Actions

Work Header

Rating:
Archive Warning:
Category:
Fandom:
Character:
Additional Tags:
Language:
Français
Series:
Part 37 of Elayan's Bradbury Project 2021
Stats:
Published:
2021-08-27
Words:
3,829
Chapters:
1/1
Kudos:
1
Hits:
9

Une chanson pour un monde

Summary:

Eileen est chanteuse de métier et, ce soir, son public est plus important que jamais. L'anxiété est tenace et les enjeux sont immenses.

Notes:

[Projet Bradbury #34b] Cette nouvelle a été écrite en une semaine seulement, et relue une seule fois avant publication.
Encore un duo, ce sera le quatrième ! Ce départ est celui de Myoji, et le premier changement de plume ne devrait pas vous échapper tant j'ai plongé à pieds joints dans l'invitation à parler musique !!

Work Text:

L’averse faisait rage, j’entendais la pluie tomber abondement. De toutes les journées, il avait fallu que la pluie attende ce jour précisément pour se montrer. Mais le temps qu’il faisait ne devait pas m’écarter de mon chemin, je savais ce que j’avais à faire.

J’étais assise devant mon reflet, au chevet d’une coiffeuse qu’on avait fait installer à mon attention. Plus je me regardai dans le miroir, plus ma confiance s’érodait. Étais-je prête ? Avais-je ce qu’il fallait ? Serais-je à la hauteur ? Autant de questions qui me hantaient depuis plusieurs jours. Je ne pouvais pas me laisser attirer vers le fond par ces pensées. Aujourd’hui, mon destin allait se jouer et je n’aurai qu’une seule et unique chance. Qu’une seule et unique chanson.

Soudain, quelqu’un approcha.

- Madame Eileen, il est l’heure !

- Très bien, Jacob, j’arrive.

Je me levai, et je le rejoignis. Tous deux, nous marchâmes vers l’endroit où tout se jouerait. J’avais mis ma robe la plus voyante, il fallait que j’impressionne. Les fines broderies ne passaient pas inaperçues. J’étais à l'étroit et mal à l'aise à l'intérieur, mais rien de tel ne paraissait à l'extérieur. Les voiles de la robe semblaient flotter dans l’air, entraînés par mon allure. Je marchais d’un pas lent mais décidé. Je ne savais pas combien de personnes étaient présentes, mais j’avais la conviction que tout le monde finirait par entendre ce que j’avais à chanter.

Je ne savais pas où j’allais, j'étais comme perdue dans un labyrinthe. Jacob, lui, semblait parfaitement savoir où il allait. Il m’entraînait là où il fallait sans jamais douter. 

- Vous sentez-vous prête, madame ?

La question m’étonna. Il était rare que Jacob s'intéresse à ce que je ressentais.

- Il le faut bien, Jacob. Quel autre choix ai-je ?

- Certes, certes. Je suis certain que si vous donnez le meilleur de vous-même, vous y arriverez sans peine.

- Que me vaut une telle sollicitude, Jacob ? Je te connais plus pessimiste, habituellement.

Jacob s'arrêta net et se tourna vers moi, une moue grimaçante déformant son visage rabougri.

- Ce que vous dites là me blesse, madame. Je n’ai à cœur que votre réussite, assura-t-il.

Il resta planté là, attendant une réaction de ma part.

- Je t’en remercie, Jacob. Mais tu es plus souvent là pour me rappeler que je peux échouer que le contraire.

J’accompagnai ma réponse d’un léger sourire. Jacob souffla du nez et reprit son chemin.

- Ce n’était que pour vous pousser en avant, madame, juste ça. Regardez où vous en êtes, maintenant.

Jacob et moi marchâmes encore quelques minutes. Je me plongeai dans mes pensées et m'isolai dans un profond mutisme afin de me concentrer. Sans que je n’en remarque rien, Jacob et moi nous étions arrêtés. On était arrivé. J’étais derrière la scène. D’où j’étais, elle me semblait immense. Une fois seule au centre, j’aurais l’impression d’être un maigre grain de riz perdu au milieu d’une grande assiette.

- C’est à vous de chanter, madame. N’oubliez pas, donnez le maximum de vous.

Je ne pus réprimer un rire nerveux. Jacob avait toujours eu ce don pour dire exactement les mots qu’il ne fallait pas.

- Merci, Jacob, ricanai-je. Il est trop tard maintenant, Je n’ai plus le choix.

