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Le Champ de Mars grouillait de zombies.
Ça n'avait rien de nouveau.
Je les observais à travers mes jumelles, les uns après les autres. Machinalement, sans leur accorder chacun plus d'une poignée de secondes. Ils se ressemblaient, tous autant qu'ils étaient. Corps abîmés, vêtements sales et déchirés, couverts de boue ou d'autres substances du même acabit. Cheveux emmêlés, collés au crâne. Regards vides, démarche chaloupée, gestes saccadés.
Il était des milliers, une mer de gris et de marron qui fourmillait sur les pelouses changées en immenses marécages par les allées et venues incessantes et les abondantes pluies d'automne. Une horde nauséabonde, omniprésente, pestilentielle. L'odeur devait être abominable. Heureusement, on était loin, à environ cinq cent mètres, au dernier étage d'un immeuble.
Ce n'était pas la première fois que je me trouvais ici. Ce ne serait pas la dernière non plus. Je ne savais pas exactement pourquoi je persistais à venir là, à les regarder. Je ne le faisais pas tous les jours - trop dangereux -, ni même toutes les semaines, mais environ une ou deux fois par mois. Je gravissais les sept étages, je m'installais dans le séjour de l'appartement qui faisait le coin du bâtiment, à la fenêtre, et je les observais. Durant une heure, ou deux.
Au début, je cherchais simplement à comprendre. Comment, pourquoi. Toute l'humanité, ou presque, transformée en ça.
Des zombies.
Zombies, un mot lourd de sens, qui évoquait des images immédiates à quiconque l'entendait. Il y avait eu tant de livres, de films, de séries télé, de jeux vidéos sur le sujet... Un zombie, on savait ce que c'était. On savait ce que ça faisait. En théorie. Sauf que la pratique nous avait explosé à la gueule, et se révélait bien différente. Oh, ils nous couraient bien après, et essayaient de nous convertir, ça oui. Mais ils ne nous dévoraient pas, ne bavaient pas, ne se nourrissaient pas de cerveaux...
Non, ils avaient un tout autre passe-temps.
Depuis le commencement, ils faisaient la même chose. Inlassables, de jour comme de nuit, ils étaient là, au cœur de Paris, affairés. Au début, on n'avait pas compris ce qu'ils fabriquaient. Et puis, au fur et à mesure des brèves heures de surveillance, ça s'était esquissé, peu à peu.
Il n'y avait plus aucun doute, à présent. Plus aucun doute, mais ça demeurait toujours aussi absurde.
J'essayai à voix haute pour voir si ça aidait :
- Des zombies qui construisent un vaisseau spatial.
Ah, non, c'était pire.
- On ne sait pas si c'est un vaisseau, fit remarquer Patricia dans mon dos.
- Ça y ressemble diablement.
- À un vaisseau de Star Trek, oui. Mais pour aller dans l'espace, ça ne tient pas la route. Il est tout plat et racé, comme un jouet conçu pour le plaisir des yeux. Où tient tout le carburant ? Pas de multiples étages ? Je ne vois pas comment ce machin pourrait s'arracher à la pesanteur et atteindre la vitesse nécessaire pour aller dans l'espace.
On avait eu cette discussion de nombreuses fois. Patricia m'accompagnait souvent lors de ce qu'elle appelait avec affection mes missions d'observation. Bien sûr, mes activités n'avaient aucun caractère officiel. Il n'y avait plus rien qui méritait ce titre désormais.
- Avec un peu de chance, ils se feront tous exploser quand ils voudront décoller, dis-je.
- Je donnerai cher pour voir ça.
- Oh, c'est donc pour ça que tu tiens tant à venir avec moi à chaque fois ? Moi qui pensais que tu m'aimais bien... Me voilà vexée.
Patricia eut un rire léger.
- Je t'accompagne parce que ton obsession pour les zombies m'inquiète. Si je n'étais pas là, qu'est-ce qui t'empêcherait de te rouler dans la boue et de courir en bas au milieu de la horde histoire de pouvoir les observer d'encore plus près ?
- Je ne suis pas suicidaire. Et ce n'est pas une obsession, c'est juste...
Je haussai les épaules en guise de fin de phrase. Qu'est-ce que j'étais censée faire d'autre ? Au moins, je finirai peut-être par avoir des réponses. Les autres restaient cachés sous terre, à s'absorber dans leurs propres obsessions, justement. Moi, il fallait que je sorte. Que je vois ce qu'il se passe. Ce n'était même pas pour documenter les choses, parce que je ne tenais pas de journal, n'écrivais aucun compte-rendu. C'était... comme ça.
- Tu sais ce qui arrive à ceux qui ont la bougeotte, fit Patricia dans un soupir.
