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« Pourquoi tu viens pas ? demanda Clint, pour la énième fois, se grattant la joue comme il put sans toutefois ruiner le maquillage que Natasha avait passé l’après-midi à lui faire et qui avait été un supplice à écouter pour tout le monde tant il n’avait eu de cesse de se plaindre. »
Toute la journée, il lui avait répété la question en boucle. Toute la journée, Tony lui avait fourni la même réponse. Et toute la journée, il avait recommencé. Sans jamais se lasser. C’était à se demander si le comportement de ses gamins n’avait pas déteint sur lui. Sûrement, à force de les côtoyer, il avait fini par en devenir un lui-même. Quoi que le génie doutait qu’il eût jamais grandi en premier lieu.
Son costume ridicule de citrouille était honnêtement la seule raison qui empêchait Tony de ne pas lui hurler à la figure de déguerpir et de lui foutre la paix. Il n’en était pas loin, mais un coup d’œil suffisait à remplacer sa colère par un amusement un peu moqueur. Comment personne n’avait encore eu la gentillesse de lui informer qu’il ressemblait à une version ratée de Casimir était un mystère. Même Steve et son insupportable patriotisme avaient réussi à tenir sa langue. Ou peut-être n’avait-il pas voulu lui faire de peine. D’un sens comme de l’autre, le résultat restait inchangé et leur ami déambulait désormais dans la Tour affublé du pire déguisement de la planète.
Dans un profond soupir théâtral, il se laissa tomber sur le canapé.
« Parce que la vie est ainsi. Cruelle et injuste, dominée par un destin impitoyable.
– Nan, sérieux, mec, tu devrais venir, ajouta l’archer comme si l’intervention de Tony n’était pas au dernier degré de l’ironie. Va y avoir des bonbecs à s’en péter le bide.
– Oh tu veux dire les trucs dont t’as rempli mes placards et que tu manges même pas ?
– C’pas pareil. »
Le milliardaire roula des yeux avant d’attraper une énorme poignée de pop-corn qu’il fourra dans sa bouche en reportant son attention sur la télévision. L’avantage avec Halloween, c’était qu’il y avait des films d’horreur sur à peu près toutes les chaînes. Bon, la plupart était des rediffusions de rediffusions, mais c’était comme pour Noël, il y avait des films qu’on ne se lassait jamais réellement de voir en boucle. Ils faisaient partie du décor, en quelque sorte. Des claquements de talons en provenance de l’ascenseur leur annoncèrent l’arrivée de Natasha, superbe dans sa combinaison rouge. Entre ses mèches de feu, deux petites cornes de démon finissaient le tableau. Une fois à leur hauteur, elle croisa les bras sous sa poitrine.
« Ils sont où les autres ?
– Déjà partis, répondit Clint sans détacher ses yeux de l’écran.
– C’est pas vrai, soupira-t-elle. On avait dit qu’on partait ensemble.
– Bucky faisait une vie pas possible et Steve a décidé qu’on les rejoindrait sur place.
– Oh ho, s’exclama Tony en se retournant vivement. Y a de l’eau dans le gaz. Je peux leur filer le numéro d’un bon avocat s’ils veulent.
– Tu pourrais bouger ton cul pour aller leur donner directement sur place.
– Tu pourrais me lâcher si tu veux pas que je fasse don de tes flèches aux gamins qui viennent sonner, Legolas. »
Clint lui adressa un regard scandalisé qui fit ricaner l’ingénieur. Natasha se pencha pour se servir dans ses pop-corn, l’observant de sous ses cils.
« T’es sûr de ne pas vouloir venir avec nous, Tones ? intervint-elle d’une voix sévère mais adoucie. T’es pas obligé de te déguiser. Après tout, il y aura déjà plein d’autres Tony Stark à la soirée.
– Oui, maman. »
Elle grimaça et lui lança une friandise au visage, qui s’écrasa juste sous son œil.
« Beaucoup trop d’insolence ici.
