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La rue principale de leur petite ville était bondée d’enfants aux costumes divers et variés sonnant aux portes pour réclamer des bonbons ou menacer d’un sort les adultes qui remplissaient leur panier en forme de citrouilles d’une généreuse poignée de friandises. Comme chaque année, Loki avait cru qu’il pourrait enfin y échapper, mais, comme chaque année, il avait été forcé de suivre son grand frère et ses imbéciles d’amis dans cette course infernale à celui qui aurait les plus grosses crampes d’estomac au milieu de la nuit. Loki détestait les amis de Thor. Ils étaient stupides et méchants, aussi bien avec lui qu’avec son frère qui, dans sa gentillesse naturelle, ne s’en rendait même pas compte et continuait à les défendre comme s’ils étaient susceptibles d’en faire autant.
L’idée de passer la soirée entière avec eux avait donné des sueurs froides à Loki toute la journée. Aussi il aurait menti si, au moment d’enfiler son déguisement, il n’avait pas songé à coller son front sur le radiateur pour feindre une poussée de température. Son père n’aurait pas pris la peine de vérifier, se serait contenté de bougonner et de l’envoyer au lit. Quant à sa mère, elle aurait su (évidemment qu’elle aurait su, on ne pouvait rien lui cacher, encore moins lui mentir), mais l’aurait autorisé à rester à la maison, connaissant son désintérêt pour l’évènement.
Pourtant, il avait tout de même accepté d’y aller, par il ne savait quel esprit de contradiction ou envie masochiste parfaitement insensée, et, maintenant qu’il se traînait dix pas derrière le petit groupe populaire qui s’amusait à bondir sur les plus jeunes pour les effrayer, il regrettait amèrement cette décision. Il commençait à avoir froid et à avoir mal aux pieds. Il ne rêvait plus que de retrouver son lit où il pourrait s’emmitoufler sous la couette et continuer le livre qu’il avait commencé la veille. Évidemment, et à son plus grand malheur, ses compagnons d’infortune semblaient bien décidés à faire le tour de la ville jusqu’à l’épuisement.
Apercevant une rue perpendiculaire et nettement moins animée, Loki s’arrangea pour s’y faufiler sans être remarqué. Il n’eut pas vraiment de mal, il fallait le reconnaître. Après tout, son déguisement de fantôme n’avait pas été choisi totalement au hasard. La faculté de se déplacer en silence était un art qu’il avait appris, en majorité à ses dépends, à développer au fil des ans. Depuis toujours, il était le petit frère dissimulé et recroquevillé dans l’ombre majestueuse de son grand frère. Thor était tout le contraire de lui. Deux parfaits opposés. À se demander comment ils pouvaient être du même sang alors que rien ne les rassemblait.
Il avait mis du temps à prendre conscience de cette différence évidente. Peut-être que, si les choses s’étaient passées autrement, il ne l’aurait même jamais vue. Mais elle était devenue impossible à ignorer quand elle s’était mise à clignoter en lettres capitales dans les yeux intransigeants de leur père. À partir de cet instant, la route qu’il avait partagée avec son frère s’était divisée et, de jour en jour, elle continuait de les éloigner.
Il trouva refuge sous un abri de bus, une espèce de petite cabane en bois avec un unique banc en ferraille qui lui glaça aussitôt la peau quand il voulut s’y installer. Il changea d’avis, attrapa le drap qui lui servait de costume et l’enroula autour de ses épaules avant de finalement s’asseoir par terre. Dessous, il portait une combinaison avec des dessins d’ossatures pour représenter un squelette. Un déguisement deux en un, en quelque sorte. Il avait surtout eu peur d’abîmer le drap (plus précisément qu’un des amis de Thor le poussât et ainsi le salît) pour prendre le risque de passer toute la soirée dans un simple pull et un jean que les autres auraient dévisagé en le pointant du doigt parce qu’il n’avait pas de costume.
Après un bref examen, il découvrit qu’il avait récupéré plein de caramels dans le fond de sa citrouille. Au moins, tout n’était pas perdu dans cette journée.