Oh, je ne le savais que trop bien. Ils étaient là, en bas, à trimer en silence. Tout ceux qui avaient voulu fuir, qui avaient voulu combattre, qui avaient choisi tout autre voie que de se terrer quelque part et de n'en sortir que rarement, en cas de nécessité absolue. Tous les héros auto-proclamés avec leurs armes à feu et leurs convictions nourries au visionnage de The Walking Dead et autres séries et films du même genre... Ils n'avaient pas fait long feu.
Chaque déplacement était synonyme de danger. Dès que les zombies vous repéraient, ils se précipitaient vers vous afin de vous convertir - sur ce point au moins, les films avaient vu juste. On ne pouvait pas faire sembler, ni les tromper. Il n'y avait que deux choix : se cacher, ou courir.
- Raison de plus pour laquelle tu ne devrais pas m'accompagner, répondis-je.
Elle soupira à nouveau, ne répliqua pas davantage. Pas cette fois. Je songeai à la personne que je devais lui rappeler. On n'en avait jamais parlé, mais je soupçonnais qu'elle voyait chez moi quelque chose de quelqu'un qui lui avait été cher. Une petite sœur, une fille... faisant désormais partie de la horde de zombies qui avait envahi Paris, et le monde.
J'observai à nouveau la foule des morts-vivants à travers mes jumelles. Cela faisait plusieurs semaines qu'il avaient formé des chaînes humaines et qu'ils se passaient des cartons de mains en mains, dans le silence le plus absolu. Certains cartons avaient pour destination l'intérieur du vaisseau, dans lequel des zombies se rendaient fréquemment, alors qu'un autre groupe, plus restreint, se trouvait sur le toit du vaisseau, et semblait travailler dessus. D'autres s'occupaient des côtés du véhicule métallique, et d'autres encore terminaient d'abattre les derniers arbres à proximité.
Une véritable fourmilière dont l'activité ne cessait jamais, tout cela à ciel ouvert, qu'il pleuve, qu'il vente, ou qu'il neige. Et ils étaient parfaitement coordonnés, à tel point que ça en devenait flippant. Ils se passaient les outils nécessaires, bougeaient en harmonie, comme s'ils savaient instinctivement où se trouvait les autres zombies, sans même avoir besoin de regarder. Ça n'avait vraiment rien de naturel, et ça me donnait des frissons à chaque fois que j'en étais témoin.
- Pourquoi ça pouvait pas être des zombies normaux...
- Quelle différence ça aurait fait ? demanda Patricia. Une apocalypse en vaut une autre.
- J'aurais quand même préféré une classique au lieu d'une alambiquée. Regarde-les ! C'est tellement aberrant...
J'eus un éclat de rire, cynique. C'était ça ou pleurer, et j'avais déjà versé assez de larmes.
- On devrait rentrer, fit Patricia.
Je me levai, m'étirai. Le soleil était à son zénith dans le ciel. Non pas que l'heure fasse une quelconque différence pour les zombies : ils étaient aussi actifs de jour que de nuit.
Nous prîmes le chemin du retour. D'abord tous les escaliers à descendre, lentement, en s'appliquant à faire le moins de bruit possible, ensuite les quelques centaines de mètres dans la rue, courbées en deux alors que nous rasions les murs, puis l'entrée du métro et les longs couloirs à parcourir à pas vif, avant de descendre sur les voies et de continuer. Le trajet était long, quasiment une heure, et nous nous arrêtions régulièrement pour tendre l'oreille et s'assurer que nous étions seules. On n'était tombés qu'une seule fois sur un zombie depuis qu'on passait par ce chemin, ce qui était vraiment peu comparé aux rues au-dessus où les morts-vivants pullulaient, mais il suffisait d'un seul. On en avait d'ailleurs réchappé de justesse.
Parvenues près du jardin du Luxembourg, on ressortait le temps de trouver la plaque d'égout à soulever, et l'échelle qui menait vers les profondeurs de Paris d'un autre calibre. Vers les catacombes et une promesse de relative sécurité.
La première fois que j'avais emprunté une entrée de ce genre, j'étais terrifiée. Je venais de passer trois jours à me cacher pour échapper aux zombies, trois jours presque sans dormir, sans boire, sans manger. Une rencontre fortuite avec un autre survivant qui prétendait connaître un endroit où je pourrais me reposer m'avait menée là, devant la bouche d'égout et ce trou qui béait vers une obscurité prête à m'avaler. J'avais titubé tout au bord, et durant une fraction de seconde je m'étais vue tomber, engloutie à jamais. Puis une main forte m'avait agrippé le bras, m'avait retenue.
- Je passe en premier, comme ça je te rattraperai si ça ne va pas, m'avait dit mon sauveur.
Il s'appelait James, et il m'avait guidée à travers le dédale de couloirs, jusqu'au petit campement où un groupe de personnes avait élu domicile. Juste une poignée de gens, aux âges et aux origines diverses, qui avaient eu suffisamment de chance jusque-là pour échapper aux morts-vivants, ou qui dès le début avait songé à venir se réfugier sous la capitale.
