Chapter Text
Grantaire est né dans une famille de marchants, dans une ville pas trop loin de Paris, mais il n’a jamais vraiment été à sa place. Il était plutôt banal, avec des cheveux noirs bouclés et un nez cassé. Il était aussi intelligent qu’on pouvait s’y attendre d’un fils de paysans, et avait une énergie illimitée comme les jeunes garçons avaient tendance à avoir. Mais il n’a jamais été tout à fait normal. Personne ne l’avait laissé oublier.
Le premier mot qu’il avait dit, autrement que déformer par les babillages de bébé, était un que ses parents n’avaient jamais entendu auparavant. Patrocle. Pat-ro-cle. Ses parents n’ont jamais pu comprendre ce qu’il signifiait. Ils ne l’ont plus regardé de la même façon après.
Il faisait des cauchemars tout le temps. Plein de sang, d’épée et d’un sentiment douloureux de perte qui le faisait se réveiller tremblant, pleurant et criant un mot à la consonance étrangère que personne ne comprenait. Ses parents ont essayé de l’aider du mieux qu’ils pouvaient, en restant avec lui, en chantant des berceuses. Mais ils s’en sont vite lassés. C’était tout simplement trop pour eux de perdre des heures de sommeil chaque nuit, juste pour l'aider temporairement.
Le médecin a recommandé un verre de vin chaque soir pour émousser les sens. Les cauchemars se sont arrêtés. Mais pas la frustration que ses parents avaient emmagasiné contre lui. Ils essayaient depuis de passer le moins de temps possible avec lui.
Les autres enfants de la ville refusaient de jouer avec lui. Il était trop brutal, disaient-ils. Trop rapide, trop fort, trop tout. Mais comment Grantaire pourrait-il changer ça ? C’était ainsi qu’il avait toujours été. Son père était un roi et sa mère une déesse. (Son père était marchant et sa mère également, et Grantaire ne savait pas d’où venaient ces idées étranges.)
C’était un enfant solitaire. Il passait tellement de temps seul, assis dans sa chambre ou dans un coin à dessiner des choses qu’il ne voyait pas toujours.
Il n’avait jamais été seul avant. (Mais c’était quand avant ?)
Il alla faire des études dès que ses parents ont pu le laisser partir sans paraître chercher à se débarrasser de lui. Bien sûr, ils lui ont dit que c’était parce qu’ils pouvaient se le permettre et qu’il devait tirer le meilleur parti de leur argent pour faire quelque chose de lui-même. Ils ne l’ont pas dupé.
Il avait autant de difficultés à se faire des amis à l’école qu’à la maison.
Mais son éducation était bonne, meilleure que celle de son père du moins. Et ce fut dans cette école, à l’âge de treize an s , qu’il découvrit pour la première fois les œuvres d’Homère.
La classe avait d’abord étudié l’Odyssée, en travaillant chapitre par chapitre. C’était une expérience étrange. Certains noms semblaient sauter de la page, comme s’ils résonnaient en lui, mais il n’y avait pas assez de contexte, et Grantaire ne pouvait pas comprendre ce qu’il savait connaitre tout au fond de lui.
Lorsqu’ils ont travaillés l’Iliade, tout l’a frappé d’un seul cou p , comme une lance projetée directement dans son âme.
Il pouvait enfin mettre un nom sur sa propre âme : Achille. Il se sentait enfin entier, comme s’il se comprenait. Il comprit enfin ce qu’était ce mot qui avait cogné dans son coeur depuis il savait ce qu’était un mot. Patrocle. Patrocle, Patrocle, Patrocle. Le garçon qui avait été son meilleur ami puis qui était devenu l’homme qu’il aimait. L’homme qu’il avait envoyé à la mort. Patrocle qui avait laissé son étreinte chaude se refroidir. Patrocle qui était parti.
Et Achille, Grantaire, qui que se soit, avait été assez stupide pour penser que Patrocle serait rester près des navires. Patrocle, courageux, doux et dévoué, qui n’avait jamais voulu rien d’autre que protéger ceux qu’il aime, libérer Helen des barbares qui l’avaient enlevée contre son gré, sauver ceux qui ne pouvait pas se sauver eux-mêmes . Comme si Patrocle, ayant le pouvoir d’effrayer les soldats de Troie, ne l’aurait pas fait et serait revenu tout de suite.
Il n’était jamais revenu.
Grantaire se figea au milieu de la leçon, et son professeur lui ordonn a de partir pour ne pas avoir écouter. Il ne pouvait pas bouger. Le professeur se mi t en colère, le menaçant de coup de baton . Grantaire ne pouvait toujours pas bouger, il ne pouvait même pas penser. La punition fut exécuté e devant la classe qui riait. Tout se qu’Achille pouvait penser, c’était qu’il le méritait.
Il méritait d’être blesser pour se qu’il avait fait à Patrocle. Parce que c’était de sa faute, même s’il n’avait pas été celui qui avait tenu la lance qui avait transpercer son ventre. Il était celui qui avait été assez égoïste pour conduire son Patrocle à un acte d’altruisme.
Achille avait voulu mourir après la mort de la seule personne qui l’avait vraiment fait vivre. Il était mort. Et maintenant, il n’était plus mort. Et c’était ça le pire.
Il voulait que la douleur cesse. Alors il s’est glissa dehors et a voler une bouteille de vin dans les cuisines de l’institution. Il savait depuis son enfance qu’un verre étouffait les cauchemars, ses souvenirs. Plus de vin ne pourrait qu’être plus d’aide.
Et cela a aidé. Après la moitié de la bouteille, son cerveau s’est engourdi, il ne pouvait plus penser. L es pensées de Patrocle é taient moins douloureuses lorsqu’il flottait sur un nuage d’alcool.
Sa tête lui fit mal le matin, à cause de la gueule de bois. Et son corps lui fit mal à cause des coups qu’il prit quand la bouteille fut retrouvée dans sa chambre. Mais il ne pouvait pas le regretter. Cette douleur était différente et plus facile à supporter que celle qu’il ressentait juste en vivant.
Il a volé plus d’alcool la nuit suivante.
Finalement, les enseignants ont fini par accepter qu’il arriverait avec la gueule de bois. Finalement, une demi-bouteille n’était plus suffisante.
