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C’était le jour de la remise des diplômes et, comme d’habitude, son père n’était pas venu. Pourquoi se serait-il donné la peine de faire le déplacement et ainsi annuler une réunion ou reporter un projet ou quoi que ce fût qui lui aurait rappelé qu’il avait à quitter son travail pour assister à la réussite de son fils unique ? Il était un petit génie, évidemment qu’il avait eu son diplôme avec mention et les félicitations de ses professeurs. Évidemment qu’il avait été magnifique dans son habit de lauréat, un sourire resplendissant aux lèvres tandis qu’il tenait le bout de papier qui marquait le début d’une toute nouvelle vie entre des mains tremblantes. Évidemment que son discours, mainte et mainte fois préparé et finalement improvisé, avait fait rire l’assemblée et qu’il avait quitté l’estrade sous un tonnerre d’applaudissements. Tout le monde l’avait su, Howard le premier. Aussi, seule sa mère le prit dans ses bras à la sortie de la cérémonie.
Il ne put malgré tout empêcher son regard de fouiller l’horizon, juste au cas où. Juste parce que, même après des années de déception, une existence entière à entendre les excuses de sa mère pour justifier l’absence de son père, il continuait d’espérer. Il continuait de croire que l’homme qu’il admirait tantparviendrait enfin à s’intéresser à lui, à être fier de lui. Il fallait pourtant se rendre à l’évidence. Aujourd’hui n’était pas encore ce jour. Et, sans doute, ce jour n’arriverait jamais.
Tony afficha un sourire de façade quand sa mère se recula et l’obligea à prendre la pose pour la photo. Rhodey se joignit à eux, Maria le serra dans ses bras à son tour, mais Tony n’avait plus du tout l’esprit à la fête. Il n’était même plus tout à fait présent. Son corps était là, bien entendu, mais ses pensées étaient loin, si loin d’ici. À l’autre bout du monde, peut-être. Ou dans le bureau de son père, à attendre son retour pour exiger une explication, qu’il lui dît ce qu’il devait faire pour obtenir rien qu’un dixième de son attention, un regard en coin, une tape sur le sommet du crâne, un mot d’encouragement. Un signe qui prouvait qu’il n’avait pas totalement abandonné son rôle de père et que lui-même n’était pas totalement une déception à ses yeux. Qu’il restait un espoir pour être ce fils dont il avait toujours rêvé.
Seulement, Tony n’avait aucune idée d’à quoi ce fils ressemblait. Howard n’avait jamais pris la peine de le lui dire. Howard ne prenait jamais de lui dire quoi que ce fût. Quand Tony avait compris qu’il possédait certaines facilités à l’école, il s’était dit qu’il venait de décrocher son ticket d’entrée dans le cœur de son père. Mais alors qu’il roulait son diplôme pour le glisser dans la large poche de la toge noire, il réalisa qu’il avait fait fausse route tout ce temps. Il avait toujours été le meilleur de sa classe, de l’école primaire à maintenant, avait toujours ramené les meilleures notes, les meilleures copies, accompagnées des remarques élogieuses de ses professeurs. Et malgré tout cela, malgré ses efforts, jamais Howard n’avait daigné jeté un œil à ses rédactions ou à ses bulletins. Jamais il ne lui avait demandé comment s’était passé sa journée, s’il avait appris des choses. Et Tony avait simplement arrêté de vouloir lui en parler.
À quoi bon ? Maria faisait de son mieux pour assurer les deux rôles et le couvrir d’assez de louanges pour masquer le silence de Howard. Et Tony avait toujours fait mine de ne pas remarquer – c’était le talent des enfants, rassurer les parents et tenter de chasser des angoisses qu’ils ne comprenaient pas mais percevaient d’autant plus.