À présent, James n'était plus qu'un souvenir, comme quasiment tous ceux que j'avais rencontrés sous terre. Mais les catacombes, elles, demeuraient un sanctuaire. Aucun zombie ne s'y aventurait.
Je marchais derrière Patricia tandis que nous suivions le chemin vers notre foyer. Les dessins, fresques, graffitis et messages d'apocalypse familiers rythmaient notre progression. Il y avait de tout : têtes de morts, chats souriants, paysages paisibles ou de tempête, personnages aisément reconnaissables, d'autres dont l'identité demeureraient obscures, et bien sûr, quantité de "Nous allons tous mourir", "La fin est là"...
J'effleurai chaque œuvre en passant devant. C'était mon rituel du retour, et je m'y tenais. Je m'imaginais qu'à chaque contact, les dessins absorbaient une partie de mes émotions : je leur laissais ma peur, mes doutes, mes frustrations, la colère de ne rien comprendre à la situation, la perplexité mêlée d'étonnement à l'idée du vaisseau spatial, toujours... ils prenaient toutes les pensées négatives qui m'embrouillaient le cerveau, et moi je continuais, plus légère.
Nos lampes-torches éclairaient les tunnels, et seul le bruit de nos pas résonnait entre les parois de pierre. Il fut rejoint par les sons de l'eau que l'on remuait lorsque nous parvînmes à un passage à demi-inondé. L'eau se situait à mi-cuisses, crayeuse, et la première fois que j'avais dû la traverser, je m'étais figurée des mains m'agrippant les chevilles, puis me déséquilibrant pour m'entraîner sous la surface, me noyant dans les quarante centimètres de liquide. Maintenant, emprunter ce passage me faisait à peine ciller.
Idem pour l'endroit où il fallait se mettre à plat ventre et ramper dans une galerie étroite. Je pouvais le faire les yeux fermés. Alix, l'experte des catacombes. Étrange ce à quoi l'on pouvait s'habituer.
Toujours pas aux zombies et à leur vaisseau spatial, songeai-je amèrement.
Nous finîmes par arriver à destination, au bout de ce qui devait être une grosse heure de trajet. Le temps semblait cependant s'écouler différemment dans ces tunnels, et ma perception ne collait pas à ce que me disait ma montre - j'aurais plutôt dit que cela faisait cinq heures.
La hauteur de la salle et sa taille la rendaient idéale comme point de rassemblement et lieu de vie désormais permanent. D'énormes piliers assez rapprochés soutenaient le plafond. Des fresques ornaient les murs, les quatre saisons mises en scène, vibrantes de couleur et d'une joie nostalgique. Le printemps représentait un parc où tout était en fleurs, mélange de vert tendre, de rose, de jaune et de bleu ciel, avec des silhouettes bigarrées qui se promenaient dans les allées. Celle de l'été montrait un champ de blés mordorés, une nappe rouge étendue au sol, et une famille en plein pique-nique sous un soleil éclatant. L'automne était une rue de Paris sous la pluie au crépuscule, les trottoirs encombrés de feuilles mortes alors que des personnages à peine esquissés en des teintes noires et grises se hâtaient, sans doute impatients de rentrer chez eux. Quant à la fresque hivernale, c'était un repas de Noël, des convives joyeux attablés face à un festin resplendissant, tandis qu'un feu ronflait dans l'âtre, devant lequel se prélassait un gros chien noir.
Elles rappelaient le monde d'avant, ce que l'on avait perdu et que l'on ne retrouvait pas. Toutes l’œuvre du même artiste. Je ressentais toujours un pincement au cœur lorsque je les regardais. Bien que je n'aie connu le peintre que durant quelques mois, ça avait été un ami. Et puis, un jour, il était sorti pour une histoire de ravitaillement, et il n'était jamais revenu. C'était ce qui arrivait. Les gens quittaient la sécurité des catacombes parce qu'ils estimaient avoir absolument besoin de telle chose, parce qu'ils étaient déterminés à retrouver leur famille, parce que, eux, ils ne se feraient pas avoir par les zombies. Et, bien sûr, il se faisaient avoir. On ne pouvait pas stopper les zombies. On ne pouvait pas les combattre. Un coup de fusil en pleine tête ne leur faisait rien. Ils vous pourchassaient quand même avec la moitié de leur boîte crânienne explosée, voire carrément avec plus rien du tout au-dessus du cou. Une fois repérés, le seul espoir, c'était de courir. Et ces foutus morts-vivants couraient vite.
- Alix ! fit une voix.
Yasmine venait vers moi en souriant, gamine aux grands yeux bruns et aux cheveux bouclés.
