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Accrobranche

Summary:

Il arrivait que les missions de ravitaillement se déroulent sans incident majeur. Mais pas cette fois.

Work Text:

Disclaimers : comme d’hab’, il y a vaguement du pirate connu et totalement du personnage que je réutilise à l’envi depuis des éons.

Notes de l’auteur : à l’usage, je remarque que je possède tout de même un tropisme particulier pour les arbres. Toutefois, je tiens à préciser que ceux présents dans le texte ci-après sont des arbres tout ce qu’il y a de plus standard, et qu’ils ne vont donc pas parler ni faire des machinchoses psychiques chelous. Je ne garantis pas qu’ils soient inoffensifs, en revanche.

Note personnalisée : je n’oublie pas Nietzsche, mais je dois encore peaufiner son scénario. Ce texte-ci est sorti plus vite.

Note chronologique : j’aurais tendance à dire que c’est assez tôt dans la ligne temporelle, mais en fait je n’en sais rien et très franchement, je m’en fiche.

 

 

Sa faute. Des consignes trop floues, un briefing trop superficiel, Harlock avait pressenti la catastrophe avant même que la navette de ravitaillement ne décolle de l’Arcadia. Il avait toutefois mis son appréhension sur le compte de sa paranoïa naturelle et s’était forcé à laisser couler. Il ne pouvait pas tout faire lui-même, s’était-il tancé. Parfois il était nécessaire de déléguer.

Puis les gars étaient revenus dans tous leurs états après avoir été pris à partie par les autochtones.

— Ils nous sont tombés dessus sans crier gare, captain ! On s’était arrêté dans un petit bois pour voir si on trouvait des fraises ou des trucs comme ça, et ils nous ont attaqués !

Harlock resta de marbre, une expression dont il avait acquis la maîtrise parfaite et qui était – il s’en était aperçu assez vite au cours de sa tumultueuse carrière de pirate – beaucoup plus efficace que de hurler sur ses interlocuteurs.

— Vous étiez censés vous poser en bordure de la ville, récupérer le chargement et repartir, statua-t-il froidement.
— Euhmm… Le coin avait l’air sympa, captain !

Certes. Harlock se pinça l’arête du nez. Sauf que sur cette planète (Tomoé, de son petit nom), les humains étaient tolérés dans les grandes plaines volcaniques herbeuses, pas franchement bienvenus dès que la steppe devenait plus vallonnée, et chassés à vue dans toutes les zones forestières. Les natifs se montraient particulièrement taquins à ce sujet.
Enfin bref, le « petit bois », quel qu’il soit, était une zone forestière, donc interdite aux humains, il le savait et n’avait pas jugé bon de le mentionner à son équipe qui descendait en ville. Une omission qui aurait été sans conséquence si la navette n’était pas rentrée sans Marjan.

— Elle a crié, captain. J’ai juste eu le temps d’en voir un qui la balançait sur son épaule avant de se barrer dans les arbres.

Silence plein d’espoir.

— Elle est encore vivante, vous pensez ?

Il y avait intérêt.

Harlock ne desserra pas les lèvres, mais il n’en avait pas besoin pour faire comprendre aux trois crétins qui lui faisaient face que, dans le cas contraire, il se ferait une joie de les balancer par un sas. Leur fuite penaude lui procura un sentiment de satisfaction de courte durée, aussitôt remplacé par l’inéluctabilité de sa situation. Sa faute. Évidemment. Et à lui de rattraper les dégâts.

Tandis qu’il gagnait à son tour la ville au-dessus de laquelle l’Arcadia stationnait, il rumina sa culpabilité jusqu’à ce qu’elle se transforme en hargne. Bien sûr, il aurait réagi de la même manière pour n’importe quel membre de son équipage, parce qu’il n’abandonnait personne et que chacun à bord était également important, mais tout de même… Marjan… Qui était moins armé que Marjan pour affronter des indigènes hostiles ?

Lorsqu’il déboula dans le bureau du consul, sa hargne était devenue colère froide, ce qui était parfait pour terroriser le diplomate en costume qui s’y trouvait.

— C’est pour un enlèvement, jeta-t-il en guise de bonjour.

Le mouvement d’effroi du consul lui indiqua qu’il n’avait pas été très clair sur sa doléance, aussi précisa-t-il :

— Pas vous. Un Tomoéen a enlevé un de mes matelots. Vous avez un canal pour rencontrer leurs dirigeants et vite régler ça ?

Le consul écarquilla les yeux.

— À l’amiable ? ajouta Harlock.

