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(FR) Un dernier-premier thé / Last tea first

Summary:

"- Lan Zhan… tu ne restes pas ?

Bas sur l’horizon, le soleil étirait ses rayons à l’horizontale jusqu’à l’intérieur de la caverne, éclaboussant l’entrée de lumière dorée, poussant l’audace de ses reflets jusqu’à la table dressée tout au fond, chatoyant sur la fonte sombre de la théière. Avec maladresse, Wen Ning achevait de déplacer l’incroyable accumulation de notes, plumes, encres, parchemins bruts, outils, métaux, roches, fragments de squelettes qui s’accumulaient sur la table de travail de son maitre.
Wen Qinq, de son côté, regardait l’eau chaude se tranquilliser dans les tasses juste servies, ses gestes fluides et posés, familière du lieu, des aspérités du sol grossier susceptible de la faire trébucher, des nœuds de la table rugueuse qui aurait pu faire basculer les tasses brulantes. "

ET... SI ! il reste. Wangxian fluffy fix-it collection.
Réparons sans honte et sans restrictions, ces deux-là méritent de s'aimer à tous les âges en tous les lieux !

Notes:

English translation on the way (being beta read, 'cause I'm not a native english speaker)

Je suis coincée dans MDZS depuis bientôt un an. Je n'ai pas pu m'empêcher d'essayer de réparer wangxian à toutes les sauces, à chaque moment où *ils auraient pu*, "*si seulement ils s'étaient parlé* - *nom d'une pipe en bois*

Ce fix-it part de la dernière visite de Lan Wangji au Mont des Tombes... et s'il était resté dîner ? Mais c'est juste un thé parce que je n'aime pas faire la cuisine.

C'est la toute première wangxian fic que je publie, et la toute première tout court - j'écris depuis des années, sans jamais avoir osé montrer. Alors vos commentaires sont ultra précieux.
Je vais publier les autres en suivant, le lundi :)

Work Text:

 

- Lan Zhan… tu ne restes pas ?

Bas sur l’horizon, le soleil étirait ses rayons à l’horizontale jusqu’à l’intérieur de la caverne, éclaboussant l’entrée de lumière dorée, poussant l’audace de ses reflets jusqu’à la table dressée tout au fond, chatoyant sur la fonte sombre de la théière. Avec maladresse, Wen Ning achevait de déplacer l’incroyable accumulation de notes, plumes, encres, parchemins bruts, outils, métaux, roches, fragments de squelettes qui s’accumulaient sur la table de travail de son maitre.

Wen Qinq, de son côté, regardait l’eau chaude se tranquilliser dans les tasses juste servies, ses gestes fluides et posés, familière du lieu, des aspérités du sol grossier susceptible de la faire trébucher, des nœuds de la table rugueuse qui aurait pu faire basculer les tasses brulantes. Sa voix résonnait indistinctement, chuchotante, échangeant avec son frère retrouvé, encore sur la lame de l’émotion.

N’obtenant pas de réponse de la silhouette enveloppée de blanc, Wei Wuxian suivi son regard et porta le sien sur la scène que Lan Wangji observait. Les gestes à peine retrouvés de Wen Ning, empreints d’hésitation, contrastant avec la précision brutale du corps sauvage encore à l’attaque quelques instants auparavant, le bazar de ses propres inventions s’empilant vaillamment contre la paroi du fond, la théière fumante dans son rayon de soleil.

Passant derrière Wei Wuxian, Wen Qinq posa une main familière sur son épaule, pression douce mais ferme pour le faire s’écarter d’un pas, libérant le passage.

Dans la fin d’après-midi, les trois dégageaient l’évidence d’une domesticité commune. La caverne était frustre, mais elle était la demeure du Maitre de Yiling. Son monde, à part. Et le second maitre de Guzu, simple passager, n’en faisait pas partie. Ne sachant pas comment prendre place dans ce monde, Lan Wangji restait silencieux. Au bout de son silence retenu, comme toujours, il battit en retraite. Tournant le dos à la scène, ses robes s’enveloppant délicatement autour de lui, il dirigea ses pas lentement vers la sortie de la caverne et l’éclaboussure de lumière. Deux pas, à peine, avant que le bruit des robes noires et grises ne le surprenne en le poursuivant pour le retenir. Et une question, répétée.

 

 

- Lan Zhan… tu ne restes pas ?

- Tu n’as pas répondu à ma question.

Il ne s’arrêta pas. Wei Wuxian laissa échapper un léger rire, sincère. L’in-apropos décalé de Lan Wangji, fidèle dans l’intensité de sa restriction, la cohérence de ses actes, ne perdant jamais les fils de sa mémoire, tissés sur un solide canevas de règles, le ramenait à des temps plus légers, presque réconfortants. Longtemps, il avait pensé que Lan Wangji était… si facile à deviner, à provoquer – à taquiner. A l’instant, cependant, dépourvu de toute intention de provocation, regardant l’autre s’éloigner à pas lents, il n’avait plus aucune idée de la question à laquelle Lan Zhan attendait une réponse. Epuisé par l’énergie dépensée pour rétablir la barrière spirituelle autour de l’amulette dans son face-à-face avec un Wen Ning en furie, hors de contrôle, épuisé aussi par l’énergie dépensée pour le contenir et le ramener à la conscience, affaibli par le violent coup qu’il avait reçu, le goût du sang encore dans la bouche… Wei Wuxian avait la tête légère. Si légère. Heureux de retrouver son ami du clan des Wen conscient, même sous forme de corps sujet du troisième royaume, celui des morts et des fantômes. Non, vraiment, aucune idée de la question qui paraissait si importante à Lan Wangji. Probablement une question posée à table, quelques heures auparavant, avant que l’alerte d’un Wen Ning déchainé ne les ramène abruptement au Mont des tombes. Que lui avait-il demandé ? Et à vrai dire, même pas l’envie de chercher.

L’idée de le voir partir si vite le traversait pourtant comme une douleur sourde, mais le Maitre de Yiling était désormais plus qu’habitué à la douleur. Celle-là, comme les autres, trouverait sa place quelque part dans ses méridiens saturés d’énergie noire. Il ne se sentait, finalement, même pas impuissant. Plus. D’aussi loin que remontait sa mémoire, Lan Zhan l’avait toujours repoussé, rappelé aux règles et à la morale. Quelle pouvait bien être cette question ? Depuis qu’il était ressorti vivant de l’abîme où l’avait jeté Wen Chao, le second hériter des Lan n’avait pas varié, buté sur le sujet de la voie démoniaque qu’il avait choisi, sans relâche dans son désir de l’enfermer à Guzu pour le ramener dans le droit chemin. Non, aucune idée de la question.