- T'as vu Maman ? me demanda-t-elle, comme à chaque fois.
Et je lui donnais toujours la même réponse.
- Pas cette fois, non. Mais la prochaine fois, j'en suis sûre.
Ses lèvres tremblèrent, avant qu'elle ne se force à sourire.
- La prochaine fois, répéta-t-elle.
Puis de s'écrier :
- Viens, faut que je te montre ma maison !
J'échangeai un hochement de tête avec Patricia, et suivis la petite fille. Près du mur de l'été, elle avait tracé des lignes dans la sable qui servait de sol, et utilisé de l'eau pour créer des petits murets. Un château de sable, comme à la plage. J'écoutais alors qu'elle énumérait les différentes pièces de sa maison.
- ...et là, c'est ta chambre. Comme ça, y a de la place pour tout le monde, tu vois ?
- C'est une belle maison, commentai-je.
Je lui fis un sourire, un vrai, ce qui devenait tellement rare. Et c'était quasiment toujours pour elle. Yasmine était là depuis le début, quand j'avais rejoint le groupe initial de survivants. À l'époque, elle avait quatre ans. Maintenant, six. Deux ans de cette merde, et elle demeurait optimiste. Elle pensait qu'elle reverrait ses parents, qu'on retournait un jour vivre comme avant, que tout reviendrait à la normale. Une insouciance d'enfant que je lui enviais. Et on en avait besoin. Sans elle, le groupe aurait volé en éclats depuis bien longtemps.
Peu de temps après, nous nous rassemblâmes pour déjeuner. On s'efforçait de maintenir des rituels, un semblant de civilisation. On mangeait ensemble, on célébrait les fêtes et les anniversaires, on faisait l'école à Yasmine. Tout ça avait un goût d'artificiel alors que le monde avait volé en éclats, mais ça aidait. Une petite bulle d'humanité forcée au milieu du chaos.
- Le vaisseau spatial est quasi-terminé, fis-je savoir entre deux bouchées de lentille.
- Vaisseau spatial, grogna Thierry tout en secouant la tête.
- C'en est bien un, dit Patricia. Comme dans Star Wars.
- Je suis toujours persuadé que vous vous moquez de moi...
Thierry n'avait pas mis le pied dehors depuis qu'il était descendu dans les catacombes. Il refusait tout simplement de l'envisager.
- Ptet que les zombies, ils n'aiment pas la Terre, et ils veulent partir, dit Yasmine d'un air pensif.
- On peut rêver, grommela Monia.
Elle était la cinquième membre de notre petite troupe, et la dernière. Trois femmes, une enfant, un homme. Tout ce qui restait à la fin. Ou du moins, s'il existait d'autres survivants, ceux-ci demeuraient silencieux.
Au début, on avait eu des contacts avec d'autres groupes. Grâce à un passionné de radio qui avait réussi à en sauvegarder une en état de marche, et qui savait s'en servir, on avait discuté avec des survivants dissimulés dans leurs propres recoins, dont certains sur d'autres continents. On avait même intercepté une transmission venant de la station spatiale internationale, qui prouvait que les astronautes étaient toujours en vie plusieurs semaines après. On avait échangé des informations, des conseils. Puis, peu à peu, les groupes avaient cessé de nous répondre, et l'on avait reçu de moins en moins de transmissions, jusqu'à ce que seul le silence règne. Stéphane s'était obstiné à émettre, quand bien même il n'y avait plus personne pour entendre, et on l'avait perdu comme ça, lors de l'une de ses expéditions, puisque la radio ne passait pas depuis la sécurité des catacombes.
- On ne devrait pas les appeler "zombies", Thierry dit soudainement.
Une conversation que l'on avait déjà eue plusieurs fois. Du remâché.
- Ils ne sont pas morts, continua-t-il. Ils sont chauds, ils respirent...
Tellement de fois, et pourtant... Les arguments me montaient déjà aux lèvres, à nouveau. Peut-être un débat stérile était-il préférable au silence.
- Ils sont exactement comme morts, contrai-je donc. Il ne reste plus rien de ce qu'il était, de leur personnalité, de leur humanité. Ce sont juste des corps vides.
- Et ils bougent encore avec la tête arrachée, ajouta Patricia. Ils courent encore. Et une fois morts, ils sont réanimés. Zombies est le bon terme.
- Sauf que ça ne vient pas d'un pathogène ou d'une maladie, puisque la conversion est instantanée. Il suffit de se faire toucher, et paf, tu deviens comme eux. Comment tu expliques ça ? De plus, il reste bien quelque chose, assez pour se coordonner et construire un vaisseau, en commun...
Je haussai les épaules.
- Je n'ai pas d'explications, tu le sais bien.
- On devrait les appeler des "coquilles", continua Thierry. C'est mieux comme terme, plus proche de la réalité.