Écarquillement plus large (Harlock n’aurait pas cru ça possible), inspiration. Le consul semblait manquer d’air pour trouver ses mots, Harlock en était navré pour lui mais malheureusement peu enclin à perdre sa journée ici. Le capitaine pirate avait fait l’effort de se rendre au consulat parce que les politiques du coin avaient été de bonne composition avec lui lorsqu’il était entré en orbite, et comme les colons humains n’avaient pour une fois pas entamé de xénocide dès leur arrivée et que la cohabitation avec les natifs se déroulait plutôt bien, Harlock estimait qu’il serait plus fair-play de sa part s’il leur demandait de l’aide au lieu de déclencher une guerre inter-espèces sans prévenir.

Toutefois s’il n’obtenait pas de réaction tangible dans les secondes qui suivraient, il se passerait de leurs services. Parce que bon, mine de rien il commandait l’Arcadia et ses trois tourelles triples, et possédait en conséquence largement de quoi négocier avec n’importe quelle foutue peuplade primitive. Faudrait juste doser, voilà tout.

— Oui mais euh non mais que pourquoi argl, répondit finalement le consul.

Ah. Cela méritait une analyse approfondie, songea Harlock avec un sourire sarcastique, mais considérons en première approche que la phrase dans son ensemble signifiait « oui ».

— Mes gars ont parlé d’un « petit bois », explicita-t-il obligeamment. A priori une centaine de kilomètres au nord. Ça vous dit quelque chose ?

Le consul le fixa d’un œil atone, puis fit « houlala », ce qui n’était pas vraiment bon signe. Harlock croisa les bras, agacé. Trois tourelles triples, se répéta-t-il avec une joie mauvaise. Ça allait être vite vu.

Le politicien se décoinça néanmoins (hélas ?) plus rapidement que ce à quoi Harlock s’était attendu. Au terme d’une activité fébrile ponctuée de coups de fils et de secrétaires divers qui entraient et sortaient telles des abeilles affolées, le capitaine de l’Arcadia se retrouva donc sur la banquette arrière d’un véhicule de fonction miteux, en compagnie d’un conseiller qui s’était présenté sous le nom de « Drew », et qui lui affirmait que tout allait s’arranger, ne vous inquiétez pas capitaine nos relations avec les Tomoéens sont excellentes et ils se montreront compréhensifs je n’en doute pas.

Harlock grogna, tant pour faire taire le babillage stressé de son compagnon de voyage que pour masquer sa propre angoisse. Ça ne l’enchantait pas d’abandonner son spacewolf, encore moins de s’en remettre à des inconnus pour régler ses problèmes, et sa paranoïa prenait un malin plaisir à suggérer pour cette épopée hasardeuse des dénouements tous plus apocalyptiques les uns que les autres.

— C’est là ! annonça soudain son guide.

Là, c’était un village typique tomoéen, construit de tumulus de mousse, de huttes de branchages, et adossé à un petit bois… une grosse forêt plutôt, corrigea Harlock après examen. Il se demanda si ses crétins s’étaient aventurés par ici ou dans un « petit bois » identique. De son point de vue, les arbres étaient beaucoup trop grands et beaucoup trop menaçants pour imaginer s’y promener en toute sérénité – et à plus forte raison « pour y chercher des fraises, captain ». Pff. Équipage d’irresponsables. N’y avait-il que lui pour voir le danger partout, en permanence ?

Harlock ravala un soupir contrarié, puis suivit Drew au centre du village et se tint en retrait pendant que le diplomate palabrait avec ce qui devait tenir lieu de responsable de ce gourbi. Et il garda la main sur la crosse de son cosmodragon, ‘s’agirait pas non plus de se faire surprendre. Il n’était pas né de la dernière pluie, lui, ha ah !

Malgré tout, il devait bien admettre qu’il se sentait moyennement rassuré : la faute au gabarit des Tomoéens, à savoir du félin bipède et musculeux d’environ deux mètres cinquante. Harlock en dénombra… beaucoup trop, dont plusieurs qui firent jouer leurs griffes et dévoilèrent des canines longues comme son pouce lorsqu’il les regarda. À y réfléchir, il n’était plus très sûr de réussir à négocier avec son cosmodragon si la situation s’envenimait.
Il aurait dû garder son spacewolf, se morigéna-t-il. Ou venir avec l’Arcadia. Les tourelles triples. C’est bien ça, les tourelles triples.

Les salamalecs diplomatiques furent interminables, mais lorsque Drew revint vers lui, sa mine était réjouie et son sourire particulièrement niais.

— Tout va bien, capitaine ! Comme je le supposais, il y a un Rituel de Passage à l’Arbre Sentinelle ce soir, et Mawavi – il fit un geste courtois en direction du gros chat tacheté qui le flanquait et qui les toisait de haut – me certifie que votre amie y a été emmenée.