Et Wei Wuxian rit à nouveau, légèrement, si légèrement. De lui-même, peut-être.

A l’évidence, Hanguang Jun allait partir sans même prendre l’une des rugueuses tasses de thé préparées par Wen Qinq en remerciement. Retourner dans un monde de lumière désormais inaccessible, parce que, lui, ruban rouge dans ses cheveux, avait refusé que soient tués des civils, essentiellement des vieux, des malades, des enfants. Son monde à lui, Patriarche de Yilling, était désormais fait de ces lambeaux de familles hier ennemies, évoluant dans les quelques hectares qu’il avait pu débarrasser des énergies de ressentiment et de colère qui les hantait, effrayées de s’endormir le soir de peur que les cauchemars des morts ne viennent les hanter. Des familles qui osaient à peine lui adresser la parole. N’avait-il pas utilisé les cadavres de leurs enfants pour les tourner, armes de vengeance sous son contrôle absolu, contre les troupes de Wen, anéantissant leurs propres frères sur le champ de bataille ? N’avait-il pas ouvert leurs tombes et leurs caveaux pour y piocher assez de corps à mener au combat ? Quelle était donc cette question qui lui échappait ?

Dans son monde, seuls Wen Qinq, désormais, et A-Yuan, s’accrochant à ses jambes comme à une ancre dès qu’il le voyait, le considérait réellement comme un humain. Comment A-Yuan, du haut de ses trois ans, pourrait-il grandir dans ces ombres tourbillonnantes et maléfiques ? Il fallait rajouter désormais Wen Ning à ces deux-là. Une maitre spirituelle, mais surtout une érudite pacifique qui, comme lui, n’emmenait jamais son épée, entièrement dédiée à la médicine, un bambin et un fantôme… son monde. Et il fallait encore qu’il cherche dans ses pensées embrumées une question pour retenir Lan Zhan.

Une vague d’amertume douce roula en lui. Ce thé n’était qu’un simulacre, simulacre d’un moment de paix volé au réel, demandé pour prolonger la présence celui dont il avait, en d’autres temps, tellement recherché l’attention, et même ce simulacre lui était refusé. Aveugle à ses propres émotions, Wei Wuxian n’arrivait pas à comprendre d’où venait la peine qui le traversait, n’arrivait pas à comprendre ses propres réactions. Il aurait voulu arriver à être en colère. Mais… sa tête s’y refusait, légère, si légère. Il enfouit donc le tout, par habitude, derrière son sourire.  Ses lèvres s’étirèrent, moqueuses, presque insouciantes, prêtes à répondre par une ultime taquinerie à l’homme en blanc, déjà presque à l’entrée, qui s’éloignait en lui tournant le dos. Sans rancune, et sans espoir non plus. Le crucifiant littéralement de son insouciance, sans le savoir.

Il fut interrompu.

 

- Quelle était la question adressée, honorable Hanguang Jun ?

Contrairement à Wei Wuxian, les tréfonds de l’âme humain n’avaient pas de mystères pour la sage et puissante Wen Qinq, dont la vibrante voix d’alto venait de couper la moquerie morte-née de son ami. Lorsque, deux heures auparavant, Wen Ning avait brisé la barrière de talismans qui le retenait, elle avait donné l’alerte. Mais c’est les yeux arrondis de surprise qu’elle avait vu Wei Wuxian arriver en volant sur l’épée Lan Wangji, A-Yuan dans les bras, tous les deux enlacés par la haute silhouette blanche, dont les manches volaient au vent. A l’exception de Jiang Cheng, aucun maitre spirituel n’avait daigné porter son attention – encore moins sa personne – jusqu’à leur camp de réfugiés dans la montagne maudite. Et la visite de Jiang Cheng n’avait pas été exactement amicale. Ici, ils étaient seuls, et destinés à la solitude.

Ses yeux s’étaient attardés, étonnés, sur l’étreinte de ce bras en blanc enlacé autour de la taille sombre du maitre des lieux, ferme en même temps que d’une infinie douceur. L’anxiété du disciple de Guzu face à Wei Wuxian au sol, du sang sur les lèvres, à la suite du coup porté par Wen Ning, inaccessible, enveloppé dans un rideau d’énergie noire ; la vitesse et la gentillesse avec lesquelles il l’avait rattrapé, épuisé par l’effort d’avoir restauré l’enceinte magique, et les quelques secondes de trop où il l’avait gardé dans ses bras n’avaient pas non plus échappé à la sage lucidité du plus grand médecin des Wen.

Quoiqu’aient pu véhiculer les rumeurs de haine et de mépris entre ces deux-là, faisant de Hanguang Jun le supposé plus farouche opposant du Maitre de Yilling, les rumeurs étaient fausses. Si cet homme-là détestait Wei Wuxian, elle voulait bien avaler ses aiguilles. Le visage de Lan Wangji – d’une beauté éblouissante, elle devait le reconnaitre – ne laissait certes rien paraitre, mais les yeux clairs brûlaient, et le cœur battait trop vite, erratique.

Pour poser son diagnostic, elle avait, en passant, effleuré la manche grise et noire, bordée de rouge, posé son bras sur celui de Wei Wuxian. Geste familier, sous prétexte de le dégager d’un passage qu’il ne dérangeait pas vraiment, et que l’homme avait laissé faire avec une intimité et une confiance évidente. Observant la réaction de Lan Wangji, dont les doigts s’étaient brièvement resserrés sur les plis de sa robe, elle n’avait pu s’empêcher de sourire, moqueuse. Elle avait répété son geste, marquant physiquement l’affection qu’elle portait à Wei Wuxian, celui qu’elle avait d’abord méprisé, puis appris à connaitre, son patient, son ami, liés qu’ils étaient tous les deux par une double dette mutuelle de vie sauvée. Souhaitant fermement que le disciple de Guzu soit rappelé à ses sentiments pour le maitre des lieux, mais qu’il comprenne aussi qu’ici, Wei Wuxian avait une famille - certes étrange, mais une famille qui l’aimait, elle, dans tout ce qu’il était. Le lieu était sombre, mais non misérable ; s’ils avaient besoin d’aide, ils n’avaient pas besoin de pitié. Et Wei Ying avait définitivement besoin d’aide. Wen Qinq n’avait, à sa connaissance, encore jamais rencontré quelqu’un aussi peu doté d’instinct d’auto-conservation.