Je pris une dernière inspiration profonde et je m’engageai sur la scène. À mesure que j’avançai, je ne quittais pas le sol des yeux, je ne voulais pas. Je contemplais le sol de la scène. Elle avait été décorée pour l’occasion. De fines enluminures devaient la rendre magnifique, vue de loin.
Soudain, je la vis. Elle était là, entre mes pieds. Une discrète marque avait été laissée au sol, à l'endroit même où je devais me tenir pour chanter. J’y étais, le temps était venu. Je me tournai vers le public, joignis les mains et attendis que la musique commence.

Le délicat tremolo des cordes emplit l'espace, chassant les derniers chuchotis de l'audience. Les vents et les cuivres entrèrent peu après, dans un crescendo de puissance écrasante. Je n'étais qu'une coquille de noix dans une tempête sonore… mais c'était un typhon familier, donc je connaissais chaque vague, chaque relief, chaque goutte d'eau. Lorsque ma voix s'éleva à son tour, ce n'était pas le cri désespéré d'un noyé, mais bel et bien le hululement d'une sirène. Je levai la tête, yeux clos, laissant le son jaillir de ma gorge se projeter de lui-même en direction des spectateurs les plus hauts assis. J'avais tant répété cette mélodie, tant articulés ces mots, qu'ils en étaient devenus un instinct aussi simple que le réflexe de respirer.

Je laissai mes doigts se dénouer alors que le rôle prenait contrôle de mon corps. Je n'étais plus moi-même, j'étais la jeune première éperdue d'amour et de confusion. Je ne portais pas de costume, je n'étais pas plongée dans un décor, je ne jouais pas une pièce… je jouais la scène, cependant. J'avais vu le corps sans vie de l'homme que j'aime. J'en avais perdu la raison. Et je chantais autant que je pleurais mon désarroi et ma folie. Je clamais mon amour pour celui qui jamais plus ne se réveillerait. Je criais ma peine. Je hurlais mon désespoir. Je murmurais ma peine.

Je m'effondrai presque sous l'intensité de ces émotions empruntées. Mon cœur battait aussi fort que vibrait le final orchestral. La dernière note s'enfuit, laissant place à un bref instant de silence. Ce silence qui appartenait encore à la musique. Ce silence qui suspendait ma respiration, mon souffle, ma vie !, dans un espace temporel qui semblait toujours trop court et trop long à la fois.

Puis vinrent les applaudissements. Alors je redevins moi-même. C'était fini, mon trac s'en était allé aux premières mesures et n'avait pas lieu de revenir. Comme d'habitude. Il restait cependant une lourdeur sur mon estomac, inhabituelle celle-ci. Seules une moitié de l'auditorium frappait dans ses paumes. L'autre moitié était tellement silencieuse que j'en vins à me demander si ces sièges plongés dans l'obscurité étaient réellement occupés. Un bouquet de roses rouges tomba à mes pieds et m'empêcha de plisser les yeux pour mieux regarder. Je saluai avec un large sourire, agitai la main à l'attention de chaque balcon, et enfin je me retirai, non sans ramasser le bouquet.

- Si vous me permettez un commentaire, madame... commença Jacob à peine eus-je mis un pied en coulisses.

- Seulement si c'est un commentaire positif, lui répondis-je avec un rire nerveux.

Jacob eut un sourire doux, à peine visible dans l'ombre de l'étroit couloir.

- C'était sans doute votre plus belle interprétation de cet air, déclara-t-il avec une ferveur que je ne lui connaissais pas.

Je l'observais quelques instants, cherchant dans les traits du vieil homme une quelconque preuve d'un petit mensonge de courtoisie. Je n'en vis aucun, aussi me détournai-je pour me diriger vers ma loge.

- Meilleure que celle du Met', il y a deux ans ? demandais-je presque malgré moi.

- Largement supérieure, me répondit la voix assurée de Jacob.

Je relevai le menton de fierté. Je sentai les larmes me monter aux yeux. J'avais donc réussi, j'avais fait au mieux de mes capacités, de mon talent ! Mais serais-ce suffisant ? Ce concert, patchwork de toute la culture humaine, avait un but bien différent du simple divertissement sur lequel reposait mon métier. Ce n'était pas à mon public habituel qu'il fallait plaire, ni même aux néophytes qui pénétraient parfois dans nos salles, non… C'étaient eux qu'il fallait convaincre.