– Tes cornes de Diable s’agitent ?
– Les miennes ne sont qu’un costume. Qu’en est-il des tiennes ? »
Cette fois, Tony éclata de rire. Natasha pouffa. Clint les observa comme s’ils parlaient une autre langue.
« On y va ou quoi ?
– Oui, oui. Il ne faudrait surtout pas priver le monde de ton sublime costume, le taquina-t-elle en tirant sur un côté de la citrouille. »
Et dans un concert de grommellements de la part de l’archer, les deux amis disparurent et le silence revint. Tony soupira tout en se réinstallant confortablement, son bol de sucreries sur le ventre. Sa soirée pouvait commencer.
Sa tranquillité fut néanmoins de courte durée, car, à peine une vingtaine de minutes plus tard, l’air remua et une haute silhouette se détacha dans l’obscurité. Tony la sentit. Il avait appris à remarquer le changement, à discerner le mince bruissement de l’atmosphère autour de lui. À entendre la magie crépiter à ses oreilles. Il n’avait pas eu le choix, puisque, visiblement, emprunter les portes comme tout le monde n’était pas une option pour un dieu. Loki s’avança à pas mesurés jusqu’au canapé où le génie était à moitié allongé.
« Tu ne t’es pas joint aux autres ? »
Tony mit un temps avant de détourner la tête. La lumière de la télé dessinait des ombres sur son visage.
« Comme tu peux le constater, Cornes de Bouc. Et toi ? T’as pas enfilé ton plus beau costume pour aller terrifier petits et grands enfants ? »
Loki sourit. Pas un vrai sourire, juste un pincement de lèvres, un peu gêné, un peu amer. Il désigna la place à côté du génie d’un geste de la main et ce dernier acquiesça, se décalant faiblement alors même que le canapé était bien assez grand pour eux deux. Il resta sur le bord, le dos droit, comme prêt à bondir si le mobilier se mettait soudain à brûler. Tony se mordit l’intérieur de la joue. Il ne pouvait pas affirmer entretenir de bonnes relation avec l’immortel. En revanche, il savait de source sûre qu’il était celui avec qui ce dernier s’entendait le mieux.
Là où il prenait un grand soin à éviter de se trouver sur le chemin des Avengers, il se montrait moins vigilant avec Tony. Tony s’en moquait. Certes, leur relation n’était pas excellente, mais elle était loin d’être mauvaise également. Elle était agréable. Un peu froide par moments, abrupte à d’autres. Mais quelle relation ne l’était pas ? Même avec Bruce il lui arrivait de ne plus savoir comment communiquer. Heureusement, le génie pouvait se targuer d’être plutôt doué pour désamorcer une conversation difficile.
Enfin, du moins, la plupart du temps. Parce que, avec Loki, c’était une autre histoire. Une histoire à laquelle il s’abstenait néanmoins de penser autant que possible.
« Je ne suis pas certain de beaucoup apprécier cette fête, reprit enfin le dieu, tirant son interlocuteur de sa réflexion. »
Sans doute, il aurait préféré feindre l’innocence et faire semblant de ne pas comprendre pourquoi, mais il était un génie, il le répétait bien assez pour que l’univers entier fût au courant, et agir de cette façon l’aurait simplement réduit au rang de dernier des idiots. Loki ne l’aurait pas cru, lui-même n’y aurait pas cru et la situation n’en aurait été que plus gênante encore. Aussi, il baissa le menton et plongea son regard au milieu des grains de maïs soufflés, rêvant d’y disparaître et ainsi échapper à cette discussion. Retourner à son film et à sa soirée insignifiante.
Au lieu de cela, il tendit le bol en direction du mage, qui examina la nourriture en fronçant les sourcils avant de se décider à en attraper un entre ses doigts. Il le dévisagea un long moment, comme s’il s’agissait d’une arme de destruction massive ou d’une bombe à retardement. Tony se retint de sourire en l’observant faire.