Drew enchaîna trop vite pour qu’Harlock puisse placer un mot.

— Nous négocierons avec le détenteur à la fin de la cérémonie, cela ne devrait pas coûter trop cher.

Harlock tiqua au mot « détenteur » et sa paranoïa s’emballa au verbe « coûter ». Dans quel pétrin allait-il encore devoir se débattre ?

— Nous pouvons négocier maintenant, objecta-t-il.

Drew tergiversa de manière visible, puis tenta de noyer le poisson.

— Mawavi accepte que nous nous rendions à l’Arbre Sentinelle pour assister aux festivités. Avez-vous déjà vu un Rituel de Passage ? C’est très impressionnant, je vous le recommande !

Oui peut-être, mais on s’éloignait du sujet, là… Il n’était ni un xénobiologiste, ni un touriste en manque d’immersion authentique, nom d’un écureuil cyborg !

— Je suis venu pour un membre de mon équipage, rappela-t-il. Marjan. Qui a été enlevée. Et que j’aimerais bien récupérer.

En un seul morceau si possible, susurra sa paranoïa. Il ferma le poing. La panique ne menait à rien. La colère… La colère était préférable.

— Ne me faites pas perdre mon temps, siffla-t-il.
— Le rituel est très séquencé et il serait malvenu d’en bousculer les préparatifs, intervint Mawavi. Vous comprendrez lorsque nous serons sur place.

Le Tomoéen s’exprimait en standard avec un accent prononcé, à la fois mélodieux et un peu chuintant (les crocs, probablement). Harlock se renfrogna. Du temps perdu, bon sang !

Le capitaine pirate adressa à la cantonade son regard favori de tueur psychopathe, lequel se révéla toutefois moins efficace qu’à l’accoutumée (sauf sur Drew, mais Drew ne comptait pas). Un semi-échec très frustrant. D’habitude c’était lui qui dominait ses adversaires de la taille, foutrebleu ! Harlock eut soudain l’impression d’être retombé en enfance, lorsque le monde n’était pour lui qu’une jungle d’adultes hostiles, et la sensation était extrêmement désagréable.

Il serra les mâchoires. Il avait très envie de crier sa rage aux quatre vents, mais ça ne ferait pas avancer le schmilblick. En conséquence et après avoir grommelé sa désapprobation, il obtempéra.

Il ne pouvait de toute façon pas faire grand-chose d’autre.

Le trajet jusqu’au site de la cérémonie fut court (moins de dix minutes), inconfortable (Mawavi et un de ses comparses poilus s’étaient tassés avec Drew et lui dans le véhicule), et globalement sans intérêt. Le site en lui-même, en revanche, s’avéra conforme aux pires craintes d’Harlock : une esplanade sur un haut plateau, isolée, difficile d’accès, blindée de monde. Un piège mortel, pour être clair.

— Venez capitaine, l’Arbre Sentinelle est de ce côté, Mawavi va nous trouver des places dans les gradins du premier cercle !

Grmf. Tout ceci ressemblait de plus en plus à une démonstration folklorique à grand spectacle, il avait horreur de ça.

Mais bref. À part tirer dans le tas et mourir dans la seconde il ne trouvait pas d’alternative acceptable, aussi se fraya-t-il un chemin dans la foule, contourna-t-il un baraquement abscons sculpté d’ornements végétaux, et se retrouva-t-il accoudé à une barrière circulaire qui délimitait un espace vierge de monde. Au centre trônait l’Arbre Sentinelle.

— Il est magnifique, n’est-ce pas ? s’extasia Drew.

Bof.

L’Arbre Sentinelle était, comme son nom l’indiquait, un arbre. Un arbre assez moche au demeurant, avec de larges feuilles irrégulières très sombres, un tronc suspect, et des branches en fouillis qui lui donnaient l’air d’un buisson maléfique géant plutôt que d’un arbre honnête. Au jugé il devait mesurer dans les cinquante, soixante mètres de haut, estima Harlock, ce qui donnait in fine un très très gros buisson, vaguement en forme de poire, et au pied duquel s’affairaient… Eh, c’étaient pas des cages, ça ?

— Votre amie est là-bas, pointa Drew. Vous la voyez ?

Harlock se fendit d’une mimique sceptique.

— C’est une cage, remarqua-t-il.
— Euh… Oui. Mais rien de personnel, rassurez-vous ! C’est la, euh… procédure normale, Mawavi va vous expliquer.

Harlock foudroya Drew du regard tandis que celui-ci se planquait lâchement derrière le Tomoéen.

