Work Text:
Six heures qu’il roule et presque trois dans le brouillard. Ten en a marre de cette journée de merde, de ce temps de merde. Il fait sombre, il fait froid, il fait humide, et il peut rien voir à 5 mètres devant lui. Comme si ce n’était pas déjà assez, les corbeaux se joignent à l’ambiance déjà morbide qui le suit depuis qu’il a quitté Los Angeles.
Mais il est bientôt arrivé, et c’est ce qui le fait tenir. Sa playlist de rock old school dans les oreilles, Sympathy for the Devil qui résonne dans sa vieille Cadillac Séville. Il tape des doigts en rythme sur le volant pour essayer de se changer les idées. Difficile quand il doit se concentrer à chaque instant pour éviter les bêtes qui traverse — il a déjà rencontré deux sangliers depuis qu’il a quitté la route principale, c’est à dire deux de plus que les être humains qu’il a croisés.
Il ne sait pas ce qui lui a pris, abandonner son travail du jour au lendemain pour venir se perdre ici. Où plutôt, il sait, — Il avait besoin de vacances depuis trop longtemps, et ses dernières nuit étaient rempli de souvenirs de champs de maïs de vieille ville et de manoir en pierre… Et d'un visage pale, creusé, qui le regardait un peu trop intensément — il n’avait pas réfléchi à deux fois, dès que le projet sur lequel il bossait depuis des semaines avait été fini, il avait demandé congés. Il avait pris la route aussitôt.
Ce n’était pas la première fois qu’il prenait ce chemin. Il venait tous les Étés, avec ses parents, jusqu’à son entrée dans la puberté. Et après un Été, ses parents n’avaient plus été là pour l’accompagner. Il avait enfoui tous ses souvenirs après ça.
Il avait mis des années à faire son deuil, puis il avait décidé que pour continuer avec sa vie, il devait passer à autre chose complètement : laisser le passé derrière lui, et avancer.
Il était adulte maintenant, il avait eu le temps de se refaire une vie, trouver un job qui lui plaisait, et des amis qui faisaient office de nouvelle famille. Et pour la première fois, il avait ressenti le besoin de replonger dans son passé. De retrouver ses instants volés, se rappeler au souvenir de ses parents.
Si seulement il avait pu prendre des vacances en Eté et pas en plein automne, alors que le temps était aussi mauvais. La monotonie du brouillard qui le suivait depuis le midi fut brisée par une averse.
« Merde.»
Maintenant, il galérait même à voir ce qui était juste devant lui. Il ralenti. Il n'a pas envie d'écraser la prochaine bête qui aura le malheur de se trouver sur sa route, et il n'a pas non plus envie de se retrouver dans le ravin à cause d'un mauvais maniement de ses pédales.
A ce moment précis, il regrette un peu d'avoir pris la voiture. Mais il sait conduire, il conduit bien, il a toujours été prudent sur les routes. Tant qu'il ne va pas trop vite et qu'il reste sur ses gardes, qu'est-ce qui pourrait arriver ?
Le bruit assourdissant d'un éclair le fait bondir sur son siège. Il écrase le frein d'un coup sec, la voiture se stoppant dans un son déchirant.
« Merde ! »
Une branche d'arbre vient s'écraser sur son capot.
« Putain. »
Il reste dans sa voiture sans bouger, le regard fixé sur la branche, et le capot de sa voiture : déformé. Ça pourrait être pire. C'est réparable. Mais il ne pourra pas avancer avec la voiture dans cet état.
Il grogne de frustration. Endroit de malheur.
Il éteint le contact avant d'empirer les choses. Il fait rapidement froid sans électricité, et Ten n'hésite pas longtemps avant de se décider à sortir. Pour ajouter à son malheur, son téléphone ne capte aucun réseau, alors il a autant marcher jusqu'à sa destination.
Il se rend compte rapidement que, malgré la pluie et les années, les routes sont encore ancrées dans sa mémoire. Il arrive rapidement au bout de la forêt qui borde la route — aussi rapidement qu'il le peut avec son sac sur une épaule, et la fatigue de la journée dans les pattes — et il tombe sur un champ qui lui est bien familier.
Ce champ, il y a passé des heures à jouer, gamin, c'était la limite que ses parents lui avaient posés, il n'avait pas le droit d'aller plus loin. Il n'avait jamais eu besoin d'aller plus loin. Les caches cache entre les pousses de Maïs, les loups, les blagues faites au copains… Il n'y avait pas de meilleur terrain de jeu.
Sous la pluie, l'endroit était sinistre, mais il pouvait quand même entendre les rires de ses amis d'enfance, les voix fluettes qu'ils avaient tous à l'époque. Quand ils étaient tous petit, c'était facile de se perdre, maintenant qu'il était adulte — et que le brouillard s'était dissipé avec la pluie — il pouvait voir le champ s'étaler, et la ville qu'il cherchait à rejoindre, de l'autre côté du champ.
Le trajet, sous la pluie et sans aucune notion du temps , lui sembla interminable, mais il finit par arriver en ville. Il est trempé jusqu'à la moelle, ses chaussures et le bas de son antalon recouvert de boue, mais il s'en fiche, il est enfin arrivé.
La ville semble bien vide comme ça, mais elle n'a jamais été très active, et il sait où aller. Il se dirige directement vers le garage automobile. Il est placé à l'entrée de la ville, facile d'accès, et avec toujours les lumières allumées. Ten avait toujours trouvé ça inutile — ce n'est pas comme si les Suh avaient tant de clients que ça, avec le peu de monde dans le voisinage - mais aujourd'hui, il en était ravi.
