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Face à eux, s’étendant sous leurs pieds en une mer sombre seulement percée d’éclats dorés aux fenêtres des maisons éveillées, la ville somnolente ignorait tout de l'agitation qui secouait leur cœur en une symphonie tonitruante. La nuit avait toujours été leur domaine, leur refuge, leurs uniques moments de liberté et de vérité, où rien d’autre n’existait qu’eux et ce fil ténu qui les reliait. Pas le respect mutuel entre un prince et son disciple. Pas même une amitié qui s’était développée au fil des batailles au côté du Dieu de la Foudre et du trio Palatin. De cela, le royaume entier était au courant. Le réel lien qui les unissait relevait davantage de l’ordre de l’indicible.
Après tout, il était rare de parler de Loki sans parler d’Anthony et encore plus rare de parler d’Anthony sans parler de Loki.
Cette nuit, cependant, avait un goût tout à fait différent au fond de leur gorge. Un goût amer qui les faisait grimacer chaque fois qu’ils déglutissaient, non sans mal. Cette nuit était la dernière d’une série qui avait longtemps enchanté leur cœur. Et la première d’une nouvelle série qu’ils ne parvenaient pas encore entièrement à concevoir. Qu’ils ne voulaient pas concevoir.
Du dos de la main, Anthony frôla les doigts de Loki. Ce n'était pas grand-chose, une tentative tout au plus. Un effleurement qui avait le poids d'une gifle. Un geste trop mince avec, pourtant, des conséquences trop lourdes. C'était aussi tout ce qu'ils pourraient avoir, aujourd'hui ou demain. C'était tout ce qu'ils pouvaient voler au destin qui avait un jour décidé que le chemin des deux hommes se croiserait mais ne s'entremêlerait jamais.
C'était le début de leur tragédie, la preuve inébranlable qu'ils tenaient l'un à l'autre, mais qu'aucun futur ne les attendait. Que le chemin s'achevait sur un gouffre, un néant aussi profond que leur tristesse.
L'index de Loki tressauta et trouva une brève seconde celui d’Anthony. Une brève seconde durant laquelle il fut aisé de prétendre qu'ils se tenaient la main, que tout irait bien, que la nuit laisserait la place à un jour lumineux et éclatant et heureux.
Mais cette illusion était aussi douloureuse que vaine. Ils savaient tous deux que leur amour était voué à mourir dans l’œuf, quand bien même l’envie de percer la coquille et de voir ce qui en sortait était forte, si forte qu’elle frémissait sous leur peau, qu’elle leur grattait comme une ancienne cicatrice soudain ravivée par l’odeur de la poudre qui avait transpercé la chair.
Plus d’une fois ils avaient failli céder d’ailleurs. Mais toujours ils s’étaient retenu. Toujours ils avaient tenu bon, avaient laissé leur regard dériver alors qu’ils ne demandaient qu’à s’arrimer pour ne jamais avoir à couler.
Et, cette nuit, tout prenait fin.
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Anthony Howardson était un génie dans tout ce qu’il entreprenait, et dans tout ce qu’il n’avait pas encore entrepris, le meilleur forgeron qu’Asgard n’eût jamais connu et un des plus proches amis du prince héritier. Ce fut cette place privilégiée qui l’amena d’abord à côtoyer Loki. Le jeune prince était l’opposé de son frère, tout en retenue, politesse, mystère, ruse et méfiance. Il réfléchissait avant d’agir et avait trouvé un intérêt certain à utiliser la magie, encouragé par la Mère de Toutes Choses, là où Thor préférait se jeter dans la mêlée sans se soucier des conséquences de ses actes. L’opinion populaire s’accordait à les définir comme le jour et la nuit.
Et, Nornes, Anthony avait toujours eu une préférence pour la nuit.
Des nuits à ses côtés, d’ailleurs, il en avait passé. Bien plus qu’il ne pourrait jamais les compter. Bien trop peu, pourtant, pour s’en rassasier. Toutes différentes et si familièrement semblables, parce qu’elles avaient été avec Loki.
Les embuscades d’abord, avec Thor, Sif et le trio Palatin, tous dissimulés dans la pénombre, perchés au sommet des arbres, recroquevillés dans des buissons, aplatis à même la boue dans des ravins, guettant l’ennemi, prêts à bondir et combattre au nom d’Asgard et d’Odin, quitte à y risquer leur vie. Les cris de guerre résonnaient dans le silence assourdissant et les éclairs verts du seiðr de Loki scindaient l’obscurité, filaient tout droit vers leurs opposants, les percutant de plein fouet et les réduisant à des masses informes sur le sol couvert de leur sang.
Anthony ne s’était jamais senti une âme de guerrier auparavant. Néanmoins, il ne pouvait nier le courant d’adrénaline qui déferlait dans ses veines chaque fois qu’il s’élançait à la suite du prince aux cheveux blonds, accompagné de ses camarades et de la présence plus discrète, mais non moins déterminée, du second prince. Bien sûr, il se débrouillait avec les techniques élémentaires de corps-à-corps. Il s’en sortait suffisamment pour ne pas avoir à subir les moqueries des autres Asgardiens, mais ce n’était pas tant sa force ou sa maîtrise des armes qui lui permettaient d’obtenir la victoire. C’était ses feintes, sa ruse.