Alors il fit ce qu’il avait l’habitude de faire. Il embrassa la joue de sa mère et monta dans sa chambre, refermant presque sans un bruit la porte derrière lui. À l’heure où ils rentrèrent, la nuit était déjà tombée, mais il ne s’embêta pas à allumer les lumières. Les seules dont il avait besoin ce soir brillaient de mille feux au milieu de l’encre du ciel et il s’installa sur le tapis, au pied de sa fenêtre, un plaid enroulé autour des épaules, le menton levé vers le satellite pâle qui paraissait plus gros que jamais dans sa pupille où les ténèbres menaçaient de l’engloutir. La Lune lui rendit son regard triste.
At night, when the stars light up my room
I sit by myself
Talking to the moon
(_)
C’était le jour de la remise des diplômes et, comme d’habitude, il était resté dans l’ombre. Ou, du moins, d’autres avaient pris sa place dans la lumière. Pas qu’il y était particulièrement à l’aise, au contraire, quand il le pouvait, il prenait plaisir à l’éviter, mais, en cette occasion si spéciale, si unique, il avait cru qu’elle lui serait dédiée pour une fois, qu’il pourrait tester sa chaleur sur sa peau et son éclat dans ses yeux. Mais c’était sans compter sur son père et son frère. Partout où ils passaient, Odin et Thor se faisaient remarquer, le premier pour son talent inégalé à s’imbiber d’alcool en un temps record et le second pour son absence de discrétion le plus total. Loki n’avait pu qu’effleurer la lumière avant de retrouver le chemin familier de l’ombre qui l’enveloppait comme une seconde peau depuis sa plus tendre enfance.
Odin et Thor, de leur côté, s’étaient assurés de faire le show. Si bien qu’ils avaient tous fini au poste de police. Parce que son père était ivre et insultait à peu près chaque personne qui avait le malheur de croiser sa route et parce que son frère était assez stupide pour vouloir s’en mêler à chaque fois dans un élan de protection qui virait trop vite en règlement de compte aussi inutile que barbare considérant sa carrure digne d’un géant et sa force semblable à celle d’un tsunami. Il partait rarement avec de mauvaises intentions, mais le résultat n’en restait pas moins le même pour autant.
Et sans doute cela aurait-il pu être tolérable s’il ne s’était pas agi de sa journée à lui, de sa récompense après des années d’acharnement pour s’en sortir et leur prouver qu’il valait mieux que ce qu’ils pensaient, que ce qu’ils n’avaient eu de cesse de répéter aux repas de famille tandis que tout le monde s’accordait pour dire qu’il ne serait jamais aussi brillant que son frère. Si cela avait été la première fois que sa mère et lui tentaient de convaincre les officiers que non, bien sûr, ça ne se reproduira plus, vous pouvez compter sur nous pour garder un œil sur eux.
Mais ce n’était pas la première fois. C’était arrivé tant et tant que Loki en avait depuis longtemps perdu le compte. Et que ce fut sa journée, qu’il avait dû plier son diplôme en quatre pour le fourrer dans la poche arrière de son pantalon comme si ce n’était qu’une liste de courses ou un discours qu’il n’avait de toute façon pas eu l’occasion de prononcer, n’y changea rien. Il était né dans l’ombre et était voué à y rester. Et aujourd’hui plus que jamais, il avait mal.
Alors il fit ce qu’il avait l’habitude de faire. Il ignora les yeux fendus d’inquiétude de sa mère et monta dans sa chambre, claquant avec fracas la porte derrière lui, ignorant les cris de son père au rez-de-chaussée et les tentatives infructueuses de son frère de lui parler. À l’heure où ils rentrèrent, la nuit était déjà tombée et il profita de l’obscurité pour se laisser tomber à genoux, le visage enfoui dans ses mains tremblantes, des larmes amères et cuisantes dévalant ses joues pâles. À travers la fenêtre, la Lune couvrit sa silhouette recroquevillée de son regard triste.