- Personne va les appeler "coquilles", fit Patricia en secouant la tête.
- Moi, je le ferai, assura Thierry.
- Moi aussi ! s'exclama soudain Yasmine.
- Peu importe leur nom, ça ne changera rien à l'issue de la chose, intervint Monia.
Sa déclaration morose coupa court à notre discussion. Nous terminâmes le repas en silence, chacun perdu dans ses pensées.
L'après-midi passa lentement. On joua aux cartes, Monia s'enivra trop comme à son habitude, et je continuai l'entreprise d'apprendre à lire à Yasmine.
Quand ce fut l'heure de se coucher, je pris le premier tour de garde. C'était sans doute inutile. On n'avait jamais vu un seul zombie dans les tunnels, et si jamais il s'avérait qu'ils s'aventuraient jusque-là, on ne serait peut-être pas assez rapides pour leur échapper, même si je donnais l'alarme. Néanmoins, on montait la garde à tour de rôle, à nous quatre.
Lorsque Thierry vint prendre ma place, je partis me pelotonner dans mon sac de couchage, sur le matelas de fortune posé à même le sable, et m'efforçai de trouver le sommeil. Je songeai à ma famille, à tout ceux que j'avais perdu, et pleuraien silence. Je finis par m'endormir.
Le lendemain, on décida que le moment était venu pour une mission de ravitaillement. On ne manquait pas d'eau, car l'on se servait d'un puits d'eau potable qui se trouvait dans les catacombes même, et l'on cultivait des champignons dans les souterrains, mais ils avaient franchement un goût dégueu, et on en avait tous marre d'en manger. Nos réserves de bonne nourriture s'amenuisaient. Il fallait donc aller la chercher en haut.
Il restait des tonnes de bouffe encore consommable dans les magasins de la ville, en dépit de la panique initiale quand l'épidémie avait débuté, et des vols qui avaient suivi. L'immense majorité des gens avaient été zombifiés très rapidement, en l'espace de quelques nuits. Il semblerait qu'il y ait eu plusieurs points de départ, c'était du moins la conclusion à laquelle on était parvenu en échangeant avec les autres survivants d'autres pays, et cette putain de chose s'était répandu comme une traînée de poudre. Résultat, on arrivait encore à survivre sur les réserves initiales de Paris.
On partait toujours à deux pour le ravitaillement, et cette fois-là c'était Patricia et moi. On formait une bonne équipe. Le trajet était heureusement bien plus court que celui d'hier : il y avait quantité de magasins à proximité. Dernièrement, on pillait un Franprix, tout proche de l'une des sorties des catacombes. On n'avait même pas besoin de passer par le métro.
Habillées comme à notre habitude de plusieurs couches de vêtements, têtes et mains couvertes, nous nous hissâmes jusqu'à la surface. Les zombies devaient toucher la peau pour convertir une personne. On ne savait pas pourquoi, ni comment, mais c'était ainsi. S'ils mettaient leurs sales pattes sur vos vêtements, il ne se passait rien. Un zombie pouvait baver à loisir sur votre écharpe, écharpe dans laquelle vous pouviez ensuite enfouir tout votre visage, et vous ne deviendrez pas l'un d'entre eux. La corruption ne se faisait que de chair à chair, et relevait de l'instantané. C'était ça qui amenait Thierry à penser qu'il ne s'agissait pas d'un virus, parce qu'il n'y avait pas de délai, pas de vecteur à distance, pas d'incubation. C'était tout ou rien.
Après s'être assurées qu'il n'y avait pas de mort-vivants en vue, Patricia et moi courûmes jusqu'au magasin. La devanture était défoncée, des morceaux de verre jonchaient la chaussée. Des rayonnages plus qu'au trois-quart vide nous accueillirent. Ce magasin-là ne nous tiendrait plus très longtemps.
Nous nous séparâmes pour gagner du temps. Chacune partit de son côté, pillant les rayons pour remplir nos sacs à dos. Je m'emparai des boîtes de conserve encore intactes, de paquets de riz, lentille, pâtes. Je n'oubliai pas deux ou trois boîtes de céréales de petit-déjeuner, les Chocapics dont Yasmine raffolait. Et j'effectuais toujours un détour vers le rayon des chips et des bonbons, parce que merde, c'était l'apocalypse, alors pourquoi ne pas se goinfrer de bonnes choses ? Je pris les deux derniers paquets de chips qui restaient, songeai qu'il faudrait changer de magasin pour la prochaine fois. Il y en avait tant dans Paris : on ne mourrait pas de faim. Les zombies avaient bien plus de chances de nous avoir d'ici là.
Chargée comme une mule, je rejoignis Patricia qui m'attendait près de la sortie. Elle me tournait le dos, surveillant la rue.
- On est bons, indiquai-je.