Et c’était ce qui lui valut le premier sourire de Loki, tandis qu’ils venaient tous deux à bout d’une armée de trolls et que le reste de leur petite équipe les rejoignait.
Les célébrations dans les tavernes, ensuite. Les chopes levées, l’alcool coulant le long de leurs poignets, imbibant l’air de sa lourdeur amère, s’entrechoquant au milieu des exclamations de joie et des rires et des danses et des chants et de la bonne humeur générale que même le dieu d’ordinaire si renfermé se trouvait incapable de refuser. Thor venait régulièrement abattre ses larges mains sur leurs épaules ou dans leur dos, les attirant en une étreinte amicale et quelque peu oppressante à mesure que l’ivresse s’emparait de ses sens. Anthony s’en amusait, aussi bien de l’inhibition grandissante du blond que des tentatives désespérées de son petit frère pour le repousser.
Il n’y avait que lorsqu’il tombait dans une espèce de coma éthylique, une coupe fermement pressée entre ses doigts, que Loki s’accordait enfin un soupir de soulagement. Et un autre sourire en direction du forgeron.
Parce que, s’il était devenu un membre à part entière de la troupe du prince héritier, il n’en oubliait pas sa principale activité qui avait contribué au succès de son nom et lui valait la reconnaissance de la famille royale. Et du plus jeune prince en particulier, qui avait trouvé en Anthony l’artisan parfait pour réaliser ses précieuses dagues. Anthony adorait son métier, mais jamais autant que lorsqu’il recevait une nouvelle commande de Loki. Ses exigences concurrençaient son propre perfectionnisme et chacune de ses demandes requérait toutes ses connaissances ainsi qu’un savoir-faire précis et délicat.
Il y eut donc les nuits au creux de sa forge, penchés au-dessus de son atelier, à retravailler les croquis que Loki lui avait amené, et discuter ensemble des finitions et des arrangements pour les satisfaire tous les deux. Loki attendait une lame acérée, légère à manier mais impitoyable pour ceux qui auraient le malheur de se trouver de l’autre côté, Anthony était trop heureux de consentir à la moindre de ses envies, poussant toujours plus loin ses questions et ses tentatives pour obtenir la dague idéale. Et si les discussions dérivèrent du sujet initial, si le mage se montra au beau milieu de la nuit sans aucun croquis et aucune demande, mais simplement pour raconter à Anthony les derniers événements au palais, si les sourires devinrent plus fréquents et les paroles plus familières, si le Prince Loki devint seulement Loki et si Howardson devint seulement Anthony, ni l’un ni l’autre ne pensa à s’en plaindre.
Ils ne pensèrent à rien, d’ailleurs. Rien que leur amitié et leurs ruses et leur duo sur les champs de bataille et leurs sourires en coin et leurs discussions qu’ils reprenaient chaque fois que l’occasion le leur permettait. Plusieurs années s’étaient écoulées depuis la première fois où Anthony avait rencontré Loki et c’était comme s’ils avaient passé l’entièreté de leur existence l’un à côté de l’autre.
Tout dérapa une nuit, à un moment où ils s’y attendaient le moins.
Parce que, bien sûr, c’était toujours quand tout allait bien que le bonheur en profitait pour se faufiler hors de portée.
Anthony s’était mis à passer la plupart de ses nuits dans les appartements de Loki, l’un plongé dans ses lectures tandis que l’autre griffonnait des notes et des calculs sur des pages déjà noircies de formules. Seule la lueur de la lune veillait sur eux, unique témoin de leurs éclats de rire et des mains un peu trop appuyées qui s’attardaient tantôt sur le bras tantôt sur le genou. Quand ils étaient tous les deux, rien d’autre ne comptait, plus rien n’existait, ils avaient le monde au bout des doigts et l’univers entier qui chavirait entre leurs cils.
Mais l’univers leur explosa à la figure quand Loki désigna une étoile filante dans le ciel noir et qu’Anthony trébucha dans sa précipitation, se raccrochant de justesse aux bras tendus du prince, leur visage soudain trop près et leurs yeux trop brillants. Anthony pouvait discerner chaque minuscule détail sur la peau du mage, chaque paillette dorée dans l’émeraude de son regard douloureusement rivé au sien. Il pouvait sentir la brûlure de son souffle sur sa joue, les battements de son cœur s’affoler sous sa peau, à l’endroit où ses doigts s’agrippaient à ses poignets. Lentement, il regarda ses traits se figer alors que la même réalisation qui se formait dans son esprit faisait son chemin dans celui du dieu.
Ils étaient tous les deux des génies, prétendre ne pas comprendre ce qui avait été juste sous leur nez durant des années aurait été insultant aussi bien pour l’un que pour l’autre. Cela aurait été un mensonge, un vrai, loin de leurs ruses gentillettes qu’ils jouaient à leur entourage pour le simple plaisir de les agacer. Loki avait beau être le Dieu des Mensonges, il ne s’amusait pas avec ces mensonges-là.
