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Comme toutes les premières fois, celle-ci arriva un peu par hasard.
Loki s’ennuyait, ce qui commençait à devenir une habitude, et pas une des plus réjouissantes, depuis qu’il avait été décidé qu’il réparerait ses fautes en s’installant à la Tour des Avengers, anciennement Tour Stark, pour aider la bande de super-héros misérables dont il était, pour son plus grand malheur, à l’origineet qu’il avait voulu anéantir au même titre que leur chère planète.Enfin, pas exactement lui, mais de cela il s’était bien gardé de leur parler. C’était plus facile de faire semblant que l’idée venait de lui plutôt que d’avouer qu’il avait été manipulé et que, des semaines plus tard, il n’en dormait toujours pas. Était incapable de fermer l’œil en réalité.
Incapable d’affronter les images qui ne manquaient jamais de défiler derrière ses paupières closes et qui le narguaient de loin si tôt que les rayons du soleil s’estompaient à l’horizon. À l’époque où il vivait encore à Asgard, cette époque lointaine et chérie qui lui apparaissait désormais comme un rêve, une illusion, il avait été considéré comme un oiseau de nuit. Frigga – son cœur se brisait toujours un peu en pensant à elle, en pensant à combien elle lui manquait et combien elle devait être déçue de lui, combien elle ne voudrait sûrement plus jamais le revoir – lui avait d’ailleurs trouvé le surnom ridicule et merveilleux de petite chouette.
Encore debout, ma petite chouette ? N’oublie pas d’aller dormir un peu, tu accompagnes ton frère au matin pour votre entraînement.
Sa voix résonnait sous son crâne, évinçant toutes les autres, toutes celles qui persistaient alors même qu’elles n’auraient plus dû être là, et Loki pencha la tête comme pour s’appuyer contre une main invisible, une main qu’elle posait toujours sur sa joue, son pouce caressant la peau juste sous son œil. Son sourire se brisa en une grimace.
Il n’était plus une petite chouette. Il ne veillait plus jusqu’à l’aurore pour dévorer ses livres ou courir dans les roseraies ou cartographier les étoiles. Il veillait pour ne pas sombrer, pour éviter les ombres qui tanguaient au coin de sa vision. Et Frigga ne passerait plus sa main fraîche sur sa joue, n’y chasserait plus les cils du bout de ses doigts. Cette époque était révolue et tout était de sa faute.
Ne supportant plus, comme c’était de plus en plus le cas, la solitude et l’obscurité de sa chambre, il enfila un gilet et sortit se dégourdir les jambes au salon. Il ne l’avouerait probablement jamais à voix haute, mais il trouvait un certain confort dans la mode midgardienne, bien plus pratique que ses costumes de cuir et de métal. Bien moins élégante, certes, mais l’élégance était réservée aux princes. Aux dieux. Il ne se sentait plus ni l’un ni l’autre aujourd’hui. De plus, sortir de la Tour, en-dehors des missions des Avengers, lui était interdit. Il n’avait donc aucun prétexte, aucune excuse pour continuer à porter ses propres vêtements, qu’il avait soigneusement pliés sur une chaise près du lit, attendant le jour où sa sentence prendrait fin et où il pourrait les remettre pour rentrer chez lui.
Chez lui.
L’était-ce seulement encore ?
Il fut surpris de découvrir la lumière de la cuisine allumée, des bruits de placards se faisant entendre, ainsi que la voix caractéristique du propriétaire des lieux qui fredonnait une chanson inconnue du dieu. Un instant, il songea à rebrousser chemin, retourner à sa chambre et s’y enfermer jusqu’à ce que le génie eût terminé, attendre que la voie fût libre, mais, avant d’avoir pu esquisser le moindre geste, une silhouette se détacha dans le halo lumineux de la pièce.
Trop tard.
Résigné, il le suivit dans la cuisine désordonnée.
« Tu dors pas non plus, Cornes de Bouc ? » Loki tiqua autant pour le surnom que pour le tutoiement. Ce n’était pourtant pas la première fois qu’il les entendait, mais, comme à chaque fois, ils le mettaient mal à l’aise, comme s’ils ne lui étaient pas destinés. Comme s’ils étaient pour quelqu’un d’autre et que le milliardaire les forçait dans ses mains et qu’il se retrouvait à ne pas savoir quoi en faire. Il serra les dents, agacé. « J’ai préparé trop de café, t’en veux ?
– Est-ce réellement raisonnable de boire du café à cette heure ?
– Bah, fit-il en haussant les épaules et remplissant un mug à ras bords. Quitte à pas dormir autant se faire plaisir. En plus, tu devrais savoir que raisonnable fait pas vraiment partie de mon vocabulaire. C’est oui ou c’est non ? »
Pour sûr, s’il avait été un minimum raisonnable, il aurait refusé d’accueillir un monstre qui avait failli réduire sa ville en cendres sous son toit. Loki avisa la seconde tasse que le génie tenait à la main, de la fumée s’échappant de la sienne. Pourquoi refuserait-il après tout ?
« Je veux bien. Merci, ajouta-t-il plus bas. »
Stark fredonna pour toute réponse, basculant la cafetière et emplissant une nouvelle fois l’espace d’une odeur entêtante de café. Le dieu n’en était pas un grand amateur, il trouvait le breuvage trop amer, mais au moins la tasse était chaude entre ses mains et il était plus simple de lutter contre le sommeil. Et puis cela lui évitait de rester les bras ballants au milieu d’une cuisine étrangère. Il avala plusieurs petites gorgées, observant sous ses cils son vis-à-vis remuer le bassin et ranger le bazar sur le plan de travail. À le voir, il était difficile de croire que le reste de la Tour, et une grande partie de la ville, dormait profondément.
« Que chantez-vous ? »
Pas que cela l’intéressait outre mesure, il n’avait juste aucune envie de retourner à sa chambre dans l’immédiat et c’était la seule question qui lui était passée par la tête. Et, oui, bon d’accord, peut-être que cela l’intéressait un peu. Il avait beaucoup aimé la musique au palais. Enfant, il passait des heures à danser avec Frigga, et avec Thor quand ce dernier finissait par les surprendre et réclamait son tour avec chacun d’entre eux.
Thor.
Il ne l’avait pas aperçu une seule fois depuis qu’il était enfermé ici, depuis qu’il avait juré d’aider ses compagnons dans leurs batailles et qu’il s’était sacrifié à passer les prochaines années loin d’Asgard, loin de tous ses repères. Il n’espérait pas de remerciements de sa part, il ne les méritait pas de toute façon, pas après tout ce qu’il avait fait, tout le mal qu’il avait commis. Il aurait juste voulu pouvoir discuter. Retrouver son grand frère. S’excuser. Lui dire la vérité.
Un placard claqua, le faisant tressaillir et reportant son attention sur la silhouette de l’humain qui tenait son mug d’une main et un paquet de biscuits de l’autre.
« Oh une vieille musique. Enfin, j’imagine qu’elle est pas aussi vieille que toi, mais pour nous, pauvres mortels, elle est vieille. L’époque de Steve quand il était encore un gringalet, c’est dire. Je peux te la faire écouter en bas, si tu veux. Je doute que mes talents de chanteur lui rendent réellement hommage. »
En bas. Dans son atelier, Loki comprit aussitôt. Là où il disparaissait le plus clair de son temps, où il s’enfermait de jour comme de nuit et n’en sortait qu’en cas d’urgences ou pour fouiner en cuisine, comme en cet instant. Son antre, son refuge, où il se sentait en sécurité. Il savait qu’il ne laissait personne y entrer. Mademoiselle Potts, le Colonel Rhodes, le docteur Banner étant les uniques exceptions. Et maintenant il lui proposait, à lui, son ennemi, de l’y suivre.
Sûrement la fatigue avait fini par lui taper sur le cerveau. Ou Loki s’était endormi sans le réaliser et il était désormais en train de rêver.
L’un dans l’autre, c’était l’excuse toute trouvée pour gagner un peu de temps avant de retourner à sa solitude, aussi il acquiesça, lui emboîtant le pas.
« Volontiers. »
Il se trouvait que Stark avait raison et tort à la fois. Il rendait hommage à la chanson en récitant les paroles correctement, mais, quand les premières notes s’élevèrent dans la pièce insonorisée, amplifiées par le léger écho des machines, Loki réalisa qu’elle était plus plaisante que ce qu’il s’était d’abord imaginé. Le génie n’avait su retranscrire la mélodie particulière qui lui faisait secouer les hanches en rythme. La voix du chanteur était incroyablement grave et rauque, différente en tous points de celle du mortel, mais, étrangement, les deux s’accordaient plutôt bien et le dieu resta à l’observer et l’écouter un moment, planté au milieu des tables couvertes d’outils.
Un large sourire étira les traits du milliardaire quand il se tourna vers Loki et le découvrit immobile, sa tasse appuyée contre son menton, comme s’il s’apprêtait à boire, mais était figé dans son mouvement.