 

Entendant l’adresse, Lan Wangji suspendit ses pas. Si Wei Wuxian était habitué à être repoussé par le disciple de Guzu, lui, en revanche, l’était tout autant à ce que le disciple de Yunmeng soit résolument sourd à ses intentions véritables, avec une obstination dans l’obtus qui dépassait l’entendement pour une personne par ailleurs relevant du génie. Il ne s’attendait donc pas à ce que quiconque saisisse la perche lancée à l’aveugle, dans une tentative maladroitement désespérée de trouver un moyen de rester. Il ne s’attendait pas non plus à ce que quelqu’un lise le désespoir que son visage ne trahissait pas. Contrairement à son père, jamais il ne pourrait se résoudre à aider celui qu’il aimait en silence depuis sept ans au prix de sa liberté. Et il savait la valeur qu’accordait, par-dessus tout, Wei Ying à sa liberté. Liberté, Justice et cette fierté sauvage irréductible au fond des yeux. Enveloppé d’ombre, ces flammes brillaient pourtant toujours en lui, et Lan Wangji l’aimait pour cela. Se demandant comment l’âme du maitre des démons pouvait rester si vivement lumineuse, sans sombrer dans autant de douleur et de noirceur.

 

D’un mouvement imperceptible, le second maitre de Guzu pivota calmement, offrant son profil en contre-jour dans la lumière dorée du soleil toujours joueur, pour regarder celle qui venait de lui répondre.

Le cœur de Wei Wuxian sauta un battement. « Deuxième Jade du clan des Lan » n’était pas un titre que Lan Wangji avait volé. La beauté de ce profil illuminé, l’or du soleil reflété dans celui de ses yeux étaient, tout simplement, à couper le souffle. Wei Wuxian ne se rendit pourtant même pas compte de sa propre réaction. Pas plus que du deuxième saut de battement de son cœur lorsque la voix grave de Lan Wangji résonna à nouveau, sans hésitation cette fois. Si Lan Wangji mesurait toujours ses mots avec parcimonie, cherchant l’essentiel, il s’exprimait pour autant aisément, et était apprécié dans conférences du monde spirituel, pour sa justesse de ses propos comme pour la beauté de sa voix, celle, après tout, ou avant tout plutôt, d’un musicien. Le langage n’était pas difficile pour Lan Wangji. Seul s’adresser à Wei Ying l’était. Ce fut donc sans hésitation et extrêmement poliment qu’il répondit à Wen Qinq. C’étaient peut-être, et il en avait douloureusement conscience, les derniers mots qu’il aurait l’occasion d’échanger avec Wei Wuxian. La situation politique était tendue comme un fil à couper, et au moindre souffle, le monde de la cultivation défilerait jusqu’à ces monts maudits avec un seul mot d’ordre prévisible : tuer. Eliminer le démon dans son antre. Trop puissant pour ne pas leur faire peur, même lorsqu’il ne demandait rien d’autre que d’être laissé en paix. Trop orgueilleux, aussi, pour ne pas montrer sa puissance.

 

 

- Maitre Wen Qinq, juste avant que vous ne nous rappeliez, j’ai demandé au disciple ainé du clan de Yunmeng-Jiang pourquoi, aussi talentueux qu’il était dans sa maitrise de la magie, il avait été amené à cultiver la voie sombre.

 

Wen Qinq resta bouche bée.

Elle mesurait la précision de chacun des mots choisis par Lan Wangji. Plus que quiconque, elle connaissait l’exacte réponse à cette question. Mais elle avait juré le silence.

Sentant son hésitation, Wei Wuxian se tourna vers elle, soudain brusque :

 

- N’ose même pas y songer…

Dans son regard plein de reproches, il lut que, bien qu’à l’évidence elle souhaitait qu’il réponde, jamais elle ne l’aurait fait à sa place. La colère qu’il appelait de ses vœux tout à l’heure le prit à la gorge, montant lentement depuis les profondeurs de son être. Pourquoi tous ces gens, son frère, les autres chefs de clans, Lan Wangji le premier, et maintenant Wen Qinq et, dans l’ombre, il le voyait bien, avec l’appui de Wen Ning, se mêlaient-ils de ses choix de cultivation ? Ne pouvaient-ils se contenter de l’accepter ? N’avait-il pas, à lui seul, scellé en leur faveur le sort d’une guerre qui, sans lui, aurait été perdue et les quatre clans qui la menaient éradiqués ? N’était-ce pas suffisant ? Pourquoi fallait-il encore qu’il fasse ses preuves, en plus, se justifie sur ses méthodes ?

Pourquoi Wen Qinq osait-elle penser qu’il devait partager sa plus grande vulnérabilité avec le très respectable Hanguang Jun, la perle de droiture du plus conservateur des clans de Cultivation entière ? Se pouvait-il qu’elle ait pitié de lui ? Qu’elle veuille que Lan Wangji le prenne en pitié aussi ? N’était-il pas le maitre mage le plus puissant que les terres de l’Empire ait jamais porté ? Voulait-elle que Lan Zhan voie comment lui, le fils de la puissante Cangse Sanren, la fierté du Yunmeng, celui qui plongeait en riant pour attirer les ghoules d’eau au corps à corps, le meilleur archer de sa génération, filant insouciant sur Suibian, était réduit à rien, sans pouvoirs spirituels, incapable de tenir sa propre épée au combat ?

 

Maintenant traversé de part en part par une rage froide, Wei Wuxian ne releva même pas le fait que Lan Wangji ait demandé « ce qui l’avait amené à » cultiver la voie démoniaque, et non pourquoi il l’avait choisi, sous-entendant qu’il connaissait déjà une partie de la vérité, ne cherchant qu’à en comprendre l’ampleur, comment accéder à lui, et le laisser l’aider. Aveugle, depuis si longtemps. La colère glacée prenait source dans son ventre, s’infiltrait dans ses veines, se diffusant comme du poison, envahissant sa poitrine, accélérant sa respiration, scellant ses mâchoires.

Alors qu’il tentait encore de la contrôler, il vit le regard de Lan Wangji remonter des jointures blanches de ses poings, le long de son bras crispé, jusqu’à son visage fermé. Ce regard, comme la goutte d’eau dans le vase trop plein, déclencha le débordement.