— Le Rituel de Passage, reprit Mawavi d’un ton docte, est une épreuve codifiée que notre clergé accorde aux membres honorables de notre communauté, et qui consiste à aller chercher en haut de l’Arbre Sentinelle un symbole de valeur et de résilience. Après quoi, les participants se partagent les trophées qui ont été déposés à leur intention… Le côté guerrier ancestral a disparu au profit d’une célébration plus festive, évidemment, mais nous avons gardé la liturgie, ainsi que le décorum traditionnel.

Harlock devina qu’il évoquait les cages. Ils avaient gardé les cages « pour la tradition ». Et ils avaient mis Marjan dedans. Et…

— Personne ne s’arrogera le droit de considérer Marjan comme un trophée, asséna-t-il en appuyant chaque mot.

Drew tenta une intercession, les mains tendues en signe de conciliation.

— Capitaine, voyez cela comme une simple compétition sportive, et…
— Mon équipage n’est pas un trophée ! coupa Harlock.

Il se détourna. Une « compétition sportive », hein ? Qui consistait à grimper à un arbre ? Pas de quoi fouetter un chat, en définitive.

— Et c’est le gagnant qui choisit les lots ? persifla-t-il.
— Non capitaine. La répartition est collégiale.

Oh.

Eh bien dans ce cas c’était entendu. Puisqu’il n’avait pas besoin d’arriver premier, il allait escalader cet arbre stupide et réclamer Marjan à l’arrivée. Parce qu’elle était son membre d’équipage et qu’il était son capitaine. Si quelqu’un devait la gagner, ce serait lui.

Il sauta la barrière avant que quiconque ne puisse le retenir. Il y eut des cris derrière lui, mais il les ignora et se concentra plutôt pour avoir l’air martial et déterminé tandis qu’il rejoignait une estrade et se positionnait au bout d’une ligne de cinq Tomoéens raides comme à la parade. Eux, c’étaient sûrement les compétiteurs, supposa-t-il.

— Je suis candidat aussi, énonça-t-il. Vous offrez en récompense quelque chose qui m’appartient.

Le déroulé de la cérémonie eut comme un hoquet. Il y eut un blanc parfaitement audible, puis un Tomoéen âgé aux allures de vieux chat pelé se porta à pas lents à son niveau. Il était vêtu d’une mitre et d’une robe de chambre en poils rêches (ce devait être l’arbitre, sûrement un prêtre) et il le considéra de bas en haut avec une expression condescendante insupportable. Puis il brandit une crosse de bois incrustée d’éclats d’obsidienne, la frappa deux fois sur le sol, et lui tapota enfin le torse en miaulant une question.

Harlock secoua la tête, croisa les bras. Il ne bougerait pas avant d’avoir obtenu son dû.

Nouveau miaulement interrogatif, nouvelle pression sur le torse. Non, inutile d’insister, je ne bouge pas.
Ça criait en tomoéen du côté des gradins, mais il ne dévia pas son regard de celui du vieux prêtre. Pas d’hésitation, pas de retraite. Une épreuve ? Ça ne m’effraie pas !

Finalement, Mawavi arriva au pied de l’estrade en même temps qu’un murmure intrigué de la part de la foule. Le Tomoéen s’inclina avec déférence devant le prêtre, échangea quelques phrases avec lui, puis se rapprocha d’Harlock.

— Le, euh… – il prononça un mot en tomoéen, hésita – … le Père, traduisit-il avec une grimace qui donnait à penser que le terme était imprécis, voudrait savoir si vous êtes sûr de votre choix.

Harlock haussa les épaules.

— Marjan est là-bas, je veux la récupérer. Vous avez une autre solution ?
— Vous pouvez attendre la fin du rite.
— Pour que quelqu’un d’autre se l’approprie ? Sûrement pas !

Mawavi plissa les yeux, et ses moustaches s’agitèrent sans qu’Harlock puisse déterminer ce que cette mimique signifiait sur Tomoé. Il était sceptique ? Irrité ? Moqueur ?

— Comme vous voulez, céda-t-il. Dans ce cas il faut que vous répondiez « miya ».

Harlock leva un sourcil.

— Ça veut dire oui, ajouta le Tomoéen.

Okay. Miya. Une moitié de miaulement. Il pouvait faire ça.

Les moustaches du prêtre remuèrent de la même manière que celles de Mawavi, puis il se lança dans une tirade grandiloquente dont Harlock ne comprit pas un traître mot. Lorsqu’il se tut, la foule l’acclama.
Avec un peu de chance, tous ces chats n’applaudissaient pas sa future mise à mort, espéra Harlock. En tout cas, les exclamations semblaient enjouées.