Une sonnette s'allume automatiquement quand il passe la porte.
Un "J'arrive!" lui est crié depuis une autre pièce.
Ten commence à claquer des dents. Même s'il fait plus chaud à l'intérieur, la sensation de froid et d'humidité est encore plus forte sans le vent et la pluie pour lui fouetter le visage.
Foutue ironie.
Une porte vers l'intérieur du magasin finit par s'ouvrir, et Ten se trouve face à un géant en débardeur, les muscles à découvert les mains couvertes de crasse, une trace de graisse sur le visage.
Il a un sourire jovial, des petits yeux, et il a peut être pris trente centimètres, mais Ten le reconnaîtrait entre mille.
« Bonjour, comment est-ce que je peux vous— Oh putain de merde, qu'est-ce qu'il vous est… Ten ? Merde, c'est bien toi ? »
« Une branche est tombée sur ma voiture,» il répond en guise de bonjour.
Le temps semble s'arrêter pendant quelques secondes où ils s'observent tous les deux sans dire mot, puis l'autre avance vers lui, et il se retrouve bientôt les bras plein de Johnny Suh.
Ils éclatent de rire dans les bras l'un de l'autre. L'étreinte réchauffe Ten, et l'apaise. Peut être que le froid qu'il ressentait n'était pas dû qu'à la température.
« Gars, tu es trempé… Tu sais quoi, ta voiture peut attendre. On va passer chez moi, tu vas prendre une douche bien chaude, mettre des vêtements secs, et je vais te préparer un truc à manger, ok ? »
Ten ne peut que hocher la tête, pas sur de pouvoir parler sans avoir la voix qui tremble. La voix de Johnny est plusieurs octave plus basse qu'elle ne l'était dans leur jeunesse, mais il a toujours les mêmes intonations, la même façon de parler. Il est pris d'une nostalgie soudaine, et il quitte l'étreinte avec regret.
Johnny passe son bras au-dessus de ses épaules, comme s'il ne s'était jamais quitté et que la dernière douzaine d'années n'était qu'un mirage. C'est rassurant, de voir qu'il n'a pas vraiment changé, malgré son apparence. Il espère que le reste de la ville est aussi comme ça : comme enfermée dans une capsule sans être affectée par les rouages du temps.
C'est injuste de sa part de souhaiter ça, et de toute façon impossible, mais il aurait aimé revenir pour voir que rien n'a changé, et pouvoir revivre ses souvenirs d'enfance inlassablement.
Son cœur se serre un moment. C'est pour ça qu'il n'est pas revenu pendant des années, parce qu'il n'était pas près à voir que toute traces de ses souvenirs avait disparues.
Johnny n'habite plus chez ses parents. Ce qui est logique, il a un an de plus que Ten, vingt-six maintenant. Il a sûrement sa propre vie, Ten est même étonné de le voir toujours ici. Enfant, il partait toujours de partir, faire le tour du monde, devenir chanteur… La vie ne nous donne pas toujours ce qu'on veut, malheureusement,
Ten en sait quelque chose.
La nouvelle maison de Johnny est à quelques rues à peine de la précédente. Une maison parce que c'est ce qu'on peut se permettre d'avoir à vingt-six ans, quand on ne vit pas dans une métropole surpeuplée.
Une fois à l'intérieur, il ne perd pas une minute pour se déshabiller et prendre sa douche. Il faut quelques minutes pour que la chaleur rentre, et encore quelques unes pour qu'il commence à sentir ses muscles se détendre. Il en avait besoin plus qu'il ne le croyait. Des vacances. C'est de ça dont il a besoin. De repos, et d'arrêter de se prendre la tête.
Quand il rejoint Johnny, c'est avec la ferme résolution de ne plus se laisser stresser par des choses qu'il ne peut pas contrôler.
Surtout quand il y a un plat chaud qui l'attend, et la compagnie d'un vieil ami.
« Alors, qu'est-ce que tu deviens? »
C'est difficile de résumer douze ans de vie. Alors Ten ne parle que des événements récents. Il parle de son job, de son appart, de la vie à Los Angeles. Johnny est curieux de tout ce qu'il a a raconter. Il a l'impression de parler pendant des heures. C'est peut être le cas.
« Et toi, alors ? Tu voulais pas faire le tour du monde ? Qu'est-ce que tu fais encore dans ce trou paumé ? Pas que je sois déçu de te voir, bien au contraire. »
Johnny lui offre un sourire qui ne monte pas jusqu'à ses yeux.
« Cette ville… Tu sais, c'est impossible de la quitter, pour les gens qui sont nés ici. »
Même si son ton se veut léger, il y a une amertume dans sa voix, comme si les habitants de la ville étaient maudits. Mais Ten comprends, c'est compliqué pour eux, parce qu'ils se connaissent tous, ont grandi ensemble, partir, c'est laisser toute sa vie derrière soi. Quand Ten est parti, il n'avait plus rien à perdre.
« Ça veut dire que les autres aussi sont restés ? »
Johnny laisse échapper un rire doux.
« Oui, ils sont tous là. Taeil travaille au bar, tu le trouveras facilement, et tous les autres y passent régulièrement. Yuta, Kun, Mark, Yangyang… Ils sont tous restés en ville. »
« Et celui qui vivait au manoir ? »
Johnny le regarde, décontenancé.
« Personne ne vivait au manoir, Ten. Ça fait des décennies que personne n’a jamais vécu là-bas. Et avec les histoires qui tournent autour, tu es la seule personne que je conaisse d’assez courageuse pour y être entré… »
Ten fronce les sourcils. Il était persuadé d’y avoir rencontré quelqu’un. Mais les souvenirs se dérobent.
« Je l’ai peut-être imaginé… »
« Ou alors il venait d’un village alentours ? Dans tous les cas, je ne sais rien sur lui. »
Il pose la main sur la main sur l’épaule de Ten, dans un geste qui se veut rassurant.
« Allez, il est temps d’allez dormir, je t’ai préparé un lit dans la chambre d’amis. Demain réveil à l’aube, il faut récupérer ta voiture. »
« Tu n’aurais jamais dû revenir. »
Ten se réveille en sursaut.
Il met un moment avant de se rappeler où il est. Les rayons du soleil, passent timidement à travers les rideaux. La tempête de la veille a laissé place à un ciel bleu sans nuage. Les oiseaux piaillent à sa fenêtre, en train de préparer l’hiver.
Ten sourit, c’est exactement le genre d’ambiance dont il avait besoin pour ses vacances. C’est le genre de temps à aller se balader pendant des heures à profiter de l’air frais, et rentrer pour se faire un chocolat chaud et lire des livres emmitouflés dans un plaid.
La seule chose qui le chiffonne est l’impression étrange d’avoir oublié quelque chose. Mais ça ne doit être que son rêve qui se dissipe lentement. Il essaye de se raccrocher aux bribes d’images, mais ne revoit que les contours d’un visage anguleux, et le son d’une voix de velours.
Si ça avait été important, il s’en souviendrait.
Il descend immédiatement, pour retrouver Johnny, déjà habillé, en train de se faire du café, radio allumée.
« Déjà réveillé ? Je pensais que tu serais plus fatigué vu les aventures de la veille. » dit Johnny avec un sourire.
Ten hausse les épaules.
« Force d’habitude, je ne dors jamais beaucoup. »
Johnny lui offre un « hmm. » compréhensif avant de continuer à boire son café. Ils profitent un moment de la quiétude du matin avant d’aller se mettre en route.
Le champ de maïs, la route et la forêt n’ont rien à voir sous le soleil matinal. Ten retrouve les paysages de son enfance avec un pincement au cœur. Il est heureux, il l’est, mais ça fait mal.
Le trajet dans la dépanneuse de Johnny est bien plus rapide que le chemin qu’il a dû faire à pied à travers champs la veille. En cinq minutes ils se retrouvent face à la voiture. Ten grimace en voyant son état. C’est pire maintenant qu’il peut bien voir ce qui est arrivé.
« Eh bah, » remarque Johnny, « tu as vraiment pas eu de chance. »
« Je vois pas ce qui te fais dire ça. »
Il dit ça d’un ton sarcastique, mais Johnny rit de bon cœur. Ten ne peut pas s’empêcher de soupirer. Il a du mal à en rire pour le moment, mais il est soulagé d’être en un seul morceau. Qu’est-ce qu’il aurait fait si ça lui été tombé directement dessus ?
« Tu as toujours attiré la malchance, non ? »
Ten fronce les sourcils.
« Qu’est-ce que tu veux dire ? »
« Je sais pas, j’ai le souvenir de toi qui te retrouvais souvent dans des situations cocaces. Tu te rappelles les escaliers de Mme Viallet ? Une femme adulte bien en chair qui monte et descend ces escaliers une centaine de fois par jour, mais c’est quand toi, crevette de huit ans, décide d’y aller, que le bois décide de céder. Où la fois à la rivière ? Je sais plus ce qui s’est passé exactement, mais tu avais failli te noyer. »
Ten en a un vague souvenir. Gamin, il était du genre turbulent, à toujours courir partout et se mettre plus ou moins volontairement en danger. Il ne comptait plus le nombre de fois où il était monté dans un arbre pour en tomber aussitôt, et il avait encore nombre de cicatrices à cause d’accident en vélo.
Mais en y repensant… C’est vrai que les souvenirs de ses Etés étaient parsemés d’accidents.
« Et regarde, le seul arbre qui se trouve touché par la foudre, et c’est pour ta pomme. Franchement, tu as de la chance de t’en sortir en un seul morceau. »
Ten regarde autour de lui et, effectivement, il n’y a aucune autre branche par terre. Etrange.
« Tu auras sûrement énervé une entité magique dans ta jeunesse. »
Il est au bar Moon, Taeil derrière le comptoir, et Kun en face de lui. Johnny l’a abandonné pour travailler, et il a décidé de rendre visite à ses anciens compagnons. Taeil l’avait accueilli avec une accolade, et Kun les avait rejoint dès qu’il avait apprit le retour de leur ancien ami en ville.
Ten avait fini par leur raconté ce qui lui était arrivé.
« Une entité magique ? Tu crois à ça, toi ? »
De la part de Taeil, ça ne l’aurait pas étonné, mais de Kun ? Ca faisait des années qu’il ne l’avait pas vu, mais dans ses souvenirs, c’était le plus terre à terre, toujours la tête sur les épaules. Il leur servait de conscience à tous, et dieu sait qu’ils en avaient bien besoin.
Kun hausse les épaules.
« En tout cas, ce ne serait pas étonnant de ta part, tu as tendances à te mettre facilement les gens à dos. »
Ten prend un air exagérément outré.
« Moi ? Me mettre des gens à dos ? Impossible. Je suis adorable. »
Taeil rit de bon cœur alors que Kun lève les yeux au ciel.
« Mais, plus sérieusement, vous ne croyez pas que je m’en souviendrais, si j’avais énervé quelqu’un au point qu’il continue de m’attaquer après des lustres ? »
Taeil et Kun échangent un regard, puis Kun se tourne vers lui, un air indéchiffrable sur le visage. Puis il soupire, comme il le fait souvent quand Ten est dans les parages.
« Tu n’y crois pas vraiment, quand même ? Je disais ça pour rire. »
« Bien sur que non. » Lui répond Ten, mais son sourire est crispé. Il n’y avait jamais fait attention, avant, mais entre la remarque de Johnny ce matin, et celle de Kun maintenant… Il commence à avoir de sérieux doutes.
« Kun dit ça, mais les gens de la ville ont cru à des choses bien plus étranges. »
Kun acquiese d’un léger mouvement de tête.
« Les archives sont remplis des histoires les plus surprenantes. »
« Et puis, il y a aussi le manoir, » s’exclame Taeil, indiquant d’un signe de tête l’énorme manoir à la bordure de la ville, visible depuis les fenêtres du bar, « tout le monde sait qu’il est hanté. »
« Tout le monde dit, qu’il est hanté, » le reprend Kun. Il a l’air exaspéré.
Taeil hausse les épaules, puis il change le sujet.
Ten quant à lui, a du mal à passer à autre chose. Il se souvient vaguement, quand il avait sept ou huit ans, que ses amis lui avaient dit que le manoir était hanté. Ils en avaient même fait un pari idiot, à essayer de passer les ronces pour entrer dans le jardin laissé à l’abandon depuis des années. Ten – qui avait l’habitude de passer au dessus de barbelés pour pénétrer dans des lieux que ses parents lui avaient formellement interdit d’approcher – était passé sans problèmes. Il se souvient d’être allé jusqu’à presque rentrer dans le manoir, avant d’entendre des bruits de pas. Il s’était rendu compte qu’il était le seul de ses amis à être arrivé jusque-là, et il avait fait demi-tour à toute vitesse avant de risquer de se faire chopper par les habitants du manoir.
Ce qui était totalement stupide, en sois, puisque le manoir n’était pas censé avoir d’habitants. Et Ten en s’était jamais fait la réflexion, en plusieurs années, que les bruits entendus auraient pu être celui d’un voleur, ou d’un fantôme.
Il a des souvenirs, d’être entré dans le manoir, d’avoir parlé à quelqu’un, d’y avoir même bu du thé dans des canapé de velours. Pourtant, impossible de se rappeler comment il y était entré, à quoi ressemblait l’intérieur, ou le visage de celui qui lui avait parlé. Ça ne devait être qu’un rêve, comme il sait qu’il en a fait d’autres, des années plus tard.
« Est-ce que tu vas visiter la maison de tes parents ? » lui demande Taeil, le faisant sortir de ses pensées.
« Ouais, c’était le plan. » Il répond, incertain.
La maison de ses parents. Une petite bicoque à l’extrémité de la ville, où Ten avait vécu tous ces étés. Elle lui était revenue de droit quand il avait atteint dix-huit ans, comme le reste de son héritage. Il avait pleuré en voyant les papiers, et encore plus quand le notaire lui avait dit qu’il pouvait vendre, ou louer. A cette époque là il manquait de moyen – à peine sorti du système des services sociaux, en recherche d’un job et d’un endroit où vivre – il avait hésité, il avait failli le faire, mais il n’avait pas pu s’y résoudre.
Il avait trimé quelques années, puis il avait réussi à s’en sortir, et maintenant il n’avait plus aucun regret.
Ca ne voulait pas dire que retourner dans la maison allait être facile.
« Tu veux qu’on t’accompagne ? » Demande Taeil.
« Non, je crois que c’est mieux si j’y vais seul. »
De l’extérieur, la maison est comme dans ses souvenirs. Une vieille maison en pierre, un peu biscornue, avec une énorme cheminée à l’extérieur. Ça n’avait rien à voir avec les maisons de banlieue typiquement américaine, et ça détonnait même un peu avec le reste du village. Les parents de Ten l’avaient acheté pour pas cher – une véritable affaire pour eux – et Ten lui avait toujours trouvé du charme. Au dela du charme, il se sentait bien à l’intérieur. Même les jours où il avait l’impression que le monde était contre lui – qu’il revenait dans un état épouvantable après une mésaventure ou une autre – il était toujours bien, une fois dans la maison.
Malgré la poussière qui lui prit le nez, aujourd’hui n’y faisait pas exception. La maison n’avait pas changé, dans le même état qu’ils l’avaient laissé, douze ans auparavant. C’était rangé, évidemment, puisque l’été était fini quand ils étaient partis.
Les photos qui sont accrochées sur le frigo lui serrent la gorge.
Depuis combien de temps n’avait il pas vu de photos de ses parents ? Trop longtemps. Ils ont l’air heureux. Même l’air grognon de sa mère, ou celui trop sérieux de son père sur certaines photos, n’enlèvent rien au bonheur général qui se dégage de ces photos.
Il les regarde une à une. Celles où il était encore trop petit pour comprendre ce qu’il se passait, haut comme trois pommes et dans les accoutrements les plus ridicules. Puis, quand il était plus grand, cette fois ci souvent en compagnie de ses amis : en train de courir dans les champs, ou bien devant leur stand de limonade improvisé, ou encore recouverts de gâteau, un sourire jusqu’aux oreilles.
Les dernières photos marquent le début de son adolescence. A l’époque où il avait des boutons sur le visage, et qu’il pensait qu’une crête rouge était le meilleur style qu’il pouvait avoir.
Il rit, même s’il sent les larmes lui couler sur les joues.
Il passe le reste de l’après midi à ranger, nettoyer, essayer de rendre l’endroit plus vivant qu’à son arrivée. Sans l’intervention de Johnny, il serait venu dormir directement ici le premier soir. Maintenant, il était bien content d’avoir eu son ami pour l’héberger. Douze ans de poussière ne sont pas évidents à enlever.
Quand il a fini, il se sent vidé. Il se pose sur son canapé, juste un instant. Par la fenêtre il peut voir le vieil épouvantail perdu dans les champs. Il a un frisson tout le long du corps, avant de s’endormir.
« La sorcière, la sorcière ! Il faut tuer la sorcière »
Il y a des gens, une vingtaine de personnes. Ten a du mal à respirer. Il a quelque chose sur le visage, comme un sac de toile. Il ne voit la scène qu’aux travers de petits trous au travers du sac. Il essaye de bouger, sans succès : il est attaché.
Les gens rient autour de lui, et Ten panique quand il voit les faux et les fourches dans leurs mains.
Il veut parler, crier, quelque chose, mais aucun son ne sort de sa bouche.
Il se réveille juste alors que quelqu’un s’apprêtait à le transpercer. Son cœur bat la chamade, prêt à s’échapper de sa cage thoracique. A l’extérieur, l’épouvantail n’a pas bougé de sa place.
Ten prend une grande inspiration, et décide qu’il a besoin de prendre l’air.
Dehors, le soleil se couche, et le ciel est rouge et or. Ten est étrangement rassuré par le fait qu’il ne fasse pas encore nuit.
« Ten ! »
Ten a à peine le temps de se retourner qu’il sent quelqu’un lui sauter dessus. Il se retrouve avec deux bras qui l’enlacent fermement. Il reste dubitatif un moment, incapable de mettre un nom sur la personne. C’est un garçon d’une vingtaine d’année, plus grand que lui, c’est tout ce qu’il peut dire.
Quand il s’extirpe du câlin, il a un sourire plein d’espoir.
Ten cligne des yeux.
« Yangyang ? »
Le garçon avait neuf ans la dernière fois qu’il l’avait vu, et il avait toujours été petit pour son page. Il avait adopté Ten et lui suivait partout à partir d’un moment, toujours dans ses pattes. Ten le trouvait insupportable mais était aussi prit d’une affection immense pour lui. Il était le petit frère qu’il n’avait jamais eu.
« En chair et en os ! » La fierté est lisible sur son visage, « J’arrive pas à croire que tu sois de retour ! Tu es là pour longtemps ? »
« Quelques jours seulement… mais j’ai prévu de revenir plus souvent. »
L’affirmation lui vaut un autre câlin auquel Ten répond tendrement.
« Qu’est-ce que tu faisais ? »
« J’étais en train de ranger, mais j’ai fini, et là je comptais aller voir du monde… »
« Tu devrais venir chez Mark ! On a retrouvé des vieilles photos de familles, à l’époque où ses arrière-grands-parents vivaient au manoir ! Toi qui a toujours voulu voir à quoi ça ressemblait à l’intérieur, ça devrait te plaire. »
Mark Lee. C’est vrai que sa famille vivait au manoir, ça rappelle quelque chose à Ten. Il ne sait plus exactement pourquoi ils sont partis. Une histoire sinistre, dans ses souvenirs. Quelque chose à voir avec de la magie.
« Une sorcière, » explique Mark alors qu’il ouvre de vieux cartons poussiéreux. Lui aussi a bien grandit, mais il a gardé son air juvénile, avec ses grands yeux, et ses lunettes trop grandes qui lui tombe sur le nez. Il est adorable. « En tout cas, d’après les rumeurs. Une sorcière aurait maudit mon arrière-grand-père, la ville s’est vengée de la sorcière, et ma famille aurait quitté le manoir. »
« Tuez la sorcière, tuez la sorcière »
Les images du rêve de Ten lui reviennent, trop nettes.
« Qu’est-ce qui est arrivé à la sorcière ? »
« Tu crois à ces histoires de sorcières ? Tu es plus naïf que dans mes souvenirs » dit Kun, présent lui aussi, toujours là lorsqu’il s’agit d’archives et d’histoires.
Ten lève les yeux au ciel.
« Mark dit que la ville s’est vengée. »
« Je ne sais pas si ça vient de là, mais tous les ans pour halloween, les gens se réunissent autour de l’épouvantail et… Comment dire… C’est un peu notre pinata personnelle ? »
Ten est prit d’un haut le cœur
« Mais c’est horrible. »
Yangyang hausse les épaules.
« C’est un épouvantail. »
« Mais si c’était une personne à l’intérieur ? »
« Eh bien, si c’était le cas, c’était une sorcière, alors je suppose qu’elle le méritait ? »
Kun est clairement en train de se moquer de Ten.
« De toute façon, c’était juste une histoire de coucherie. Mon arrière-grand-père a trompé sa femme, aura traité l’autre femme de sorcière, et les esprits se sont échauffés. »
Yangyang acquiese avec des hochements de tête répété.
« Dans un petit village comme celui là, c’est difficile de trouver des occupations, c’est pour ça qu’il y a pleins de légendes chelous. »
« Tu verras Ten, dans cinquante ans ce sera de toi dont parlerons les légendes. Le garçon qui regretta toute sa vie d’avoir énervé une entité démoniaque. »
Ten attrape un coussin posé à côté de lui, et l’envoie à la tête de Kun. Yangyang et Mark éclatent de rire. Une fois calmés, ils sortent enfin les vieilles photos du carton.
Elles sont encore en assez bon état, à peine abimées par le temps. Les plus vieilles datent des années vingt, à l’époque où il fallait encore poser un temps pour avoir des photos convenables. Mark raconte qui sont les membres de sa famille. Son arrière-grand-père n’est encore qu’un enfant dans ces photos. Comme les photos avec sa propre famille, Ten est attendri à l’idée de le voir grandir, et de découvrir un peu plus sur les racines de cette famille. Son côté artiste aime aussi à regarder la qualité des photos, et y voir tous ces petits détails auxquels tout le monde ne fait pas forcément attention. Mais il a aussi quelque chose qui le chiffonne. Une impression de déjà-vu.
Il essaye de s’enlever l’idée de la tête. C’est quelque chose de courant, qui arrive à tout le monde, et il y a des explications scientifiques. Comment aurait-il pu voir ces photos autrement.
Ten ne peut pas s’empêcher de l’observer, alors qu’il le voit adulte sur les photos. Une, tout particulièrement, retiens son attention. Il sourit sur la photo, et ses grands yeux semblent regarder la personne derrière l’objectif avec toute l’affection du monde. Lee Taeyong, est écris en dessous de la photo. Même son nom est familier.
« Il est sexy. »
« Hey, c’est de mon arrière-arrière-grand-père dont tu parles, » se plaint Mark.
Ten soupire exagéremment.
« Et alors ? Tu ne le connais même pas…. Avec un peu de chance, c’est un vampire immortel qui se promène toujours dans son manoir la nuit.”
Kun lève les yeux au ciel alors que Yangyang éclate d’un rire sincère.
« Je lui laisserais volontiers me sucer le sang… Entre autres choses. »
Kun laisse échapper un grognement de frustration. Yangyang ne rit que plus fort.
« Tu ne devrais pas rire avec ça, » dit Mark très sérieusement, « Il y a des personnes qui sont très superstitieuses en ville. »
« Qui, par exemple ? » demande Ten alors qu’il va regarder par la fenêtre pour essayer de se rappeler des habitants de la ville, « Johnny ? ou alors… »
Il y a une lumière dans la nuit qui attire son regard. Une lumière qui est là où elle n’aurait jamais du être : à ne fenêtre du manoir.
« Vous voyez, je vous l’avez dit, il y a quelqu’un qui vit là bas. »
Les trois autres le rejoignent pour regarder à la fenêtre, mais le temps qu’ils arrivent, la lumière s’est éteinte.
« Je vous jure, il y avait de la lumière ! C’était à l’étage là bas », il pointe du doigt l’endroit. Ses trois amis soupirent et hoche la tête.
« Surement une luciole, il y en a encore des fois, dans le coin. »
Et ils retournent à leur activité, sans rien ajouter de plus. Pourtant, l’idée ne veut pas sortir de la tête de Ten. Ce n’était pas une luciole, et il n’y a aucune autre bonne explication que le fait que quelqu’un était à l’intérieur.
C’est aussi dérangeant que le visage trop familier de Lee Taeyong, dont il pique une des photos, pour la mettre dans sa poche. Il ne sait même pas pourquoi il fait ça, il sait juste qu’il en a besoin.
Quand la porte de chez Mark se referme sur lui, après qu’il ait dit un dernier au revoir à ses amis, il regarde de nouveau vers le manoir. Il n’a qu’une idée en tête depuis des heures : savoir ce qu’il s’y trame exactement.
La traversée du champ de maïs, le passage au-dessus du portail, les ronces, il fait ça avec tellement de détermination qu’il ne voit pas le temps passé. Comme dans un rêve, en quelques instants il se trouve devant l’énorme porte en bois. Le nom des « Lee » est gravé sur la porte, et il n’y a même pas de sonnettes. Ten n’est, cela dit, pas sûr que les sonnettes existaient déjà dans les années cinquante, à l’époque où la famille de Mark a quitté le manoir.
Il jette un coup d’œil autour de lui. Le seul éclairage est celui de la lune et des étoiles, et il peut entendre une chouette hululer au loin. Ça n’a rien de rassurant.
Il évite sciemment le heurtoir quand il toque à la porte, malgré lui effrayé à l’idée d’indiquer sa présence à qui que ce soit. De toute façon, l’endroit est supposé être vide, ce n’est pas comme si il s’introduisait chez quelqu’un.
Pas vraiment.
En tout cas c’est ce dont il essaye de se persuader quand il ouvre la porte – juste assez pour passer – et qu’il commence à avancer dans les différents corridor.
Le manoir est un mélange astucieux de tout ce que Ten s’attendrait à voir dans un biopic sur Dracula – tapis rouge au sol, portraits de générations de personnes influentes dans les couloirs, grands lustres accrochés au plafond – et de tout ce qui était à la mode dans les années cinquantes – des fois le mélange des couleurs lui fait mal aux yeux, et il reste un peu trop de temps devant un tableau de Vieria Da Silva qu’il est agréablement surpris de trouver là.
Il perd la notion alors qu’il déambule dans le manoir, qui est toujours la réplique de ce qu’il a pu voir dans les photos.
Il laisse échapper un glapissement en voyant une forme bouger dans un coin de sa vision, pour se rendre compte qu’il ne s’agit que de son reflet. Il prend le temps de s’observer, pour se rendre compte qu’il a une mine terrible : des cernes sous les yeux, le teint blafard… Il a connu des jours meilleurs. Il se recoiffe rapidement, comme si ça allait changer quoi que ce soit.
Puis il se retourne.
Et se retrouve face à un homme.
Il retient de justesse un cri. Et puis il reconnaît l’homme en face de lui. Celui de ses souvenirs de jeunesse. Celui de ses rêves.
« YongQin, » dit l’homme, mais Ten n’y prête pas attention.