« Allez, Lokes, tu vas pas me dire que tu dansais jamais sur ta planète dorée ? »
Les yeux d’ambre pétillaient en le dévisageant, comme s’il savait précisément ce qu’il se passait sur la planète en question et qu’il ne faisait que le taquiner pour le provoquer. Pour le faire réagir. Ce qu’il faisait sans doute d’ailleurs.
« Nous n’avons pas ce genre de musique.
– Pas grave. Une musique, c’est une musique, pas besoin d’un master pour bouger tes précieuses fesses maniérées. »
Il ignorait ce qu’était un master, mais, à dire vrai, il s’en moquait éperdument. Pinçant les lèvres, Loki fronça le nez en réponse au rictus amusé que son vis-à-vis lui envoyait.
« Mes fesses ne sont pas maniérées.
– Mais elles bougent pas pour autant. Allez ! Je demanderai à JARVIS de supprimer les preuves si t’es si timide. Ça sortira jamais d’ici, croix de bois, croix de fer, si je mens, je vais en enfer. »
Cet humain était insupportable. Tout bonnement intolérable. Si le dieu avait encore été en possession de ses pouvoirs, il lui aurait plus que certainement envoyé un sort pour le faire taire. Et un autre pour lui retirer ce sourire horripilant qui s’étirait de seconde en seconde. Mais les menottes à ses poignets le privaient de la plus petite goutte de magie, aussi, il se résigna à devoir subir ce calvaire en silence.
« Je ne suis pas timide, lâcha-t-il entre ses dents serrées.
– Danse. »
Très bien, songea-t-il. D’un geste un peu brusque, il posa la tasse sur la table à côté de lui et écarta les bras en signe de reddition. Satisfait, Stark ordonna à son intelligence artificielle d’augmenter le son et de remettre la musique au début. Immédiatement, il recommença à danser en claquant des doigts et en fredonnant les paroles, les mains au-dessus de sa tête. Loki leva les yeux au ciel. Cela lui apprendrait à vouloir fuir la solitude de sa chambre. Au moins, là-bas, personne ne le forçait à se ridiculiser. Là-bas, tout était si muet et immobile qu’il osait à peine respirer. Ici, c’était le parfait opposé.
Lorsque la voix de l’homme se tut et fut remplacée par une voix de femme, le génie lui lança un coup d’œil par-dessus son épaule. Comme pris en flagrant délit, Loki se sentit rougir et inclina le menton de sorte à dissimuler son expression derrière le rideau de ses cheveux noirs. Évidemment, cela aurait été mal connaître son hôte de le laisser tranquille, il aurait dû le savoir. À la place, il s’empara de sa main, comme s’il s’agissait de la chose la plus naturelle du monde, et le fit tourner sur lui-même, plusieurs fois, avant de tendre le bras et de le replier, ramenant le corps du dieu près de lui, son flanc droit contre le sien. L’humain lui arrivait à l’épaule, pourtant, son assurance le surplombait de très haut.
Tout à coup, c’était ce petit mortel le géant et, quand il lui sourit, Loki peina à déglutir.
I'm in heaven and my heart beats so that I can hardly speak
and I seem to find the happiness I seek
when we're out together dancing cheek to cheek
Ils repassèrent la chanson cinq fois, dansant, tournoyant, chavirant jusqu’à en avoir le tournis, avant de constater que l’aurore se levait et que Loki ferait mieux de regagner sa partie de la Tour. Il s’endormit à peine la tête posée sur l’oreiller, les notes de musique évinçant les cris qui hantaient ses cauchemars.
ii. we’ll meet again
Comme beaucoup de premières fois, elle se produisit de nouveau.
Les jours s’enchaînaient et se ressemblaient en tous points, terriblement lents et ennuyants, seulement entrecoupés par les repas qu’il prenait – ou plutôt avait été forcé de prendre – en compagnie des Avengers. Barton et Romanov le dévisageaient comme s’il s’apprêtait à leur sauter au visage, ou à déclencher une apocalypse d’un clignement de paupières. Le cher Capitaine Rogers était froid mais poli, tentait parfois d’engager un semblant de conversation qui retombait aussitôt parce que tout le monde s’accordait pour fournir les réponses les plus courtes possibles. Le docteur Banner l’évitait, purement et simplement, la tête rentrée dans les épaules, il se faisait presque une obsession de ne pas croiser son regard. Son frère était toujours nulle part en vue, probablement occupé à Asgard à profiter de la vie à la cour pendant que lui-même croupissait ici. Quant à Stark...
Stark participait rarement aux repas (le chanceux). Son rythme de vie étant en complet décalage avec le reste de l’équipe, leurs heures pour se restaurer n’étaient pas les siennes et, quand elles l’étaient par miracle, il se contentait d’attraper une assiette et de redescendre à l’abri de son atelier. Loki l’enviait. Avoir une pièce rien que pour lui, où personne ne venait le déranger ou l’interrompre pour des futilités. Un havre de paix où le reste de l’univers disparaissait. Pourtant, il lui arrivait de leur faire grâce de sa présence autour de la large table de la salle à manger. Il s’installait en face de Loki et l’observait entre deux bouchées. Pas parce qu’il le surveillait, les autres s’en chargeaient assez bien. Non, plutôt comme s’il cherchait un moyen, un moyen intelligent, de lui adresser la parole, mais finissait par se raviser au dernier moment. Il fallait dire que les paires d’yeux rivées sur eux n’aidaient pas.
Il ne partait cependant jamais sans lui lancer un clin d’œil quand les autres avaient le dos tourné.
Plusieurs semaines étaient passées depuis sa petite visite dans l’atelier du génie et leur danse improvisée. Aucun n’en avait reparlé. Loki se demandait parfois, au creux des heures noires des nuits sans sommeil, s’il ne l’avait pas inventée, si tout cela n’avait pas été qu’une autre de ses illusions. S’il n’avait pas été si désespéré d’un peu de compagnie qu’il avait fini par l’imaginer de toutes pièces.
Comme cela aurait été pitoyable, vraiment. Et cela ne lui en paraissait que plus cohérent. N’était-il pas devenu le plus pitoyable des dieux ces derniers temps ?
Allongé au-dessus des couvertures, les yeux grand ouverts sur le plafond illuminé par les lumières de la ville qui, tout comme lui, ne dormait jamais, il comptait les minutes qui passaient. Les minutes qui, peu à peu, le ramèneraient à la clarté du jour. La clarté de la raison. Compter l’empêchait de s’assoupir, l’obligeait à rester concentrer et à diriger son esprit sur quelque chose de concret. Compter était facile. Presque rassurant.
Une minute. Les voitures roulaient à vive allure tout en bas de la Tour, le bruit des roues sur le bitume crissant dans les virages.
Deux minutes. Des gens criaient. Des gens qui sortaient de bars ou qui y entraient, qui sentaient le parfum mauvais prix et l’alcool à plein nez. Des gens insouciants, cherchant à tout prix à s’évader de leur quotidien, au moins pour quelques heures.
Trois minutes. Un avion passait dans le ciel, semblable à une étoile filante. Sur Asgard aussi il était de coutume de faire un vœu quand on en voyait une. Regarde, ma petite chouette, une étoile filante. Vite fais un vœu. À l’époque, Loki n’avait rien à souhaiter. Rien de plus à envier. Il avait son grand frère qui l’entraînait dans toutes ses bêtises et le protégeait des réprimandes de leur père. Il avait sa mère et ses câlins et ses promenades dans les jardins et ses secrets murmurés à l’oreille quand ils n’étaient que tous les deux. Il avait le bonheur au creux de ses mains.
Quatre minutes. Aujourd’hui, il n’y avait plus que du sang d’innocents. Son propre sang. Le sang de l’enfant qu’il avait été et qui n’avait jamais rien voulu de tout cela. L’enfant qui s’était construit un château sur des mensonges qui avaient fini par lui exploser à la figure.
Son décompte, néanmoins, fut interrompu par le bourdonnement léger d’une musique non loin. Il se redressa, tendant l’oreille. Elle venait des étages inférieurs. D’un étage inférieur.
De l’atelier. Et, s’il parvenait à l’entendre depuis sa chambre, cela voulait dire que le génie avait laissé la porte de son antre entrouverte.
Semblable à une ombre, Loki se glissa hors du lit et longea les couloirs. Les salles de vie étaient plongées dans l’obscurité. La cuisine, le salon, tout était dans une immobilité que seule la nuit procurait. Une immobilité presque dangereuse, parce qu’il était impossible de savoir avec certitude ce qu’elle renfermait, ce qu’elle dissimulait entre ses tentacules de ténèbres. Il ne s’y attarda pas, empruntant les escaliers qui menaient tout droit à son but.
Au fur et à mesure de sa progression, la musique était plus forte et il découvrit qu’elle était accompagnée des bruits métalliques d’outils qu’on laissait tomber par terre ou qu’on tapait avec force sur d’autres objets en métal. Loki ne comprenait pas grand-chose à ce que Stark fabriquait ici. Il savait qu’il avait construit la plupart des équipements des Avengers, ainsi que ses armures, son intelligence artificielle, nombre des appareils électroménagers dans la cuisine et d’autres choses encore qui le dépassaient, mais, justement, il n’avait jamais réellement eu l’occasion de le regarder à l’œuvre. Et il devait avouer que c’était assez chaotique.
