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Quand il descend finalement de son cheval, le roi marche comme un idiot. Les jambes arquées par plusieurs jours de chevauchées intenses. Il a voyagé sans s'arrêter depuis Tintagel pour rentrer au plus tôt au château. Il n'aurait jamais du quitter celui ci en premier lieu, mais les Saxons avaient décidé d'attaquer la forteresse. Arthur était persuadé que c'était une manigance de sa mère pour le punir d'un crime dont il n'avait pas conscience. Ce serait bien son genre à la vieille peau de s'associer aux ennemis du pays pour les lui briser.
C'est probablement à propos de la grossesse de Guenièvre. Quand ils s’engueulent, c'est toujours à propos de Guenièvre de toutes façons. Bien sur, rien qu'il ne puisse faire ne trouve de grace à ses yeux, mais quand elle s'en prend à Guenièvre, ou à leur fille, Arthur se défend. Les défend toutes les deux. Ygerne déteste ça. Elle trouve qu'il passe trop de temps avec sa fille. Qu'il passe pour un faible auprès de ses alliés et ses adversaires. Un tendre. Dans sa bouche, cela sonne comme la pire des insultes. Quand elle dit ça, Arthur se redresse un peu plus. Il bombe le torse. Elle dit qu'il s'inquiète trop pour sa femme, qu'il délaisse trop le royaume. Que les femmes ont toujours accouchées seules, loin de leurs époux. Que ce n'est pas une excuse pour sauter les célébrations annuelles de Tintagel. Paradoxalement, car sa mère est toujours contradictoire quand il s'agit de le critiquer sur plusieurs front, elle dit qu'il délaisse trop son pouvoir à ses chevaliers. À Lancelot surtout, qu'elle déteste. Elle ne sait pas que plus elle dit du mal de Guenièvre ou de Lancelot, plus Arthur se sent rassuré dans son amour pour eux. Que les remontrances de sa mère le rassurent. Il ne sera jamais comme elle, comme Uther. Il a choisi sa propre voie.
Malheureusement, tenir tête à sa mère pour refuser d'aller à Tintagel pour les fêtes tant que Guenièvre est enceinte, c'est autre chose que refuser de partir au combat lorsque les envahisseurs menacent les côtes. Il déteste quitter Guenièvre si près du terme. Avant de partir il avait demandé à Lancelot de veiller sur elle, de la protéger. Forcément, ils s'étaient engueulés. Le chevalier voulait l'accompagner et le protéger dans la bataille. Lancelot détestait voir Arthur partir sans lui au combat. Guenièvre n'était pas rassurée non plus de le savoir sans son meilleur allié pour protéger ses arrières. Arthur les avait convaincu que ce serait Guenièvre qui aurait peut être à affronter le plus périlleux des combats en son absence. Qu'elle aussi elle aurait besoin de son meilleur défenseur pour la guider dans la douleur. Ils avaient cédé à contre cœur.
Arthur était parti au combat. Seul Léodagan pouvait comprendre le poids qui pesait sur ses épaules. La rancœur face à cette couronne trop lourde qui le portait loin de sa maison et ceux qui l'aimaient, et en même temps le sentiment de devoir face à la Bretagne et sa famille. Il est roi, il est père. Bientôt une deuxième fois. Il doit sacrifice et protections à son pays et à son foyer. C'est sa charge. Son honneur. La seule chose dont il soit sur dans son existence. Son ventre ne portera jamais la vie, alors son bras doit donner la mort pour protéger ce qui est précieux. Ceux qui la portent.
Sitôt la bataille achevée, Arthur enfourchait son cheval. Léodagan saurait bien sécuriser les plages et débriefer les troupes. Arthur avait eu une pensée pour son beau père. Sa fille attendais un de ses petits enfants, mais il savait que ce temps n’était pas le sien. Il laissait la place à Arthur. Au père. Son gendre. Lui aussi, il se sacrifiait pour sa famille. Pour l'instant, ce dont sa fille avait besoin, c'était que son époux rentre au plus vite auprès d'elle. Alors il avait laissé partir Arthur, et il avait accepté avec humilité le poids de sa couronne et de sa paternité. Pour Guenièvre, pensait t il en voyant Arthur s'échapper.