« Vous existez vraiment, » il dit dans un murmure.
L’homme lui sourit, un sourire radieux. Il lève une main, doucement, et l’approche de Ten, tendrement. Mais il se retiens au dernier moment.
« Peut être que je n’existe que dans ton esprit. »
La dernière chose que Ten voit sont ses pupilles changer pour un rouge vif. Avant qu’il se ne réveille dans son lit, chez lui, avec la vue sur l’épouvantail qui n’a pas bougé, et les premiers rayons du soleil à horizon.
Il grogne de frustration. Toutes ces photos et ses légendes stupides le font rêver de manoir et de Lee Taeyong. C’est n’importe quoi.
Il reste un moment au lit. Il aurait dû rester chez Johnny, il aurait au moins de la compagnie et du café prêt tous les matins. Quelle idée d’être revenu dans cette maison vide et trop pleine de souvenirs.
Il va se faire un café malgré tout, alors que le soleil est maintenant assez haut dans le ciel. Il reste un moment à lire, à essayer de profiter du calme qu’il sait qu’il ne retrouvera pas à Los Angeles. Il est en vacances, il devrait profiter.
Le bouquin est d’un ennui incomparable, et il n’arrive pas à se concentrer. Il décide d’aller fouiller à la recherche d’une autre lecture potentiellement plus intéressante. Il se dirige immédiatement vers le bureau de son père – pièce rarement utilisée parce que sa famille était là pour les vacances, mais que son père avait quand même insisté qu’il lui fallait.
Il s’étonne à chaque fois de redécouvrir la maison qu’il pensait connaître par cœur, mais il est encore plus surpris quand il fouille dans un des secrétaires, pour tomber sur une centaine de lettres, écrites à la plume, méticuleusement entreposée dans un des tiroirs.
Ten fronce les sourcils. Il se souvient de son père qui venait parfois s’enfermer dans son bureau, mais est-ce qu’il entretenait une correspondance avec quelqu’un ?
La calligraphie des lettres avait un sentiment trop romantique, et l’idée que son père ait pu tromper sa mère faisait monter une rage sourde en lui.
Il n’y réfléchit pas à deux fois avant de les lires. De toute façon, elles sont chez lui, elles lui appartiennent.
« Mon tendre aimé, » commence la lettre, et Ten roule des yeux pour le principe, mais il est attendri, sans savoir pourquoi. Tout le reste de la lettre est empli de mots romantiques, et confirme une liaison entre la personne qui écris ces lettres – un homme marié, avec des enfants même – et celui à qui elles sont destinés.
Ten veut voir rouge, mais il a surtout un pincement au cœur. Il y a quelque chose de terrible dans ces lettres : le lourd fardeau d’un amour interdit.
Il les lit comme si elles lui étaient destinées, et ressent tout ce qu’à pu ressentir cette personne. Il oublie facilement que ça aurait pu être son père : d’ailleurs trop de choses détonnent pour que soit son père. Comme des retrouvailles en amoureux, après les festivités du réveillon de Noel.
Ten se rappelle tous les Noël qu’il a passé en famille, et il n’y en a jamais eu un seul qui se soit passé sans son père. De toute façon, son père n’aurait jamais eu le temps de faire un aller-retour dans la nuit, c’était tout bonnement impossible.
C’est confirmé dans la suite des lettres.
Mon tendre Yongqin, j’aimerais t’offrir tellement plus que ces instants volés, mais ne doute jamais de l’amour que je te porte.
Ton aimé,
Lee Taeyong.
Ca confirme la tromperie dont parlait Mark, il suppose. Ten ne peut pas s’empêcher de penser qu’il n’aurait jamais du lire cette lettre. Ca ne le regarde pas. Et en même temps…
Yongqin. Li Yongqin.
Dans ses souvenirs flous, quand il allait prendre le thé au manoir, c’est comme ça que l’homme qu’il y voyait l’appelait… Il a l’impression d’avoir entendu ça plus récemment, mais impossible de mettre le doigt dessus. Ce devait être Mark.
Il se passe presque deux jours sans que Ten ne remarque rien de spécial. Pas de lumière dans le manoir, pas de branche qui lui tombe accidentellement dessus. Il profite de ses vacances, lit, va rendre visite à Johnny au garage, pour voir l’état de sa voiture qui s’améliore de jour en jour – et, Johnny promet, sera en bien meilleur état que Ten ne l’aura jamais vue ! – passe au bar pour boire du thé avec Taeil, ou de la bière, avec tout le monde en soirée.
Et puis vient le soir d’halloween. Il avait presque oublié, parce que les gens d’ici ne mettent apparemment aucune décoration. Mais ça ne veut pas dire qu’ils ne fêtent pas, à leur manière.
C’est Yangyang qui le tire hors de chez lui, un peu avant la tombée de la nuit.
« On va chasser l’épouvantail, » il s’exclame, clairement heureux de cette tradition. Ten a comme une boule dans l’estomac. Il repense à son rêve.
« Tu es sur que c’est une bonne idée ? »
« Mais oui, t’inquiète, normalement les gens boivent après avoir enfoncé leurs trucs dans l’épouvantail, donc zero accident. Et puis, c’est un épouvantail. Il ne va pas souffrir, arrête de te faire du mouron. »
« Se faire du mouron… Tu serais pas un peu un vampire toi aussi ? Parce qu’elle est plus utilisée depuis des siècles cette expression. »
Yangyang lui tire la langue, et ils continuent de se chamailler comme ça le temps de retrouver la foule. Ca calme Ten pendant un temps. Et puis il y a des champs, et des danses, et Ten en oublie presque la raison pour laquelle ils sont là. Ou bien le fait qu’il fasse un froid de canard et qu’il n’ait qu’une envie : rentrer chez lui se mettre au chaud sous un plaid.