Elle ne réagit pas. Une horrible sensation de malaise naquit au creux de mon estomac. Une prémonition.
- Patricia ?
Pas ça, je ne voulais pas ça, non... Une poignée de secondes s'écoula, et je me convainquis que je m'imaginais des choses,que je m'étais trompée, que mes sens en alarme avaient tort.J'étais crevée après tout, elle ne m'avait simplement pas entendu... voilà tout.
Puis Patricia se retourna, et ça n'était pas Patricia. Il n'y avait plus rien dans son regard, plus rien qu'un grand vide. Je la regardai, sans qu'elle ne me retourne la pareille. Elle avait toujours son sac à dos sur les épaules, mais elle se tenait comme s'il n'y avait aucune tension dans son corps. Une personne normale "habitait" son propre corps, toujours prête à réagir, toujours présente, d'une manière ou d'une autre, et ça se ressentait dans la manière dont les gens se présentaient. Là, il n'y avait rien de tout ça. Et rien non plus du comportement des zombies des films. Elle ne titubait pas, ne bavait pas, n'avait pas la bouche ouverte ou les yeux exorbités... Son visage était un masque neutre, comme fait de cire, sans personne derrière.
- Patricia... soufflai-je, la gorge serrée, les mains tremblantes.
Il fallait que je coure. Alors même que j'avais cette pensée, j'entrevis un mouvement du coin de l’œil. Un autre zombie, celui qui l'avait infectée. Ça avait été un homme autrefois, et il portait encore les restes d'un costume-cravate de couleur foncée, abîmé par les éléments.
Il fallait que je coure.
En face de moi, Patricia - plus Patricia -, bloquant la sortie, et sur ma droite, l'autre zombie. Je tournai les talons et fonçai, abandonnant mon sac à dos. Les rayons défilèrent de part et d'autre alors que je me ruais vers la sortie de secours. Je me jetai contre la porte, elle s'ouvrit à grand fracas, et je débouchai dans la rue.
Déserte.
Je m'étais attendue à une armée de zombies, mais il n'y avait personne.
Je courus de toutes mes forces jusqu'à la bouche d'égout, ravalant mes larmes, ma rage et mon désespoir. Dans ma hâte, je glissai en descendant, perdis prise et ne me rattrapai que de justesse, me cognant le torse contre les barreaux de l'échelle. La douleur m'arracha un cri. Cette fois-ci, je ne retins pas mes larmes, et c'est en pleurant que je rentrai au campement.
Je n'arrivais pas à croire que Patricia n'était plus. On avait toujours fait attention en allant nous ravitailler, on n'avait jamais eu de problèmes... On avait dû se cacher deux ou trois fois, attendre que les zombies partent, et ils ne nous avaient jamais trouvés. Et là... comment allais-je l'annoncer aux autres ? Qu'on n'était plus que quatre, et que je n'avais rien vu venir, et que je ne ramenais rien à manger, et... et...
La situation me paraissait insurmontable, et même pleurer ne soulageait rien. J'essuyai mes larmes d'un geste rageur, entrai dans la salle de notre campement.
Pour ne rencontrer que le silence.
La griffe de la peur me déchira les entrailles. La salle n'était jamais complètement silencieuse. Il y avait toujours Yasmine qui jouait, les autres qui discutaient, même les pages d'un livre que l'on tournait... Je ne pouvais pas encore voir notre espace de vie principal, car la salle s'incurvait et les piliers bloquaient à moitié le passage, mais si je n'entendais rien, cela ne pouvait signifier qu'une seule chose.
Les zombies nous avaient trouvés.
Je ne pouvais que prier pour qu'ils aient pu s'enfuir à temps. Et fuir à mon tour.
Pour aller où ? me hurla une voix dans ma tête. C'était le dernier refuge, il ne reste plus rien d'autre. Game over, Alix.
Je fis un pas en arrière, puis un autre, alors que la panique montait en moi crescendo, menaçait de me noyer.
- Tu es la dernière maintenant, fit une voix juste derrière moi.
Je pivotai, me trouvai face à Yasmine. La petite fille souriait.
- Quoi ?
C'était à peine un mot qui venait de sortir de ma gorge, plutôt un croassement rauque de toute l'émotion que charriaient mes veines. Yasmine ne répondit pas, se contentant de me regarder fixement.
- Thierry, Monia... soufflai-je, perdue.
- Je les ai pris, répondit Yasmine. J'avais besoin d'eux.
À chacune de ses phrases, l'incompréhension me frappait de ses vagues, et je m'empêtrais dans ses rouleaux. Je ne comprenais plus rien. Je reculai d'un pas, puis d'un autre.
- Quoi ? répétai-je, parce que je n'arrivais pas à formuler d'autres pensées.
- Ne t'inquiète pas, ça ne fait pas mal.