« C’est rien de bien méchant, tu sais. Juste des gens dans des déguisements moches qui s’amusent à se faire peur. C’est pas… » C’est pas contre toi. Il retint les mots de justesse. « C’est un truc de gosses.
– Hm. » Il semblait peu convaincu, autant par l’explication du milliardaire que par le pop-corn dans sa bouche, qu’il mâcha longuement et consciencieusement. « C’est pour cette raison que tu n’y participes pas ?
– Ouais. Nan. Je sais pas. J’ai juste… pas envie, j’imagine ? C’est pas ma fête préférée non plus.
– Quelle est-elle alors ? Ta fête préférée. »
Tony réfléchit une minute. Puis deux. Quelle était sa fête préférée ? Il ne trouva pas de réponse. Une fête où on lui fichait la paix et où le monde oubliait son existence pendant vingt-quatre heures. Vingt-quatre heures entières de calme et de sérénité. C’était ça, sa fête préférée. Il secoua la tête, pinça les lèvres.
« Bonne question. Je crois pas que j’en ai. Elles sont toutes un peu débiles, en fait. »
Loki acquiesça. Pour une fois, il n’était pas celui à critiquer les coutumes de la planète bleue. Ils se turent un instant, deux minutes ou trente, Tony n’aurait su le dire. Il savait seulement que, à son côté, le dieu se détendit suffisamment pour se reculer et appuyer son dos contre le dossier du canapé, les bras encore un peu trop raides le long de ses flancs. Le film défila sur l’écran. Aucun n’y prêtait réellement attention. Le milliardaire l’avait déjà vu un nombre incalculable de fois de toute façon. Éventuellement, il en eut marre du silence.
« Je fêtais Halloween quand j’étais petit. Il y a cette tradition qui veut que les mômes fassent du porte à porte pour sonner chez les gens et leur réclamer des bonbons. Tu sais, « des bonbons ou un sort » ? Je suis sûr que ça te plairait bien ça. En plus avec toi ça serait plutôt littéral, dommage que je te connaissais pas à l’époque, j’aurais adoré voir la tête de mes voisins quand tu leur aurais lancé un sort pour de vrai. » Il ricana. « Hilarant. »
Loki secoua la tête, mais, sur ses lèvres, Tony devina un léger sourire. Un vrai, cette fois. Il se sentit étrangement satisfait, quand bien même une partie de lui continuait de s’opposer à ce sentiment. Il n’avait pas à se sentir si fier pour l’avoir seulement fait sourire. Certes, il s’agissait d’un phénomène presque aussi rare qu’une éclipse solaire. Et, certes, c’était indubitablement plus joli que ladite éclipse, déjà d’une beauté difficilement comparable. Mais ce n’était pas une raison. N’est-ce pas ? Ce n’était pas suffisant pour son cœur de s’emballer de cette manière.
« Quel genre de sort ? »
Tony haussa les épaules, l’air de réfléchir tandis qu’il réprimait à la fois son trouble et son enthousiasme. Les réprimait très mal.
« Je sais pas, tu sais, nous, pauvres mortels, sommes dépourvus de ce truc formidable qu’est la magie, donc c’était plutôt une fausse menace. Quoi qu’il y avait une tête brûlée dans mon école qui se risquait à lâcher des rats dans les maisons des gens qui avaient refusé de lui donner des bonbons. C’était un peu notre modèle à tous, mais personne osait l’imiter. Il se prenait des belles remontrances.
– Alors qu’il aurait été bien plus amusant d’utiliser un sort de transformation.
– Tu veux dire… transformer les gens en rats ? Tu peux faire ça ? s’exclama-t-il d’une voix bien trop suraiguë qui ne trompait plus personne désormais.
– Bien sûr, répondit l’immortel sur le ton de l’évidence. »
Au coin de sa bouche, un rictus informa le génie qu’il n’était pas le seul à lutter contre une ferveur quelque peu euphorique. Il s’humecta les lèvres, le film oublié à présent.