— Le Père indique que le Rituel s’effectue nu, car c’est ainsi qu’est appréciée à sa juste mesure la valeur intrinsèque de l’individu.

Euh… Quoi ?

Harlock lança un coup d’œil à ses voisins, toujours figés au garde-à-vous. Ah tiens, oui. Il n’avait pas pris garde à ce détail, mais ses concurrents étaient, dans tous les sens du terme, à poils.

— … mais comme vous êtes dépourvu de fourrure, il consent à ce que vous gardiez votre pantalon.

Très urbain de sa part, merci.

Sa paranoïa protesta avec véhémence lorsqu’il se débarrassa de ses ceinturons et des armes qui y étaient attachées, enragea lorsqu’il ôta ses bottes et le poignard qui y était camouflé, et plia finalement bagage avec un désespoir palpable lorsqu’il enleva cape et tunique.

Il faisait un peu frisquet, mine de rien, constata Harlock. Et ces foutus chats mesuraient toujours deux mètres cinquante, ce qui ne contribuait pas à atténuer le sentiment de vulnérabilité qui lui transperça les omoplates.

Il tressaillit lorsque l’assemblée toute entière lança un long miaulement grave, réussit à se persuader que ce n’était pas le signal du début de la curée, se figea quand le prêtre lui tendit un bol de grès.
Le liquide à l’intérieur avait des reflets irisés. Il était vaguement vert.

— Maintenant il faut dire « ewa mihona mawi vewimiya », lui glissa Mawavi. C’est l’acceptation du rite. Après quoi, au sommet de l’Arbre Sentinelle, vous trouverez une étoffe qu’il vous faudra ramener à l’autel… Vous n’aurez qu’à suivre les autres.

Mouvement de moustaches. Du scepticisme, décréta Harlock. Ces chats pensaient qu’il n’avait pas la carrure pour escalader un arbre. Eh bien je vais leur montrer qu’ils se trompent !
Il répéta la phrase en tomoéen du mieux qu’il pouvait, saisit le bol, avala cul sec. Le breuvage était amer et un peu piquant, avec un arrière-goût de fumée. Beuh.

Il y eut une nouvelle harangue du prêtre, un nouveau miaulement général, et les Tomoéens qui participaient au rite s’élancèrent à l’assaut de l’arbre. En quelques secondes, ils avaient disparu dans les branchages.

À ce stade, Harlock s’était aperçu qu’il avait fait ce qu’on appelle communément « une grosse connerie ».

Un, l’Arbre Sentinelle, comme il l’avait observé en arrivant, s’élevait à une cinquantaine de mètres de haut. Maintenant qu’il était face au tronc et qu’il était forcé de se démettre les cervicales pour distinguer « une étoffe au sommet » (en vain d’ailleurs), il se rendait compte à quel point « cinquante mètres » c’était très haut.

Deux, maintenant qu’il était face au tronc, il constatait que cet arbre qu’il avait qualifié de « buisson maléfique » de loin était effectivement maléfique. L’écorce se hérissait çà et là d’épines de diverses longueurs, les feuilles étaient couvertes d’un duvet qui se révéla urticant lorsque l’une d’elles lui effleura l’épaule, et les branches avaient peu ou prou la même texture que du papier de verre.

Trois, il était bras nus, torse nu et pieds nus, et il s’apprêtait à grimper à un arbre de cinquante mètres de haut, épineux, urticant et râpeux comme du papier de verre.

Il aperçut un de ses concurrents une dizaine de mètres au-dessus de lui. Il se servait de sa queue comme balancier et paraissait progresser sans effort. Avec ses griffes.
Pff, c’est de la triche ! maugréa Harlock tout en reculant d’un pas pour mieux évaluer l’ampleur de la tâche. Sa tête tournait un peu.

Oh. Et quatre, il avait bu une boisson indigène sans se préoccuper de ses effets, ni s’inquiéter des effets qu’elle pouvait avoir sur les humains. Où était sa paranoïa quand il avait besoin d’elle, merde ?

— Capitaine ? Capitaine, qu’est-ce que vous faites là ?

Marjan tenta de se mettre debout dans la cage trop étroite où elle était enfermée et où elle côtoyait un vase d’un goût douteux et une sorte de cochon sauvage avec des oreilles d’éléphant. L’intonation de sa voix était inquiète (à juste titre, pourrait-on dire). Son intervention arriva néanmoins à point nommé pour rappeler à Harlock qu’il n’allait pas se laisser impressionner par un putain d’arbre, ni autoriser un putain de chat à gagner la jeune femme comme un vulgaire lot dans une fête foraine.

— Je suis venu te sortir de là, répondit-il. Je monte juste chercher une écharpe là-haut et c’est bon !