Lan Zhan voulait donc voir à quel point le Grand Maitre de la Voie Démoniaque était étranger au Wei Ying aux côté duquel il avait combattu dans l’antre de Xuanwu ? Lan Wangji voulait voir Wei Wuxian dans sa faiblesse ? Hanguang Jun voulait voir le Maitre de Yiling à terre ? Il verrait. Mais Wei Wuxian n’allait pas le laisser accéder à cette connaissance sans qu’il n’en paie le prix. Si Lan Wangji voulait le voir humilié, il allait devoir l’humilier lui-même. Wei Wuxian savait, pertinemment, que jamais le second maitre Lan, désormais le plus puissant des maitres spirituels de la voie lumineuse, n’affronterait avec ses pouvoirs des gens du commun, démunis, au risque de les blesser ou de les tuer d’un claquement de doigt. Wei Wuxian ne mesurait même pas à quel point il voyait juste lorsqu’il s’agissait de risquer de le blesser, lui, spécifiquement.

 

Submergé de colère et d’impuissance, Wei Wuxian se tourna vers Wen Ning, effacé dans l’ombre mais qui obéirait sans discuter. D’une voix coupante de maitrise glaciale, accompagnant sa demande d’un impeccable salut incliné, les mains jointes à hauteur des yeux, il lui demanda :

 

- Wen Ning, aurais-tu la gentillesse de trouver et me donner Suibian, je te prie ?

Lan Wangji fut immédiatement mis sur ses gardes par le cérémonieux inhabituel du ton de Wei Wuxian. Les yeux de Wen Qinq, eux, s’agrandirent d’inquiétude. Wen Ning ne dit rien, trouva l’épée sous le lit de son maitre, et la lui tendit, courbé et silencieux. Wei Wuxian la reçut, toujours tournant le dos à Lan Wangji. Le métal froid mais vibrant de l’épée spirituelle reconnaissait son maitre. Le cœur de Wei Wuxian se serra en pensant au plaisir et à la fierté qu’il avait eu, en effet, à la manier, avant. Il ne pouvait rien sentir du flux que la lame lui adressait en reconnaissance, mais que le lien existât encore, même s’il ne pouvait le percevoir, était rassérénant. Sans pouvoir spirituel, cependant le poids de l’épée à elle seule était effrayant. Sans rien en montrer, il dégaina lentement tout en se tournant vers l’homme en blanc, qui ne lui présentait toujours qu’un quart de profil, le poignet ouvert sur la garde, pointe de l’épée au sol.

Toujours plus bas sur l’horizon, la lumière de fin d’après-midi dessinait les contours de la silhouette de celui qu’il allait affronter, les mèches de ses longs cheveux flottant légèrement avec le léger souffle d’air qui traversait la caverne, de sa cheminée à l’entrée. Les torches allumées du côté habité de la grotte éclairaient sans visage sans défaut, animant sa froideur avec des reflets de flammes.

 

- Lan Zhan, tu veux savoir pourquoi je cultive le côté sombre de la voie ?

- Mn

- Tu vas devoir m’affronter pour cela. A l’épée. Tu suis ?

Les yeux de Lan Wangji cillèrent légèrement. Il se doutait depuis longtemps que les forces spirituelles de Wei Wuxian étaient endommagées par sa pratique, et il avait lu la peur de Wen Qinq dans ses yeux. Il était plus que sur ses gardes. Cependant, rien de ce qui pourrait établir un lien, une compréhension possible entre lui et l’homme en noir devant lui, n’avait de prix possible. De même, tout ce qui le ferait rester dans cette caverne un peu plus longtemps.

 

- Oui

Il se tourna alors entièrement vers Wei Wuxian et le regarda longuement avant de dégainer à son tour. Le Maitre de Yiling qui se présentait à ses yeux affolait ses sens. Tout de noir vêtu, tendu d’une fierté presque désespérée qui enflammait ses yeux d’argent… Lan Wangji sentit un long frisson descendre tout le long de son échine en reconnaissant l’élégance désinvolte du geste de la main qui enserrait la garde.

Illuminant de noirceur, Wei Wuxian fit quelques pas pour se placer dans le vaste espace de la caverne qui aurait pu accueillir aisément plus de cent personnes, loin des deux frères et sœurs Wen. Lan Wangji le suivit. Désormais, le couchant éclairait leur deux profils d’un côté, et les flammes des torches chatoyaient de l’autre. Puis le maitre de Yiling salua profondément, releva sa lame, et se mit en garde, sur la défensive. Il n’attaquerait pas, défiant son adversaire de l’atteindre.

 

Attentif à ne pas mettre trop de force dans son mouvement, Lan Wangji se fendit, et attaqua. Wei Wuxian esquiva aisément la premier attaque. La deuxième, puis la troisième. Sa colère était déjà retombée. Leste et agile comme aucun autre, l’esquive était pour lui un jeu, et il s’amusait. Les attaques répétées de Lan Zhan n’atteignaient même pas l’équilibre de sa base. Il dansait littéralement autour de son opposant, intouchable, il avait même baissé sa garde, un sourire plein de défi sur les lèvres. Un sourire d’avant, un sourire de leurs premières passes échangées sur les toits de Guzu illuminait ses traits. Lan Zhan luttait contre son désir autant que contre l’homme.

Toute l’âme de Wei Wuxian versait dans ce combat. Malgré les rumeurs persistantes, jamais il n’avait combattu Lan Zhan frontalement, sérieusement, ni n’avait eu l’occasion de lui démontrer l’étendue de son habileté au duel. Il savait que le jeu ne durerait pas. Dès qu’il devrait contrer sa lame, il s’arrêterait brutalement. En attendant, il donnait tout, faisant des grimasques à la mort et au destin, jouant encore sur le fil de sa vie.

 

Lan Wangji comprit rapidement que Wei Wuxian ne contrerait aucune attaque s’il n’y était acculé. Le Maitre de Yiling ne l’épargnerait pas : il le défiait de l’attaquer vraiment, avec toute sa force spirituelle. Wei Wuxian faisait les règles, et sa règle était la suivante : si tu veux la vérité, viens la chercher. Soit mon adversaire, vraiment. Tes attaques actuelles sont peut-être suffisantes pour des cultivateurs moyens, mais elles ne sont pas de mon niveau. Je n’ai même pas besoin de croiser le fer avec toi, si me traites ainsi.

