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"Je vous le demande," dit Loki, "restez calmes."
Hel remarqua que son père était tout sauf calme, des gouttes de sueur perlant à son front. Quand les Ases étaient venus à la maison, Angrboda les avait attaqués. Le dieu au marteau l'avait affrontée, et pendant ce temps Loki avait emmené ses enfants courir. Il faisait semblant d'avoir eu l'idée d'un jeu. Il n'était pas crédible du tout.
Ils avaient foncé de toute leur vitesse, mais malgré l'avance qu'ils avaient prise, leurs traces étaient trop facile à suivre. Ils auraient pu se séparer. Aucun d'entre eux ne le proposa.
Finalement, ils s'étaient arrêtés, épuisés.
"Ne les agressez pas, mais n'essayez pas d'être leurs amis non plus. Cela ne marche jamais." dit Loki d'une voix suintant l'amertume.
Finalement, c'est un homme monté sur un sanglier géant qui les trouva, qui appela les autres Ases. Jormungand et Fenrir voulurent se défendre. Ils furent capturés et ligotés.
Hel eut toute liberté de marcher à côté d'eux. Elle aurait pu tenir la main de son père, mais choisit de ne pas le faire. Elle sentait le poids de dizaines d'yeux sur elle. Leurs murmures d'horreur devant la moitié bleu-noir de son corps. Mais ils ne la frappaient pas, parce qu'elle ne leur avait pas donné de prétexte pour le faire. Ils souhaitaient, plus que tout, regarder ailleurs. Parce qu'ils s'en rendaient compte, et qu'ils étaient des guerriers, ils gardaient les yeux fixés sur elle pour l'empêcher de s'enfuir, et leurs estomacs se retournaient chaque minute un peu plus.
C'était bien moins que ce qu'ils méritaient pour avoir troublé la joie de sa famille, pensait Hel.
Elle espéra que sa mère allait bien.
Jormungand pleura des larmes acides qui marquèrent le chemin qu'ils avaient suivi pour un millénaire, car rien n'y repousserait. Fenrir se plaignit qu'il avait faim. La plupart des Ases prirent ceci comme une menace, et levèrent leurs boucliers, mais l'un d'entre eux lui jeta un morceau de viande.
Hel ne dit pas un mot.
Enfin, Hel vit pour la première fois les murs d'Asgard. Son père lui avait souvent raconté comment ils n'existaient que grâce à lui. Ils passèrent la lourde porte. L'intérieur était décoré de jardins et de sources fraîches.
Une moitié du corps d'Hel aurait aimé vivre ici. Elle se boucha la narine du côté bleu-noir afin de sentir les fleurs, et un instant, cela la remplit de joie. Puis elle dut se déboucher le nez. L'odeur parvenait toujours à ses narines, mais trop lourde, à lui en faire mal à la tête.
Le roi des Ases, Odin, était là. Son père avait parlé de lui aussi. Ils avaient été amis, autrefois. Loki avait de nombreuses histoires très drôles et humiliantes à raconter sur lui. Mais le poids de son oeil unique était lourd, d'une répulsion qui n'était pas du dégoût, et Hel trouva qu'il faisait peur, malgré tout ce qu'elle savait.
Le premier à être présenté aux pieds du trône fut Jormungand. Il se débattit dans ses liens, cracha son venin, qui parcourut plusieurs mètres en hauteur, sans pour autant atteindre les pieds d'Odin.
On ne lui posa pas de questions avant de le condamner à l'exil. Un des Ases les plus musclés, celui avec le grand marteau, fit tournoyer Jormungand par la queue jusqu'à ce qu'il tombe dans la mer, à quelques centaines de mètres de là.
Quand vint son tour, Fenrir alla se dissimuler derrière l'homme qui l'avait nourri pendant le trajet. De façon incroyable, cela marcha, et l'homme promit de s'occuper de lui. Hel ne savait si elle devait être admirative ou prendre cela comme une trahison personnelle.