Après tout, qu’est-ce que cinquante mètres d’escalade, hein… Horizontalement, c’était huit fois plus petit que son vaisseau. Harlock adressa un signe de la main à Marjan accompagné d’un sourire confiant, puis il entama l’ascension. Il se sentait guilleret comme après une généreuse rasade de brandy d’Andromède. Ce ne devait pas être normal, mais bon… ça lui donnerait du cœur à l’ouvrage, yolo.

Les premiers mètres furent faciles. Les branches les plus basses étaient aisément accessibles, décharnées, poncées par les ans et assez larges pour qu’il puisse se hisser sans peine sur chacune d’elles… comme une échelle végétale, c’était rigolo. Il déchanta toutefois assez vite. Après… cinq, six mètres de montée ? il nota plusieurs inconvénients majeurs : 1) il y avait à présent des feuilles, et à chaque fois qu’il en frôlait une c’était à peu près la même sensation que de cueillir une ortie ; 2) ce qu’il avait défini en tant que « râpeux comme du papier de verre » s’avéra en réalité « épineux comme un roncier », et il avait en conséquence l’impression d’être un fakir sur une planche à clous ; 3) ça tanguait. C’était peut-être le vent. Ou peut-être la mixture cheloue.

Il secoua la tête. Des p’tits points lumineux dansaient devant ses yeux.

— Allez, plus que… quarante mètres ! s’encouragea-t-il.

L’apostrophe le fit ricaner tout seul. Tu parles d’une épreuve à la con !

Il franchit encore trois branches, peut-être quatre, se motiva pour la cinquième, perdit le compte. C’est une échelle, se répéta-t-il. Rien qu’une putain d’échelle sur un putain d’arbre !
Un barreau. Un autre barreau. Encore un. Il n’osa pas regarder vers le haut de peur de constater qu’il ne progressait pas, il n’osa pas regarder vers le bas de peur de voir le sol beaucoup trop loin. Il fixa ses mains, piquetées d’éraflures. Ses paumes couvertes de rouge marquaient les épines d’empreintes sanglantes. Et l’arbre tanguait.

La rumeur de la foule s’étouffait dans les feuilles.

— Toi… Besoin d’aide pour descendre ? lui souffla-t-on soudain.

Harlock sursauta. À travers le brouillard luminescent qui floutait sa vision, il devina un Tomoéen. Ses contours n’étaient pas très nets et il semblait osciller dans l’air, mais sa voix sonnait sincère. Oui, un peu d’aide ne serait pas de trop, admit-il… Mais dans l’autre sens.

— Non je… Je monte, répondit-il. Navré.

Le Tomoéen pencha la tête de côté, miaula un trille mélodieux qu’Harlock imagina être des mots de soutien (c’était plus stimulant que des insultes). L’instant d’après, il s’était évanoui dans la brume. Peut-être n’avait-il même jamais existé.

— Je monte… répéta Harlock pour lui-même.

Ce n’était pas si compliqué. Une branche, l’empoigner, prendre appui, se hisser… Il dérapa. Heureusement qu’il y avait plein de branches. Dommage qu’elles soient toutes épineuses.

Il grimaça. Sa main s’était refermée sur une épine plus belliqueuse que les autres. Le pic de douleur se fondit en langues de feu diffuses qui attaquèrent sa nuque et ses épaules. Je monte… Il montait.

Il observa avec un détachement clinique un rameau aiguisé peser au creux de son plexus, descendre le long de son abdomen, buter contre sa ceinture en laissant sur son passage une longue rainure écarlate. Quelle idée de se mettre à moitié à poil pour grimper à un arbre, aussi…

La révélation qu’il se mettait décidément souvent à moitié à poil quand Marjan se trouvait dans les parages le frappa une brassée de branches plus haut. Devait-il s’en amuser ou s’en effrayer ? s’interrogea-t-il. La question l’occupa encore quelques branches. Elle papillonna hors de portée lorsqu’il dut plonger dans un mur dense de feuilles. Oh, ça c’était vicieux, gémit-il. Il ne s’était jamais roulé tout nu dans un champ d’orties auparavant et il se promit de ne jamais tenter le coup à l’avenir. Bon sang, c’était atroce et… Oh mon Dieu, ce puceron avait la taille de son poing !
L’adrénaline que généra l’apparition de la bestiole lui permit de gagner quelques mètres supplémentaires sans avoir à y réfléchir. Au moins avait-il franchi la barrière urticante.

Le problème, c’était que plus l’altitude augmentait, plus la ramure de l’arbre s’étrécissait. Il était à présent sûr que le tangage n’était pas uniquement dû au breuvage tomoéen, et le fait que les branches ployaient sous son poids ne pouvait être que de mauvais augure.

