir à un plan pour conquérir Gotham !
Il jeta un regard circulaire autour de lui, à toutes les ébauches épinglées çà et là sur les murs, tentant d'y trouver ce qu'une collègue super-vilaine, Marie Kondo, qualifierait de « sparking joy ».
Il se leva péniblement et tituba vers ses dessins. Sur l'un d'eux, il s'était représenté dans un hélicoptère contenant une cuve d'acide, survolant une flopée d'immeubles. Au loin, dans le ciel, on pouvait apercevoir parmi les nuages stylisés un batsignal.
Un autre de ses dessins, tout aussi enfantin que les autres, le montrait armé d'une télécommande de contrôle mental en train de monter un t-rex doté d'un œil cybernétique qui terrorisait la populace aux expressions faciales déformées par l'angoisse.
Batman était également dessiné, accroché à la queue du dinosaure.
Tous ses plans, tous ses dessins parlaient de Batman. Ils prenaient tous en compte Batman parce que ce dernier faisait entièrement parti de sa vie. Il ne pouvait pas l'effacer d'un coup de crayon, ça aurait été trop facile. Il avait essayé de l'ignorer, de briser le lien qui existait entre eux, et moralité, il n'y était pas parvenu. La raison était simple : il ne pouvait exister sans la présence de Batman.
Batman faisait parti de lui, de ses motivations. Perdre cette relation, c'était se perdre lui-même.
Il ne pouvait pas le céder devant un gamin trop arrogant.
Il serra le poing avec colère. Non, il ne pouvait le céder à personne. Ni à Robin ni à...Barbara Gordon ! Depuis quand d'ailleurs Batman s'intéressait-il à Barbara Gordon ? C'était ce que le gamin avait dit, et le Joker avait tenté de ne pas y prêter attention, mais maintenant qu'il y pensait, était-ce pour cela que Batman ne faisait pas plus d'effort pour entretenir leur relation ? Etait-ce parce qu'il avait quelqu'un d'autre en tête ? Après tout, il l'avait rapidement intégré à son équipe, c'était pour le moins bizarre. Ce que le Joker ne comprenait pas, c'était comment Batman pouvait croire qu'il aurait plus de chance de vivre une belle histoire romantique avec une femme policier ouvertement lesbienne plutôt qu'avec lui, un super-vilain notoire – mais tellement séduisant ?
Est-ce que le problème c'était qu'il était...............un hors-la-loi ?
Le Joker engloba tous ses dessins du regard. Est-ce que c'était sa faute, en définitive, s'ils ne pouvaient pas être ensemble ?
Tout à coup, la fenêtre de son repaire explosa, et Robin atterrit dans une roulade au milieu des éclats de verre.
- Aïe ! Ouille ! Ça pique !!
Réagissant aussitôt, le Joker sortit de l'intérieur de sa veste un énorme pistolet rouge et vert au canon arrondi décoré de spirales oranges. Il se mit à tirer :
- Pew ! Pew ! Pew pew pew !!!
Robin évita les tirs avec agilité, rebondissant du sol au plafond comme un écureuil élastique.
- Arrête de sauter partout !!, se plaignit le Joker en brandissant à nouveau son arme.
Robin décocha un coup de pied dans le canon, ce qui le fit voler dans les airs, hors de portée du prince du crime.
- Je suis venu pour te parler, s'exclama le garçon.
- Et moi j'ai pas envie de te parler !, rétorqua le Joker en le frappant avec un coussin qui explosa sous l'impact, dispersant des dizaines de plumes autour d'eux.
- Ben t'as qu'à écouter alors !, répliqua Robin en lui donnant un coup de boule dans l'estomac.
Le Joker tomba à terre mais se remit rapidement sur ses pieds.
- Comme si j'avais envie d'écouter un morveux comme toi !
- Hey, c'est pas très gentil !
Le Joker esquissa un sourire carnassier :
- Je ne suis pas gentil !
Il se pencha sur Robin et pinça la fleur accrochée à son veston, qui aspergea le visage du jeune héros d'un gaz jaune.
Le garçon grimaça en chassant la fumée. Le bord de ses lèvres se redressa, et il se mit à rire. Tant et si bien qu'il se roula par terre.
Le Joker en profita pour enjamber la fenêtre brisée, mais Robin hoqueta :
- Attends ! Je...HAHAHAHA...Je suis haha d....désolé !
Le Joker s'arrêta en plein élan. Un instant, il resta figé de stupeur, le regard brillant, ne sachant que répondre.
Puis il détourna la tête et s'élança par l'ouverture, laissant Robin au tapis.
***
Finalement, c'est à la tour Wayne que le Joker mena son nouveau plan. Une réception avec de nombreuses personnalités y avait lieu pour montrer les dernières technologies révélées par l'entreprise, toutes présentées par un Lucius Fox très fringuant dans son costume trois pièces.