Les yeux clairs et dorés de Lan Zhan contenaient difficilement son émotion : sous ses yeux, l’habileté de Wei Ying se déployait comme il l’avait imaginé cent fois dans l’entre-rêves avant de sombrer dans le sommeil, seul avec ses pulsions ; pur talent amplifié par des années de pratique, années qu’il n’avait pas partagées, sur les champs d’entrainement de la Jetée aux Lotus. Maitrise martiale teintée d’une beauté troublante emmenée par un sourire irrésistible, des yeux frondeurs dans un éclat du ruban rouge qui échappait sans hésitation à sa lame. Aucun autre combattant ne provoquait un tel trouble chez ses assaillants. Wei Ying, adolescent, avait été ce jeune cultivateur dont la grâce magnétique et les provocations éhontées faisait douter ses camarades de leur orientation sexuelle. Désormais homme fait, familier sanguinaire de la guerre, des milliers de vies passées aux enfers par ses mains, il n’en finissait pas de continuer à troubler Lan Wangji : la délicatesse de ses gestes à l’épée n’avait d’égal que la douceur cruelle des lignes de son visage lorsqu’il portait Chenquin à ses lèvres. Et les dieux seuls savaient le sourd tremblement qui prenait le second maitre de Guzu au ventre lorsque Wei Wuxian fermait les yeux pour lancer les premières notes de ses attaques, l’attrait ô combien répréhensible qu’il ressentait pour ces mélodies démoniaques, et sa respiration suspendue lorsque se dévoilait cet éclat de cou dans l’inclinaison de la tête sur la flûte.  Sous le front ceint de blanc brûlait le désir d’abolir la distance entre lui et l’acrobate au lieu de l’affronter. Brulait aussi la fierté, l’envie de monter au niveau auquel Wei Ying l’invitait, de montrer ses propres talents, précision et force contre adresse et agilité, et… de faire mordre la poussière à ce joli garçon qui l’agaçait depuis si longtemps.

Lan Wangji savait l’invitation à monter d’un cran en puissance traitresse. Mais la réalité demeurait celle des règles du jeu du maitre des lieux : s’il voulait savoir, il devait rentrer dans son jeu. Le deuxième maitre des Lan fit une pause de quelques secondes, et aussitôt, comme il l’avait supposé, son adversaire recula d’un pas, prêt à arrêter le combat s’il n’était plus attaqué. Gardant ses secrets.

Aussi, traversé d’anxiété acide, Lan Wangji concentra sa puissance spirituelle de sa main gauche, deux doigts levés au niveau du plexus, et envoya Bichen voler vers son adversaire, montrant ses véritables qualités. Sur le champ de bataille, quand l’éclat bleu traversait l’air, les soldats ennemis tremblaient. A voir la force de l’aura spirituelle que concentrait Lan Zhan, Wei Ying ne put s’empêcher d’éprouver une bouffée de fierté intense, à son tour, face à la maitrise et la puissance de du second maitre des Lan. Wei Wuxian contra deux fois, élégant et précis, la main gauche dans son dos, escrime sans défaut, renvoyant Bichen avec force à son propriétaire. Le choc métallique des lames résonna dans la caverne, et quelque chose, dans l’invisible, cilla. Bien que Hanguang Jun n’ait su dire quoi, bien que les deux attaques n’ait apparemment même pas ébranlé Wei Wuxian dans ses bases, tout à coup, il eut peur d’envoyer à nouveau son lame sur la vague de sa puissance spirituelle.

 

Pour contrer les deux coups, Wei Wuxian avait mobilisé la totalité de ses forces physiques et mentales. Donner une fois à Lan Zhan l’illusion qu’il pouvait encore être son adversaire, son égal. Aucun humain dépourvu de pouvoir spirituel n’aurait normalement résisté à deux attaques portées par Bichen comme il venait de le faire. Sur la scène, il avait joué impérialement, mais la pièce était déjà finie. Bien qu’il n’en montrât rien, il devait à ce moment faire un effort surhumain pour contrôler les tremblements de son corps sur le point de rompre. Simple mortel lorsqu’il ne canalisait pas les forces de ressentiment des morts, il tomberait au prochain coup.

 

Ressentant l’étrangeté sans en comprendre l’origine, Lan Wangji ne renvoya pas Bichen, mais attaqua épée en main, pour empêcher la lame chargée de magie de viser par elle-même les zones vitales. Il cibla le poignet droit de Wei Wuxian, celui qui portait l’arme. Suibian tenta de parer, ouvrant sur sa droite, la lame de Bichen vint buter brutalement contre la garde, et l’instant suivant, l’épée de Wei Wuxian lui échappait des mains, volant à plusieurs mètres de lui sous la force du coup de Lan Zhan, pendant que son maitre mettait un genou à terre, tentant encore de garder contenance. Quelques secondes plus tard, pourtant, Wei Wuxian mit lourdement à terre le deuxième genou, tête basse, la main gauche agrippée au bras droit, les traits crispés de douleur contenue, étouffant difficilement un râle. Un mince filet de sang courut depuis sa narine, sur ses lèvres, glissant dans son cou, s’imbibant dans son col. Il tremblait de la tête aux pieds.

Dans la caverne, le temps s’était suspendu. Dans le silence assourdissant, seule résonnait la respiration haletante du maitre vaincu, cloué au sol.

L’esprit de Lan Wangji courait en tous sens, tentant d’appréhender la réalité sous ses yeux. Ceci… ceci ne pouvait pas être arrivé. N’aurait pas dû arriver. Jamais. Jamais, dans aucun de ses référentiels connus, Wei Wuxian de Yunmeng ne pouvait être ainsi mis à terre en trois coups, même avec un cœur fragilisé par sa pratique démoniaque.

Hagard, le disciple de Guzu finit par réaliser ce qu’il avait manqué de remarquer jusqu’alors. Ebloui par la vision d’un Wei Ying combattant, épée à la main, il avait été aveugle à un fait pourtant évident : lors des trois attaques qu’il avait lancées, et que Wei Ying avait contrées… à aucun moment Suibian n’avait émis le rayonnement rougeoyant caractéristique qui accompagnait les pouvoirs spirituels de son maitre lorsqu’il la guidait depuis son cœur spirituel. Seule la lumière bleue de Bichen avait projeté ses reflets sur les parois de la caverne.

