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C’était son premier Noël depuis l’accident.
(Celui de l’année dernière ne comptait pas, il l’avait passé dans un brouillard si épais qu’il lui avait fallu des mois pour en sortir, et encore, il lui semblait parfois qu’il n’était pas loin de l’engloutir de nouveau. Il le sentait peser sur ses talons, courir sur sa nuque, y enserrant ses longs doigts vaporeux froids comme l’abîme, sans toutefois jamais l’emporter. Jamais le délivrer de cette réalité dans laquelle il avait perdu ses repères comme elle avait perdu son sens en même temps que sa mère avait perdu la vie. Il y avait eu tant de perte qu’il se demandait encore comment l’univers n’avait pas perdu sa gravité et n’avait pas simplement cessé d’exister. Cela aurait été tellement plus simple.)
C’était son premier Noël et une partie de lui pria pour que ce fut également le dernier, qu’il n’y en eut plus jamais où il eût à affronter ces regards désolés et ces mines contrites, ces excuses et ces apitoiements qu’il ne supportait plus, ce déchirement en plein cœur chaque fois que la tristesse devenait trop lourde et se muait en ressentiment. En rage destructrice qu’il reportait aussi bien sur autrui que sur lui-même.
Par conséquent, il voulut refuser l’invitation à une soirée organisée par ses anciens camarades de promo du MIT. Il refusa, d’ailleurs, par une jolie pirouette exclusivement réservée aux personnes en deuil ; la peur des autres d’être contaminés par leur chagrin. Son refus ne dura cependant pas plus d’une semaine. Parce que, durant ses études au MIT, Tony avait découvert deux choses, qui avaient alors radicalement changé son existence du tout et tout et qu’il lui étaient désormais impossibles d’ignorer. La première était qu’il existait un garçon sur cette planète assez fou pour vouloir devenir son meilleur ami. Et la seconde, qu’il ne pouvait rien refuser à ce garçon.
James Rhodes l’avait parfaitement compris. Aussi, c’était la victoire au cœur qu’il s’était montré chez son ami, un soir, les bras chargés de bières et de cartons de fast-food avec la ferme intention de lever son refus.
« Vois ça comme une distraction plutôt que comme une obligation. De toute façon, si tu ne viens pas, je m’assurerai de te le faire regretter en bonne et due forme.
– T’es pas cool, nounours. En quoi c’est pas une obligation d’abord ? Tu me laisses pas le choix, il me semble que c’est le principe même de l’obligation.
– Je pourrais aussi t’obliger à rester sobre pendant soixante-douze heures.
– OK, c’est bon, je viens. »
Et il était venu. Certainement pas de gaieté de cœur, il ne fallait pas espérer deux miracles d’affilée, mais il avait tout de même eu la décence d’enfiler une chemise, ce qui était suffisamment rare pour le noter. En revanche, il prit grand soin d’éviter toute rencontre hasardeuse, détourna le menton chaque fois qu’il croisait un regard un peu trop insistant et occupa le coin de canapé près du frigo toute la soirée. James n’insista pas davantage. Il était parvenu à le faire venir, il saurait se contenter de cette victoire. Il alla lui-même se joindre aux différents groupes, retrouvant d’anciennes connaissances, rattrapant les quelques années qui s’étaient écoulées depuis qu’ils avaient tous obtenu leur diplôme.
Vers minuit, James s’excusa et se laissa tomber à côté de Tony. À sa façon de tenir son verre, il comprit que le jeune homme n’avait plus tout à fait l’esprit clair, mais son regard paraissait encore alerte, cette petite lueur qu’il affectionnait tant dansant derrière sa pupille. Aussi, il lui donna un coup de coude sous les côtes, récupérant une partie de son attention.
« Hey, comparé à l’an dernier, Noël ne peut qu’être joyeux. »
Il le vit pincer les lèvres, une expression de douleur passagère glissant sur ses traits. Pourtant, il lui répondit malgré tout.
« Pourquoi ?
– Parce que l’an dernier tu n’étais pas là. »
Cette fois, il sut qu’il disposait de l’entière concentration de son ami quand il le dévisagea comme s’il venait de dire la plus grosse absurdité de tous les temps. Il eut même l’impression de l’avoir complètement dessaoulé par cette simple phrase. Le regard brun s’attarda dans le sien, le sonda, fouilla à la recherche d’un rire qui ne manquerait pas d’alléger la tension devenue si palpable qu’ils auraient pu la couper au couteau. Mais le rire ne vint pas, parce que James était sérieux.
James était toujours sérieux. Tony ne l’était jamais. Peut-être qu’ensemble ils parvenaient à maintenir un semblant d’équilibre, à stabiliser la balance de leur caractère parfois un peu trop extrême.
Tony ricana en secouant la tête.
« Fais gaffe, tu deviens sentimental, vieux.
– Pas du tout, le contrat-il aussitôt de son sourire trop grand. C’est juste la vérité. Et c’est universellement reconnu que le monde a besoin de toi pour tourner correctement.
– Ah vraiment ? »
James voyait bien que Tony n’en croyait pas un mot. Du moins, qu’il faisait tout son possible pour ne surtout pas y croire, ne surtout pas laisser ces mots, cette déclaration et tout le poids qu’elle impliquait, tous les non-dits qu’elle taisait, s’approcher de son cœur. Parce que Tony avait toujours mieux su gérer l’éloignement, la distance, le rejet plutôt que les marques d’affection, trop rares au cours de sa vie et que seule sa mère avait su lui témoigner quand son père avait eu le dos tourné. Et maintenant il ne lui restait plus qu’une solitude amère dont les bras froids l’enveloppaient dans son étreinte comprimée.
Il essayait de ne pas y croire, mais son ami distinguait une maigre partie de lui qui s’autorisait tout de même à s’abandonner à l’idée d’être suffisamment important aux yeux de quelqu’un.
« Je sais pas en fait. Mais le mien, en tout cas, a besoin de toi, oui.
– Le mien aussi a besoin de toi, avoua-t-il à voix basse. »
Ils trinquèrent, le léger tintement de leur verre assourdi par le volume de la musique et des cris autour d’eux. Enveloppés dans leur bulle, ils en avaient presque oublié la fête qui battait son plein. Mais, à présent, elle se rappelait à eux avec un peu trop de force. Quand quelqu’un cogna l’épaule de Tony sans faire exprès en voulant se frayer un chemin parmi la foule, le jeune homme grimaça et se rapprocha de James. Ce dernier se pencha pour se faire entendre.
« Viens, on va prendre l’air. »
Tony acquiesça vivement et ne perdit pas une seconde pour le suivre, collé à ses talons pour ne pas le perdre de vue. Atteignant enfin la porte qui menait sur l’extérieur, ils soupirèrent de concert, l’air frais de la nuit apaisant la brûlure sur leurs joues.
« J’espère que maintenant tu vas pas me dire que je suis ton plus beau cadeau de Noël, parce que je te préviens, je m’en vais. »
James pouffa de rire.
« Non, rassure-toi. J’ai pas encore perdu la tête à ce point-là. »
Ils n’en étaient pas encore arrivés à ce stade, mais, un jour, peut-être, il pourrait se permettre de lui dire combien il était précieux. Et combien il était heureux de l’avoir dans sa vie. Mais, pour le moment en tout cas, il pouvait toujours se contenter de l’attraper par les épaules pour lui raconter toutes les anecdotes de l’année dernière. Et regarder son ami éclater de rire pour la première fois depuis bien longtemps. Et ça, pour sûr, c’était son plus beau cadeau de Noël.