- Messieurs dames de l'Agence devraient vous rejoindre bientôt, madame, indiqua Jacob alors que nous tournions le dernier angle de couloir. Je leur ai demandé de vous laisser quelques minutes de repos après votre représentation.

Je regardais la porte de ma loge avec un sentiment étrange. L'habituel soulagement de pouvoir enfin me laisser tomber sur un siège, soupirer à l'abri des regards, se mêlait d'une horreur qui me déplaisait fortement.

- Ont-ils vraiment besoin de me parler ? demandai-je.

Jacob ne répondit pas. Il n'avait pas de réponse. Il n'y en avait sans doute aucune. Ce que j'avais fait était fait et ne pouvait être défait. Qu'est-ce que cela pouvait bien changer de… comment avaient-ils dit, déjà ? Ah oui, "débriefer" . Si ça leur avait plu, tant mieux, si non… si non, alors tant pis. Quelqu'un d'autre, dans un autre art, dans un autre genre, leur plaira peut-être. C'était tout le but de ce spectacle, n'était-il pas ?

- Quelqu’un arrive, madame.

Je fus arrachée de mes pensées. Le moment était enfin venu pour “débriefer”. Deux hommes en costume entrèrent dans la pièce. Tout vêtus de noir par dessus une chemise blanche. Des caricatures d’agents. Ils nous serrèrent la main, d'abord Jacob, puis moi.

- Bonjour, Madame Eileen Richards, dirent-ils respectueusement. Votre représentation fut saisissante.

- Si vous voulez nous suivre dans une salle, nous y serons plus à l'aise, ajouta l’un d’eux.

Sans que nous n’ayons le temps de répondre quoi que ce soit, il sortit de la loge. Son autre collègue attendait là et nous invitait à sortir. Visiblement, il voulait fermer la marche. Jacob et moi sortions dans les couloirs et nous nous dirigeâmes vers la salle de briefing. Maintenant que le trac ne m’envahissait plus, je pouvais enfin voir les larges couloirs blancs et sans âme qui reliaient les différentes salles entre elles. Il n’y avait aucune décoration, aucune fioriture, rien qui ne soit pas fonctionnel. Je m’en doutais déjà, mais les lieux n'étaient pas prévus pour recevoir du public, ou bien il ne l’était plus.

- Je vous en prie, dit tout à coup l’agent qui ouvrait la marche.

Il se tenait devant une pièce qui était ouverte. Discrètement, il faisait barrage de son corps pour que nous n’allions pas là où notre présence n’était pas désirée.

- Désirez-vous quelque chose à boire, en attendant ?

Tout comme Jacob, je fus surprise de cette question. Nous eûmes tout juste le temps de décliner l’offre d’un léger signe de tête que l’agent ajouta :

- Très bien, quelqu’un va arriver très vite.

Et il referma la porte. Je m’en approchai et tentai de l’ouvrir.

- Elle est fermée. Il semblerait, Jacob, que nous soyons enfermés.

Notre cellule,  bien que suffisamment grande, me semblait bien trop petite pour nous deux. Au centre se trouvait une simple table rectangulaire entourée de quatre chaises. Jacob était déjà assis et attendait, comme à son habitude, que l’orage passe. Je vins m'asseoir près de lui.

- Pourquoi nous ont-ils enfermés, Jacob ? demandai-je. Pourquoi ont-ils fermé la porte ?

Le trac avait laissé place à une fatigue aussi bien physique que mentale. La situation présente faisait doucement naître en moi un terrible sentiment de panique.

- Ne vous inquiétez pas, madame. Ils ont sûrement fermé pour que nous ne nous promenions pas n’importe où, vu vos spectateurs du jours, il n’y a là rien d’étonnant.

Jacob avait prononcé ces mots avec un tel calme que cela produisait l’effet inverse chez moi et nourrissait mon angoisse.

- Que veulent-ils de moi ? J’ai si mal chanté que ça que je mérite d’être emprisonnée ? 

- Ne dites pas ça, madame Eileen, de grands pontes doivent vouloir vous féliciter personnellement, rien de plus.

Je ne lui répondis qu’une moue sceptique. Je ne tenais plus en place, il fallait que je me lève, que je marche, que je fasse quelque chose.

- Tu penses que la pluie tombe toujours ?