Plus il s'avance dans les entrailles de Kaamelott, plus Arthur sent son inquiétude monter. Le château, autrefois grouillant de monde et d'activité semble comme anesthésié. Le silence règne. Les serviteurs évitent son regard quand ils ne font pas carrément demi tour lorsqu'ils le croisent dans le couloir. Que s'est il passé en son absence ? Son cœur trésaille. Il ne marche plus, il court dans les couloirs. Où est Guenièvre ? Est il arrivé trop tard ?
Il rencontre un chevalier dans les couloirs. Bohort. Il l'attrape des deux mains et les pousse tous les deux contre le mur pour mettre un terme à sa course qu'il n'a pas pris le temps de ralentir. Il entend le bruit sourd que fait l'armure de celui ci contre le mur froid. Bohort retient une grimace. Le roi s'agrippe au col de son chevalier à pleine main. À la fois menaçant et suppliant.
« Guenièvre ? » demande le roi. Il ne sait pas ce qu'il demande. Il n'ose pas formuler la question. Va-t-elle bien ? A-t-elle accouché ? Est elle blessée ? encore en vie ? Et leur enfant ?
« Le travail a commencé quelques heures après votre départ, Sire. Hasard ou contrariété, Merlin n'a pas su dire. La Reine fut plus courageuse que tous nos soldats réunis car son travail a duré toute la nuit et une partie du matin. Lancelot, n'a cessé de la veiller et de l'assurer de votre amour, de votre retour victorieux prochain. Elle accoucha d'un enfant. En bonne santé dit Merlin. Mais dès qu'il se fut assuré de la santé du bébé et de sa mère, celle ci le jeta dehors ainsi que tous les serviteurs, sa mère et les sages femmes. Elle ne veut personne auprès d'elle et de l'enfant. Personne n'a réussi à pénétrer dans la chambre royale depuis. »
« Mais attendez, je suis partie plus de dix jours, personne n'a vu ma femme depuis ? »
« Non, Sire. Elle reste enfermée avec le petit et la petite Viviane. Elle permet seulement à Lancelot de pourvoir à leurs besoins, et supporte sa présence quelques heures avant de le renvoyer. Personne ne sait quel mal ronge la reine, mais on l'entend pleurer quand vient le soir. Les gens ont peur, pour la reine, pour la santé de l'enfant. Personne ne sait ce qu'elle a vu sur son bébé que Merlin n'a pas su déceler. Le château est plongé dans une tristesse infinie. Lancelot tient le royaume en votre absence, mais lui aussi s'inquiète. Je crains de le voir s’effondrer un peu plus chaque jour. Tous prient que votre retour saura apaiser la Reine. »
Arthur sent son cœur se serrer au récit de Bohort. « Qu'est ce qu'elle a encore foutu ? » veut il penser, car il refuse d'imaginer l'alternative. Celle d'une tragédie qui s'abattrait sur cet enfant qui vient de naître. Il demande la bouche sèche.
« Fille ou garçon ? »
En réalité, il s'en fiche un peu. Mais il veut se concentrer sur le plus important. Merlin a dit que sa femme a donné naissance à un enfant en bonne santé. Criez, chantez, réjouissez vous ! Pourquoi le château est il vide ? Il ne sait pas que Lancelot a fait chasser les invités du château pour laisser son repos à la Reine, et que ceux qui n'ont pas été reconduit à coup de pieds, se sont sagement retirés dans leurs appartements, attendant le retour du roi comme on attend le retour du printemps.
« On ne sait pas. Ni Merlin ni Lancelot n'ont dit quoi que ce soit sur l'enfant, à part qu'il allait bien. »
Arthur fronce les sourcils. Il relâche Bohort qui retombe comme une poupée de chiffon. Il s'élance à nouveau dans les couloirs. Terrifié.
Il se précipite dans la chambre. Guenièvre est allongée dans leur immense lit, qu'ils ont fait construire sur mesure pour accueillir toute leur petite famille. Elle tient contre elle la petite Viviane endormie. Elle ne peut se lever pour l’accueillir, mais quand il cherche à accrocher son regard, elle détourne les yeux. Elle caresse les boucles blondes de la petite. Elle se recroqueville un peu plus autour d'elle.