Alors qu’il attaquait son quatrième caramel à la suite, une ombre se dessina sur le bitume avant d’apparaître dans la cabane. Loki reconnut immédiatement son visiteur improvisé. Comment ne pas le reconnaître ?Anthony Stark. Un camarade de classe de Thor. Le garçon le plus populaire du collège (et déjà probablement du lycée, dont ils partageaient la même cour de récréation). Un véritable casse-cou dans son genre, qui passait ses après-midis dans le bureau du principal à se faire remonter les bretelles et ses samedis matin en retenue à l’étude. Un petit génie, pourtant, le plus doué en mathématiques et en sciences.
Celui qui était venu à son secours quand ils étaient encore à l’école primaire (lui était en première année, Anthony en dernière) et qu’une bande de petites brutes n’avait rien trouvé de mieux à faire que d’essayer de lui voler son goûter. Anthony s’était interposé, sans jamais lever ni la main ni la voix et les avait fait fuir de ses menaces enveloppées de velours empoisonné. Il avait ensuite aidé Loki à se relever et à chasser la poussière de ses vêtements tout en lui parlant avant de l’obliger à accepter son propre goûter.
Depuis ce jour, Loki n’avait jamais pu oublier ce garçon qui ne lui avait même pas demandé son prénom. Et, à présent, il se tenait là, visiblement aussi surpris que lui alors qu’il aurait dû être dehors à jouer aux petites terreurs dans son costume de pirate tout de travers. Son tricorne sous le bras, ses cheveux bruns étaient dans tous les sens.
D’un geste de la main, il désigna la citrouille de Loki.
« La récolte a été bonne ? »
Ce dernier ne parvint qu’à acquiescer.
« Je m’appelle Tony. »
Je sais.
« Loki.
– Loki, huh ? Jamais entendu. C’est joli. Je peux m’asseoir à côté de toi, Loki ? »
Nouvel acquiescement tandis qu’il baissait le menton pour masquer la rougeur qu’il sentait s’étendre sur ses joues. Parce que, oui, s’il n’avait cessé de penser à lui durant tout ce temps, c’était pour une raison bien précise qui n’était absolument pas l’ambre magnétique de son regard qui lui coupait le souffle les rares fois où il avait eu l’occasion de le croiser. Ce n’était pas non plus pour ce rictus en coin qu’il arborait fièrement chaque fois qu’il venait de commettre la pire bêtise qui ne manquerait pas de le conduire tout droit dans le bureau familier du directeur de leur collège. Ni même pour ce froncement de sourcils que Loki parvenait à surprendre à la dérobée pendant les contrôles et qui attestait du sérieux du garçon quand bien même il proclamait sans cesse le contraire et feignait une indifférence notoire pour les études.
Peut-être que c’était un peu pour toutes ces raisons réunies (et d’autres encore qu’il refusait de continuer d’énumérer pour le moment. Il n’avait pas besoin de se transformer en pivoine cramoisie devant Anthony. Surtout pas devant Anthony. Parce que, même si c’était pour toutes ces raisons qu’il n’avait pas réussi à se sortir le petit génie de la tête, il était hors de question que ledit génie le sût, merci bien).
L’épaule d’Anthony heurta la sienne quand il s’écrasa presque littéralement à son côté, une de ses mains frottant son torse à l’endroit où devait battre son cœur. Loki ignora l’emballement du sien en inspirant l’odeur du garçon (la même qu’à l’époque où il l’avait soutenu par le coude pour l’aider à tenir sur ses pieds). Une grimace d’inconfort froissait les traits de son visage.
« Tu es blessé ? »
La question fusa avant que Loki ne parvînt à la retenir et il tiqua en distinguant l’inquiétude transparaître dans sa voix. Anthony secoua la tête.
« Pas exactement. J’ai juste… un problème au cœur, pour la faire simple. Et parfois j’ai mal. Mais ça va passer. Après quelques bonbons, ajouta-t-il avec un grand sourire qui dévoilait ses dents et plissait le coin de ses yeux. »
Et, évidemment, la peau de Loki ne se réchauffa pas instantanément à cette vision. Pourtant, son sourire s’estompa aussi vite qu’il était apparu lorsqu’il se mit à fouiller son butin dans sa citrouille. Il en sortit une large poignée de friandises emballées dans du papier rose. Son nez était retroussé.