Comme si changer brutalement de sujet allait m’aider. Je m’approchai malgré tout de la petite fenêtre pour y voir l’orage toujours en cours. Les gouttes qui tombaient en rythme m'aidaient à me calmer.

Soudain, la porte s’ouvrit.

- Bonjour, excusez-moi de vous avoir fait attendre.

Je me retournai vers l’homme qui venait d'entrer. C’était un grand homme, dans l’habituel costume noir de l’agence. Il était rasé de près à l’exception d’une moustache généreuse et il portait des lunettes bien trop petites pour la grosseur de ses yeux. Il était accompagné des deux agents qui nous avaient précédemment escortés ici. Il s’approcha de moi, ignorant Jacob, et me tendit sa main.

- Bonjour, madame Eileen Richards, je suis un très grand fan. C’est moi qui ai demandé votre présence ici-même. Le bouquet que je vous ai lancé vous plait ?

J’avais toujours le bouquet de roses avec moi. Sans que je m’en rende compte, je n’avais pas lâché les fleurs depuis la fin de la représentation. Elles étaient pour moi le seul lien qui me rapprochait encore à la réalité.

- Oui, elles sont très belles, répondis-je en lui serrant chaleureusement la main. Monsieur... ?

- Excusez mon impolitesse, s’inclina-t-il. Je suis Trevor Hanson, le responsable de toute cette opération. Je tenais à venir personnellement vous instruire de la suite des événements. Si vous le permettez.

Il tendit un bras vers une chaise libre et me proposa son autre main pour m’accompagner jusqu'à la table. Il m’aida à m'asseoir comme le gentleman qu’il semblait être, puis alla s'installer en face de moi, de l’autre côté de la table. Les deux autres agents restèrent plantés comme des piquets, de part et d’autre de la porte, le regard perdu au loin.

Trevor me fixa du regard, j’en fis de même. Ses yeux semblaient porter un mélange d’admiration et d'inquiétude.

- Vous avez fait sensation, madame Richards, commença-t-il.

- Appelez moi Eileen, je vous en prie.

- Ça serait un honneur, vous pouvez m’appeler Trevor.

- Très bien, Trevor, et pourquoi votre voix cache de l'inquiétude derrière ce compliment ?

- On ne peut rien vous cacher. Quelques artistes qui se produisaient ce soir ont fait une très forte impression, et vous en faites partie.

- Et c’est une bonne chose, non, Trevor ?

- C’est flatteur, oui, Eileen. Mais ils veulent vous présenter à des hauts responsables, et j’ai peur que vous nous ne soyons pas en mesure de refuser.

La petite boule de trac qui avait été chassée par les applaudissements revint aussi vite qu’elle n’était partie.

- Une autre représentation donc, dis-je, peinée. De combien de jours je dispose pour m’y préparer ?

Trevor posa un regard compatissant sur moi.

- Aucun, j’ai bien peur. Vous partez dans l’heure, Eileen.

Je fronçais les sourcils et glissait une oeillade à Jacob. Lui aussi était perplexe.

- Trevor, dis-je après un toussotement pour reprendre contenance. Chanter est mon métier depuis tellement d'années, vous devez bien imaginer que mon répertoire est suffisamment étendu pour ne pas avoir besoin d'énormément de temps ou d'équipement pour préparer un nouveau morceau.

- S'agit-il d'un transport… différent de ce à quoi nous sommes habitués ? demanda alors Jacob.

Les lèvres de Trevor s'étirèrent en un mince sourire dénué de la moindre trace de joie. Il regarda Jacob une longue minute, avant de se tourner à nouveau vers moi.

- Vous allez en effet vous rendre chez eux, m'annonça-t-il avec lenteur, en utilisant leur moyen de transport. Rien de bien inquiétant, je vous rassure : je l'ai moi-même emprunté et, malgré les années lumières qu'on nous a affirmé avoir parcourues, ça ne m'a pas fait plus d'effet que passer la porte de cette pièce.

Il gloussa, mais quelque chose dans ce rire sonnait faux. Je sentais ma langue pâteuse contre mon palais trop sec. Il me fallait un verre d'eau. Mais une question se pressait au devant de mes pensées :

- Qu'est-ce que vous ne me dites pas ?

Trevor soupira. Son regard se perdit un instant dans le minuscule carré de ciel pluvieux offert par la petite fenêtre, puis retomba sur ses mains croisées devant lui sur la table.