Le mortel était couvert de sueur et d’une matière noire et graisseuse sur ses mains, ses bras et une grande partie de ses vêtements. Ses vêtements qui ne semblaient pas tout à fait à sa taille d’ailleurs, encore moins de première jeunesse. Il y avait du désordre absolument partout, sur le sol, sur les quelques chaises disséminées dans la pièce, les tables, qui avaient dû lui servir de bureaux, autrefois, avant d’être submergés de tout et n’importe quoi. Même là où il n’y avait plus de place, il y avait des morceaux d’armures qui traînaient et encombraient l’espace.
Le chaos, ni plus ni moins.
Le dieu se demanda comment un être humain pouvait vivre dans ces conditions en toute conscience.
Sûrement, Tony Stark n’était pas à comparer avec le reste de son espèce.
« Tiens, Rudolph, le salua justement le propriétaire des lieux. JARVIS m’a prévenu que tu pointerais le bout de ton nez rouge. »
Loki fronça les sourcils, portant une main à son nez. Il ne lui paraissait pas différent de d’habitude. Stark secoua la tête.
« Fais moi penser de te montrer une photo un de ces quatre. Peu importe. Que me vaut l’honneur de ta divine présence ici bas ?
– La musique. Je l’entendais de ma chambre.
– Oh. » Il sembla mal à l’aise tout à coup, basculant le poids de son corps d’un pied à l’autre. Les épaules de l’immortel se tendirent, les mains dans son dos se crispèrent. « Ouais, j’ai dû oublier de refermer la porte derrière moi. Désolé.
– Non. Enfin si, la porte était entrouverte, mais ce n’est pas… Ce n’est pas ce que je voulais dire. Je voulais juste… l’écouter ? J’imagine. » Sa langue d’argent l’avait définitivement abandonné ce soir. Ou peut-être était-ce la brève étincelle de vulnérabilité qu’il avait aperçue dans le regard de son vis-à-vis qui l’avait à ce point déstabilisé. Il s’éclaircit la voix, décida de repartir sur un sujet un peu plus sûr. Et quoi de plus sûr que de reporter la conversation sur le génie ? « C’est différent des groupes de rock que vous écoutez d’ordinaire.
– Heh, je suis plein de surprises, rétorqua-t-il en écartant les bras. »
Loki ne put que sourire, amusé, et impressionné, il devait bien le reconnaître, par l’assurance – l’arrogance ? un subtile mélange des deux sans doute – de ce petit mortel à la vie si fragile et éphémère. Il agissait comme si le monde lui appartenait. Comme si l’univers n’était qu’une blague qu’il racontait tous les matins au petit-déjeuner et oubliait aussitôt. Comme si tout cela n’avait pas la moindre importance. Et, au fond, peut-être avait-il raison ? Quand on ne vivait pas même au-delà d’un siècle, y avait-il seulement quoi que ce fût à prendre au sérieux ?
Lorsqu’il releva le menton, ses yeux tombèrent tout au fond de ceux de Stark. Stark qui, semblait-il, le fixait depuis quelques secondes. Il mordit dans son sourire pour le faire disparaître.
« Comment se danse-t-elle ?
– Hm ?
– La musique, précisa-t-il quand bien même c’était évident. Est-ce qu’elle se danse ?
– Erm… » Le milliardaire s’humecta les lèvres, reporta momentanément son attention sur l’outil qu’il tenait à la main et qu’il jeta sur la pile d’autres outils sur un coin d’une table. Ne sachant plus quoi faire de ses mains, il se mit à les tordre sur ses cuisses. « Y a pas vraiment de pas ? Je sais pas comment ça se passe à Asgard, si vous avez des chorégraphies pour toutes vos danses, mais ici on a ce qu’on appelle un slow.
– Un slow ? répéta Loki, testant le mot sur sa langue, haussant un sourcil.
– Ouais, parce qu’on danse doucement. Un slow. »
Lui-même paraissait gêné par la stupidité du concept. Son deuxième sourcil rejoignit le premier avant de redescendre tandis qu’une esquisse de sourire relevait le coin de ses lèvres.
« Au moins le nom ne trompe pas.
– On peut pas toujours être inventif, déclara le génie dans un haussement d’épaules.
– Vous pourriez tout de même l’être de temps en temps. »
L’éclat de rire de Stark résonna dans l’air un long moment, comme une bulle suspendue en équilibre au-dessus de leur tête. C’était rare de l’entendre rire de cette manière, aussi spontané et libre et juste lui. Pas Stark ou Iron Man ou cette façade qu’il maintenait à longueur de journée devant les autres, devant les caméras, devant ses amis. Mais Tony. Simplement Tony.
Anthony.
La bulle éclata néanmoins quand le génie s’approcha et lui tendit sa main. Loki resta à la regarder, perplexe. Que faisait-il ? Qu’attendait-il de lui ? Qu’il la prît ?
« Tu voulais savoir comment danser un slow, non ? »
Sa paume était douce, et tiède. Le dieu le laissa le guider au milieu de la pièce, où il y avait suffisamment d’espace pour ne pas heurter ses machines ou les bouts de ferraille qui traînaient sur le sol. La musique revint au début. Il y eut une brève introduction instrumentale et les paroles s’élevèrent dans l’air.
« Il y a vraiment pas grand-chose à faire. Juste… mets ta main sur mon épaule. » Loki le fit. « Je vais mettre la mienne dans ton dos, c’est bon pour toi ? » Loki acquiesça et aussitôt la chaleur de la main de Stark au milieu de son dos le fit tressaillir. Ce dernier l’observa, chercha dans son expression le moindre signe de malaise, se préparant sans doute à battre en retraire avant de se faire envoyer à travers la première fenêtre qui passait. Mais les muscles sous ses doigts se détendirent et le sourire de l’humain revint. « Et maintenant, on tourne. Mais doucement.
– Un slow.
– Exactement, petit génie. Doucement, doucement. »
Et, en effet, il aurait été difficile d’aller plus doucement encore. Ils bougeaient à peine. Tanguaient un peu. Cela rappela à Loki les berceuses de sa mère qu’elle lui fredonnait quand il était tombé et s’était écorché les genoux. Ne pleure pas, ma petite chouette. Tout va bien. Elle chantait, un bras l’entourant tout entier, le faisait disparaître du monde, sa main dans ses cheveux, frottant sa nuque, l’oreille du garçon plaqué contre son cœur battant au rythme de la mélodie, doucement.
Doucement.
Malgré leur quasi immobilité, la tête se mit à lui tourner.
« Ça va, Lokes ? »
Il se rendit compte que sa main sur l’épaule du super-héros s’était refermée sans qu’il ne s’en rendît compte et qu’il tenait désormais son t-shirt comme s’il représentait son ultime bouée de sauvetage. Il la desserra sans répondre, clignant des yeux pour en chasser l’humidité.
« C’est étrange, dit-il à la place.
– Ouais. Mais c’est plutôt apaisant, tu trouves pas ?
– Probablement. En quelle occasion la danse-t-on ? »
Les doigts dans son dos tressautèrent. Le dieu se retint de s’appuyer contre le contact.
« Hum… C’est plutôt les… erm… couples qui dansent ça.
– Les couples ? Ce n’est pourtant pas très… romantique.
– C’est parce qu’on est pas censé être aussi loin l’un de l’autre. On est plutôt censé être collés, tu vois.
– Collés, répéta encore Loki. »
Il n’y avait pourtant que quelques centimètres qui les séparaient, dix, quinze, tout au plus. Voulait-il dire qu’ils devaient être collés collés ? Décidément, cette danse était de plus en plus surprenante.
« Ouais, disons que là c’est la version amicale du slow, si tu préfères. »
Ce fut au tour des doigts de l’immortel de tressauter. Instinctivement, il voulut s’emparer de nouveau du t-shirt, mais s’obligea à fermer son poing sur lui-même.
« Parce que je suis… votre ami ? »
Le génie haussa une épaule, celle où la main de Loki n’était pas.
« Bah si t’arrêtais de me vouvoyer constamment et de m’appeler Stark au lieu d’utiliser mon prénom comme tout le monde, ouais, pourquoi pas. Enfin, moi je suis pas contre. »
Il n’était pas contre. Juste comme ça. Il acceptait d’être son ami, lui qui avait envahi sa planète, menacé de détruire son peuple, agrippé à la gorge pour le jeter du haut de sa Tour sans le moindre remord, juste pour le plaisir de le voir tomber encore et encore comme lui-même était tombé du Bifrost sans personne pour le rattraper. Personne pour l’en empêcher. Lui qui n’avait rien fait pour la mériter, le milliardaire concédait néanmoins à lui offrir son amitié. Pourquoi ? Pourquoi, par les Nornes ?