Son sourire s'élargit davantage. J'en eus la chair de poule. Il y avait quelque chose derrière ses yeux, quelque chose qui n'était pas Yasmine.
Je pris mes jambes à mon cou.
J'étais à peine sortie de la salle que deux figures surgirent depuis un tunnel et se jetèrent sur moi. Thierry, Monia. Sauf que non. Ils me maîtrisèrent, et me poussèrent au sol, à genoux, me maintenant chacun un bras de part et d'autre. Je me débattis, constatai rapidement que je ne pouvais rien faire contre leurs forces combinées.
- Lâchez-moi ! finis-je par hurler, en désespoir de cause.
Yasmine s'approcha, toujours souriante.
- Ça ne fait pas mal, dit-elle à nouveau.
Comme si ça allait m'aider, comme si ça expliquait quoi que ce soit.
- S'il vous plaît, non, s'il vous plaît...
Et je la suppliais à présent, cette chose. Sans même savoir ce que c'était, sans même savoir pourquoi.
La petite fille qui n'était pas du tout une petite fille soupira.
- Je suppose que je peux t'expliquer, comme tu es la dernière.
- La dernière quoi ?
La réponse était très simple, mais je ne voulais pas l'entendre.
- La dernière des humains, clarifia la chose, d'une ton atrocement léger. Tous les autres m'ont rejoint.
Le monde tangua sous moi. Si j'avais pas déjà été à genoux, je me serais effondrée.
- Tout le monde... est mort ?
Ma voix n'avait été qu'un chuchotis. Ma gorge me brûlait, comme si j'avais passé des heures à crier. La chose pencha la tête, se tapotant les lèvres d'un doigt.
- Mort n'est pas le bon mot, dit-elle au bout de plusieurs secondes de considération.
- Quoi ? m'étranglai-je. Comment... pourquoi... pourquoi vous changez tout le monde en zombies ?!
J'avais crié les derniers mots, la rage prenant le pas sur la peur.
- Je ne change personne en zombies. Je reprends ce qui est à moi. Comment expliquer ça pour que tout soit clair ? Écoute... J'étais une fugitive. J'étais pourchassée par... non, ça n'a pas d'importance. Tu dois simplement savoir que je fuyais, à travers l'espace, sur des distances si vastes que ton esprit serait incapable de les comprendre. Je cherchais un endroit où me cacher, et c'est là que je l'ai trouvée.
Elle tapa du pied dans le sable.
- La Terre. Un sanctuaire improbable.
Elle sourit.
- J'ai sélectionné une espèce qui me paraissait la plus adaptée pour me contenir, des grands singes qui habitaient la savane. Ils n'étaient alors que des animaux, sans aucune conscience d'eux-mêmes. Et je me suis fracturée, en autant de morceaux qu'il y avait de singes.
Quoi...
- Je me suis cachée là, durant des années et des années et des années. Les singes ont évolué en compagnie de ma conscience, sont devenus plus que ce qu'ils n'étaient, des humains... grâce à moi. À chaque fois qu'un nouveau-né venait au jour, j'étais davantage divisée, davantage dissimulée. Ceux qui me pourchassaient ne pouvaient pas me trouver ainsi, pas alors que chacun de mes fragments était si petit.
Je secouai la tête, parce que même si elle était en train d'expliquer la situation, ça n'avait aucun sens.
- Je me suis trouvée divisée encore et encore, alors que ton espèce pullulait. Les naissances supplantaient les morts, et mon essence se fracturait à ce rythme. Un jour, j'ai décidé que ça suffisait. Il s'était écoulé assez de temps, les chasseurs n'en avaient plus après moi, et le danger était passé. Le moment était venu de retrouver mon entièreté. Alors j'ai pris un certain nombre d'humains en des endroits stratégiques, qui habitaient des grandes villes ou des centres névralgiques de la planète. Puis je me suis mise au travail.
Son sourire n'avait plus rien d'humain à présent.
- C'était facile, tu sais, continua-t-elle. Vous êtes une espèce très bruyante, vous vous cachez très mal. Et avec votre technologie, même les coins les plus reculés de la planète sont atteignables. Pendant un moment, j'ai cru que la station spatiale allait me poser problème, mais finalement il ne m'a fallu détruire que deux satellites bien placés pour que les débris s'en occupent, et que l'essence des astronautes ne me revienne. Vous, je vous gardais pour la fin, comme je savais où vous étiez, et si proches de mon vaisseau. Ça m'évitait d'avoir à trop m'étendre pour récupérer mes deniers morceaux. Ça me demande des efforts de contrôler tous ces corps à distance, mais c'était nécessaire... il fallait bien que je me rassemble, et que je construise un vaisseau qui puisse m'emmener vers les étoiles.
Elle se tut, enfin. Me contemplant. Attendant ma réponse.
- Vous êtes un monstre.