- Vous êtes la douzième personne que je viens voir depuis que cette décision a été prise, répondit-il avec un calme olympien, et les onze précédentes m'ont clairement fait comprendre que cette décision n'a rien de trivial.

- Quelle décision ? pressais-je, craignant le pire.

Trevor grimaça, cherchant visiblement ses mots, avant d'enfin reprendre :

- Nos invités ont apprécié les différentes performances mais ils les ont jugées "disparates". Ils craignent que nos diversités, nos variétés, soient des marqueurs de… trop forte différenciation ? Que c'est notre façon humaine de nous séparer les uns des autres et que c'est, entre autres, notre raison de nous faire la guerre.

Je couvris ma bouche d'une main. J'étais horrifiée.

- Quelle terrible façon de voir les choses, murmurais-je. Il y a tellement d'autres raisons, pourquoi voudraient-ils…

Trevor me fit taire d'un geste rassurant.

- Nous savons tout ça et, croyez-moi, nous faisons de notre mieux pour les convaincre. L'Art est notre arme principale dans cette démonstration et c'est pourquoi nous avons besoin de tous ces artistes de talent et de renommée - dont vous-même, Eileen.

J'avais beaucoup de choses à dire mais rien ne me paraissait réellement pertinent. Je continuais à me taire et à écouter les tenants et aboutissants de cette "décision".

- Un panel de six compositeurs est actuellement à l'œuvre pour composer une pièce qui rassemble et met en valeur chacun des artistes déjà présenté, et apprécié, de nos invités.

J'entrouvris la bouche. Je craignais de comprendre. J'avais l'impression de découvrir soudainement une falaise dressée à-pic devant moi - et qu'il me faudrait gravir. Une création ! hurla mon cerveau, couvrant les paroles de Trevor. Une création unique, presque improvisée par la vision multiple de plusieurs compositeurs cherchant à unifier des genres qui ne se fréquentent jamais vraiment de près ! La falaise était incroyablement haute et raide. Au point que j'en eus le vertige.

La main de Jacob se posa sur mon épaule, me rattrapant au dernier instant, au moment où j'allais céder à l'appel du vide. Il m'offrit un sourire encourageant. Je le suivis comme dans un songe. Je ne me rendis pas compte de la présence ou de l'absence de Trevor ou des autres agents. Je me retrouvais bientôt dans une autre pièce encore, aussi stérile que les autres mais bien plus grande, dans laquelle se trouvaient déjà d'autres artistes, issues d'univers bien différents du mien.

Je m’agrippai au bras de Jacob, le seul lien qui me restait vers la réalité. J’eus tout juste le temps de regarder les autres artistes présents que Trevor entra dans la pièce.

- Messieurs, dames, il est temps de partir. Leur navette vous attend.

La salle se tourna vers Trevor.

- Après une longue discussion, j’ai réussi à obtenir que les accompagnateurs qui le désiraient pouvaient vous accompagner.

Je me tournai vers Jacob, les yeux emplis de désespoir. Il répondit à ma question avant même que j’eus le temps d’ouvrir la bouche pour la poser.

- Je vous suis, madame, dit-il d’un ton qui ne trahissait aucune hésitation.

L’agitation gagna ensuite la salle. De rapides échanges d’arguments s’échangèrent. Puis, chacun, l’un après l’autre, nous sortîmes de la pièce. Je pus très vite voir qui avait accepté de risquer le voyage et ceux qui ne voulait pas le tenter.

 Je traînai des pieds pour être la dernière à sortir. Je m’approchai ensuite de Trevor.

- Quel va être la suite des événements, Trevor ? demandai-je.

- Rien d’exceptionnel, Eileen, répondit-il. Nous allons tous monter dans leur navette.

- Oh, vous venez avec nous ? m'étonnai-je.

L’idée d’avoir Trevor avec nous me rendait cette aventure un peu moins angoissante. Pour une raison qui m'échappait, sa présence me réconfortait.

- Exactement, je ne pouvais pas vous laisser partir tous seuls là-bas.

Jacob s’approcha de nous et demanda :

- Et ensuite ?

- Ensuite ? Le voyage nous paraitra ridiculement court, ajouta Trevor. Une fois arrivés, il y aura les présentations d’usage, puis ça sera rapidement à vous.

Sur ces mots, je déglutis avec peine.

- Vous chanterez pour sauver la Terre.