À l'angle de la pièce, près de la cheminée, un berceau. Silencieux. Arthur s'approche avec plus de courage qu'il ne lui en a fallu dans toute son existence.
Au centre du couffin, un bébé endormi. Il est minuscule. Est ce que Viviane a un jour été si petite ? Il voit la poitrine du nouveau né qui se soulève sous sa respiration profonde. Il tend les bras vers l'enfant pour le lover dans ses bras. Sa peau est chaude, douce, fragile. Il est plus léger qu'une plume. Il regarde l'enfant, émerveillé. De la pointe de son nez à ses magnifiques petits orteils, l'enfant est parfait.
C'est un miracle.
Arthur a envie de pleurer quand il voit ces dix petits orteils doucement repliés dans son sommeil. Il a envie de les embrasser. Quelque chose rugit dans la poitrine d'Arthur. Son enfant. En lui le monde se déchire pour faire la place à celui qui est en train de devenir le centre de l'univers. Quand il avait tenu Viviane dans ses bras la première fois, la terre avait tremblé. Il n'avait pas su qu'il était possible d'aimer autant. Il se pensait préparé pour son deuxième. Mais les enfants ont le don de donner tord à leur père. On n'est pas prêt, on est jamais prêt. Sa poitrine explose pour faire place à tout cet amour pour ce nouvel être parfait.
Il s'approche de son épouse, des larmes et des étoiles dans les yeux. Il l'embrasse car il ne sait pas comment la remercier de faire à nouveau de lui le plus heureux des pères. Il n'a pas les mots. Ils n'existent probablement pas. Elle lui rend son baiser mais son regard est hésitant, incertain.
Il entend la porte s'ouvrir et se refermer. Il reconnaît Lancelot sans avoir besoin de se retourner. Il n'accompagne jamais la poignée complètement lorsqu'il pénètre dans la chambre, provoquant souvent l'ire de Guenièvre.
Lancelot ne les rejoint pas. Il reste à l'entrée de la chambre, rigide. Il semble au rapport. Il a encore le masque du chevalier servant qu'il porte au dehors. Arthur tire sur sa chemise pour le faire tomber sur le lit, avec eux, mais il ne bouge pas. Alors Arthur se lève, et il vient s'échouer sur le torse de son amant. Celui ci l'entoure de ses bras machinalement. Comme toujours, il est englouti par l'étreinte de l'autre homme. Blotti complètement contre ce corps si proche et si différents du sien. Il se sent aimé, protégé. Entre leurs deux corps, l'enfant dort paisiblement. Sait il combien ses parents l'aiment et feront déjà tout pour lui ? Arthur lève la tête pour embrasser Lancelot, mais celui ci ne bouge pas. Les baiser d'Arthur meurent avant d'atteindre sa mâchoire.
Le regard de Lancelot reste figé. Au delà de la fenêtre.
« C'est un garçon » dit il avec beaucoup plus de gravité que la situation ne l'impose. Arthur regarde le bébé emmailloté. Un garçon ? Ah bon. Très bien. À cet âge là, rien ne ressemble plus à un bébé qu'un bébé.
« Il est parfait, » approuve Arthur, car il ne sait pas quoi dire d'autre.
Ils n'ont pas réfléchi à un nom. Il serait temps qu'ils s'y mettent pense-t-il distraitement.
« Il est blond. Ses yeux sont bleus, » dit à son tour Guenièvre.
Les yeux du petit sont fermés, il essaie de les imaginer.
« Parfait, » répète-t-il.
« Mon ami, ne faite pas l'idiot, je vous dis que l'enfant est blond, »Guenièvre s'entête. Arthur ne voit pas où elle veut en venir.
« Tous les enfants sont blonds aux yeux bleus à la naissance, »réplique Arthur.
« Ah bon ? » dit Lancelot dubitatif.
« C'est ce que j'ai entendu dire en tous cas. Les yeux et les cheveux des bébés foncent avec le temps. Parait que je l’étais,» explique Arthur en haussant les épaules. Blond ou brun, son fils est parfait.
« Viviane est restée blonde, » insiste Guenièvre.