At night, when the stars light up my room
I sit by myself
Talking to the moon
(_)
Bien plus tard, alors que toute la maison était enfin plongée dans un silence qui ne durerait que jusqu’aux premières lueurs de l’aube, Loki émergea de sa torpeur et essuya les traces de larmes séchées sous ses yeux bouffis d’avoir trop pleuré. Il était fatigué, mais ne put se résoudre à rejoindre son lit. À la place, il attrapa sa couette, la tira à lui dans une grimace et s’emmitoufla dedans, assis comme il pouvait sur le maigre rebord de la fenêtre. Il avait l’habitude de s’installer ici, enveloppé dans le cocon rassurant et moelleux des couvertures, le front appuyé sur la vitre fraîche, sous la lumière blafarde du satellite trônant en plein cœur de la voûte céleste d’un noir aussi sombre que ses cheveux.
L’éclat de son téléphone qu’il déverrouilla lui fit plisser les paupières. Dans le coin de son écran, il observa le logo en forme de croissant de lune d’une application qu’il avait téléchargée des semaines plus tôt sans toutefois jamais se résoudre à l’ouvrir. Elle était censée procurer des techniques d’endormissement ainsi que des exercices pour réduire l’angoisse, des berceuses, des jeux pour aider à se concentrer sur son rythme de sommeil. Et une plateforme d’échange afin de discuter avec les autres membres. Loki avait lu le descriptif une bonne dizaine de fois, mais conservait cette appréhension à l’idée de s’y aventurer. Des applications de ce genre, il en avait téléchargé plus qu’il ne pourrait les compter, sans noter le moindre progrès.
Soupirant, il décida néanmoins que, pour ce soir, elle ne pourrait pas lui faire de mal et cliqua dessus. La petite Lune le salua d’un clin d’œil avant de lui demander son prénom, son âge, sa localisation et sa couleur préférée. Aussitôt, le fond de l’écran prit une teinte vert foncé, contrastant à merveille avec les lettres dorées de son prénom. Bien malgré lui, cela lui tira un léger sourire. Il fit un tour des différentes possibilités offertes à travers le tableau de bord, remplit ses objectifs, ses attentes, ses appréhensions tandis que la Lune continuait de lui expliquer comment utiliser l’application. Elle lui annonça ensuite que trois autres membres dans un rayon de deux cents kilomètres étaient encore connectés, un seul dans un rayon de cent kilomètres, et qu’ils n’attendaient plus que lui dans l’espace de discussion.
Là, Loki marqua un temps d’hésitation. De quoi était-il censé leur parler au juste ? De son rythme de sommeil qui, de toute évidence, laissait à désirer considérant qu’il traînait encore sur son téléphone à plus de deux heures et demi du matin ? Il entreprit d’ignorer cette étape et de retourner écouter les berceuses disponibles, quand une notification entra dans sa boîte de réception, la petite Lune brillant plus fort pour le lui signifier.
Salut. J’ai vu que tu faisais partie de l’élite qui dormait pas. Bienvenue chez les meilleurs. Je m’appelle Tony. Ça te dirait de me parler à moi au lieu de parler à la Lune ? Je suis sûr que mes clins d’œil sont mieux réussis que les siens.
Loki pouffa de rire, ses doigts s’activant immédiatement au-dessus de son clavier avant d’y avoir vraiment réfléchi.
Bonsoir, Tony. Malheureusement, je vais devoir te croire sur parole, l’application ne permettant pas d’envoyer de photos. Je m’appelle Loki.
La réponse mit de longues minutes à arriver, si bien qu’il crut qu’il s’était débrouillé pour faire fuir son nouvel interlocuteur avec une seule phrase. Quand elle arriva cependant, il eut la nette impression de percuter un train lancé à pleine vitesse.
C’est vrai. Mais cent kilomètres c’est pas si loin pour te le montrer en vrai.
Il sentit ses sourcils se hausser devant l’audace de ce Tony. Ils se connaissaient depuis littéralement cinq minutes et il lui parlait déjà de se rencontrer, quel genre de folie furieuse était-ce exactement ? Ses pouces tournèrent au-dessus de l’écran, sans savoir quoi taper. Devait-il entrer dans son jeu ? Ou, au contraire, devait-il changer de sujet pour ne pas s’engager sur un terrain trop glissant ? Devait-il tout simplement quitter l’application et la désinstaller pour éviter de se retrouver dans une telle situation dans le futur ? Sûrement était-ce le choix le plus judicieux.