Mais non, à la place il danse la farandole avec Johnny et Yangyang, mange les plats préparés par Kun, et discute pendant des heures avec Mark.
Puis tout le monde est appelé à se réunir. C’est la mère de Mark qui le discours : une tradition familiale. Elle parle de Halloween, d’éloigner les mauvais esprit, de leur faire peur, et surtout, d’éloigner les sorcières, et le symbole de la sorcellerie, dans leur village, c’est l’épouvantail autour duquel ils dansent depuis des heures.
Le sentiment de malaise revient quand des fourches sont distribuées.
« Tuez la sorcière, » ils s’écrient en cœur. Ten a la gorge serrée.
« Tuez la sorcière, ils répètent. »
Quelqu’un met ses bras autour des épaules de Ten. Il se dégage, fait non de la tête. Il fait un pas en arrière, un second. Il y a une main autour de son poignet.
Il s’en dégage directement, même avant de voir que c’est celle de Johnny. Il court.
« Ten ! » s’écrie Johnny.
Mais Ten est déjà loin. Il repense à cette histoire de sorcière brulée. Il repense à l’amant de Lee Taeyong. Li Yongqin.
Li Yongqin.
Le nom par lequel l’homme du manoir l’appelle.
Il a envie de vomir. Il continue de courir, il ne sait même pas vers où il va.
Tu as dû énerver une entité magique.
Peut être que la sorcière n’avait jamais été Li Yongqin. Peut être qu’elle n’avait jamais été l’amante de Taeyong. Peut être que la sorcière avait toujours été sa femme.
Des champs il passe à la forêt.
Tu ne m’échapperas pas, Li Yongqin, résonne une voix dans sa tête, Je t’ai déjà attrapé une fois, je recommencerais.
Mais il n’est pas Li Yongqin. Il est Ten, et il aimerait juste comprendre ce qui se passe.
Il entend un grognement. Il s’arrête une seconde dans ses mouvements. Il regarde derrière lui. Il discerne peu de choses dans la nuit, mais il voit clairement deux yeux jaunes qui l’observent.
C’est un loup. Un loup qui s’approche et qui à l’air près à lui sauter dessus.
« A l’aide ! »
Il crie mais évidemment, personne ne répond. Alors il reprend sa course, encore plus effrénée. Il peut entendre les pas du loup derrière lui, et ses grognements. Il va mourir. Il le sait, il va mourir.
« Taeyong, » il crie alors qu’il passe les portes, « Taeyong ! »
Il ne sait pas pourquoi il est persuadé que l’homme est là. Un homme qui est mort quelques soixante- dix ans auparavant. Peut être qu’il se berce juste d’illusions.
Il voit la porte, et pense, je suis sauf. Sauf qu’il n’a pas le temps de l’atteindre. Le loup est sur lui.
La douleur dans sa jambe est lancinante, mais toujours plus agréable que de regarder le loup dans les yeux, et le voir s’approcher de son visage. Il ne sait pas quand est-ce que les larmes ont commencé à tomber, mais il les sent couler en torrent.
« s’il te plait, s’il te plait, arrête. »
Il sait qu’il n’a aucune chance contre l’animal. Et il sait qu’il touche à sa fin. Il entend un grincement derrière lui, mais il n’y attache pas d’importance. Pas avant de voir une ombre lui tomber dessus, puis se jeter contre le loup.
Il reste un instant ébahi à regarder le combat qui se déroule sous ses yeux. Et puis Taeyong se tourne vers lui, la bouche en sang, les canines bien trop longues. A ses pieds, le cadavre du loup.
Ten a envie de vomir.
« Tu n’aurais jamais dû revenir, » lui dit Taeyong.
Ten trouve qu’il a des yeux trop grands, trop brillants, trop innocents, pour être ceux d’un homme qui vient de tuer un loup avec ses dents.
« J’en avais envie, » est la seule chose qu’il arrive à répondre.
« Yongqin… »
« Je m’appelle Ten. »
« Tu pourrais porter tous les noms du monde, mais elle te reconnaitra à chaque fois… Et elle te voudra du mal tant que tu essayeras de m’approcher. »
Ten observe Taeyong. Il parcourt son visage, doucement, du bout des doigts. Il le regarde fermer les yeux, et chérir de cette simple caresse. Les longues canines disparaissent, petit à petit, mais pas le sang. Ten se surprend de ne même pas s’inquiéter de ces dents trop longues, d’être en face de ce qu’il croyait être un mythe, et une création de son esprit.
Lee Taeyong est beau, un peu trop beau.
Il va toucher ses lèvres du bout des siennes, et il se souvient.
Il se dit qu’il comprend pourquoi, dans une vie antérieure il avait accepté de se mettre à dos une sorcière, pour l’amour de cet homme.
« Je ne veux pas que tu sois blessé, » dit Taeyong dans une plainte, et il pleure aussi.
Ten laisse échapper un rire amer.
« Je ne blesse constamment, elle n’est pas la seule à remercier pour la centaine de cicatrices que j’ai sur le corps… Mais si tu connais un moyen… »
Ten peut lire dans les yeux de Taeyong qu’il y a un moyen, mais qu’il hésite à l’utiliser. Ten soutiens son regard, et Taeyong cède.
Il l’embrasse encore une fois, tendrement. Ses lèvres, puis sa mâchoire, sa nuque.
Et Ten peut sentir deux crocs s’enfoncer dans sa chair.