« C'est parce-qu’elle ressemble à son père, » dit Arthur avec un sourire. Qu'elle est belle leur petite princesse, une vraie bretonne. Il veut croiser le regard de Lancelot, mais celui ci se dérobe et s'éloigne de lui.
« Celui ci ressemble déjà aussi à son père, » souffle le chevalier.
Arthur regarde l'enfant. Il ne trouve pas qu'il ressemble particulièrement à Lancelot, ou à Guenièvre. Pas encore. Mais le bébé ressemble à Viviane quand elle était petite. Leur petite fille a grandi si vite. Il se promet de ne pas laisser le temps leur filer entre les doigts cette fois ci. Promesse bien vaine, mais il se battra pour arracher chaque instant de bonheur au temps.
« Tant mieux, je trouve son père plutôt bel homme, » plaisante Arthur. « J’espère que comme lui, il deviendra un chevalier grand et fort. »
Le visage de Lancelot reste fermé. Un voile de tristesse couvre toujours ses yeux.
« Ne faites pas semblant de ne pas comprendre, Sire, »Arthur grimace, il n'aime pas quand son amant l'appelle Sire dans la chambre à coucher. La façon qu'il a de rajouter de la distance entre eux.
« Je fais semblant de rien du tout. Qu'est ce que vous avez tous les deux à me tirer des têtes d'enterrement ? Guenièvre a mis au monde notre fils, n'êtes vous pas contents comme je le suis ? Vous faites chier ! Quand je pense que j'ai pas dormi depuis deux jours pour rentrer au plus vite, et vous faites la gueule. »
« Sire, la Reine a mis au monde un garçon, cela devrait faire de lui l'héritier du royaume, » déclare Lancelot.
« Devrait ? » gronde Arthur. Il se tend, déjà protecteur de l'enfant juste né. Son royaume, il ne l'a jamais voulu, mais que quelqu'un conteste l’héritage de son enfant le fait bondir.
« Mon ami, je n'ai pas su vous donner un enfant. Encore une fois, c'est l'enfant du Seigneur Lancelot que j'ai porté dans mon ventre en vous faisant croire à une descendance. J'ai échoué. Je suis tellement désolée. J'aurai voulu pouvoir vous donner l'enfant que vous méritez. »
Mon enfant. Son enfant. Notre enfant. Ils n'ont jamais vraiment parlé en ces termes auparavant. Bien sur, les boucles bondes de Viviane n'ont jamais laissé aucun doute dans leurs esprit sur la paternité de Lancelot, mais ils s'en fichaient. Ou du moins Arthur avait cru qu'ils s'en fichaient. Aux yeux du monde Viviane était la fille du Seigneur Arthur Pendragon et de son épouse Guenièvre qui l'avaient doté du plus attentionné des parrains, le seigneur Lancelot du Lac. Est ce que Lancelot et Guenièvre avaient tout le temps fait une distinction dans leur esprit et dans leur cœur sur qui était le vraipère de la petite ? Arthur sent son cœur se serrer.
« C'est mon enfant quand même. Comme Viviane est ma fille. Je m'en fous qui est le vrai père de ces enfants. S'ils sont blonds ou bruns, ce sont les miens. Ils pourraient avoir des plumes ou des écailles, des crocs ou des ailes, ce sont les miens, » se défend Arthur. Il veut hurler. Il veut se battre. Hurler. Mordre. Griffer. Mais il est retenu par le poids de son fils dans ses bras. Il ne comprend pas pourquoi les gens qu'il aime le plus au monde lui disent des choses aussi méchantes. Veulent lui retirer ses enfants.
« Viviane ce n'est pas pareil, c'est une fille. Cet enfant sera amené à régner sur le royaume de Logres, pourtant, il ne porte pas une goutte du sang de Pendragon. Comment allez vous l'écarter du trône au profit de ses frères à venir ? Comment réagira le royaume face à cet enfant renié ? Grandira t il dans la haine de ses frères et de son père, jaloux de ses sœurs ? » demande Guenièvre en larmes.
« Mais j'en ai rien à foutre du sang Pendragon. Que Uther aille se retourner dans sa tombe, je n'en ai rien à secouer. Cet enfant est le mien et sera considéré par tous comme tel sinon il pourront goûter de ma lame et de mon pied au cul. »
Son éclat de voix semble sortir Lancelot de son masque parfait de chevalier. Il s'approche de lui. Pose une main sur sa hanche.