Hélas pour lui, le Joker n'était pas d'humeur joueuse et il l'arrosa de slime rose qui le colla au sol, comme la plupart des invités après que la bande du Joker ait balancé la sauce dans toute la salle.
- Bruce Wayne n'est même pas capable d'assister à ses propres événements ?, se moqua le Joker en faisant mine d'être déçu. Il croit peut-être qu'être le collocataire de Batman lui donne le droit d'ignorer tout le monde ?
- Ce n'est pas Bruce qui est le collocataire de Batman, c'est Batman qui est...hmf !!!, commença Lucius avant de se faire bâillonner d'un jet de colle dans la bouche.
Le Joker ne lui accorda même pas un regard en abaissant son bras, absolument subjugué par la beauté qui avait été amené sur scène pour être présentée en exclusivité aux illustres invités.
- Wahou ! Vous pensez que ce machin sait voler ?
- Et toi, est-ce que tu sais voler ?, dit une voix rauque et ténébreuse dans son dos.
- Bien sûr que n...
Il se retourna et fit face à Batman, qui l'aggrippa par le col avant de le balancer par la vitre en murmurant un « Désolé » à voix basse.
- Noooon !, hurla Harley en appuyant sur le gros bouton rouge d'une des machines sur l'estrade avec son maillet.
L'appareil en question, surmonté d'un sablier géant, se mit à vibrer et à tourner à toute vitesse. Le sable s'agita, se renversa, et la chute du Joker fut interrompue brutalement.
- Qu'est-ce que...
Il revînt dans la pièce, comme poussé par une force invisible, le temps se rétractant pour revenir en arrière, et les mains de Batman se retrouvèrent sur son col, à nouveau agrippées aux pans de sa veste. Mais la rapidité du rembobinage les fit se percuter et le Joker tomba sur le Batman, le renversant sur le sol.
Pendant un instant qui parut durer une éternité, ils se firent face, les yeux dans les yeux, torse contre torse. Batman pouvait certainement sentir le cœur affolé du Joker tambouriner dans sa poitrine, il pouvait voir ses grands yeux écarquillés aux pupilles dilatées, et cela provoquait en lui une sensation à la fois opressante mais aussi agréable. Il avait besoin de le toucher.
Ses lèvres, à quelques centimètres de celles du Joker, se rapprochèrent avec un frémissement d'envie, le faisant se mordre doucement la lèvre inférieure.
Le Joker quant à lui battit brièvement des cils, clairement bouleversé.
- Je te hais, murmura-t-il.
- Moi aussi je te hais, répondit Batman en posant doucement sa bouche sur la sienne.
Durant ces quelques secondes suspendues dans le temps, le Joker se sentit littéralement en apesanteur, des feux d'artifice éclatant au-dessus de sa tête et réchauffant dangereusement ses joues.
Puis des mains le tirèrent en arrière et ses rêveries s'évanouirent pour laisser place à une terrible frustration.
- Tu ne peux pas faire ça ici !, s'écria Robin. Qu'est-ce que les gens vont penser ??
Le Joker se dégagea vivement, reprenant prestement contenance :
- Harley ! On dégage !
La jeune femme grimpa sur un prototype de moto-bulldozer dotée de deux ailes ; le Joker la rejoignit, noua ses bras autour de sa taille, tira la langue au duo de super-héros, et ils s'enfuirent par une autre fenêtre, les éclats de verre jaillissant sur les invités.
- Des vitres toutes neuves, bougonna Lucius dont le bâillon s'était ramolli.
Robin aida Batman à se relever et ce dernier se pencha à la fenêtre brisée pour regarder les silhouettes des deux méchants s'éloigner dans un nuage de fumée.
- On peut les poursuivre si tu veux !, déclara Robin, pressé d'en découdre.
- Occupons-nous plutôt des sbires qui restent, répondit Batman en se détournant.
Les dits-sbires, une dizaine de personnes déguisés en mascottes en peluche ou en clowns, se regardèrent avec inquiétude :
- Oh oh !
***
Le mur en bas de l'escalier du hall principal du manoir Wayne est couvert de photos de famille.
Au début de son installation dans cette immense maison, Dick essayait de ne pas y faire attention, car ces photos lui semblaient presque trop intimes pour qu'il les observe.
Cela ne l'empêchait pas de le faire parfois, car elles montraient aussi un Bruce qu'il ne connaissait pas, un Bruce plus jeune et souriant, un Bruce qui avait pris la mâchoire de son père, les yeux de sa mère...
Puis peu à peu, de nouvelles photos s'étaient mises à fleurir sur ce mur.
D'abord une photo de Dick fêtant son premier anniversaire en dehors de l'orphelinat ; puis une photo de Bruce en train de dormir après une nuit agitée et Dick se prenant en selfie devant sa bouille endormie – il s'était pris un sacré savon après mais Bruce ne l'avait pas décrochée du mur ; ensuite une photo de Barbara et de Bruce se serrant la main ; une photo d'Alfred sur scène jouant un solo de guitare sous les applaudissements de la foule ; Barbara, Batman et le commissaire Gordon fêtant leur victoire avec des pintes de bières – et Robin avec un lait fraise...