« J’ai quasi que des bonbons à la fraise. J’aime pas ça. »
Il les relâcha et ils les écoutèrent retomber dans le fond du panier. Loki jeta un coup d’œil dans sa propre récolte.
« Tu aimes ceux au citron ?
– Carrément ! C’est les meilleurs !
– Tiens. »
À son tour, il attrapa les bonbons emballés de papier jaune et les transféra dans la citrouille d’Anthony, sous les yeux aussi surpris qu’enthousiasmés de ce dernier. Il ne perdit pas une seconde pour en ouvrir un et le fourrer dans sa bouche. Avec un bruit appréciateur, il se mit à remuer en une espèce de danse ridicule qui fit sourire Loki.
« T’étais pas obligé, hein.
– Je sais. » Il tira sur l’emballage d’un caramel. « Je ne les aime pas trop de toute façon. Ils seront mieux avec toi. »
Anthony le regarda un instant comme s’il avait complètement perdu la raison.
« Et ceux à la fraise ? T’aimes bien ?
– Ce sont mes préférés. »
Il fronça de nouveau le nez et Loki devina qu’il s’agissait d’un tic courant chez le garçon. Un tic adorable, si on lui avait demandé son avis. Mais on ne le lui avait pas demandé et il chassa aussitôt cette pensée de son esprit.
« T’es bizarre, mais j’imagine que ça m’arrange. »
Et, sans plus d’explications, il reprit les bonbons à la fraise et les glissa un à un dans le panier de Loki, lui volant un caramel du même coup, l’avalant sans lui laisser le temps de protester. Ce qu’il n’avait, dans tous les cas, pas eu l’intention de faire, trop captivé par le léger rire du garçon qui courut sous sa peau. Il avait un rire comme une tornade, bousculant tout sur son passage, renversant le monde dans sa trajectoire. Loki ne put que l’écouter, abasourdi, les yeux à peine écarquillés.
« C’est en mangeant autant de caramels que tu trouves l’inspiration pour écrire des poèmes ? »
Il fronça immédiatement des sourcils, perdu aussi bien par le fond de la question que sa soudaineté.
« En cours de français, l’autre jour, fallait lire un poème qu’on avait écrit devant toute la classe. Le tien était de loin le meilleur. »
Oh ça. Loki s’en souvenait. En grand introverti qu’il était, il avait évidemment angoissé pendant des jours à l’approche de ce moment où il dut se tenir sur l’estrade devant tous ces regards tournés vers lui, sa feuille cornée tremblant entre ses doigts. Il n’avait pas remarqué que l’attention du garçon avait été sur lui. Il n’avait rien remarqué, en réalité, tous ses efforts concentrés sur sa voix chevrotante chaque fois qu’il butait sur un mot et sur les lignes qui défilaient sous ses yeux à toute vitesse et qui le rapprochaient un peu plus de sa délivrance et de sa chaise qui lui tendait les bras. Pas un des meilleurs souvenirs de sa vie, pour sûr. La notion d’avoir eu le regard ambré rivé sur lui tout ce temps le laissa bouche-bée un long moment.
Heureusement pour lui, Anthony était très doué pour tenir une conversation à lui tout seul.
« Du coup je voulais savoir ; est-ce que si je m’enfile un paquet entier de caramels, je deviens aussi doué que toi ou est-ce que je laisse tomber et je te regarde porter les lauriers de la gloire ? »
Son intonation faussement sérieuse fit rire Loki entre ses dents. Il était évident qu’il plaisantait et qu’il ne cherchait qu’un moyen de le faire parler. Pas parce que le silence lui était désagréable ou qu’il voulait à tout prix le combler, mais parce qu’il s’intéressait réellement. Et c’était là toute la différence entre les amis de Thor et Anthony ; la sincérité. Probablement là que résidait l’intérêt de Loki pour le garçon aussi.