« Arthur, » souffle t il , « Nous les hommes, n'avons pas la chance d'avoir la certitude qu'un enfant est le notre, le sentir grandir dans nos entrailles. Les plus grands rois sont terrifiés de ne pas reconnaître leur traits dans ceux de leur progéniture. Quand Guenièvre était enceinte de Viviane, je me disais que je me fichais de qui elle serait la fille. À qui ressemblerait elle, à vous ? À moi ? À un autre ? »
« Ben voyons, j'ai déjà assez à faire avec vous deux, c'est pas demain la veille que je prendrais un amant. »
Lancelot n'écoute pas la remarque de la reine et continue.
« Je me suis dit que je serai heureux peu importe auquel d'entre nous elle ressemblerai. Mais Viviane est née, et je me suis rendu compte que j'avais tord. Que c'était important pour moi. Je ressens de l'orgueil quand je reconnais la douceur des yeux de ma mère dans son regard. De la fierté quand je la vois monter aux arbres comme une petite guerrière. Ma poitrine s'est gonflée quand nous l'avons amené en visite diplomatique à Gaunes, quand je l'ai vu courir sur les terres de mon père. La chaire de ma chaire, le sang de mon sang, réuni en ses terre. Je sais ce dont mon amour pour la Reine vous prive. Vous dites aimer Viviane comme votre fille, et c'est tout à votre honneur, mais vous ne savez pas le sentiment qui m'habite. Celui d'un père qui voit son enfant grandir pour lui ressembler »
« Vous avez raison, je ne le sais pas. Mais je vois Viviane grandir avec le même sourire que sa mère, mais avec vos fossettes qui creusent ses joues. Elle a vos boucles, et les épis incoiffables de Guenièvre. Elle a le nez de sa mère et vos oreilles trop grandes pour sa petite tête. Et quand je l'entends rire, je nous entends rire tous les trois.
Viviane ne me ressemblera jamais physiquement, et les dieux seuls savent pourquoi le peuple a si facilement accepté qu'elle fut ma fille mais c'est le cas. Avec ses traits fins, son nez en trompette et ses yeux clairs, elle ne me ressemble pas. Mais ce n'est pas grave, car elle ressemble aux deux personnes que j'aime le plus au monde. Il y a un peu plus de vous deux en ce monde et cela ma comble de bonheur.
Et vous savez ce qui me rend aussi heureux ? De voir Viviane demander à toutes les servantes du château l'histoire du petit ourson avant de s'endormir. De voir tous les chevaliers du royaume lui rapporter des jouets, des souvenirs gravés en forme d'ours et voir la patience avec laquelle elle les arrange dans sa chambre. Dans les couloirs, elle chante des comptines romaines que personne d'autre ne reconnaît. La voir préférer la confiture de fraise à toutes les autres, pour m'imiter à la table du petit déjeuner. De la voir ramasser toutes les branches de la cours et de se balader avec à sa ceinture, proclamant à qui veut l'entendre que c'est Excalibur.
Je les trouvais cons, tous, au début, tous à me féliciter de combien ma fille me ressemblait. Mais c'est la vérité. Viviane n'est pas ma chaire mais elle est ma fille. Elle me ressemble autant qu'elle vous ressemble. Et plus le temps passe, et plus elle grandit pour devenir sa propre personne, plus ça n'a aucun sens de réfléchir au quel de nous deux est son père. Elle est le fruit de ceux qui l'élèvent, de ceux qui l'aiment. »
« Mais et l'héritier ? Et le trône ? »
« Je me fous du trône, si j'avais un fils de ma lignée à mettre sur le trône, avec le sang maudit des Pendragon, je suis sûr que ça finirait en catastrophe. Mon père a toujours essayé de me tuer. Ma demi sœur pareil. J'ai pas envie de voir si la tradition familiale se prolonge. Je dois rien à personne. Rien à mon père. Rien à ma mère. Qu'ils aillent se faire voir avec leur héritier. Je mettrai un roi blond, fils de mon meilleur ami et de la femme que j'aime sur le trône. »
« Et si vous changez d'avis ? Et si vous changez d'avis quand un enfant un enfant aux boucles brunes naîtra des cuisses de Guenièvre. Vous semblez certain aujourd'hui, Sire. Mais j'ai besoin de plus que des certitudes. Je sais la douleur de l'abandon d'un père. Je refuse que vous le traitiez comme moindre quand un autre naîtra. C'est mon enfant, je me dois de le protéger, fut-ce de vous »
Arthur se laisse tomber sur le lit, vaincu. Il regarde ses amants qui le regardent avec angoisse. Quelle belle bande de bras cassé ils forment tous les trois. Avec leurs angoisses et leur manque de communication. Guenièvre qui est tétanisée à l'idée de ne pas lui fournir l'héritier qu'on attend d'elle alors qu'il ne passe pas un jour sans qu'il ne l'honore depuis qu'elle a fait entrer Viviane dans leur vie, sans qu'il ne la traite comme la Reine qu'elle est. Lancelot, tellement blessé par l'abandon de son père puis de sa nourrice, qu'il est prêt à détruire la relation la plus stable qu'il ai eu de toutes sa vie pour protéger son fils d'une telle déception.
Arthur essaie de ce dire que ce n'est pas contre lui. Que ce n'est pas de lui dont ses amants ont peur. Que ce n'est le reflet de leur propre peurs, et l’amplification de ses propres silences. Il n'a jamais été très fort pour proclamer ses émotions. Parler de lui. De son passé. De ses secrets.
Il sait qu'il faudra qu'il fasse mieux. Encore. Toujours. Pour eux. Pour leurs enfants.
Alors Arthur se livre.
« Il n'y aura pas d'enfant brun. Ou alors, ce sera les boucles châtains de Guenièvre, mais je n'aurai jamais d'enfant de mon sang. »
« Vous allez devoir m'expliquer comment m'y prendre, parce-que après mon deuxième, je suis presque sûre qu’il y a un lien quasi direct entre ce que nous faisons tous les trois dans ce lit, et mes nausées matinales qui pointent le bout de leur nez, » s'exclame Guenièvre.
« Je suis stérile, » répond simplement Arthur.
« Quoi ? Mais comment ? » Les voix de Lancelot et de Guenièvre se mélangent. Arthur soupire. Il avait voulu garder cela pour lui, le temps de digérer la nouvelle, puis quand il avait fait la paix avec ça, il était bien trop tard pour se confier. Il se rend compte à présent qu'il aurait pu leur éviter à tous les deux une semaine d'angoisse, de culpabilité et de pleurs.
« Lors du baptême de Viviane, des délégations de tous nos alliés ont débarqué au château de toute la méditerranée et d’ailleurs. Au village, la population a été multiplié par dix, par les voyageurs, les badeaux et les marchands. Avec eux, une amie à moi. Une amie de Rome. Celle ci possède des dons de visions. Je suis allée la voir discrètement pour m’enquérir de l'avenir de notre fille, je voulais la mettre à l’abri. Quelle ne fut pas ma joie d'apprendre que ma fille n'avait aucun destin, aucun plan prévu par les dieux. Rien. Elle grandirait, vieillirait, et mourrait libre. J'en aurai pleuré de bonheur. Mais la prédiction de mon ami fut interrompu par une autre prédiction. Celle de ma stérilité. Avec moi, allait mourir le sang des Pendragon, mais pas leur lignée m'a t elle dit. J'ai toujours su que vous attendiez l'enfant de Lancelot, ma Reine. Que ce fut un garçon ou une fille, je n'en savais rien. Mais je savais qui avait donné naissance à cet enfant »
« Pourquoi ne pas nous en avoir parlé ? »
« J'ai mis du temps à digérer la nouvelle. J'avais honte aussi. Je ne me sentais pas à la hauteur. Mais j'avais Viviane, et j'en étais tombé éperdument amoureux. Je me suis rendu compte qu'il n'avait rien dont je devais me montrer digne car j'étais déjà un père comblé. Avec le temps, j'ai oublié cette information. Ce n'était plus important pour moi. »
« Alors, tout ce temps, quand vous vous réjouissiez de la nouvelle grossesse de Guenièvre. Que vous étiez au petit soin pour elle. Que vous accordiez faveur sur faveur en séance des doléances ? Qu’on vous surprenait à chantonner dans les couloirs. C’était parce que Guenièvre attendait… mon enfant ? Vous le saviez ? » demande Lancelot.