Je m’accrochai encore plus durement à Jacob. Mes ongles se plantèrent jusqu’au sang de son bras. Je n’avais pas besoin qu’on me rappelle la pression qui pesait sur mes épaules. Je m'étais déjà produite dans des conditions extrêmes mais, aujourd’hui, cela n’avait rien à voir. Nous étions douze, et le sort du monde reposait sur l'interprétation d’une unique pièce originale, ça n’avait aucun sens.

- Allons-y, dit soudainement Trevor en me poussant gentiment hors de la pièce.

Nous marchâmes tous les trois dans les couloirs de l’agence. Trevor nous poussait à presser le pas. Nous arpentâmes des parties qui m'étaient jusqu’alors inconnues. Nous finîmes par arriver dans un grand hangar, tout aussi aseptisé que les autres pièces. Et ce fut là que je la vis. La navette de nos invités. De l'extérieur, ça n’avait rien d’impressionnant, elle ressemblait à une gigantesque pomme de terre. Même ses courbes n'avaient rien de gracieuses, elles étaient même rugueuses. Aucune beauté, aucune frivolité, aucune symétrie ne se dégageait de ce qui se voulait être une navette. Elle était juste là au milieu du hangar, flottante. Une rampe permettait simplement de monter à l'intérieur. Comment les êtres responsables de cette pomme de terre spatiale pouvait être même de juger l’art humain ?

- C’est ça ! Leur navette ? demandai-je à Trevor, bien que connaissant la réponse.

- C’est exact, confirma-t-il. Ça ne paie pas de mine mais ça semble efficace. Bien que je n’y connaisse rien en voyage spatial.

Trevor m’invita à le suivre et m'entraîna à l’intérieur de l’étrange véhicule. L’intérieur était étonnant, les couloirs étaient des sortes de long tubes, une très faible lumière nous permettait tout juste d'avancer sans trébucher. Nous ne mîmes pas longtemps avant de rejoindre les autres musiciens. La pièce qui nous avait été assignée dénotait avec le reste du vaisseau. La salle était rectangulaire, plate et bien illuminée.

- Ils ont ajouté une salle spécialement pour nous, pour que nous soyons à l'aise le temps du voyage, précisa-t-il en voyant mon étonnement.

J'acquiesçai distraitement et je vins m’installer sur un des sièges.

Le voyage se passa sans encombre. Tous les artistes étaient assis et attendaient silencieusement. On ne s’était pas tous rencontrés, mais chacun de nous connaissait tous les autres. Il y avait ici probablement les onze meilleurs artistes de la planète. Chacun à la tête de son art. Et il y avait moi.

Soudain, la porte s’ouvrit et Trevor se leva pour la traverser. Je voulus me lever à mon tour pour l’intercepter. D’un signe de main, il me fit signe de rester assise.

- Restez ici, dit-il. Nous sommes arrivés, ça va bientôt être à vous.

L’attente parut interminable.

Sans même que nous remarquions le temps passé, Trevor resurgit pour nous amener sur le lieu de la représentation. Tout allait vite, beaucoup trop vite. Le stress me prit à la gorge et me fit perdre mes moyens. J’avais l’impression de perdre connaissance et de ne plus savoir où je me trouvais.

- Eileen ? EILEEN ?

Je rouvrit les yeux. Quand les avais-je fermé ? Trevor était face à moi. Jacob était à ses côtés.

- Oui ?

- Vous allez bien ?

Une sincère inquiétude traversait le regard de Trevor. Je regardai autour de moi, je ne reconnaissai pas les lieux. Une certaine agitation flottait dans l’air.

- Où suis-je ?

- Madame ? s'inquiéta Jacob. Vous êtes dans la salle de concert qu’ils ont fait spécialement pour vous, vous vous rappelez ? Tout le monde se prépare.

Je me souvins. Les invités, les douze artistes, le concert, le sort du monde.

Tout le monde était en position, chacun à sa place pour jouer ce patchwork de genre pour des êtres qui n’avait aucune notion artistique.

- Bonne chance.

Trevor et Jacob s’éloignèrent. Le moment était venu. J'étais au centre de la scène. Bien que âgée seulement de quelques heures, j’avais toute la pièce en tête.

Les lumières s'éteignirent. 

Le silence envahit la salle. J’entendis l’agitation du public.

Le rideau se leva.

Le sort du monde était au bout de nos mains, de nos voix.

Les premières notes de musique résonnèrent enfin.

Series this work belongs to: