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Category:
Fandom:
Character:
Additional Tags:
Language:
Français
Series:
Part 36 of Elayan's Bradbury Project 2021
Stats:
Published:
2021-08-27
Words:
4,216
Chapters:
1/1
Hits:
5

Ménestrel

Summary:

Thalanil avait raccroché sa vie d'aventurier et coulait des jours sereins dans sa demeure elfique. Mais on n'arrête jamais vraiment la vie d'aventurier, elle nous rattrape toujours.

Notes:

[Projet Bradbury #34a] Cette nouvelle a été écrite en une semaine seulement, et relue une seule fois avant publication.
Encore un duo, ce sera le quatrième ! Ce départ est le mien, avec un peu de med-fan des familles :)

Work Text:

Lorsque Thalanil ouvrit les yeux ce matin-là, un rayon de soleil d'or posait un doigt gracieux sur son lit. Il tourna la tête et sourit en voyant le visage endormi de sa bien-aimée. Elle était à ses côtés chaque matin que leur longue vie leur offrait, mais ça ne l'empêchait pas de redécouvrir la beauté de ses traits délicats. Un très léger sourire ourlait ses lèvres roses. Une goutte de rosée scintillait, accrochée à ses cils. Elle semblait être une statue de porcelaine, à jamais assoupie, à jamais sereine. Thalanil repoussa le drap blanc et caressa tendrement son ventre rebondi. Bientôt naîtrait leur premier enfant. Thalanil était impatient de le rencontrer. Il se savait déjà heureux et il lui tardait de l'être encore plus. Il se savait à quelques semaines d'être l'elfe le plus heureux de ce royaume.

Un subtil changement dans l'air lui fit tendre l'oreille. Il se redressa lentement, à l'affût. La chambre était parfaitement silencieuse, le drap sous ses doigts était la même soie dans laquelle il s'était couché, la lumière était celle du soleil se levant un matin d'été. Tout était comme il devait être. Et pourtant, Thalanil percevait quelque chose . Son flegme elfique était sa meilleure qualité, lui avait-on souvent dit, mais cette calme apparence cachait en réalité un sang bouillant d'appréhension et de prudence. Une vague sensation lui murmurait que la réalité qui l'entourait était similaire à ses sentiments.

Inquiet, il quitta son lit. Ses longs cheveux bruissèrent à peine en se déroulant dans son dos. Sa chemise de nuit bruissaient à peine en suivant ses pas. La porte du placard bruissa à peine en glissant sur le tapis. Thalanil ne voulait pas faire ça. Si sa femme se réveillait à cet instant, que penserait-elle de lui ? Mais contre sa volonté, il empoigna malgré tout son épée. Il regrettait d'avoir besoin de ce contact rassurant dans le creux de sa paume. Il avait promis que cette vie était derrière lui. C'était cependant plus fort que lui. Il serra l'épée dans son poing, tandis que son regard parcourait la pièce à la recherche de l'origine de sa gêne… 

L'espace d'un battement de paupières, la chambre disparut. Thalanil n'eut qu'un très léger hoquet de surprise. Un homme en tunique bleu ciel se tenait devant lui, les paumes levées en sa direction. Les derniers éclats d'une lumière azur s'éteignaient entre eux.

- Magie des anneaux ? murmura Thalanil pour lui-même.

L'homme acquiesça comme si c'était à lui qu'il s'adressait. C'était un jeune homme, âgé d'à peine plus de vingt ans. Il avait l'air épuisé. Des brûlures ornaient la pulpe de ses doigts, symptomatiques d'un excès de pratique magique.

- Bienvenue, Thalanil Fel'Myaroth, aventurier de renom, récita l'invocateur. Je vous prie de bien vouloir vous diriger vers le navire, le Capitaine vous expliquera la raison de votre invocation ici et vous instruira de la suite des événements.

Thalanil fronça les sourcils. Il avait l'impression que des bribes de son environnement précédent s'accrochaient encore à lui. La chaleur du soleil d'or, le confort de son lit, la vision de sa femme… Où se trouvait-il maintenant ? Le ciel était gris au-dessus d'eux. Des mouettes criaient, certaines proches, certaines lointaines. L'air était saturé d'iode et d'embruns. Il faisait plutôt frais, remarqua-t-il alors qu'une brise humide sinuait entre ses chevilles nues. C'était un matin triste, mais un matin tout de même. Le brouhaha d'une foule confuse se formait autour de lui.

- S'il-vous-plait, monsieur, j'ai encore quelques invocations à effectuer, gémit le jeune magicien en secouant une feuille de parchemin. Pourriez-vous libérer le cercle ?

Thalanil baissa les yeux. Sans surprise, il se trouvait au centre d'un cercle formé par des runes d'anneaux. Il était incroyablement complexe, fait pour invoquer n'importe qui depuis n'importe où. Ce n'était pas à la portée d'un magicien aussi jeune. Il n'avait sans doute pas d'autre rôle que celui d'invoquer des gens à partir d'une liste. Il n'avait probablement aucun pouvoir ici. Thalanil conclut donc qu'il était inutile d'essayer de lui soutirer des informations et sortit du cercle pour trouver quelqu'un d'autre. D'autres magiciens invoquaient d'autres aventuriers à partir d'autres cercles. D'autres magiciens aussi jeunes et fatigués que celui qu'il avait déjà rencontré, d'autres aventuriers aussi surpris que lui-même. Les mains de Thalanil se crispèrent sur son épée. Il s'en était fallu de peu pour qu'il ne se retrouve ici complètement désamparé.

- Thal' ! appela une voix caverneuse sur sa gauche. T'es là, toi aussi !

Une immense créature violacée surgit au moment où il tournait la tête et l'enlaça avec une brutalité inattendue. S'il n'eut pas le temps de voir son visage, il reconnut son odeur épicée.

- Phebis !

La semie-démone relâcha son étreinte et le repoussa devant elle, sans pour autant lâcher ses épaules. Phebis était encore plus haute et large que dans les souvenirs de Thalanil. Sa peau écailleuse était des mêmes teintes de l'obsidienne, du noir intense au violet profond. Elle avait complètement rasé ses cheveux, laissant toute place à admirer les deux paires de cornes, polies jusqu'à briller, plantées dans son crâne.

- Tu m'avais manqué, paladin ! reprit-elle. Comment va ta dame ?

Thalanil cligna des yeux. Ces yeux rouges plein de joyeuse malice, ce sourire orné de dents pointues, cette voix profonde et rauque comme un orage… il avait cru ne jamais les revoir. Il était si surpris qu'il ne savait même pas s'il en était heureux ou non.

- Ne fais pas comme si ça t’intéressait de savoir, démone .

Phebis fit une moue de tristesse. Thalanil savait qu’elle n’aimait pas qu’on l'appelle comme ça, mais il devait se montrer ferme avec elle dès maintenant, sinon elle serait invivable.

- Ne dit pas ça, voyons. Je suis un peu votre marraine, tu sais. C’est grâce à moi que vous en êtes là. Et n’oublie pas notre pacte, rappela-t-elle.

Phebis lâcha un dernier clin d'œil à son ami paladin puis tourna les talons et se dirigea vers d’autres aventuriers. Thalanil leur souhaitait bien du courage. Il se balada ensuite parmi la foule, les magiciens avaient invoqué toute une ribambelle de personnages, tous plus étonnants les uns que les autres. Il en reconnaissait certains comme des elfes ou des orques. D’autres aventuriers lui semblaient plus atypiques, avec de la fourrure ou des cornes là où il n’avait pas l’habitude d'en voir. Il voyait même des créatures dont il se demandait même comment elle pouvait vivre ou même se déplacer tellement elles étaient difformes pour lui. Les magiciens savaient ce qu’ils faisaient, pensa-t-il.

- Fexcusez-fmoi ? Fc’fest fvous fle fpaladin ?

Thalanil se retourna. Il regarda les alentours à la recherche de celui qui venait de parler.

- Où êtes-vous ? Je ne vous vois pas, dit-il suffisamment fort pour qu’on l’entende bien.

- Foh ! Foui ! Fpardon, fdonnez-fmoi fun finstant.

L’air devant Thalanil crépita et, petit à petit, prit une forme tangible, visible. Des nuages se formèrent et prirent l’apparence d’une petite tornade parcourue d'éclairs. De grands yeux de vapeur se trouvaient là où aurait dû se trouver un visage. Ils fixèrent Thalanil pendant plusieurs secondes avant de reprendre :

- Fbonjour ! Fça fdoit fêtre fmieux fainsi, fnon ?

Thalanil hocha lentement la tête.

- Euh, oui, je crois !? dit-il d’un air non assuré.

- Fbien ! Fbonjour fà fvous, fje fm’fapelle Foehn. Fje fcherche fle fpaladin, fc’fest fbien fvous ?

Thalanil fronça les sourcil, comme si cela pouvait l’aider à mieux comprendre la créature qui était face à lui.

- Le paladin ? précisa-t-il. Oui, c’est moi.

- Fthalanil, fle fpaladin ! triompha le petit être fait de vent. Fgénial, fvotre fréputation fvous fprécède fà ftravers ftous fles funivers, fgrand faventurier. fOn fest fensemble fsur fle fmême fbâteau, fje fpeux frester favec fvous ? Fvous fm’fapprendriez fà fme fbattre ? Fla flégende fde fla fbataille fdes fdouze Ftyranorcs fest fvraie ? Fvous favez fvraiment fcombattu fà fmains fnues….

- Oh ! l'interrompit Thalanil. Tu veux bien te calmer ?

La petite créature tempétueuse se calma et baissa les yeux au sol, visiblement déçue d’avoir fâché son idôle.

- Tu peux me dire ce que tu es ? Et comment tu me connais ?

Foehn releva d’un coup les yeux, une brise de joie le traversa.

- Fje fsuis fun fêtre fde fla frace fdes fouragans. Fje fviens fd’fun fautre fmonde. Fvous fêtes fquelqu’fun fde ftrès fcélèbre.

Thalanil s’habituait de mieux en mieux à la façon particulière de Foehn de parler.

- Très bien. D’un autre monde, tu dis ? Un autre continent ? Iovrand ? Plus au nord peut être, Xauphari ?

- FNon, fnon, fun fautre fmonde. Fseul fun fmagicien fpeut fnous ffaire fvenir. Fmais ftoi faussi, ftu fas fété finvoqué fdans fce fmonde, fcomme fmoi.

- Quoi ? Comment ça ? s’écria Thalanil.

Soudain, la cloche du navire où étaient assignés Thalanil et Foehn sonna.

- Fc’fest fnotre fbateau, ffaut fqu’fon fmonte, fviens, Fthalanil, s’enjoua Foehn en se dirigeant vers le navire.

Thalanil eut encore du mal à absorber les informations que lui avait distillées la petite créature. Il suivit malgré tout le mouvement. Les invocations semblaient terminées, et chacun se dirigeait vers le navire qui lui était assigné.

- Alors, Thal’, prêts pour la grande aventure ?

Thalanil tourna la tête et trouva Phebis qui montait avec lui.

- On est ensemble une nouvelle fois, Thal’. Unis dans une nouvelle galère.

Le paladin soupira. Il était malgré tout heureux d’avoir un allié dans cette histoire, même si c’était Phebis.

- Tu sais pourquoi on est là, Phebis ? Et tu sais quelque chose sur cette histoire d’autre monde ?

- J’en ai entendu parler ouais, dit-elle gravement. Certaines classes de démon auraient la faculté de se transvaser d’un monde à l'autre. Mais je me suis éloignée de ce monde là, tu le sais bien, Thal’.

L’elfe acquiesça, il savait très bien que son amie s’était éloignée du monde démoniaque, il l’avait aidée à s'en échapper.

- Frebonjour, monsieur Fthal !

Foehn venait de surgir entre deux jambes.

- FWAOUH ! Fmadame Fphebis, fvous faussi fvous fêtes flà ? Fc’fest fle fplus fbeau fjour fde fma fvie.

- Qui c’est, ce courant d'air ? demanda Phebis d’un air perplexe. Un ami à toi, Thal’ ?

- On peut dire ça, ouais. Il vient d’un autre monde, il m’a dit, il s'appelle Foehn.

Phebis et Thalanil regardèrent ensemble le petit être, il s’était recroquevillé dans un coin et murmurait seul.

- Fla fgrande Fphebis, fsemi-fdémone libre. Favec Fthalanil, fils font fabattu fà fdeux fle fgrand fdémon fmajeur Fkuremoth, fils font faussi fparticipé fà fla fbataille fdes Ftrois Flacs. 

- Tu fais quoi, là, mon p'tit ? demanda Phebis. Tu vas écrire un livre sur nous ?

Foehn se tourna vers Phebis, apeuré. Soudain, la cloche du navire retentit de nouveau. Le bateau largua les amarres et prit la mer, suivi par neuf autres embarcations.

- Ecoutez-moi, cria un homme. Je suis Allan, votre capitaine. Soyez attentifs, on va vous expliquer ce qui va suivre.

Un silence étreignit tout le navire. Soudain, une image d’une personne gigantesque apparut.

- Bonjour à tous, résonna la voix fantomatique de l’apparition. Je suis Azyni Mavius Edalore Xeqor Frizora, votre Menestrel. Je vous ai fait venir pour que vous divertissiez mes invités. Vous avez été répartis sur dix bateaux.

La forme fit de grands gestes dans les airs pour accompagner ses mots.

- Lorsque le dixième coup de canon retentira, les festivités commenceront, ajouta la forme. Il n’y a qu’une seule règle. Je renverrai dans son monde un seul bateau uniquement.

La forme se pencha sur chaque bateau et afficha un très large sourire.

- Amusez-vous bien.

Le Menestrel se dissipa dans l'air. Thalanil leva machinalement un main, dans un réflexe d'investigation aventurière. Un volute de fumée translucide s'enroula entre ses doigts, y collant presque un peu. C'était une forme de magie d'illusion qui ne lui était pas inconnue.

- Vous trouverez dans l'entre-pont tout le nécessaire à votre repos et votre sustentation, reprit le Capitaine Allan d'une voix forte, ainsi que toutes sortes de choses qui pourraient vous être utiles. Servez-vous.

- Il a l'air de ne pas savoir plus que nous ce qui nous attend, commenta Phebis en faisant claquer sa langue.

- Il n'a sans doute pas eu le choix non plus, répondit Thalanil.

Phebis pianotait nonchalamment sur son armure pectorale. Ses griffes heurtaient le métal dans un rythme régulier et entêtant.

- Qu'est-ce qu'on fait, alors ? demanda-t-elle.

Thalanil lui jeta un bref coup d'œil. Il la connaissait assez pour reconnaître un signe d'anxiété quand il en voyait surgir dans l'attitude éternellement débonnaire de la guerrière, mais se poser des questions avant d'agir, c'était un tout nouveau niveau de sang-froid. Elle devait se sentir rudement menacée par la tournure des événements.

- Pour commencer, déclara calmement l'elfe, puisqu'il y a dans l'entre-pont "toutes sortes de choses qui pourraient nous être utiles", j'aimerais aller y jeter un œil. Peut-être y trouverais-je quelque pièce d'armure… ou tout du moins une paire de chaussures.

- Fje fviens favec fvous ! s'exclama joyeusement Foehn.

- J'y comptais, lui dit Thalanil avec un sourire. Raconte-nous tout ce que tu sais sur le monde dans lequel nous sommes.

D'un geste, il enjoignit Phebis et Foehn à le suivre vers les escaliers. Quelques autres s'y rendaient aussi, mais la plupart était trop occupée à houspiller le pauvre Capitaine qui tentait désespérément de les convaincre de son incapacité à les aider davantage et, surtout, de son innocence dans toute cette affaire.

- J'espère qu'il va survivre, murmura Phebis juste avant de passer la tête sous le pont. Il n'a pas l'air d'un mauvais bougre… et clairement il ne passe pas sa meilleure journée.

Thalanil hocha la tête mais ne répondit pas. Toute son attention était portée sur Foehn. Celui-ci babillait dans sa voix pleine de courants d'airs. Il ne savait rien de ce monde, vraiment. Il connaissait quelques généralités sur les voyages entre les mondes et avait quelques conclusions à présenter sur ce qu'il pouvait déduire de la nature de celui-ci, mais c'était à peu près tout. Le reste n'était que bruit. Thalanil préférait tout de même y prêter attention, le moindre détail pourrait avoir son importance le moment venu.