« Si tu veux, ajouta-t-il encore devant le silence prolongé de Loki et ce dernier pouvait percevoir dans l’intonation de sa voix qu’il avait perdu de sa belle assurance. »
Il était inquiet, incertain de la réaction du dieu. De sa réponse. Pourtant, existait-il une autre réponse que celle qui franchit ses lèvres une demi-seconde plus tard ?
« J’aimerais beaucoup cela, oui… Anthony. »
Pouvait-il réellement se permettre de refuser le cadeau que le mortel lui faisait ? Ce cadeau si précieux et si rare et que trop de personnes prenaient pour acquis une fois qu’elles l’avaient eu entre les mains et qui était l’affection d’autrui ? Loki avait cessé d’y croire. Il s’était résigné à ne plus jamais connaître cette chaleur dans sa poitrine tandis qu’il était enfin de nouveau vivant aux yeux de quelqu’un d’autre. Qu’il n’était plus cette ombre dans les pas de son grand frère, ce second prince dont tout le monde se moquait ou préférait ignorer.
Dans le regard de Stark – non, Anthony – il était là. Il était lui. Comme il ne l’avait jamais été qu’au regard de sa mère. Ma petite chouette, il faudrait être le dernier des idiots pour ne pas se rendre compte du trésor qui brille dans ton sourire. Si seulement tu ne passais pas ton temps à le cacher sous tes illusions.
Et Anthony Stark n’était-il pas le plus grand génie de sa génération ?
Ce dernier justement émit un petit rire que l’immortel n’eut pas l’occasion de voir, car il détourna le menton et frotta sa joue contre son épaule. Celle où la main de Loki était. Il réagit trop tard, retira ses doigts trop tard. Ils effleurèrent la tempe d’Anthony.
« Toujours pas Tony, releva-t-il, visiblement peu soucieux du contact entre eux alors même qu’il brûlait la chair de son interlocuteur. »
Loki se débrouilla comme il put pour n’en rien laisser paraître.
« Tu as stipulé que je devais utiliser ton prénom. C’est ce que je fais.
– Mhmh, un prénom que personne utilise.
– Ah mais dois-je te rappeler que je ne suis pas comme tout le monde. »
Il jura que la prise dans son dos se raffermit alors qu’il permettait à un sourire malicieux de rehausser le coin de sa bouche. Pourquoi s’en priverait-il désormais ? Il n’en avait plus aucune raison. Plus aucune envie non plus. Le même sourire apparut sur le visage de son vis-à-vis. Il n’y avait bien qu’Anthony pour reproduire ce rictus à la perfection. Pour embrasser la malice qui était si chère à Loki comme il le faisait.
Avec naturel et facilité. Comme si c’était sa seconde nature.
Et peut-être que c’était ça la raison pour laquelle ils étaient faits pour être amis.
« Pas la peine. Je le sais déjà. »
La musique continua, peut-être même qu’elle recommença du début, il n’y prêtait plus réellement attention, et ils continuèrent de danser, de tanguer, de se bercer, jusqu’à ce que, suffisamment en confiance, Loki finît par poser son menton sur ses doigts enroulés dans le t-shirt d’Anthony, là, juste sur son épaule, près de sa joue qu’il avait caressée bien malgré lui un peu plus tôt.
Keep smiling through
just like you always do
till the blue skies
drive the dark clouds far away
Il ne restait plus que cinq centimètres entre eux.
iii. my funny valentine
Comme pas mal de premières fois, elle devint une habitude.
Il se trouvait qu’Anthony n’écoutait pas exclusivement que des groupes de rock, mais aussi beaucoup de musiques des années 50 et que Loki en était tombé sous le charme. C’était très différent de ce qu’il écoutait sur Asgard, mais aucune musique sur cette planète ne ressemblait à celle qu’il avait eu l’habitude d’écouter lors des bals donnés au palais. Tout était différent ici. La musique, la nourriture, les vêtements, les gens, les coutumes. Nornes, comme cela l’avait agacé au début et comme il ne cessait de s’en émerveiller un peu plus chaque jour qui passait désormais.
Principalement à cause d’Anthony, dont la curiosité naturelle faisait ressortir celle du dieu qu’il avait autrefois enfouie tout au fond de lui et qui ne demandait plus qu’à sortir et exploser et découvrir.
Et le mortel se fit une priorité de lui faire découvrir tous les trésors de son monde.
Il l’emmena au cinéma, une expérience surprenante qui continuait de le laisser perplexe ; au théâtre, cela, pour sûr, il adora ; au musée, qu’il trouva fascinant et insupportable tout à la fois, fascinant pour sa richesse culturelle, mais insupportable pour la foule qui s’agglutinait devant les œuvres et ne savaient les apprécier à leur juste valeur ; à la bibliothèque et si Loki passa son temps à répéter combien elle n’arrivait pas à la cheville de celle d’Asgard, il ne se gêna pas pour autant pour s’attarder dans chaque rayonnage. Il lui fit faire le tour des parcs de la ville, chercha sur Internet le nom de tous les arbres et de toutes les fleurs et de tous les insectes qu’ils croisèrent pour lui en donner le nom scientifique.
Mais, surtout, Anthony lui fit découvrir plus de restaurants que Loki ne pourrait en compter. Des spécialités chinoises, italiennes, françaises, japonaises, mexicaines, indiennes et tant d’autres encore. Il fut incapable de retenir chaque saveur, chaque senteur, chaque texture qui touchèrent son palais pour la première fois. Le génie lui assura que cela n’avait pas d’importance, parce qu’ils pourraient en commander autant qu’il voulait. Tous les soirs, il brandissait une nouvelle adresse, un nouveau nom, une nouvelle aventure en perspective et, tous les soirs, Loki s’émerveillait.
Tous les soirs, il espérait qu’il y aurait un autre soir. D’autres restaurants, d’autres conversations, d’autres sourires, d’autres regards. D’autres danses.
Parce que, s’ils mangeaient bien, ils buvaient tout aussi bien. Des vins, des champagnes, des liqueurs, Anthony s’y connaissait encore mieux qu’en nourriture et ne perdait jamais une occasion de se payer les meilleures bouteilles des meilleures caves du monde entier. Loki, sans être comme son frère, appréciait un bon verre quand il en avait un entre les mains. Et, par les Nornes, le génie lui tendait les verres les plus exquis qu’il n’avait jamais eu l’opportunité de goûter. L’hydromel d’Asgard n’était rien en comparaison des arômes qui éclataient sur sa langue et lui faisaient fermer les yeux pour en apprécier toute la richesse.
Alors, évidemment, quand ils revenaient à la Tour, quand ils retrouvaient l’atelier du génie, parce que c’était toujours là qu’ils finissaient la soirée – la nuit – il y avait d’autres danses. Un simple Oh écoute ça, Lokes, je suis sûr qu’elle va te plaire et Anthony lançait une musique et, en effet, elle lui plaisait beaucoup. Sûrement pas autant que la manière dont l’humain secouait la tête ou les épaules ou les hanches en rythme avec la mélodie. Encore moins quand il en venait immanquablement à lui tendre la main, de nouveau, en une invitation silencieuse que le dieu ne pouvait se résoudre à refuser.
Certainement pas autant que ses doigts qui reprenaient leur place sur le corps de Loki. Sur son dos, là où ils lui paraissaient le plus familier, toujours un peu plus bas au fil des nuits, sur sa taille quand il s’accrochait à lui après avoir tournoyé sur lui-même jusqu’à s’en être donné le tournis, sur ses épaules quand il lui montrait un pas compliqué avec ses jambes. Enlacés aux siens quand il le tenait au plus près de lui.
Jamais autant que son rire qui faisait sourire son cœur.
« Je pensais, commença Anthony et cela suffit à capturer l’attention de l’immortel. Je pourrais te fabriquer une armure.
– Une armure ? »
Loki ne put s’empêcher de hausser un sourcil. C’était à la fois la chose la plus stupide et la plus adorable que le génie lui avait dite depuis leur rencontre. Malgré tout, il se sentit s’attendrir à l’idée qu’il voulût lui construire une armure. N’était-ce pas là une preuve suffisante de l’importance qu’il revêtait aux yeux du mortel ? N’était-ce d’ailleurs pas davantage que ce qu’il aurait jamais pu espérer ?
« Tu sais, pour protéger tes fesses divines pendant les combats, tout ça.
– Oh tu veux dire une armure comme celle qui n’a pas su protéger tes fesses lors de notre dernier combat ? »
Anthony râla. Loki ricana faiblement.
Il ricanait, mais en vérité, il riait jaune. Parce qu’il avait réellement eu peur lorsqu’il avait vu la silhouette de l’Homme de Fer se fracasser contre un immeuble et retomber mollement sur le sol, inerte un long moment. Un moment interminable. Un moment qui s’était étiré encore et encore jusqu’à distordre sa réalité, jusqu’à la briser complètement et le forcer à genoux, courbé sous le poids de la fatalité.