« Loki-, tenta le forgeron, sa voix secouée de toute l’émotion qu’il sentait déjà s’écouler de ses yeux, cette même émotion qu’il lisait sur le front plissé du prince.
– On ne peut pas, » vint la réponse immédiate, sèche et aussi tranchante que ses chères dagues dont il ne se départait jamais. Sa respiration lourde et irrégulière emplissait chaque recoin autour d’eux et se répercutait contre tous les murs de la pièce et de leur raison. « Je ne peux pas te perdre. Ne me le demande pas. »
Ce n’était pas une simple demande, c’était une supplication, et Anthony serra un peu plus fort ses mains autour des bras de Loki, comme pour s’assurer de sa présence et lui assurer de la sienne. Lui assurer de sa promesse.
« Tu ne me perdras jamais, Loki. »
Ce dernier laissa échapper un bruit à mi-chemin entre le rire et le sanglot.
Ce n’est pas toi que j’ai perdu, c’est nous, et c’est bien pire encore.
Plus tard dans la nuit, aux premières pâleurs de l’aube et sans qu’aucune parole ne fût plus échangée, Anthony sortit de la chambre de son prince, le pas incertain et des larmes silencieuses dévalant ses joues.
Cette même chambre où ils se tenaient aujourd’hui, observant leur royaume et les débris d’une histoire qui s’était terminée avant d’avoir débutée.
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« Je suis désolé, Anthony. »
Sa voix était tellement résignée, presque indifférente si Anthony n’en avait pas connu chaque intonation et était de ce fait capable de discerner l’accent de chagrin que le prince tentait de dissimuler.
Désolé de t’aimer. Désolé de t’avoir laissé m’aimer. Désolé de ne pas pouvoir t’offrir la vie que tu méritais. Désolé de ne pouvoir être que ton ami.
Anthony savait que leur union était impossible, qu’en tant que prince, on attendait de Loki qu’il respectât ses devoirs et perpétuât la digne lignée des enfants d’Odin. Engager une relation avec un forgeron, même le plus respecté et respectable fût-il, ne faisait pas partie de l’équation, n’était pas ne serait-ce qu’envisageable, et c’était pour ces raisons, et bien d’autres encore, qu’ils avaient décidé de mettre un terme à ce lien si précieux qu’ils chérissaient plus qu’ils ne pourraient jamais l’avouer. Ils ne seraient plus Loki et Anthony. Ils seraient de nouveau Prince Loki et Howardson. Un prince et son plus fidèle disciple. Un forgeron et son plus fidèle client. C’était pour le mieux. Mais cela n’en faisait pas moins mal pour autant.
Il baissa le menton, mordant sa lèvre pour l’empêcher de trembler. Leurs doigts s’éloignèrent.
« Ne le sois pas, Loki, chuchota-t-il en réponse, luttant contre le picotement familier des larmes aux coins de sa vision. Quelle que soit la place que tu y occupes, je serai à jamais reconnaissant de t’avoir dans ma vie. »
Et c’était vrai, mais même la vérité était en mesure d’écorcher ce qu’il restait de son cœur et elle le fit sans la moindre pitié, la moindre once de remord. Elle le lacéra tant et si bien qu’il chancela, se retenant de justesse au rebord du balcon, là où, une nuit, il s’était raccroché au dieu, à ses bras et à son cœur quand il avait senti le sien s’emballer à leur seule proximité. Tout était si bruyant à l’intérieur de lui qu’il faillit manquer les prochains mots de Loki, murmurés du bout des lèvres, comme un aveu confessé à contre-cœur. Et ils l’étaient. Aucun doute qu’il aurait préféré ne jamais avoir à les prononcer.
« J’aurais aimé y occuper toute la place. »
Anthony eut un rire sans joie, un rire amer qui le fit frissonner des pieds à la tête. Il délaissa la rambarde d’acier et resserra les bras autour de lui-même en une étreinte solitaire. Il avait froid. Mais plus rien ne serait jamais en mesure de le réchauffer désormais. Un trou s’était creusé dans sa poitrine. Un trou condamné à béer lâchement, sans plus rien pour le combler, plus rien pour le réparer. Un trou dans lequel il espérait sombrer pour oublier sa souffrance.
Un trou qui ne fit que s’accroître quand il reprit la parole, la vérité le consumant comme un poison.
« Tu l’occupes déjà. »
Il l’entendit expirer brusquement à son côté et, avant d’avoir pu ajouter quelque chose ou essayer de le retenir, Loki tourna les talons et disparut dans l’obscurité de la chambre, courant, fuyant cette discussion qu’ils n’avaient jamais pensé, et encore moins voulu, avoir. S’éloignant des débris de son cœur qui gisaient aux pieds d’Anthony.
Il savait dors et déjà que l’unique sanglot que son prince avait eu l’infortune de laisser échapper le hanterait jusqu’à la fin de sa vie.
I've understood that you will never be mine
And that's fine, I'm just breakin' inside