« Tout dépend, reprit-il enfin la parole, la voix lente et réfléchie. Est-ce qu’un paquet entier de bonbons au citron sera suffisant pour me donner tes capacités en sciences ? »
Ce fut au tour d’Anthony de rire. Renversant la tête en arrière, il laissa le son grimper dans l’air, escalader l’espace entre eux, semblable à du lierre contre le mur d’une maison qui recouvrirait toute sa façade en un rien de temps. Loki le sentit grimper dans sa poitrine.
« Je peux toujours te donner des cours si tu veux.
– Ah ! Stark. »
Ils tournèrent la tête de concert vers le nouvel arrivant qu’ils n’avaient pas entendu s’approcher, trop absorbés par leur discussion. Loki tiqua légèrement en tombant sur le regard bleuté et soulagé de son frère. À son côté, Anthony sourit en jetant un bonbon que le blondinet rattrapa agilement.
« Odinson. Tout va comme tu veux ?
– Super ! » Il tourna le menton vers Loki. « Loki, dépêche-toi, faut qu’on rentre. Papa va nous tuer sinon. »
Il perçut aussitôt les yeux inquisiteurs braqués sur son profil, le fouillant, cherchant à déchiffrer ses plus intimes secrets. Il pouvait presque entendre les rouages de son cerveau surchauffer tandis que les liens se connectaient entre eux et que, sans doute, il remettait ce visage qu’il avait un jour détaillé avec minutie pour s’assurer qu’il n’était pas blessé en forçant ses propres biscuits au chocolat dans sa main. C’était moi, eut envie de lui dire Loki, mais se retint. Il ignorait comment Anthony réagirait. Il ignorait comment il était en train de réagir en cet instant.
C’était toi, lut-il malgré tout dans son sourire quand il osa enfin tourner la tête dans sa direction. Il ne put s’empêcher de lui rendre son sourire, baissant faiblement les yeux face à l’intensité de ceux qui le dévisageaient comme s’il venait de découvrir qu’il était la huitième merveille du monde et pas ce pauvre gamin qui se faisait maltraiter à l’école.
« En route, Loki, insista Thor. »
Il bondit sur ses pieds, semblant soudain électrisé sur place, manquant de renverser son panier, mais le rattrapant de justesse, aidé par une paire de mains juste au-dessus des siennes. Anthony lui adressa un clin d’œil avant de se détourner vers Thor.
« Salut, le titan.
– Merci d’avoir tenu compagnie à mon frère.
– Oh le plaisir était pour moi. »
Le dépassant pour rejoindre son frère, Loki se contenta de lui offrir un petit signe de main, aussi pressé que frustré de rentrer chez lui. Il lui semblait qu’il n’avait plus ni froid ni mal aux pieds désormais. Il sursauta néanmoins lorsque Anthony le rappela.
« Je me demandais. Ça te dit si on se voit demain à la récré pour que tu m’apprennes à devenir Shakespeare ? Je te paierai en bonbons bien sûr.
– Seulement si tu m’apprends à devenir Einstein. »
Anthony pouffa de rire, décala son regard sur le bout de la rue avant de le ramener tout droit dans celui de son vis-à-vis. Il avait l’air de ne voir que lui, alors que Thor se tenait là, juste à sa droite, et que, d’ordinaire, personne ne le voyait lui plutôt que Thor.
« Einstein ? Tu rigoles. Je vais t’apprendre à devenir Tony Stark. »
Loki secoua la tête doucement, laissant son sourire s’épanouir comme une fleur sur son visage.
« Je n’accepte que les bonbons à la fraise.
– Et j’accepte que les caramels.
– À demain alors.
– À demain, Ghostbuster. »
Ce soir-là, Loki ne songea même pas à reprendre son livre qu’il avait eu tant hâte de retrouver. N’écouta que d’une oreille le récit de Thor, à table, sous les encouragements de leur mère et les grommellements de leur père. Ne toucha que très peu à son assiette. En revanche, il rejoignit son lit avec plaisir, remonta la couette jusque sous son nez et y dissimula son large sourire à la simple pensée qu’il reverrait Anthony le lendemain. Tous les caramels du monde n’auraient pu le rendre plus heureux.