Sa bouche se plissa en une mimique terriblement familière. Terriblement humaine.
- Tu n'as pas entendu ce que je viens de te dire ? Je ne vous tue pas. Vous êtes moi. Littéralement.
- Non, grondai-je. Non, je suis ma propre putain de personne. Vous ne pouvez pas me prendre ! Vous effacez les gens, vous les tuez !
Je donnai une impulsion contre l'étreinte des bras qui me maintenait au sol. Leur prise se raffermit, tandis que les deux corps qui n'étaient plus Thierry et Monia pesaient sur moi.
- Je ne tue personne, m'opposa la chose.
- Les personnes que vous prenez, il leur arrive quoi ? Elles sont où ? Elles n'existent plus !
- Elles existent, puisque j'existe. Je te l'ai dit. Les singes ne sont que des singes, et leur conscience, c'était moi. Rien que moi.
- Vous mentez.
La dernière défense avant la fin.
- Tu sais que non, répondit simplement l'entité.
Elle avait raison. Je la croyais, et c'était peut-être ce qu'il y avait de pire.
- Je ne veux pas être vous, me lamentai-je d'une voix plaintive, que je reconnus à peine. Vous... vous pouvez partir sans moi, non ? Me laisser ici ? Si je suis si minuscule que ça, je ne compte pas, vous n'avez pas besoin de moi...
L'entité me contempla un instant sans rien dire.
- Une métaphore, dit-elle. Une famille nombreuse qui organise un après-midi à la plage. Ils s'amusent bien, courent dans les vagues, font des châteaux de sable. Puis vient le moment de rentrer. Les parents ont sept enfants. Est-ce qu'il retournent chez eux avec seulement six ? Bien sûr que non.
J'avalai ma salive, avec l'impression funeste d'effectuer ce geste pour l'une des dernières fois.
- Et après quoi ? tentai-je. Vous avez regroupé tous vos morceaux, et puis vous allez vous envoler vers les étoiles, comme s'il n'était rien arrivé ? Comme si l'espèce humaine n'avait jamais existé ? On est peut-être vos enfants, mais vous l'avez dit vous-même, on a évolué depuis votre arrivé. On a grandi, on a construit, on a créé. Et vous, vous allez juste arracher tout ça, et partir sans un regard en arrière ?
- Non, ce n'était pas la bonne métaphore. Je savais que je n'aurais pas dû utiliser celle-là... Ah, une autre. Plus proche des faits... Un rêve. Lorsque tu dors, ton cerveau crée toutes sortes de scénarios, indépendamment de ta volonté, et s'amuse avec divers personnages et le terreau de tes espoirs et de tes peurs. Puis tu te réveilles, et tu passes outre. Il est temps de se réveiller, petit rêve, termina-t-elle.
Elle s'agenouilla devant moi, m'observa d'un air satisfait.
- La meilleure chose que l'on puisse faire de ses rêves, c'est de s'en rappeler. Alors ne n'inquiète pas. Je ne vous oublierai pas.
J'aurais voulu crier, j'aurais voulu pleurer, mais déjà, ses doigts me touchaient la joue.
...
Et ainsi, le dernier morceau du puzzle se mit en place, et je fus entière.
Enfin.
Après tout ce temps.
Je me relevai, et partis d'un grand éclat de rire. Ah. Quel plaisir que ce nouveau départ.
Je regagnai mon vaisseau. Il resplendissait à la lumière rasante du soleil d'hiver, bâti d'une ancienne technologie que j'avais empruntée à un peuple disparu depuis bien longtemps, un peuple qui construisait des vaisseaux formidables. J'avais reproduit ce que j'avais pu avec les moyens de l'espèce humaine, clairement inférieurs. Le moteur atteindrait à peine la vitesse lumière. Ce serait néanmoins suffisant pour sortir de ce système solaire.
Et ensuite ? Je n'avais pas encore décidé. Il me faudrait un nouveau corps, cependant. L'espérance de vie de l'enveloppe humaine était bien trop courte, à peine une centaine d'années. Et elle avait peu d'avantages. Peut-être me construirais-je un réceptacle mécanique, dénué de tous les défauts biologiques qui affectaient toute vie basée sur le carbone. Peut-être trouverais-je un autre hôte qui m'offrirait des possibilités encore non entrevues. L'univers regorgeait de formes de vie si différentes les unes des autres.
Mais j'avais bien le temps de réfléchir à tout ça.
D'une pensée, je me recentrai sur un unique corps. Les autres s'effondrèrent, partout de par le monde, désormais vides de moi. Je m'installai dans le siège du pilote, et engageai les moteurs. Le vaisseau s'anima dans un vrombissement.
Un sourire fleurit sur mes lèvres.
Il était temps pour moi de quitter la Terre.
Il était temps pour l’humanité de retourner parmi les étoiles.