Dick, en les observant, se rendit compte qu'il manquait quelque chose dans ces photos.
Il regarda le téléphone de Bruce qu'il avait chipé et le sortit de sa veille pour contempler le fond d'écran : l'air stoïc de Batman sur la photo, mais comment son corps restait malgré tout pressé contre le bras du Joker, la façon dont il penchait légèrement la tête pour rentrer dans le cadre. Son bras passé autour de la taille du Joker, invisible derrière son dos, mais avec quelques doigts gantés posés sur sa hanche, à la limite du cadre de la photo.
Dick n'avait cessé de répéter que les amis étaient la famille qu'on s'était choisi...mais il avait ignoré le plus évident.
On ne choisit pas ceux que l'on aime.
Un engrenage complexe digne d'un film Saw. Un bassin de requins. Des cordes rouges pour faire du shibari. Des caméras et des écrans partout.
- Un dernier mot ?, lança l'Homme-Mystère à Batman attaché, sur le point d'être dévoré par les poissons affamés (en vrai les requins n'attaquent que très rarement l'homme et seulement parce qu'ils confondent les surfeurs ou les nageurs avec leurs proies habituelles comme les phoques ; je tenais à préciser cet état de fait, car les requins sont une espèce en danger d'extinction et leur dangerosité présupposée les rend peu sympathique à l'oeil du public qui pourrait se mobiliser pour les protéger. Et pourtant, les requins...c'est vachement bien. Aimons les requins).
(et oui, les requins sont des poissons)
Soudain une trappe au plafond s'ouvrit et une boîte en tomba.
L'Homme-Mystère, intrigué, s'en approcha et la ramassa. Il y avait une petite molette sur le côté, comme pour une boîte à musique. Poussé par la curiosité, il l'actionna.
- Qu'est-ce que c'est que...
La boîte s'ouvrit sur un clown grimaçant qui lui cracha du gaz violet à la figure.
Pendant que l'Homme-Mystère, plié en deux par la toux, ne regardait pas, Batman sentit une paire de main s'attaquer à ses liens.
- Salut Batpapa, déclara Robin en dénouant les nœuds qui retenait Batman prisonnier.
- Robin, tu es venu avec du renfort ?, demanda Bruce en exécutant un salto pour atterrir sur le rebord du bassin en parfait équilibre.
Robin l'imita, tomba dans l'eau mais en sortit suffisamment rapidement pour que les requins ne le remarquent pas.
Il s'ébroua et répondit :
- En quelque sorte.
Soudain une floppée de petits jouets tomba en pluie sur l'Homme-Mystère, des petites voitures tintinabullantes qui se mirent à tourner autour de lui avec des bruits de klaxon. Aveuglé par les larmes provoquée par le gaz, le super-vilain trébucha sur une des petites voitures et tomba à la renverse. Sa canne s'envola et atterrit...
Dans la main du Joker.
- Alors comme ça on s'attaque à ma Némésis à moi rien qu'à moi ????
- Il n'est pas qu'à toi, figure-toi !, s'offusqua l'Homme-Mystère.
- Ah booooon ?, rugit le Joker en le rejoignant d'un bond pour le prendre par le col, tout sourire. Tu n'étais pas là durant le film, quand il a dit que j'étais spécial et que j'étais le seul qui compterait jamais à ses yeux, même s'il était entouré de super-vilains en tout genre ?
- J'ai jamais dis ça moi, intervint Batman.
D'un geste du bras le Joker envoya valdinguer l'Homme-Mystère dans le bassin aux requins, qui s'attaquèrent avec joie à ses habits, le laissant en caleçon à motif de pingouins.
Batman bondit jusqu'au Joker et l'attrapa par les pans de sa veste.
- Qu'est-ce que tu fais là ? Je m'en sortais très bien tout seul, je n'ai pas besoin de ton...
Le Joker le fit taire d'un long baiser langoureux. Lorsqu'il s'écarta, tout sourire, Batman eut le tournis pendant un instant. Puis il se rappela la présence de Robin.
- Tout va bien Batpapa, je suis au courant. Et...ça ne me dérange pas. Tu as le droit de choisir qui tu veux.
- On a pas mal discuté avec le p'tit et..., commença le Joker avec décontraction.
Batman le renversa en arrière dans ses bras et l'embrassa fougueusement.
Des feux d'artifice se déclenchèrent au-dessus d'eux et lorsque Batman détacha sa bouche – couverte de rouge à lèvres rouge vif – de celle du Joker, ce dernier le regarda avec des cœurs dans les yeux.
- Je te hais, murmura-t-il avec affection.
- Et je te hais plus encore, répondit Batman avec un sourire en coin.
- Youpi !, s'exclama Robin en jetant des confettis.
Musique de générique. Fin.