Un long moment où Loki avait été persuadé qu’Anthony était mort. Et où il s’était senti mourir aussi en quelque sorte. Où, pourtant, le monde avait continué de tourner et cela lui avait paru invraisemblable. Comment le monde pouvait-il encore tenir debout si Anthony ne le pouvait plus, s’il était effondré par terre, brisé dans son armure incassable ?
Mais il s’était relevé et Loki s’était souvenu de comment respirer.
« Une meilleure armure, reprit le génie. Si tu me le permettais, une armure qui prendrait en compte tes capacités et ta magie.
– Une armure sur-mesure.
– Ouais, si on veut.
– Et pourquoi voudrais-tu faire cela, Anthony ? »
Pourquoi voudrais-tu faire cela pour moi ?
Il s’humecta les lèvres. Le regard du dieu fut attiré par le mouvement presque malgré lui.
« Parce que si le prince d’Asgard venait à mourir pendant une de mes missions sur ma planète, la tienne risquerait de moyennent apprécier.
– Je crois au contraire qu’elle te serait reconnaissante de t’être débarrassé d’un fardeau dont elle ne sait plus quoi faire depuis longtemps, répliqua-t-il bien plus sèchement qu’il ne l’aurait voulu. »
Anthony tiqua, comme à chaque fois que le sujet était abordé, que Loki leur rappelait à tous les deux qu’il n’était pas le prince et le dieu qu’il prétendait être. Qu’il n’était qu’une relique volée, un prix remporté en échange des rivières de sang d’un peuple décimé, l’assurance de maintenir une paix fragile entre les royaumes et, si nécessaire, un moyen de pression sur l’ennemi.
L’ennemi dont il faisait partie.
Il eut la nausée, et c’était peut-être ou peut-être pas à cause de l’alcool et des assiettes trop copieuses qu’il ingurgitait tous les soirs depuis des semaines.
« Parce que c’est ce que je fais. » Ses yeux se reportèrent sur la silhouette courbée d’Anthony, appuyée contre un bureau, ses mains agrippées au rebord de part et d’autre de ses cuisses. Ses épaules étaient voûtées, son regard rivé sur ses pieds. Il était évident qu’il n’avait aucune envie de croiser celui de Loki. « J’ai fini par abandonner l’idée de mettre une armure autour du monde. Même pour moi, c’est trop ambitieux. Alors… j’improvise. Je mets une armure autour de ceux qui comptent. Ceux sans qui le monde n’aurait plus aucun sens. »
Le cœur de l’immortel battait à tout rompre entre ses côtes. Pour sûr, le milliardaire ne pouvait pas dire ce qu’il pensait qu’il était en train de dire. Cela aurait été insensé. Il ne pouvait pas. Loki se mit à trembler. Il serra les poings, serra les dents, dans l’espoir de s’intimer à l’immobilité, mais sans succès. Il n’en trembla que plus fort.
« Continue et je vais finir par croire que tu tiens à moi. »
Pourquoi s’infligeait-il cette douleur inutile ? Pourquoi cherchait-il à obtenir le rejet frontal de son ami quand il pouvait avoir cette ambiguïté aussi délicieuse que cruelle ? Et pourquoi ne se satisfaisait-il pas de cette amitié qu’il n’avait jamais cru mériter ? Elle aurait dû être amplement suffisante. Et elle l’était, en un sens, sans l’être en même temps.
Parce que Loki était un être insatiable. Jamais rassasié, toujours affamé. Anthony lui donnerait son cœur qu’il voudrait son âme.
Le super-héros releva le menton.
« Ah. Je vais devoir continuer alors. »
Et il souriait. Il avait l’audace de lui sourire quand lui-même se sentait sur le point d’imploser en mille morceaux. Quand son cœur battait plus fort qu’il ne l’avait jamais fait au cours des derniers siècles. Quand il ne rêvait que de couvrir ce sourire de ses mains, de sa bouche, de le posséder et de l’empêcher de disparaître.
Le sourire, néanmoins, s’effrita quand l’homme voulut se redresser et qu’il porta une main à son côté.
Loki bondit en avant.
« Ta blessure ?
– Je vais bien, Lokes, lui assura Anthony et il avait l’air de réellement le penser. Tu te souviens ? C’est toi qui m’a guéri.
– Ah. J’ai fait cela ? »
Bien sûr qu’il avait fait cela. Comment n’aurait-il pas pu le faire ? Anthony avait été si mal en point, même l’optimisme inébranlable du Capitaine s’était enfuie et avait rendu l’atmosphère insoutenable autour d’eux. Avait rendu chacune de leur inspiration plus pénible que la précédente, plus lourde, comme le poids du monde sur leurs épaules. Et le goût de la cendre dans leur bouche. Mais Loki pouvait le guérir. Loki pouvait le sauver. Tous les sauver.
Il avait supplié qu’on lui retirât ses menottes, qu’on lui rendît sa magie. Évidemment, Barton lui avait ri au nez et continué de regarder son ami souffrir. Romanov avait été prête à lui sauter à la gorge, ses yeux plus noirs que l’abysse. Rogers s’était contenté de regarder ailleurs. C’était Banner, de sa voix douce, presque inaudible, qui avait dit pourquoi pas ? Et le débat avait été lancé. Et Loki l’avait emporté.
Quand les menottes quittèrent ses poignets, il ne songea pas un seul instant à s’échapper. Il approcha ses mains de la chair meurtrie qui avait viré au violet et au noir par certains endroits et l’avait recouverte d’un fin voile vert. Anthony avait grimacé. Mais ensuite il lui avait souri et le dieu sut qu’il avait réussi.
« Yep. Des regrets ? »
Il était juste devant lui désormais, aussi proche que lorsqu’ils dansaient cette danse ridicule qu’il nommait un slow, ses lèvres plissées en une moue provocante. Ose me dire que tu regrettes.
Loki osait beaucoup de choses, mais rarement en présence d’Anthony.
Jamais son titre de Dieu des Mensonges ne lui avait été si mal attribué qu’en cet instant.
« Cela reste à voir. »
Sans détacher son regard du sien, le génie s’empara de sa main et le rapprocha encore un peu plus de lui. Il ne restait plus le moindre centimètre entre eux, plus la moindre possibilité de respirer un air qui n’était pas aussi celui de l’autre. L’air d’Anthony était chaud et sentait la liqueur. Loki le goûta sur sa langue tandis que l’autre main du mortel retrouvait le chemin familier au creux de son dos, tout contre ses reins. Ses propres doigts s’aventurèrent sur sa nuque, à la naissance des cheveux bruns qui, comme à leur habitude, étaient en pagaille.
Jamais ils n’avaient dansé de cette manière. Jamais ils ne s’étaient autorisés à être aussi proches et Loki se demanda pourquoi ce soir ?, se demanda encore un soir ?, souhaita que ce soir devint demain soir et après-demain soir et le soir d’après et le soir d’après jusqu’à ce qu’il en perdît la notion du temps et que le temps lui-même ne fût plus qu’une notion abstraite, une figure floue dont les contours s’estompaient, comme lui-même sentait ses propres contours s’estomper dans l’étreinte du mortel.
Anthony se mit à fredonner la musique, les vibrations de sa voix se répercutant dans sa gorge et son sternum, pressés tout contre Loki. Il lui sembla que son corps commença à vibrer en rythme.
My funny valentine
Sweet comic valentine
You make me smile with my heart
Et quand le génie appuya son menton sur l’épaule du dieu, que ses lèvres trouvèrent sa mâchoire et qu’elles l’embrassèrent avec toute la tendresse des Neuf Royaumes, Loki soupira d’aise. Ses doigts se refermèrent sur une poignée de cheveux, attirant le visage de l’autre toujours plus près du sien. Plus près encore qu’il n’était physiquement possible de l’être. Anthony écrasa son rire dans le cou de l’immortel, avant de l’embrasser, là aussi. La main sur ses reins remonta, escalada jusqu’à ses omoplates, et retomba en une caresse languissante. Loki ne portait qu’une chemise midgardienne et, contrairement aux vêtements d’Asgard, ceux d’ici étaient fins. Trop fins pour cacher quoi que ce fût.
La chaleur de la paume du super-héros se diffusa en une pluie de frissons dans son dos.
Finalement, Anthony se hissa sur la pointe des pieds et l’esprit du dieu se vida, devint complètement blanc et lumineux et irréel. Parce que la bouche de l’humain était enfin sur la sienne et le baiser était exactement ce dont il avait toujours rêvé. Il était même encore plus parfait, parce qu’il était avec Anthony. Pas une illusion ou une chimère que Loki s’inventait de toutes pièces, mais bien avec l’homme dont son cœur s’était épris en secret au cours de leurs moments passés ensemble. Il gémit et l’autre en profita pour approfondir le baiser.
Si les lèvres de Loki étaient trop occupées pour sourire, trop occupées pour autre chose qu’embrasser son mortel, son cœur, lui, souriait bien assez pour compenser.