Une nouvelle notification agita la petite Lune et Loki cliqua dessus comme s’il l’avait désespérément attendue.
Hey je plaisantais. Enfin, si t’es vraiment intéressé par mes clins d’œil, je veux bien (quoi que tu serais super bizarre quand même), mais c’était surtout une blague. Désolé, je voulais pas te faire fuir.
Un sourire mangea le coin de ses lèvres, qu’il mordit avec la ferme intention de le chasser. Sans réel succès.
Je suis toujours là. En fait, je me demandais comment je n’avais jamais entendu parler de cette élite. Est-ce qu’on obtient un badge ou une carte de membre ?
Cette fois, la réponse fusa, preuve que Tony, tout comme lui, ne lâchait pas la conversation d’un cil. Cette pensée intensifia le sourire de Loki.
Sûrement parce que c’est un club ultra privé, on rentre pas comme ça. Pour le badge, faudra en parler à la direction, on doit pouvoir mettre quelque chose en place. T’as des exigences particulières ?
Il leva le nez de son téléphone jusqu’à dévisager l’horizon de l’autre côté de sa fenêtre, le paysage immobile et désert seulement illuminé par les rayons lunaires. Il n’eut pas à chercher davantage.
Une lune ?
Après tout, n’était-ce pas elle qui les avait poussé à se trouver sur cette application ? N’avait-elle pas été le point de départ de cette étrange discussion ? Sans doute ne la regarderaient-ils plus de la même manière après ce soir. Sans doute ne pourraient-ils s’empêcher de songer à l’autre chaque fois qu’elle s’élèverait dans le ciel, ronde et pleine ou creusée et souriante.
Plutôt approprié. Adjugé :)
Loki commença à écrire sa réponse, le cœur battant, l’exaltation faisant trembler ses doigts. Le reste de sa journée n’existait plus, avait cessé d’exister à l’instant où la première notification avait surgi et où ce Tony, sans le connaître, sans rien savoir de lui, avait décidé de lui remonter le moral avec un simple message.
Voilà donc une nouvelle excuse pour parcourir ces cent kilomètres. Mon badge. Et mon clin d’œil.
Il attendit en se rongeant les ongles, inquiet d’avoir peut-être été trop loin quand bien même c’était Tony qui avait amené cette blague le premier. Heureusement, son attente fut de courte durée et il se retrouva à souffler de soulagement en parcourant le nouveau message d’un rapide coup d’œil.
Laisse-moi juste le temps d’aller décrocher la Lune pour la mettre dans mes valises et j’arrive.
Loki dut enfouir son visage dans le creux de son coude pour étouffer son éclat de rire. Son sourire lui tirait les joues, là où, encore quelques heures plus tôt, les larmes avaient tracé des sillons salés.
Je t’attends.
Il ne dormit pas beaucoup cette nuit-là, mais, contrairement à ce qu’il avait d’abord cru, il ne fut pas d’une humeur exécrable au petit matin, ne lutta pas quand son frère le supplia de le pardonner dans une étreinte qui faillit lui briser un os et consentit même à accompagner son père durant sa promenade matinale quotidienne. Tout cela sans jamais se départir de ce sourire si inhabituel qui lui donnait les crampes les plus formidables un partout sur le visage. Si sa mère le remarqua, elle ne lui posa aucune question. Pour une fois qu’elle pouvait admirer son plus jeune fils aussi heureux, elle n’allait pas s’en plaindre.
Elle se demandait simplement qui elle avait à remercier pour ce petit miracle.
Dans la poche de son pantalon, le portable de Loki vibra, la petite Lune scintillant et lui annonçant que Tony était réveillé.
I know you're somewhere out there
Somewhere far away