« Notre enfant, » corrige Arthur. Et cette fois ci, le chevalier ne corrige pas son roi. Il a compris.
« Du coup, vous vous foutez de ma gueule quand je vais voir des diseuses de bonne aventure, mais quand c'est vous, c'est tout de suite un message venu des dieux » Guenièvre boude. Elle aurait sûrement gueulé mais elle a leur fille endormie dans les bras.
« Et pourtant, deux fois déjà, vous avez porté les enfants de Lancelot » rétorque Arthur. Il n'y a pas de malice dans sa voix, juste un constat.
« Alors vous saviez. Vous saviez et vous ne m'en voulez pas, » chuchote Lancelot. Il se répète encore. Mais ce n’est déjà plus pour Arthur. Il y a quelque chose d’émerveillé dans sa voix.
« Non seulement je ne vous en veux pas, mon ami, mais je vous en suis reconnaissant. Si cette prédiction est vrai, je n'aurai jamais pu devenir père sans vous. Et pourtant me voici, le plus heureux des hommes pour la deuxième fois. »
« Sire, vous êtes sur ? » demande encore le chevalier.
« Ne me faites pas me répéter, »menace Arthur en souriant.
« Moi j'étais persuadé que c'était moi le plus heureux des hommes. On devrait peut être aller consulter les oracles pour trancher la question. Il parait que la Reine Guenièvre connaît une excellente tireuse de carte. »
« Mais vous avez fini de vous moquer de moi avec ça à la fin ! Venez plutôt au lit, au lieu de vous vanter de ne pas avoir dormi depuis des jours. Merlin m'a prescrit du repos et je ne dors vraiment bien qu'entre vos bras, » râle Guenièvre.
« Vous suivez les indications de Merlin maintenant ? Voilà une semaine que vous lui refusez l'accès à la chambre, » remarque Lancelot, mais il se dirige vers la chaise ou il commence à délacer sa tenue.
« Oui, bon j'étais un peu agitée. J'ai donné la vie, j'ai le droit d'avoir des sautes d'humeur, non ? »
« Évidemment, » lui accorde Arthur alors qu'il place le petit dans les bras de sa mère. Il se penche alors et défait ses chausses.
« C'est certain », confirme Lancelot en allant rajouter une bûche dans la cheminée.
Ils se chamaillent et se taquinent, alors qu'ils reprennent doucement leurs habitudes. Ils trouvent du réconfort dans leurs gestes simples. Leurs paroles sont brusques, mais leurs doigts sont doux lorsqu'ils caressent le corps de leur amant retrouvé. Leurs mains s'enlacent, se lient l'une à l'autre, pour ensuite aller se perdre dans les cheveux de Viviane qui dort entre eux. Leurs baisers sont paresseux. Ils sont épuisés par l' émotion des derniers jours. Apaisés. En sécurité, enfin. Ils se permettent enfin de lâcher le contrôle. D'ouvrir leur carapace. La fatigue leur coupe les jambes, mais ils luttent encore pour prolonger leur retrouvailles. Une torpeur douce les engloutis alors qu'ils se serrent les uns contre les autres.
Demain de nouveaux défis les attendent encore. Découvrir leur nouvelle vie, à 5. Rattacher les morceaux de confiances, blessés par leurs craintes. Panser les égos malmenés. Puis annoncer au royaume l'arrivée tant attendu de l'héritier. Ouvrir leur bonheur aux yeux du monde, tout en dissimulant le rôle d'un des membres. Celui qui reste dans l'ombre. Fidèle. Repousser plus loin les attaques saxonnes pour garantir à leur descendance une enfance calme et en sécurité. Trouver un prénom au petit garçon qui dort entre eux. Se disputer. Oh oui se disputer. Mais aussi emmener Viviane à la pêche avec son oncle Perceval. Voir Léodagan pleurer à nouveau les premières larmes de toute sa vie, si si il le jure, à la présentation de son nouveau petit fils. Une longue vie riche et tumultueuse les attends, mais tout ira bien. Ils seront ensembles.