Lentement la vérité fit jour, puis explosa devant ses yeux : l’homme qui se tenait devant lui, agenouillé en peine après un coup si simple pour un cultivateur, n’avait pas l’âme ou les pouvoirs spirituels endommagés, comme il le supposait depuis que celui-ci était réapparu après trois mois en enfer. Non. Il n’avait simplement, tout simplement, plus de cœur spirituel – du tout.

Et lui, Hanguang Jun – le porteur de lumière – venait d’attaquer avec toute sa puissance magique un homme désarmé, impuissant, l’homme qu’il aimait.

La douleur le traversa comme une lame, lacérant son esprit, éparpillant son âme. Wei Ying. Toujours souriant. Dansant sur son désespoir, acculé à montrer ce qu’il cachait depuis trois ans, masquant jusqu’à la fin son désespoir et sa solitude dans un rire léger. Génie absolu de la cultivation, capable de s’ériger au-dessus de tous les autres sans même avoir de cœur spirituel. Endurant en silence les moqueries sur son absence d’étiquette et la jalousie de la puissance de sa « sorcellerie » décriée. Condamné instantanément s’il se rebellait, lorsque les limites de son orgueil étaient atteintes. Abandonné de tous après les avoir sauvés tous. Wei Ying, qui ne transportait son épée nulle part… évidemment.

 

Lan Zhan confirma rapidement ses déductions d’un échange de regards avec Wen Qinq, qui hocha la tête en réponse, puis, enfin libéré de sa paralysie, jeta Bichen au sol comme si elle l’avait brulé, se rua vers Wey Ying, éperdu, l’attirant dans ses bras, ses lèvres dans ses cheveux, murmurant son nom en boucle sans pouvoir s’arrêter, lui insufflant de l’énergie spirituelle par d’une main sur la poitrine pour atténuer la douleur.

 

Wei Ying s’attendait à du dédain et du triomphe, une leçon de morale. La détresse de Lan Wangji le prit de court. Choqué par l’effusion, ébahi par le tremblement des mains sur ses épaules et sa poitrine, des mains qui le happaient pour le serrer plus fort contre les tissus blancs de ses robes, se perdant dans les mèches de sa nuque, brulé par le murmure inlassable de cette bouche qui ne disait que son nom, une voix dans laquelle il n’entendait que choc, désespoir et … amour. Wei ying s’abandonna, se laissant aller de tout son poids contre la poitrine de Lan Zhan, acceptant lentement son énergie et ses gestes réconfortants.

 

- Wei Ying… Wei Ying… Wei Ying… pourquoi ? pourquoi ne m’as-tu rien dit ?

A quoi il répondit, en mesurant pour la première l’immensité l’écart à la réalité de ses mots, au moment où il les prononçait :

- Lan Zhan… pourquoi t'aurais-je dit quoi que ce soit ? Tu m’as toujours détesté.

Hachée par la peine, la voix s’éraillait, basse, hésitante. Visage enfoui dans ses cheveux, les pupilles de Lan Zhan s’agrandirent en encaissant les mots de l’homme qu’il tenait dans ses bras, des mots bien plus acérés que le fil Suibian aurait jamais pu l’être.

Avec une gentillesse infinie, il s’écarta de Wei Wuxian pour le saisir du regard. Ses doigts glissèrent le long des lignes du visage, trouvant le menton, et d’une pression plus que douce, le relevèrent jusqu’à qu’il puisse voir les yeux gris. Ce qu’il voulait lui dire, il le lui avait déjà dit une fois. Mais le garçon du Yunmeng, éperdu de fièvre après leur combat contre Xuanwu n’en avait gardé aucune mémoire consciente. Resserrant son étreinte, Lan Zhan planta son regard d’or dans les yeux d’argent, laissa sa main s’éloigner un instant du visage tant aimé pour détacher son ruban. Le mouvement était précis, et le ruban tomba élégamment, sans hésitation. Wei Ying suivit le mouvement du regard, un peu égaré, tentant de se ressaisir au milieu de la mêlée de sensations qu’il n’arrivait pas à trier. Sa joue l’informa que la main de Lan Zhan était de retour sur sa peau, l’attirant à lui, de plus en plus proche, l’enveloppant de l’odeur de santal, et ses oreilles tentèrent d’ordonner les mots qui résonnaient gentiment :

 

-… toujours détesté ? Wei Ying… Je n’ai fait que lutter contre mon désir pour toi depuis le premier moment où j’ai croisé ton rire, sur les toits de Guzu. Je suis tombé dans ta toile au premier regard. Et je n’en suis jamais ressorti.

L’instant d’après, Wei Ying n’était plus en capacité de distinguer la beauté époustouflante du visage de Lan Zhan. Le bouche dangereusement proche avait saisi ses lèvres et l’embrassait comme si le monde était à refaire, toute notion de restriction passée largement au dernier rang des préoccupations.

Des lèvres d’une douceur intolérable traçaient leur empreinte sur les siennes, calines et agressives à la fois, affamées. Wei Ying reconnut dans l’instant la douceur et la violence de celui qui l’avait embrassé par surprise au mont Phoenix l’année précédente et ses yeux s’agrandirent. Alors que ses lèvres et sa langue commençaient à explorer les potentialités de la rencontre avec celles de – mais de qui désormais ? du pilier de droiture du clan de Guzu Lan ?  l’autre ? son opposant ? son… amant ? Lan Zhan ?  une pluie d’images mentales défilaient à une vitesse affolante comme un cinéma intérieur.

Il en résultait une saturation de sensations qui l’enivrait. Sa bouche - déclarée territoire indépendant - se découvrait d’une audace qui laissait son cerveau étourdi, le reste de son corps la suivait effrontément dans sa révolution, la chaleur se répandant lentement dans ses membres, tandis que dans sa tête, étourdie, repassait vertigineusement toutes les actions et réactions de Lan Zhan à son égard, relues à l’aune de la lutte contre son désir, recolorait le paysage de ses souvenirs dans des teintes inenvisagées. Sept longues années de restriction implacable, repoussant le désir et l’émotion, le repoussant, lui, derrière un bandeau blanc. Repoussant ? « Reviens à Guzu avec moi » prenait tout à coup un sens tout autre sens.

A la lumière du nouveau montage de son film intérieur, il semblait bien que Lan Zhan l’ait, dans leur adolescence, repoussé pour essayer d’échapper au péril que ses désirs faisaient courir à l’exemplarité de sa pratique et aux exigences de son clan. Puis, surement par le caprice d’un dieu aigri, quand il avait cessé de lutté, la douleur intolérable du Mont des tombes avait arraché Wei Ying à l’insouciance du temps des jeux et Lan Zhan s’était retrouvé repoussé chaque fois qu’il avait voulu se rapprocher. Peut-être n’était-il pas venu à Yiling au hasard d’une chasse nocturne, finalement.