Stay little valentine stay
Each day is Valentines day
iv. anyone who knows what love is (will understand)
Comme quelques premières fois, elle resta exactement la même et devint tout autre chose à la fois.
Thor revint enfin sur Midgard pour leur annoncer la décision du Père de Toutes Choses. Loki pouvait revenir sur Asgard, à condition qu’il continuât à aider les Avengers si ces derniers ne parvenaient pas à faire face au danger seuls. Il ne sut comment accueillir cette nouvelle. Il était heureux, bien sûr. Il n’était plus un prisonnier, ses menottes avaient disparu pour de bon, il était libre de se rendre où il souhaitait quand il le souhaitait.
Il croisa brièvement le regard d’Anthony et y lut la même peur qui agitait son cœur en un grelot au son trop aigu.
C’était une bonne nouvelle, oui, mais teintée de reflets obscurs qui renfermaient un futur trouble.
Il retrouva donc les murs dorés du palais d’Asgard, le regard sévère d’Odin, les bras tendus de Frigga, la tape sur l’épaule de Thor, les coups d’œil méfiants du Trio Palatin, la quiétude de sa chambre, le bruissement de sa magie dans ses veines. Tout était comme avant.
Et plus rien ne serait plus comme avant.
Parce que Loki avait appris la vérité sur ce qu’il était, parce qu’il était un monstre, parce qu’une voix s’était insinuée sous son crâne et avait pris possession de sa raison, parce qu’il avait envahi une planète que son frère chérissait et avait juré de protéger. Parce qu’il s’était attaché à un humain. Et parce que cet humain lui manquait. Parce qu’il n’attendait déjà plus que le moment où il pourrait retourner sur Midgard, quand bien même la ville des Avengers souffrait encore des torts qu’il lui avait causés. Quand bien même il ne serait jamais réellement pardonné.
Mais ce n’était plus de ce royaume qu’il voulait s’emparer, c’était uniquement du cœur de son plus grand défenseur. Et en se souvenant de sa promesse de lui construire une armure, le rangeant ainsi dans la catégorie de ceux sans qui le monde n’aurait plus aucun sens s’il venait à disparaître, il se dit que, peut-être, c’était déjà chose faite.
Loki sourit, une habitude qu’il avait prise aux côtés du super-héros et qu’il lui avait juré de garder malgré leur éloignement, à condition qu’il en fît de même. Anthony jura à son tour. Le serment avait été scellé dans un baiser qui n’avait su atténuer leur sourire.
Quand le temps fut venu, sans attirer les soupçons de ses proches, il retourna sur Midgard. La Tour n’avait pas bougé, tout comme l’Homme de Fer, qui l’attendait accoudé à son bar.
« Bon retour à la maison, Cornes de Bouc. »
Les autres avaient ri, mais Loki avait dû se forcer à ne pas se jeter purement et simplement dans les bras d’Anthony.
La maison. Oui, c’était sûrement cela.
Les sorties au musée et au théâtre et au cinéma et au parc et au restaurant avaient repris, même si, maintenant, ils préféraient commander sur Internet et se faire livrer pour manger à l’abri de l’atelier du génie, la musique berçant leurs conversations. Ils s’installaient à même le sol, pas qu’ils avaient beaucoup de choix, toutes les chaises étaient encombrées du bazar de l’ingénieur. Mais c’était agréable. Les boites de nourriture s’empilaient autour d’eux, les différentes odeurs se mélangeant et réchauffant l’air. Loki ne releva pas quand leurs jambes finirent par s’emmêler tandis qu’Anthony gesticulait pour lui raconter une histoire.
Il ne releva pas non plus quand ce dernier acheva son récit d’un baiser au coin de sa bouche, comme s’il s’agissait de la chose la plus naturelle au monde. Comme s’il l’avait toujours fait et qu’il le ferait toujours.
Ne releva toujours pas quand ses mains s’attardèrent un peu trop longtemps sur le haut de ses cuisses ou le bas de son dos. Quand elles étaient partout à la fois et qu’elle rendait la gravité trop lourde sur sa poitrine.
Ne pensa même pas à relever quand un doigt aventureux traça la preuve évidente de son désir à travers son pantalon. Il ne pensait plus à rien d’ailleurs. Rien que ce doigt et le souffle d’Anthony sur ses lèvres quand il lui murmura à quel point il était beau. À quel point il avait envie de lui.
« Danse avec moi, murmura-t-il encore, ses yeux d’ambre dévorés par le néant. »
Loki voulut lui demander danser comment ? mais rien ne sortit de sa gorge, alors il acquiesça, parce que, au fond, peu importait la danse, si c’était avec Anthony, il était prêt à toutes les danser.
Ils dansèrent. Jusqu’au petit matin et jusqu’au crépuscule, sous les éclats lunaires et sous les rayons du soleil, dans la lumière pâle du jour naissant et dans la lumière déclinante du jour mourant. Ils dansèrent. Même dans le bruit des bombes et l’odeur du sang, même sur le champ de bataille, ils dansaient. Entourés d’un halo vert, protégés d’une armure rouge, rien ni personne ne pouvait les arrêter de danser.
Le dieu savait que les Avengers n’appréciaient pas cette danse qui n’en finissait plus, qui n’avait plus de début et encore moins de fin, qui s’étirait sans jamais s’interrompre, parce que, même quand leur corps ne dansaient plus, c’étaient leurs yeux et leurs mots qui dansaient pour eux. Ils l’avaient assez répété, leur avaient assez fait comprendre.
Ce type a failli nous tuer, Tony, à quoi tu joues ?
Est-ce qu’il a utilisé sa magie sur toi ?
Il se sert de toi pour parvenir à ses fins.
On ne peut pas lui faire confiance.
« C’est pourtant grâce à lui si je suis encore là aujourd’hui, coupait-il d’un ton glacial, sûrement aussi glacial que la peau de Loki dans sa forme natale et même son sourire ne pouvait réchauffait ses mots qui flottaient autour d’eux comme des flocons de neige. Certainement pas grâce à vous. On peut lui faire confiance, c’est juste que vous voulez pas. C’est pas grave. Je lui fais confiance à votre place. »
Et si l’ambiance était semblable au plus froid des hivers, le cœur de Loki, lui, irradiait de chaleur. Implosait de bonheur. Anthony prenait sa défense. Anthony lui faisait confiance. N’était-ce pas tout ce dont il avait toujours rêvé ?
Ce soir-là, ils dansèrent plus que jamais, les paroles du génie dansant dans l’esprit de l’immortel. Sa détermination, son assurance, sa conviction. Il était un feu qu’aucune tempête ne saurait éteindre. Il était la flamme qui s’embrasait en lui et que chaque regard, chaque sourire, ranimait de leur essence. Ils dansèrent avec leur corps collés, leurs doigts enlacés, leurs lèvres scellées. Ils dansèrent comme s’ils ne faisaient plus qu’un.
Aussi, quand les mains d’Anthony attrapèrent l’arrière de ses cuisses et le renversèrent au milieu du désordre d’un bureau, Loki ne put que gémir et l’encercler de ses bras et de ses jambes. Le capturer de son corps et ne jamais plus le laisser le quitter. Ne jamais plus le laisser s’éloigner, pas même d’un centimètre.
« Est-ce que tous les slows se terminent ainsi ? articula-t-il, essoufflé déjà.
– Seulement les meilleurs. »
Son sourire dévora son visage. Anthony dévora son sourire. Loki dévora Anthony.
La musique continuait en fond, mais ils ne l’entendaient plus, n’entendaient plus que les battements désordonnés de leur cœur, le bruissement de leurs vêtements qui tombaient comme des gouttes de pluie à leurs pieds, le frottement de leur peau nue l’une contre l’autre, des mains qui exploraient, découvraient, cherchaient, caressaient, appuyaient, possédaient. Il n’y avait plus que le bruit de leur union, l’odeur de leur union, le goût de leur union.
Il n’y avait plus qu’eux.
Et lorsque, enfin, ils ne firent plus qu’un pour de bon, Loki eut l’impression d’avoir toujours connu les pas de cette danse qui portait un nom aussi immémorial que le sentiment qui s’épanouissait en son sein.
Le prénom d’Anthony ne quitta jamais ses lèvres, tout comme son prénom ne quitta jamais celles d’Anthony.
The world may think I'm foolish they can't see you like I can
Oh but anyone who knows what love is will understand
Comme très peu de premières fois, elle recommença tant de fois qu’il fut difficile de se souvenir quand elle arriva pour la première fois.
Les semaines, les mois, les années défilèrent. Oh lentement, sereinement. Entrecoupées de flots d’adrénaline quand ils enfilaient leur armure, brandissaient leurs armes, hurlaient leurs cris de combat. Quand ils priaient pour s’en sortir, pour défaire l’ennemi, pour se retrouver. Quand ils se cherchaient du regard d’un bout à l’autre de la ville, cherchaient la moindre égratignure sur le corps de l’autre, cherchaient le pouls sous les couches de sang et de vêtements. Dans ces moments-là, Loki doutait. Pas de son attachement à Anthony, non, cela jamais. Presque pas de l’attachement d’Anthony à son égard, il était trop éclatant dans son sourire et dans ses mains tendues.
Il doutait du destin. Parce que, un jour ou l’autre, il finirait, cruel et impitoyable, par lui retirer son aimé, le lui arracher d’entre ses bras désespérés, le déchirer de l’étreinte de son âme esseulée. Ce jour, il l’espérait, était encore loin, mais il ne pouvait nier qu’il se rapprochait à grands pas. Anthony vieillissait. Vite. Trop vite. Et Loki le regardait, admirait le passage du temps sur sa peau, au coin de ses yeux et de sa bouche, sur son front, dans ses cheveux, sur ses mains. Partout. Anthony détestait les taches qui apparaissaient sur son corps, sa vue qui diminuait, ses forces qui l’abandonnaient, la fatigue qui le prenait aux moments les plus inattendus.
Loki, lui, ne l’adorait qu’un peu plus. Ne le trouvait que plus beau encore. Son splendide mortel. Son merveilleux et invincible humain.
Pourtant, il restait conscient de ce que tout cela signifiait et, déjà, la douleur s’insinuait en lui. Déjà, ils engageaient une danse macabre qu’ils évitaient cependant tous deux de nommer. Et, malgré ses doutes, malgré sa peur, malgré ses larmes parfois quand le génie ne pouvait les voir, ils continuaient de danser. Toujours plus doucement, doucement, doucement. Si Anthony était trop fatigué pour tenir debout, alors Loki l’installait sur une table, un bureau, une chaise, n’importe quoi, et il le prenait dans ses bras et dansait pour eux deux. Il l’enlaçait et le berçait. Et s’il n’y avait pas de musique, il fredonnait.
Si la danse refusait de venir à eux, c’étaient eux qui allaient à la danse. Ils n’auraient pu s’en priver, n’auraient su y renoncer.
Elle était comme écrite dans les lignes de leurs mains.
« J’ai quelque chose pour toi, annonça fièrement l’ingénieur quand Loki pénétra dans leur atelier. »
Il y avait bien longtemps qu’il n’était plus uniquement celui d’Anthony. Il y avait bien longtemps que ce dernier l’avait revendiqué leur. Le nôtre, Lo. T’y passes autant de temps que moi et l’air est imprégné de toi, ici plus qu’ailleurs. Le dieu avait pensé à contester, à lui assurer qu’il n’avait aucune envie de lui voler ce qui lui appartenait, ce qu’il avait toujours considéré comme son refuge, mais le sourire de l’homme l’en avait dissuadé. Il était juste content. Il lui offrait la Lune sans même le réaliser et Loki ne sut quoi en faire, à part la serrer contre son cœur et promettre silencieusement de la chérir jusqu’à la fin de ses jours.
Il émit un son appréciatif avant de déposer un baiser sur le front de son amant.
« Un cadeau ?
– Il n’y en a jamais trop pour mon dieu, lui répondit-il en levant les yeux vers lui. »
Le paquet cadeau était rouge et doré et cela fit rire Loki. Lorsqu’il le déballa, avec bien plus de précaution que nécessaire, dans l’unique but de mettre à mal la patience chaotique du génie, il eut la surprise de découvrir un assortiment de boutons de manchette. Les bijoux paraissaient précieux, et il se doutait qu’ils l’étaient, Anthony mettait toujours un point d’honneur à lui faire les cadeaux les plus coûteux. J’ai de l’argent, si je peux pas m’en servir pour te faire plaisir, alors quoi ? En les observant de plus près, il réalisa qu’il s’agissait d’émeraudes, aussi sombres que les forêts les plus denses, entourées d’un fin liseré doré. Jamais il n’en avaient vu de si beaux.
Il les roula dans le creux de sa paume.
« Vert, dit-il, parce qu’il ne pouvait pas ne pas le dire, parce que c’était juste trop évident.
– Comme tes yeux, répliqua naturellement le génie. Il y en avait des bleus aussi, des saphirs, magnifiques, j’ai failli les prendre, parce que, tu sais, c’était la couleur de tes yeux quand je t’ai rencontré, mais… c’est pas la couleur naturelle de tes yeux, n’est-ce pas ? Ta couleur, ta vraie couleur, c’est le vert, ça l’a toujours été. »
Loki tremblait. Il n’y avait bien que le mortel pour lui faire cet effet, pour le rendre littéralement muet, lui qui était réputé pour sa Langue d’Argent, lui qui, justement, ne se taisait jamais, qui avait toujours quelque chose à répondre, du venin à cracher, face à Anthony Stark, il n’avait plus rien. Rien que ses doigts tremblants et sa gorge trop sèche et cette chaleur dans le ventre, cette chaleur partout sous sa peau.
Il l’avait vu. Avait vu la différence. La vérité. Il savait. Savait que ce n’était pas lui, pas entièrement en tout cas. Savait qu’il avait pris la responsabilité, avait enduré une punition injuste qui ne lui était pas destinée.
Savait qu’il était innocent.
En partie, du moins. Suffisamment pour sentir la culpabilité le ronger de l’intérieur, souvent, quand les nuits étaient trop longues, quand les images, les souvenirs, l’assaillaient et le prenaient à la gorge, et serraient, serraient, si fort qu’il était persuadé qu’il y verrait des traces le lendemain. Mais il n’y avait jamais rien. Parce que les monstres les plus redoutables étaient invisibles et les cauchemars ne laissaient jamais que des sueurs froides qui disparaissaient à l’aube.
Il savait.
Et Loki crut que l’univers s’effondrait sur sa tête.
Il prit une inspiration haletante.
« Anthony. »
Oh comme il chérissait ce prénom. Comme il aurait pu le prononcer sans jamais s’en lasser.
Comme il voulait le prononcer jusqu’à ne plus connaître aucun autre mot, jusqu’à ce qu’il fût le dernier, le seul et unique que sa bouche et son cœur prononçaient, murmuraient, sans même avoir à réfléchir.
« Hm ?
– Reste à mes côtés. »
Le milliardaire fronça les sourcils, un léger sourire aux lèvres. Ses doigts ramenèrent une mèche de cheveux noirs derrière l’oreille de l’immortel. Ce dernier hoqueta.
« Je suis là, je ne vais nulle part.
– Non. Reste à mes côtés pour toujours. » Il enchaîna, laissa les mots s’écouler comme une cascade, ces mêmes mots qui avaient toujours été là et qu’il avait été si effrayé d’avouer à voix haute. Il les laissa sortir. Enfin. « Je veux pouvoir t’aimer jusqu’à la fin de ma vie, pas seulement la tienne. Je veux pouvoir admirer le crépuscule du monde en te serrant dans mes bras et te promettre que le jour se lèvera de nouveau, ici ou ailleurs, que le jour se lèvera toujours puisque tu es avec moi et que, quand on tient la lumière dans ses mains, il est impossible de vivre dans les ténèbres. Que le monde aura beau s’éteindre, son plus beau joyau sera là pour veiller sur ses âmes en peine, comme il a été là pour veiller sur moi. »
Anthony le fixait de ses yeux chocolat, la bouche entrouverte, la respiration courte, le front plissé. Il semblait figé. Paralysé, vraiment. Une statue de marbre capturée dans un état d’intense stupéfaction. Il le regardait comme s’il était une créature surnaturelle et la huitième merveille du monde en même temps. Comme s’il n’avait jamais rien vu d’aussi beau et d’aussi inconcevable à la fois.
Comme s’il allait défaillir ou l’embrasser.
Loki espérait de toutes ses forces qu’il choisirait la deuxième option, maintenant n’était pas l’heure pour être dramatique. Même lui n’aurait pu le supporter.
Il replaça les boutons dans leur étui de velours, le referma et l’éloigna du bord de la table, cherchant le moindre prétexte pour occuper ses mains et son attention loin d’Anthony. Loin de ce qu’il n’osait lire dans son regard. Ce qu’il n’avait pas le courage de lire. Parce que si ce n’était pas de la réciprocité, si ce n’était pas de l’assentiment, pire, si c’était tout le contraire, alors qu’adviendrait-il de lui ? Comment pourrait-il prétendre ne pas être brisé par cette relation qui lui avait glissée entre les doigts ? Cette relation qu’il avait crue inoffensive et légère et qui s’était révélée être la relation de son existence. La seule qui importait. La seule pour laquelle il était prêt à se battre, à faire tomber le masque et se montrer tel qu’il était.
Et il se trouvait qu’Anthony savait déjà qui il était, avait déjà vu l’envers du masque. Avait vu et savait tellement de choses sur lui. Et il était toujours là, il se tenait toujours face à lui, avec ses sourires trop grands et ses cadeaux trop chers, avec ses mains qui voulaient tout toucher et sa bouche qui voulait tout embrasser de Loki.
Alors, peut-être, oui, peut-être qu’il avait choisi la bonne relation, la bonne personne, pour qui se battre.
Peut-être que, pour une fois, il avait fait le bon choix.
« T’es en train de me proposer l’immortalité, déclara le génie dans un souffle, abasourdi, comme s’il ne pouvait pas y croire lui-même. C’est ça ? Tu me proposes l’immortalité ?
– Et mon âme, acquiesça Loki. Si tu l’acceptes. Si tu veux bien de moi.
– Si je veux de- Lokes. Lokes. Putain. Comment tu peux- ? C’est pas- Merde, Loki, je sais pas quoi dire.
– Juste oui ou non, c’est tout ce que je demande. Un oui ou un non.
– Non ? Tu t’attendais vraiment à ce que je te dise non ? Loki, trésor, non, jamais je pourrais- Pas quand tu- Putain. Ton âme. Ton âme et tu t’imaginais que j’allais dire non.
– Anthony-
– Oui, coupa-t-il et Loki referma la bouche immédiatement. Oui. Donne-moi l’immortalité et ton âme et tout ce que tu veux, je veux tout de toi. Tout, tout, tout, répétait-il en attrapant le visage du dieu et se mettant à l’embrasser sur le nez, le front, les lèvres, les joues, le menton, les paupières, recueillant les quelques larmes qui s’échappèrent d’entre ses cils quand il éclata de rire. Loki, merde, tu peux pas juste faire ça comme ça. J’ai des problèmes de cœur, tu cherches à me tuer ou quoi ? Tu peux pas me faire ça, Lo, putain, je t’aime tellement. »
Et c’était dit. Cette déclaration qu’ils s’étaient arrangés pour prononcer de toutes les manières possibles sauf la plus évidente, elle était là, immense entre eux, géante dans un trou de souris, monstre rôdant dans les pièces d’une maison endormie. Et ils se laissèrent tomber dans ses bras ouverts, la laissèrent déferler en eux, imprégner leurs pores et leurs cellules de son passage. Laissèrent sa valeur s’installer, prendre toute la place.
Loki continua de rire, Anthony continua de l’embrasser comme si le monde s’apprêtait à s’arrêter de tourner et la déclaration continua de rugir à leurs oreilles, un cri du cœur trop longtemps contenu enfin exprimé.
« Je t’aime tellement, répéta le mortel, pour le simple plaisir de pouvoir le clamer haut et fort, la satisfaction de l’entendre et de le ressentir.
– Et je t’aime davantage encore. »
I'll only love you
as long as the sea
rolls on endlessly
to the shore
I'll love you till then
not one minute more
Parce qu’ils ne connaissaient pas d’autre moyen de célébrer cette soirée si particulière, ils dansèrent.
Et dansèrent et dansèrent et dansèrent encore, si bien qu’ils finirent par oublier ce temps obscur où ils n’avaient personne avec qui danser.
vi. at last
Comme aucune autre première fois, elle arriva encore une première fois.
Frigga tomba instantanément sous le charme d’Anthony et, même si Odin ne signifia son accord concernant leur union que par un bref hochement de tête, Loki ne manqua pas la façon dont il l’observa et chercha à le convoquer chaque fois qu’il le pouvait sans trop éveiller les soupçons. Ce qui ne cessait de provoquer des sueurs froides à l’ancien mortel alors même qu’il revenait toujours de ses entrevues avec le Père de Toutes Choses on ne peut plus extatique et ravi. Bien sûr, au début, l’idée de se retrouver seul avec celui qui avait causé tant de peine et de douleur au dieu avait suffi à le mettre dans une rage que le mage avait rarement observée chez son amant. Mais, au fil du temps, et avec l’aide précieuse de la Reine, Anthony avait fini par se détendre, tout comme Loki, et, ensemble, ils avaient appris à pardonner au même titre que Odin avait appris à se faire pardonner.
Le chemin était encore long, ne deviendrait pas une promenade de santé du jour au lendemain, il y aurait encore des disputes, des cris, des menaces, des silences, mais il y aurait aussi des discussions, des compromis, des excuses. Des retrouvailles. Parce que, aux côtés de son humain, Loki avait compris que rien n’était plus sacré que ceux qui nous étaient chers. Et s’il avait longtemps cru que le Roi ne faisait plus partie de ces gens, n’en avait peut-être jamais fait partie, il réalisait désormais qu’il s’était trompé et que, s’il était loin d’être le père idéal, il restait le sien, celui qui l’avait élevé, plus ou moins de la même manière que Thor, que son vrai fils, qui lui avait menti mais seulement parce qu’il n’avait eu que sa sécurité en tête et que si cela avait été un mauvais choix, si cette décision avait bien failli les séparer à tout jamais, cela avait d’abord été le choix d’un père inquiet pour son fils.
Inquiet de le perdre, perdre ce lien déjà si fragile qui les unissait et qu’ils tentaient de renouer chaque jour.
Que s’il était loin d’être le père idéal, qui pouvait se targuer de l’être ? Lui-même était-il le fils idéal ? Personne ne l’était, pas même Thor ou Frigga. Pas même Anthony. Ils étaient tous drapés d’imperfections et c’était précisément cela qui les rendait uniques, qui les construisait et faisait d’eux la personne qu’ils étaient devenues tout au long de leur existence. Et quand il admirait le tableau de sa vie, il ne pouvait que sourire en se rendant compte qu’il avait enfin obtenu tout ce qu’il avait toujours convoité. Pas un trône. Pas le pouvoir. Pas même la préférence de son père. Simplement une place au sein de sa famille, un morceau de lumière à la place de l’ombre dans laquelle il s’était autrefois enfermé.
Il avait l’amour de son père, de sa mère, de son frère et de son amant. Il avait l’immortalité devant lui, des siècles qu’il comptait bien remplir de voyages, de rires, de souvenirs et de plats à emporter qu’il dégusterait à même le sol d’un atelier en plein cœur d’une planète qu’il avait un jour tenté de contrôler. Qu’avait-il encore à espérer ?
Tandis que la musique s’élevait dans l’immense hall du palais, Loki, vêtu d’un costume asgardien d’un élégant mélange d’or, de vert et de noir, s’avança à pas lents vers la silhouette rouge et dorée aux grands yeux bruns rivés sur lui. Les bras le long du corps, Anthony lui souriait, quand bien même sa nervosité était palpable depuis l’endroit où le mage se tenait et il savait que s’il n’y avait pas eu tant de monde autour d’eux, l’humain se serait purement et simplement élancé dans sa direction pour se jeter à son cou comme lui-même mourait d’envie de le faire.
Mais aujourd’hui était un jour spécial, aussi, ils se tinrent tous deux au rituel qu’ils avaient minutieusement répété des semaines durant.
Parce que, aujourd’hui, Anthony devenait le partenaire de Loki. Son partenaire à la cour, son partenaire à la vie. D’ici quelques heures, les Neuf Royaumes seraient au courant de l’union du second prince d’Asgard et du plus grand défenseur de Midgard. D’ici quelques heures, leur âme seraient liées par un sortilège qui scellerait leur amour dans les lignes fragiles du destin.
Pour le moment, sous les regards émus et attentifs du Père et de la Mère de Toutes Choses, ainsi que des Avengers, amenés sur la planète pour l’occasion, Loki se posta juste devant Anthony et, dans une révérence distinguée, lui tendit une de ses mains. Sous ses cils, il distingua le sourire du super-héros tressauter alors qu’il retenait sa joie d’exploser.
« Anthony Stark, » commença-t-il d’une voix altérée par son bonheur indicible. Anthony n’en sourit que davantage, glissant ses doigts sur les siens avant d’avoir pu y réfléchir. Si chacun remarqua ce léger faux-pas, personne n’en dit rien, sûrement trop attendri par son impatience pour s’en offusquer. « Me feriez-vous l’honneur de danser avec moi ?
– Rien ne me ferait plus plaisir, Loki. »
Et, après des années à avoir laissé Anthony l’attirer sur la piste de danse et au creux de ses bras, lui enseigner des pas qu’il se fit un devoir de mémoriser, le guider au gré de la mélodie, ce fut à son tour d’être celui à mener la danse. Un bras enroulé autour de sa taille, il le pressa tout contre son torse, de sorte à ce qu’il n’y eût plus le moindre centimètre entre eux. Le génie en profita pour passer sa main sur la nuque du dieu, courbant son échine pour laisser leur front se toucher, leur nez s’effleurer.
« Doucement, murmura Loki, en écho à leur premier slow, une décennie plus tôt.
– Doucement, répéta Anthony sans plus chercher à réprimer son rire. »
Ils n’eurent alors qu’à tendre le cou pour combler la maigre distance qui les séparait encore et entamer ce tout nouveau départ d’un baiser qui fut aussitôt suivi par un suivant. Et un suivant. Et tant d’autres qu’ils ne cherchèrent même pas à tenir le compte. Et si le monde tout autour disparut peu à peu, ce n’étaient certainement pas eux qui iraient s’en plaindre.
You smiled, you smiled
Oh, and then the spell was cast
and here we are in Heaven
for you are mine at last
Parce que, comme chaque fois qu’ils se mirent à danser, plus rien d’autre n’existait.