— Il est où ton sommet, du verdammter Baum ! pesta-t-il.

Bon. Les ricanements malsains qui l’enveloppèrent étaient une hallucination, décida-t-il. Il riposta en insultant l’arbre jusqu’à ce qu’il soit à court de jurons en allemand, mais l’exercice lui avait bien fait gagner cinq mètres supplémentaires.

Alors certes, se maintenir en équilibre devenait délicat mais, point positif, les épines étaient désormais quasi inexistantes, et les poils urticants des jeunes pousses étaient presque des caresses comparativement à ce qu’il avait vécu plus bas.

Il faillit rater son objectif.
Pour être exact, à moins de trois mètres du but le tronc se séparait en deux, et Harlock fut très près d’emprunter le mauvais embranchement. Son instinct le força heureusement à lever la tête juste avant qu’il ne s’empêtre dans un détour inutile.

C’était une plateforme assez spacieuse, en tout cas suffisamment pour qu’il puisse s’y allonger de tout son long, et il ne s’en priva pas lorsqu’il l’atteignit – enfin – avec un râle de soulagement. Il y aurait volontiers établi ses quartiers pour la nuit si le lent et hypnotique mouvement de balancier du tronc ne provoquait pas dans son estomac les prémices nauséeuses typiques du mal de mer.

Putain d’arbre. Ce salopard avait vraiment décidé de le faire chier jusqu’au bout.

Harlock grommela des menaces de lance-flammes et de tronçonneuses en se redressant, réprima un haut-le-cœur, se passa une main sur le visage. Sa tête tournait, ses tempes pulsaient, il avait un goût métallique dans la bouche (et des saveurs de fraises sur le palais, c’était très étrange). Pour couronner le tout, ses blessures attiraient les insectes, et l’espèce de libellule mutante qui s’était posée sur son avant-bras était clairement en train de lui sucer le sang. Par ailleurs, il dégoulinait sur le plancher, et il espéra distraitement ne pas incommoder les Tomoéens en repeignant de rouge le site de leur cérémonie rituelle de j’sais plus quoi.

Une bourrasque le déséquilibra alors que l’arbre penchait fourbement avec un « couiii » sournois. Il se rattrapa de justesse à la balustrade, posa les yeux sur le morceau de tissu clair qui y était noué, se rappela enfin vaguement qu’il était en effet monté sur ce putain d’arbre dans un but précis et non pas simplement pour admirer la vue. « Je vais chercher une écharpe et c’est bon ! ». C’était bon. Ne restait plus qu’à retourner sur le plancher des vaches.

Il ne garda aucun souvenir de la descente.

Lorsqu’il posa le pied sur le sol de terre battue, il entendit comme dans un rêve Marjan lui crier « Capitaine ! Capitaine vous allez bien ? ». Il allait bien. Il tenta de lever le pouce, ne sut jamais s’il avait réussi son geste. Son dos le démangeait à un point tel qu’il se serait bien arraché la peau si ses doigts n’avaient pas été aussi gourds. Sa gorge était sèche, ses articulations en feu, ses oreilles bourdonnaient et ses jambes tremblaient d’épuisement. Autour de lui, le silence était de plomb.
Il s’étonna, supposa que les gens ne l’avaient pas attendu (les ingrats), zigzagua péniblement jusqu’à l’autel. Ce qu’il commençait, il le terminait, se répéta-t-il entre ses dents serrées. Pour Marjan. Pour l’Arcadia. Pour lui.

La ligne d’arrivée était à portée de doigts quand son nez rencontra un torse poilu. Il déduisit un Tomoéen. Peut-être Mawavi, la couleur de la fourrure correspondait.

— Il y a, euh… un truc rituel spécial à dire pour finir ? coassa-t-il.
— Posez l’étoffe sur l’autel, capitaine. C’est tout.

Enroulé autour de son poignet, imbibé de sang, le bout de tissu ressemblait désormais davantage à une serpillière dégoûtante qu’à un objet cérémoniel. Qu’importe ! songea-t-il. Il avait accompli la mission, et il posa le chiffon suintant sur l’autel avec toute la morgue rebelle qu’il lui restait.

Et le monde s’emplit d’une clameur. Ça miaulait, ça hululait, ça frappait des… machins ? Des bras puissants le repoussèrent en arrière, le portèrent vers une destination inconnue. Avait-il commis un impair ? se demanda-t-il. Était-ce la « procédure normale » pour clore cette foutue cérémonie ? Allait-on le jeter dans une fosse aux loups ?