En plus de la recolorisation du festival d’images dans sa tête, de la complétude de l’étreinte, la chaleur du baiser, le cœur de Wei Ying fondait désormais de tendresse, et sur la vague, l’écume d’un rire l’éclaboussait de l’envie de se moquer sérieusement des règles du clan des Lan de Guzu.

Le sourire se dessina sur ses lèvres, toujours embrassées. Il releva son visage plus encore, s’abandonnant complètement à l’étreinte, laissant Lan Zhan prendre sa langue, son souffle et son cœur avec.

 

Avec le long frisson de plaisir montant le long de son corps, envahissant sa tête, son ventre, ses mains, circulant dans ses méridiens, Wei Ying prit lentement conscience d’un autre fait : celui de la familiarité de ce frisson.

La chaleur qu’il ressentait dans son bas-ventre, traversait ses mains… familière. Ce sourd désir né de nulle-part, appel irrésistible à rechercher le contact de, précisément, cette personne là… familier aussi. Le maitre de Yiling les reconnaissait un à un : ils l’accompagnaient depuis longtemps. Oui, ces sensations-là l’avait accompagnées, lancinantes, dans l’absence. A bien y réfléchir, elles étaient déjà confortablement nichées là, au creux de lui, dans la pénombre de la caverne du Xuanwu. Où naissaient-elles ? Ce besoin irrépressible d’entrer dans le rayon de présence immédiat de Lan Zhan… déjà dans l’arène d’un concours d’archer… à Cayi… dans une certaine bibliothèque supposée silencieuse aussi… plus il plongeait à l’intérieur, plus l’évidence se faisait jour. Ces sensations prenaient sources sur les toits de tuiles de la Combe des Nuages, le croisement d’un regard de lumière sans sourire, furieux et profondément troublé derrière son apparente maitrise, et déjà, le désir… oui, indéniablement familières, ces sensations.

Embrassé passionnément par le plus bel homme que la terre ait porté, Wei Ying découvrait dans sa propre incrédulité, et non sans surprise, qu’à défaut de porter un bandeau, lui-même n’en avait pas pour autant moins d’habitudes de restrictions et contentions intérieures que Lan Zhan. Il avait voulu ce contact depuis toujours, plus que voulu, il en avait été désespérément affamé. Son impertinence de 15 ans riant au vent « je te chercherai jusqu’à ce que j’existe pour toi »… lui renvoyait maintenant qu’elle avait désiré bien plus qu’une franche amitié de garçons. Comment ne s’en était-il pas rendu compte ? Non il n’avait pas de bandeau de front pour marquer la restriction : la sienne s’abritait simplement derrière des conventions banales, une image de virilité à laquelle se conformer, et impressionner son monde.

Avec sa main valide, il attrapa le ruban blanc défait, négligemment tombé sur l’épaule de Lan Zhan, remonta les lignes de sa nuque, avant d’enfouir ses doigts emmêlés de blanc dans la chevelure soyeuse, et attira le visage aimé plus encore à lui, cherchant, si c’était possible, à se dissoudre dans l’étreinte. Et il sentit, stupéfait autant qu’impuissant à les arrêter, ses propres larmes rouler le long de ses joues, sur les mains de Lan Zhan qui tenaient son visage. Avec les larmes le tremblement de son corps repris, d’une autre nature que le tremblement de douleur qui l’avait saisi lorsqu’il était tombé. C’était désormais un tremblement de soulagement. D’espérance. Aussi incroyable que vivant. Un tremblement d’amour.

 

Sentant la vague submerger celui qu’il embrassait comme une délivrance, Lan Zhan mis fin gentiment au baiser, sans s’éloigner cependant, les yeux toujours fermés, appuyant son front contre le front de Wei Ying. Laissant la main du maitre des démons tracer inlassablement les contours de son visage, sa nuque, ses cheveux, son propre ruban emmêlé dans les doigts qui le caressaient. Et sous ses doigts, Wei Ying sentit l’impensable se produire : les lèvres de Lan Zhan s’étiraient en un sourire délicat. Le cœur de Wei Ying fondit encore davantage, ce qu’il n’aurait pas cru possible, et ce fut lui, cette fois, qui reprit les lèvres qui venaient de le quitter. Et au tour de Lan Zhan de trembler. Emporté dans son élan, Wei Ying voulut se rapprocher encore, quand une une douleur s’élança dans tout son côté droit. Il gémit et rompit l’étreinte malgré lui, agrippant son avant-bras en peine.

 

Le cri de douleur étouffé ramena également Lan Wangji à la réalité de la caverne, dans l’obscurité grandissante. Il était agenouillé au sol, ruban défait, serrant étroitement dans ses bras un Wei Ying blessé, épuisé, en proie à un tourbillon intérieur qui se lisait dans les sillons de larmes encore humides sur son visage, joie et peine mélangée sans plus se distinguer. Celui qu’il aimait était en vrac. Et il avait besoin de soins.

 

Wen Qinq s’agenouillait déjà près d’eux, prenant le poul de Wei Wuxian au poignet, vérifiant ici et là différent point d’acupuncture. Avant qu’elle n’ait fini, Wei Ying s’était laissé aller au sommeil dans les bras de Lan Zhan.

 

 

- Wei Wuxian, stupide et adorable idiot ! pesta le médecin contre son patient endormi.

- Comment va son bras ?

- Par miracle, ce n’est pas pire. Vous avez bridé vos pouvoirs et attaqué seulement le poignet, n’est-ce pas ?

- Mn

- Portez-le sur le banc de pierre.

 

La réputée médecin Wen Qinq, anciennement maitresse du territoire de Yiling pour le clan des Wen, avait l’habitude d’être obéie. Lan Wangji se garda de la contredire et porta son fardeau jusqu’à la banquette rocheuse recouverte d’une paillasse qui servait de lit à Wei Wuxian, le long de la paroi de la caverne, vigilant à conserver le bras blessé immobile, et à ce que sa tête ne heurte pas brusquement la pierre dure en le déposant.