Le Capitaine n'avait pas menti, il y avait effectivement tout un tas de choses à leur disposition. De gros tas de choses très variées. Posées un peu partout dans un désordre qu'on qualifiera de joyeux plutôt que de risquer d'être péjoratif. Thalanil eut toutes les peines du monde à trouver ce qu'il cherchait, quand bien même Phebis lui prêtait main forte à contre-cœur. Foehn avait été bien plus enthousiaste dans sa volonté d'assister, mais le simple fait qu'il ait demandé fà fquoi fressemble fune fchaussure avait poussé Thalanil à seulement lui demander de se renseigner sur les métiers et points forts des autres aventuriers.

Une demie-heure plus tard, Thalanil avait mis la main sur une paire de bottes plus que décentes, ainsi que sur des chaussettes en laine de bonne qualité, des vêtements de coton à la coupe certes simple mais bien plus adapté au combat que sa chemise de nuit, et même une cotte de mailles à sa taille.

- Tout à l'heure, je trouvais que tu avais vieilli, dit Phebis en le regardant tresser ses cheveux à la mode elfique, mais je m'aperçois que tu avais juste l'air d'un vieux pantouflard.

Thalanil, piqué au vif, lui lança un regard courroucé. La semi-démone le fixait, un sourire rêveur aux lèvres, sa langue noire visible juste à la commissure de sa bouche.

- Range-moi cet air lubrique, Phebis, grogna-t-il.

Elle roula des yeux, mais se détourna malgré tout. Ils avaient eu leur histoire, dans un lointain passé, leurs frissons et leurs coups de chaud. Et puis il était tombé amoureux et il avait mis un terme à tout ça. Phebis se serait volontiers avouée jalouse, mais elle n'avait jamais ressenti de l'amour de lui. Il lui plaisait énormément, encore aujourd'hui, mais d'autres lui plaisaient aussi. Tant pis pour lui.

La cloche du navire résonna à nouveau. Des cris suivirent, juste avant que quelque chose d'énorme ne se fracasse contre la coque avec un bruit inquiétant.

- Monstre marin ! hurla une voix au loin. Kraken !

Thalanil et Phebis remontèrent en furie. Ils purent ainsi voir l’horreur qui s’offrait à eux. Malgré le temps clair et dégagé, le pont était inondé comme lors des plus grosses tempêtes. De l’eau s’écoulait depuis les nombreuses tentacules qui flottaient dans le ciel. Thalanil jeta un regard autour de lui. Les dix navires étaient encore là. Et tous étaient aux prises avec le monstre des profondeurs. Il était encore en partie immergé au milieu de l'océan, on ne pouvait distinguer du monstre que ses énormes yeux globuleux dénués d’empathie et son énorme gueule remplie de dents qui était aussi grande qu’un demi-navire. Ci et là émergeait de l’eau un nombre ridiculement élevé de tentacules qui tentaient de se saisir des différents bateaux qui tournaient autour du monstre.

- Fqu’fest fce fqui fse fpasse ? fc’fest fquoi … FAARRGGHH !

Foehn déboula sur le pont comme un courant d’air. Il se stoppa net dès qu’il vit le kraken.

- Fais attention à toi, Foehn, cria Thalanil.

L’elfe resserra sa prise sur son épée qu’il était encore plus heureux d’avoir avec lui, puis fonça sur les appendices du monstre.

- C’est quoi le plan, Thal’ ? cria Phebis qui courait juste derrière lui.

- C’est pas le moment des plans, frappe juste les tentacules, hurla-t-il.

Tout l’équipage du bateau se démenait pour se défaire de l’emprise du kraken.

Tout à coup, un grand bruit de craquement résonna au-dessus de l’océan tumultueux. Thalanil jeta un coup d'œil, juste à temps pour voir un des navires voisin se faire entraîner par le fond, brisé en deux par l’étreinte affreuse de la créature marine.

- Fc’fest fhorrible ! s’écria Foehn.

La petite créature brumeuse virevoltait de façon erratique sur le pont. Sa petite taille et son incapacité à tenir une arme le rendait peu utile dans l’affrontement qui avait lieu.

- Fais attention à toi, Thal’ !

Phebis se fendit dans toute la longueur, et de ses griffes acérées, elle trancha net l'extrémité d’un tentacule qui tentait d’attraper son ami.

- Tu penses que je peux le garder ? Ça pourrait me servir, demanda-t-elle en regardant le membre gigotant au sol.

- C’est pas le moment, Pheb’, répondit-il, en lâchant un regard concentré sur la semi-démone.