Les minutes suivantes furent confuses. Harlock crut voir Drew, Marjan, plein de chats, quelqu’un lui fit boire un truc, on le bassina avec des linges humides, on le recouvrit de crèmes visqueuses, il enfila une chemise trop large qui ne lui appartenait pas, puis il finit par reprendre ses esprits. La figure euphorique de Drew emplissait son champ de vision.

— Vous quand vous avez une idée derrière la tête, vous n’en démordez pas, pas vrai ? lui lança-t-il.

En arrière-plan, Harlock entraperçut Marjan. Il tenta un sourire. Elle rougit.

Drew fut remplacé par le chat-prêtre, lequel se lança dans un discours alambiqué que Mawavi traduisit en surimpression. Harlock n’en retint pas grand-chose, sinon qu’il était le premier humain à avoir été assez dingue pour réussir un Rituel de Passage.

Il pourrait à ajouter ça à son palmarès, tiens… Pas sûr qu’il s’en vante à bord, néanmoins. Escalader un buisson maléfique à moitié à poil, ça ne rentrait pas exactement dans les critères d’une piraterie respectable. Non, il allait plutôt prétendre qu’il avait « négocié » de façon « musclée », voilà qui sonnait beaucoup plus pirate que « j’ai grimpé à un arbre ». Et Harlock faisait confiance à Marjan pour rester discrète, Marjan était une tombe quand il s’agissait d’aborder les missions auxquelles elle participait avec lui. Tant mieux, d’ailleurs : ces missions étaient en général ridicules, à poil, ou les deux.

Enfin bref.

Il était temps de conclure, parce que sa paranoïa s’était réveillée, qu’il se sentait encore trop cotonneux pour la museler, et que rituel réussi ou non la situation pouvait donc toujours dégénérer à tout moment.

Lorsque le prêtre se pencha sur lui, il se mit en posture de défense par réflexe.

— C’est un wawa ! s’émerveilla Drew. Il vous fait membre honoraire de la tribu ! Oh par Elath, je ne pensais pas être témoin d’un tel événement ! C’est le plus beau jour de ma vie !

Ah. Super. Le « wawa » était un colifichet de perles et de plumes, avec une petite sculpture de bois à son extrémité que, de toute évidence, le vieux Tomoéen avait l’intention d’accrocher dans ses cheveux.
Harlock leva un sourcil. Drew était peut-être aux anges mais pas lui, et c’était quoi ces familiarités avec ses cheveux, nom d’une tondeuse enrayée ?

Heureusement le supplice ne s’éternisa pas. Le wawa ballottait contre sa joue avec des petits cliquetis horripilants, mais après ce qu’il venait d’endurer Harlock pouvait bien supporter une breloque dans ses cheveux jusqu’à ce qu’il soit hors de vue de cette foutue bande de chats, de leur arbre et de leurs rites à la noix.

— Ça vous donne un petit look écolo-nature, capitaine, osa Marjan une fois qu’ils eurent repris leur véhicule et le chemin de la ville. Je trouve que ça vous va bien.

C’est gentil mais il se serait contenté d’un « merci d’être venu me sauver, capitaine », bouda Harlock. Et hors de question qu’il ramène ce bidule à bord, il serait sûrement harcelé de suffisamment de questions gênantes comme ça.

— Vous allez devoir le garder tant que nous n’avons pas appareillé, continua-t-elle. Pour ne pas les vexer.

Il ne parvint pas à déterminer si son sourire à peine ébauché était nerveux ou moqueur. Le pire c’est qu’elle avait raison, se rendit-il compte. Il avait réglé toute l’affaire sans tourelles triples, il n’allait pas tout foutre en l’air pour une question de grigri capillaire. Raah, la diplomatie c’était vraiment une plaie !

— Tu n’as pas plutôt envie d’aller te terrer dans un hôtel et d’attendre que cette histoire se tasse ?

Ah non, flûte. C’était pas une phrase à prononcer à l’emporte-pièce, ça… Beaucoup trop tendancieux. Oupsie.

Il rougit. Elle rougit. Drew rougit.

Beaucoup, beaucoup trop tendancieux… Difficile de rattraper le coup, mais il allait accuser les Tomoéens et leur arbre et ça passerait crème, espéra-t-il. Et ensuite, il rentrerait sur l’Arcadia, il s’enfermerait chez lui, il prendrait une cuite et avec un peu de chance il aurait tout oublié demain matin.

Harlock se renfonça dans son siège, croisa les bras, puis jeta un regard en coin à Marjan. « Se terrer dans un hôtel ! » Qu’est-ce qui m’a pris, bon sang ! Elle rougissait toujours.

N’empêche qu’il était curieux d’entendre sa réponse.

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