 

Wen Qinq dénoua la ceinture de Wei Wuxian, ouvrit ses robes puis avec l’aide de Lan Wangji, dégagea le torse, le bras intact, puis avec une infinie délicatesse, l’épaule et le bras blessé, et commença à placer ses aiguilles le long de ses méridiens, silencieuse et concentrée. La dernière fois que Lan Wangji avait aperçu cette peau nue remontait à « avant », dans ce qui semblait être une autre vie, lorsqu’ils avaient affronté le monstre Xuanwu ensemble. Il reconnut la cicatrice, désormais ancienne, traçant un soleil pale sur la peau nue de la poitrine. Elle n’était plus, désormais, la seule à imprimer ses motifs sur le maitre de Yiling. Le torse était marqué d’écorchures récentes de toutes tailles et de quelques hématomes, dont la trace du poing de Wen Ning, toute fraiche, qui s’étalait d’un bleu magnifique, sur au moins une dizaine de centimètres sous les cotes. Au moins trois longues cicatrices, anciennes également, témoignaient de plaies qui avaient dû être profondes. L’une d’entre elles, à quelques centimètres du cœur, avait clairement été faite par une épée. En parallèle, une longue incision à peine visible, chirurgicale, juste sur le cœur.  Il serra les mâchoires. Wei Wuxian avait souffert.

Lan Wangji ne put s’empêcher de tracer du doigt la ligne de ces deux cicatrices si proches, l’une après l’autre.

 

 

- Celle-là, dit Wen Qinq en parlant de la longue incision qu’elle avait elle-même pratiquée, vous lui demanderez. L’autre – et elle désigna du menton celle que Lan Wangji suivait à l’instant… est l’œuvre de Wen Chao. Je ne peux pas retourner mon patient à l’instant, mais, si c’était possible, vous verriez la même sur son dos.

- Wen Chao a… transpercé Wei Ying de son épée ?

- Dans le dos.

- …

- Et ensuite, il l’a jeté depuis le sommet dans les crevasses hantées du mont des tombes.

 

Les mâchoires de Lan Wangji se serrèrent encore davantage, et sa main se serra en un poing. Il ajusta doucement la position de la tête de Wei Ying. Wen Qinq soupira en souriant.

 

 

- Si tout le monde était aussi attentionné pour mes patients… Ce que l’amour peut faire, n’est-ce pas ? Comment a-t-il pu être aveugle et ne pas le voir ? De ce qu’il m’avait dit de vous, je m’attendais à quelqu’un qui l’aurait positivement detesté.

- Je l’ai repoussé rudement par le passé.

- Lui ? ou vos sentiments pour lui ?

- Wen Qinq est un médecin avertie.

- Médecin, médecin, pesta-t-elle. Un enfant s’en rendrait compte ! Bref. Aidez-moi, tenez ce bras. Il ne faut pas qu’il bouge et cela peut être douloureux.

 

Lan Zhan immobilisa l’épaule et l’avant-bras, sans toucher au poignet, avec douceur mais fermement. Wen Qinq réévalua son potentiel : cet homme, sans être médecin, savait certainement soigner aussi.

Une grimace passa sur le visage du dormeur, mais le bras ne bougea pas. Elle vérifia l’ajustement de chacun des os du poignet de la main, puis le banda jusqu’à l’immobiliser complètement.

 

Puis elle poussa un soupir de plus, écartant les mèches du visage de Wei Wuxian.

 

 

- Auriez-vous touché le bras ou l’épaule, que vous l’auriez pulvérisé. Mais nous n’avons heureusement qu’un poignet cassé et un bras commotionné. L’épaule ne sera même plus douloureuse d’ici quelques heures. Moins, si vous jouez pour lui. Je crois que la secte de Guzu Lan soigne à travers la musique ?

- Oui.

Puis, après un silence

 

- Et si j’avais visé au buste ?

- Alors vous l’auriez tué, sans aucun doute permis. Et il vous aurait laissé le tuer sans plus de doutes. Splendide idiot et stupide d’orgueil.

 

Achevant de remettre en place les robes de son patient, elle poursuivit.

 

- Mais qui ne t’aime pas, hein, stupide et attachant ?

- Mn

Elle se tourna, moqueuse, vers Lan Wangji.

 

- Ne vous méprenez pas. Wei Wuxian est un second petit frère pour moi. Une femme comme moi ne peut pas se permettre d’aimer des hommes si elle veut rester libre.

- Pourquoi ne m’avez-vous pas arrêté ?

- Comment cela ?

- Vous saviez qu’il ne lui restait aucun pouvoir spirituel. Et que je pouvais le blesser sérieusement, si facilement. Ou le tuer. Si vous l’aimez comme un frère, pourquoi ne m’avez pas arrêté ?

 

Wen Qinq ne répondit pas immédiatement. Elle se redressa, alla chercher le thé – froid -  et en apporta deux tasses aux côtés du patient que Hanguang Jun, elle l’avait compris, n’allait pas quitter de sitôt.

 

- Premièrement, je ne savais pas comment faire pour que vous deux, là, enferrés dans vos silences, vous vous parliez. Un combat à mort ne semblait pas forcément la pire des stratégies pour vous amener à simplement… commencer à communiquer.

- Mn

Lan Wangji commençait à comprendre ce que cette grande sœur pouvait avoir en commun avec son petit frère adoptif.

 

- Deuxièmement, j’avais juré le silence. Vous arrêter, c’était trahir ma parole.

- Je comprends.

- … mais cela ne m’aurait pas arrêté si je l’avais vraiment voulu.

- Et donc ?

- Restent deux choses.

- …

- D’une j’avais confiance en vous. Vous donneriez votre vie pour lui, et non l’inverse.

- Mn

- Enfin… Wei Ying *voulait* ce duel. Dites-moi…

- … ?

- Avez déjà réussi à *empêcher* Wei Wuxian de mener à bien quoique ce soit qu’il ait planifié ?

 

Lan Zhan reporta son regard sur le visage détendu de Wei Ying, et sa chevelure emmêlée. Il avait l’air plus jeune et surtout bien plus vulnérable endormi que le Wei Ying éveillé, taquinant sans relâche et enveloppé des ombres des esprits. Pour la deuxième fois en peu de temps, un très léger sourire passa sur le visage de Lan Wangji.

 

- Non, vous avez raison. Personne ne peut arriver à cela.

Il se pencha, et effleura les lèvres du dormeur sans se soucier de la présence de Wen Qinq.

Son ruban était toujours enroulé autour des doigts de la main gauche de Wei Wuxian.