Celle-ci, d’abord déçue, se fendit rapidement d’un large sourire que Thalanil ne mit pas longtemps à comprendre. Cela faisait bien longtemps qu’il n’avait plus appelé son amie ainsi, mais ils avaient vécu trop d'aventures de toute sorte ensemble pour que cela soit simplement effacé.

- Reste concentrée, cria-t-il en lançant son épée avec toute la dextérité elfique qui était la sienne.

La lame voltigea et trancha l’air avec une telle précision que Phebis eut tout juste de temps de la voir. L’arme empala un tentacule sur la coque juste avant qu’il ne fasse basculer la démone. Celle-ci délogea l’épée qu’elle renvoya à son ami.

- On est quitte, lâcha-t-elle avec un sourire.

- Ne lâchez rien ! exhorta soudainement Allan.

Le capitaine et son équipage de fortune se battirent avec bravoure tandis que de nombreux autres navires n'avaient pas autant de chance. Le kraken gagnait clairement la bataille. À chaque bateau qui sombrait, c’était un nouveau régiment d'appendices à ventouse qui apparaissait. Le combat n’allait jamais tourner à leur avantage, songea Thalanil.

- Fah fl’faide !!!!! Fthalanil !!!! cria d’un coup Foehn.

Thalanil se tourna de suite vers l’origine du souffle à l’aide.

La petite créature tournoyante était enlacée par un tentacule et soulevée dans les airs. Thalanil se demandait comment une créature de vent pouvait seulement être attrapée, mais il ne connaissait pas plus que ça l’anatomie des congénères de Foehn.

- Tiens bon ! Foehn, encourage-t-il en se jetant sur le kraken.

Phebis le suivait de près. Tous les deux, il redoublèrent d’attaques sur le tentacule coupable. Mais celui-ci était plus imposant que tous les autres et leurs assauts restèrent vains.

- Ça sert à rien, Thal’, énonça Phebis en reculant d’un pas. Eh ! p'tit gars ! cria-t-elle a l’intention de Foehn. Y a rien que tu puisses faire de ton côté ?

Thalanis se recula également, et tourna la tête vers son nouvel ami dans les airs.

- Fje fsais fpas, fj’fai fpas fle fdroit fnormalement, cria-t-il. Fj’fai fle fdroit fmaintenant ?

- C’est le moment ou jamais ! hurla Thalanil en esquivant de nouveaux assauts tentaculaires.

- Fd’faccord.

Foehn se rétracta sur lui-même. L’espace d’un instant, Thalanil crut le voir moins brumeux que d’habitude. Il ignorait ce que la petite créature faisait, mais au même instant, le ciel s’assombrit d’un coup.

- T’as vu ça, Thal’ ? c’est le p'tit qui fait ça ? s'étonna Phebis.

Thalanil regarda avec plus d’attention le ciel. Il se noircissait à vue d'œil, des gros nuages s'assemblaient au-dessus de leur tête, et de grandes rafales de vent venaient fouetter les voiles miraculeusement intactes de leur navire. Des décharges électriques parcourent le corps frêle de Foehn en même temps que les épais nuages se chargeaient d'électricité.

- Reculez ! hurla Thalanil. Reculez, tous !

Sur ces mots, le ciel se déchira, le tonnerre gronda et la lumière les éblouit tous. Par dessus le grondement du ciel qui blessa ses tympans, Thalanil put entendre les hurlements de ceux qui étaient dans l’eau ou aux prises avec le monstre.

Puis un silence, le calme. 

Seule restait la saturation blanche de leurs yeux et le bourdonnement de leurs oreilles fragiles.

Après quelque minutes. Les yeux d’elfe de Thalanil se remirent du traumatisme et il vit face à lui Foehn, sain et sauf. Autour de lui, une mer d’huile, calme et apaisée, comme si rien n’était arrivé. Il ne restait sur le pont que des restes calcinés de tentacules et de membres d’équipage qui n'avaient pas pu se mettre à l'abri.

- C’est toi qui a fait ça, Foehn ?

- Fouiiii ! Ft’fas fdit fj’favais fle fdroit ! triompha-t-il le avec un large sourire.

- Et tu peux contrôler le vent, Foehn ? demanda Phebis avec une idée derrière la tête.

- Fbien fsûr, fcomme ftous fles fouragans.