« Qu’est-ce que tu fais là alors ? Pourquoi t’es pas dehors à transformer la ville en rats ou en cafards ou en moustiques. Nan, pas en moustiques, ça serait vraiment horrible. Pour nous, je veux dire.
– Parce qu’il ne t’a sans doute pas échappé que tu étais le seul à trouver ma magie intéressante.
– Je la trouve pas intéressante, précisa-t-il en roulant des yeux. Je la trouve géniale. Tu es génial, Lokes, c’est quand même un crime que personne te l’ait jamais dit. »
Occupé à dévorer une nouvelle poignée de pop-corn, il mit plusieurs minutes à réaliser l’expression de pure stupeur sur le visage de son vis-à-vis. Quand il croisa son regard écarquillé, il se figea à son tour, repassant leur discussion dans sa tête pour comprendre ce qu’il avait bien pu dire qui l’avait mis dans un tel état. Tu es génial. Évidemment. Cela faisait des mois qu’il se débrouillait pour ne rien laisser paraître de son affection de plus en plus grandissante pour le dieu et voilà qu’il allait tout gâcher en une soirée. En une phrase. Lâchée par mégarde, qui plus est. Il retint l’envie de battre en retraite dans son atelier et se gratta le menton à la place, sentant sa peau se couvrir d’une rougeur non négligeable du bout de son nez à la pointe de ses oreilles.
Parfait. Le tableau était maintenant complet.
Il avait besoin d’un verre. Cependant, avant qu’il n’eût pu esquisser le moindre geste, les doigts de Loki furent sur le dos de sa main, ses yeux d’un vert presque noir dans l’obscurité rivés dans les siens. Ancrés aux siens, comme si, s’il ne détournait rien qu’un cil, il perdrait pied et s’abîmerait dans un océan trop grand pour lui. Le contact envoyait des décharges électriques dans ses veines, mais Tony ne s’y déroba pas. N’y songea même pas, rendu immobile, presque inerte, par l’intensité de ce qu’il lisait dans le regard de l’immortel. Il n’aurait su y mettre un nom. Ou peut-être n’osait-il pas seulement ? Peut-être savait-il précisément ce qu’il voyait mais refusait d’y croire pour l’avoir trop longtemps distingué dans son propre reflet ?
Peut-être était-ce trop évident pour être réel. Peut-être était-ce encore un mirage.
Mais peut-être pas.
Tony s’éclaircit la gorge, tâcha de reprendre possession de son esprit et d’ignorer la douce brûlure de la peau de Loki contre la sienne.
« Erm. Ça te dit si, pour ce soir, on regarde des films en mangeant du pop-corn, ou autre chose, et l’année prochaine on pourra… je sais pas, aller lancer des sorts à tout le quartier ? »
Ce sourire. Le sourire de Loki. Le génie aurait tout donné pour le décrocher et le garder près de son cœur, l’emprisonner dans un bocal comme on emprisonnait les lucioles et en faisait des lanternes.
« C’est une idée ravissante. »
Lentement et avec beaucoup de précaution, il ne voulait pas que le mage pensât qu’il le repoussait, il tourna sa main de sorte à enlacer leurs doigts. D’une légère pression, il tira sur son bras, l’invitant à se pencher en avant.
« Pas aussi ravissante que toi, murmura Tony quand son front toucha celui du dieu, qui émit un faible éclat de rire.
– Est-ce ainsi que cela va se passer dorénavant ?
– Moi te couvrant de compliments ? Ouep, carrément. Si tu veux bien.
– J’imagine que je devrais réussir à m’y habituer, accepta-t-il en relevant le menton et frottant leur nez ensemble. »
Tony fredonna pour seule réponse avant de combler la maigre distance entre eux. Loki se fondit aussitôt dans le baiser, posant son autre main sur la joue du mortel et amenant son visage toujours plus près du sien.
Peut-être que Halloween allait devenir leur fête préférée, en fin de compte.