Puis vint le tour de Hel d'être poussée devant le trône - ou du moins, elle aurait été poussée si elle n'avait pas prévu leurs mouvement, et avancé par elle-même.
"Puis-je savoir ce qui m'est reproché ?" demanda-t-elle, parlant comme les Ases qui prenaient tout trop au sérieux dans les histoires de son père. Elle espérait qu'il n'avait pas trop exagéré.
"Une prophétie a annoncé que vous seriez cause de grands malheurs," répondit Odin. Hel avait presque supposé qu'il allait l'ignorer. Elle n'était, après tout, qu'une petite fille. Une grande fille. Pas encore une adulte.
Elle trouvait que c'était une prophétie plutôt réconfortante, mais elle ne le dit pas à haute voix. Elle ne sourit même pas, malgré son envie.
"Est-ce certain qu'elle va se réaliser ?" demanda-t-elle avec autant de froideur qu'elle le pouvait, "ou est-il encore possible de l'empêcher ?"
"On n'arrête pas les prophéties."
"Merci," dit-elle en saluant. "Donc, je suppose que votre plan est de me faire vivre aussi longtemps que possible, aussi loin que possible, et de la façon qui me déplaira le moins possible ?"
C'était, certainement, ce qu'elle désirait, elle.
Odin sourit pour la première fois depuis le début du jugement. Il donnait l'impression de la comprendre. Il était terrifiant. Hel tenta de sourire de façon tout aussi terrifiante, mais malgré son avantage naturel, elle avait encore beaucoup à apprendre.
"Je crois avoir un rôle pour toi."
Il lui parla du monde des morts. Il lui dit que ce monde avait besoin d'une reine. Et Hel ne se révolta pas, parce que cela semblait meilleur que ce qui était arrivé à ses frères.
On lui offrit, comme droit de passage, pour assurer son autorité, une fleur du monde des morts. Elle dégageait une nauséabonde odeur de pourriture. Mais quand Hel se boucha la narine du côté rose, elle ne sentit qu'une délicieuse odeur de cendre et de sel.
"Qu'en penses-tu ?" demanda Odin.
Elle voulait faire ce qu'il lui offrait, et elle ne lui en voulait que plus pour cela. S'il était capable de cela, pourquoi n'avait-il pas fait de même avec ses frères ?
"Je vous suis," dit-elle avec une politesse glacée, "à moitié reconnaissante."
Elle rejoignit l'exil qui lui était assigné, avec plus de dignité que son frère, espérait-elle.
Un écureuil vint se poser sur son épaule. Elle reconnut son père.
"Je suis restée calme," dit-elle. Ses dents tremblaient presque. Son coeur battait dans sa poitrine.
"Tu as été exceptionnelle. Mais..."
"Mais ?"
"Hel," demanda Loki, "tu ne t'es pas fait avoir, hein ? Tu ne travailles pas vraiment pour eux ?"
Hel eut envie d'éclater de rire, mais elle se retint.
"Et toi ?" demanda-t-elle. Son père était toujours le frère de serment d'Odin. Il ne s'était pas élevé pour les défendre. Elle ne savait pas ce que son père allait faire, mais elle craignait que ce ne soit pas assassiner Odin dans son sommeil.
Loki sauta sur un arbre, et ne répondit pas. Elle se dit, avec un peu de fierté, un peu de culpabilité, qu'elle avait employé contre lui ses propres conseils.
Quand Hel arriva dans son royaume, elle comprit pourquoi Odin le lui avait donné. Il s'accordait parfaitement avec la moitié d'elle que personne ne voulait (même son père s'était posé sur l'autre épaule).
Et elle se dit, je m'en contenterai pour l'instant.
Mais Odin avait déjà compris qu'un jour, elle apporterait aux Ases de mauvaises nouvelles. (Oh, si Loki pouvait cesser de se moquer des prophéties et le comprendre aussi !)
Et Hel avait une autre moitié qui, un jour, voudrait un royaume tout aussi grand de soleil et de fleurs vivantes.