Thalanil s'était éloigné de quelques pas. La main sur le bastingage partiellement détruit, il observait la mer plate et les débris qui y flottaient. Quelques aventuriers des navires encore en bon état commençaient déjà à mettre des chaloupes à l'eau pour ramasser les survivants.

- Explicite ton idée, Phebis, lança-t-il.

Il se sentait de mauvaise humeur. Au réveil, il était encore auprès de sa femme, dans sa demeure au sein d'un village elfique à la sérénité éternelle. Il avait été invoqué dans un autre monde qui clairement ne lui souhaitait pas du bien et il détestait ça. Si Phebis, parmi tous les aventuriers de ce bateau et des autres, avait une idée, il préférait la connaitre avant qu'elle n'empire la situation.

- Pas ce ton-là avec moi, Thal', gronda-t-elle.

L'elfe darda sur elle un regard acide, qu'elle soutint avec défi.

- Je connais ce monde, articula-t-elle. Je suis déjà venue.

- Quoi ? s'exclama Thalanil, estomaqué. Pourquoi tu le mentionnes juste maintenant ?

- D'une part parce que tu ne m'as pas demandé avant, siffla-t-elle avec un sourire agacé. D'autre part parce que je viens tout juste de m'en rendre compte.

Elle leva le bras en montrant le ciel. Les nuages se dégageaient, découvrant un ciel déjà fortement teinté d'orange et de violets. Les étoiles étaient déjà brillantes.

- Je reconnais ces constellations, ajouta Phebis. C'était il y a longtemps et je n'ai pas non plus arpenté chaque lopin de terre de cet endroit, mais je sais où trouver un portail, ce sera suffisant pour un Paladin des Anneaux, n'est-ce pas ?

Thalanil fit la moue, un peu gêné de s'être emporté et d'avoir eu tort. Il acquiesça. La vérité était que n'importe quel espace de terre ferme aurait été suffisant pour qu'il puisse tracer son propre cercle, mais le temps nécessaire à une telle tâche était à mesurer en semaines… si Phebis savait où trouver un portail déjà construit, c'était autant de temps de gagné.

- Ok, p'tit gars, reprit Phebis en se tournant vers Foehn. On doit aller vers le nord. Il n'y a qu'une seule mer assez grande pour accueillir de telles bestioles, à ma connaissance. On a juste à aller vers le Nord jusqu'à tomber sur le passage entre les continents. C'est suffisamment étroit pour qu'on ne puisse pas le rater. A partir de ce passage, c'est… allez, disons deux jours de marche vers l'ouest, si vraiment on traine.

- J'ai pas l'intention de traîner, marmonna Thalanil.

Et il n'était pas le seul à marmonner une réponse similaire.

- Excusez-moi de vous interrompre, lança Allan d'une voix forte.

Il avait le nez cassé et du sang coulait abondamment sur son menton. Cela ne semblait pas le gêner, il se tenait dignement, le dos droit, comme s'il était encore le maître à bord. Thalanil ressentit énormément de respect envers cet homme à la droiture exemplaire.

- Je serais franc, reprit le Capitaine, et ne poserait donc qu'une seule question. Pouvez-vous envoyer n'importe qui dans votre monde ?

Phebis grimaça en réalisant que c'était à elle qu'il s'adressait. Elle haussa les épaules avant de décocher un regard interrogateur à Thalanil, lequel soupira.

- Bien sûr, je peux envoyer n'importe qui n'importe où.

- Parfait, fit Allan. Dans ce cas, mon équipage et moi-même sommes à votre service pour vous mener jusqu'au portail, en échange de quoi vous nous amènerez avec vous au travers du portail. Peu importe où exactement, peu importe pour y faire quoi, je ne tiens pas à rester ici à risquer ma vie pour plaire à un Ménestrel qui s'auto-proclame divin.

Phebis émit un rire sonore. Elle s'avança vers Allan et lui asséna une grande claque dans le dos, amicale bien qu'elle lui fasse tousser du sang.

- J't'aime bien, capitaine, lui dit-elle. Allez, p'tit gars, fais donc souffler le vent dans le bon sens, tu veux ?

- Si vos explications sont correctes, ça devrait prendre moins de quatre jours de voyage, indiqua Allan.

- Parfait, souffla Thalanil avec un sourire, serein à nouveau.

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