Actions

Work Header

Un bref moment de botanique

Summary:

Cet après-midi-là, la récupération du lot de pièces de rechange du jour se déroula sans incident majeur. Puis Harlock décida qu’il avait encore une course à faire, et Marjan estima que les risques résiduels d’une catastrophe étaient faibles.

Work Text:

Disclaimers : j’hésite.

Note chronologique : mission moufette ! Mission moufette ! À ce stade, il s’agit de déterminer si le capitaine le fait exprès ou si Marjan n’a vraiment pas de chance. On notera également, avec amusement ou indulgence, qu’ils ont beaucoup plus d’atomes crochus que ce que tous les deux en pensent.

Note d’auteur : je présente mes excuses aux éventuels nouveaux lecteurs qui débarqueraient sur cette fic et qui s’interrogeraient sur la moufette. Sachez qu’elle s’appelle Ellen, qu’elle n’a rien demandé, la pauvre, et qu’elle sert depuis quelque temps à qualifier un, hem, certain type de mission foireuse.

 

Pour Yase. Ça ne lui plaît pas beau… coup.

 

Vu de l’extérieur, l’Arcadia apparaissait comme une machine de guerre puissante, indestructible, et globalement immuable. On n’imaginait pas à quel point le vaisseau pouvait en réalité se montrer vorace en pièces de rechange. Marjan, elle, savait. Notamment parce que le capitaine Harlock avait décidé qu’elle serait désormais son experte en pièces de rechange et qu’il la traînait en conséquence partout avec lui dès lors qu’il avait une pièce de rechange à récupérer.
Point positif, la transaction s’était déroulée en toute quiétude, aujourd’hui. Harlock était d’ailleurs en train de s’en réjouir avec une exubérance quelque peu inhabituelle chez lui.

— Comme sur des roulettes ! s’enthousiasmait-il. Et son petit cadeau est parfait ! Bien sûr, il faudra au moins deux rotations de navette pour ramener les conteneurs à bord, mais Tochiro gérera ça…

Il lui adressa un sourire radieux qui fit pétiller son regard. Le « petit cadeau » s’était avéré être une épave de char gravitationnel. Marjan ignorait à quoi Harlock comptait l’employer dans un vaisseau spatial, mais elle n’était pas là pour juger.

Elle répondit « hmm ». Bien sûr, c’était agréable de rencontrer un fournisseur fiable qui n’avait essayé ni de les arnaquer, ni de les vendre aux fédéraux, toutefois elle ne pouvait s’empêcher de stresser lorsqu’elle se trouvait à proximité du capitaine Harlock, parce qu’il était de notoriété publique que le capitaine Harlock attirait les catastrophes – et que s’il n’en attirait pas, il les générait.
Elle lui jeta un coup d’œil suspicieux. Au moins n’avaient-ils pas fini à poil cette fois-ci, songea-t-elle. Peut-être allait-elle enfin briser la malédiction des « missions moufette ».

Quoi qu’il en soit, Harlock avait l’air détendu. D’aucuns auraient trouvé ça « suspect », mais Marjan avait depuis longtemps dépassé cette étape : le capitaine était suspect en permanence, point. Elle inspira.

— On rentre, alors ? demanda-t-elle.

Elle se sentait drainée de toute énergie et avait envie de se vider l’esprit avec un chocolat chaud à la terrasse d’un café, mais elle ne se voyait pas inviter Harlock à boire un chocolat et il était bien trop tôt pour la tournée des bars. D’autant que, connaissant Harlock, il porterait sûrement son dévolu sur les bars les plus glauques des environs et ce n’était pas vraiment l’idée que Marjan se faisait d’une pause relaxante.

Hélas pour elle, le capitaine avait de toute évidence déjà établi ses plans.

— Je vais en profiter pour passer voir un contact en bordure de la zone résidentielle Ouest.

Marjan espéra pendant une demi-seconde qu’Harlock ajoute « tu peux y aller, je me débrouillerai tout seul », mais non.

— Ce n’est pas très loin, viens.

Bleh.
Elle pourrait dire non. Elle devrait dire non.

— D’accord, fit-elle.

Harlock ne l’avait pas attendue. Elle trottina pour revenir à sa hauteur.

Il y avait sûrement des avantages à servir de faire-valoir au pirate le plus célèbre de la galaxie, se dit-elle. Elle avait déjà gagné une certaine forme de prestige au sein de l’équipage et quelqu’un avait même évoqué « une prise de galons ». Elle n’était malgré tout pas certaine de savoir si les gars l’enviaient ou la plaignaient.
Enfin… La partie dangereuse de cette petite escapade, c’était la négociation qui venait d’avoir lieu, non ? Quels étaient les risques d’un simple « je passe voir un contact » ?

Marjan rumina différents scénarios tandis qu’Harlock et elle remontaient une large avenue piétonne. L’un d’entre eux impliquait de puiser en elle assez d’audace pour proposer à Harlock de l’attendre pendant qu’elle buvait une boisson chaude. Tentant. Mais peu probable.
Tout à ses réflexions, elle ne remarqua pas qu’Harlock avait stoppé et se retrouva donc le nez dans sa cape avant d’avoir pu dire « chocolat ». Le capitaine avait la main sur la crosse de son cosmodragon, et pas de la manière « pose décontractée ».

— Attends… siffla-t-il entre ses dents. Il y a…

… un sixième sens en action, assurément. Marjan se tendit. À une vingtaine de mètres, un groupe d’enfants approchait dans un concert de piaillements suraigus. Ce n’était tout de même pas eux qu’Harlock considérait comme une menace, non ? Si ? Elle ne voyait rien ni personne d’autre alentours, rien qui sorte de l’ordinaire d’une bourgade peu fréquentée et somme toute très tranquille, mais elle savait d’expérience que l’instinct paranoïaque du capitaine avait maintes fois fait ses preuves.

Elle se tendit davantage. Il y eut une seconde suspendue durant laquelle elle enregistra le ciel clair, la rue dégagée, les maisons éparses et les îlots touffus de végétation desséchée. Puis le bas-côté se souleva.
Dans un horrible crissement de bois tordu, le taillis se déploya pour happer la jambe d’un garçonnet, qui chuta avant d’être traîné au sol, emmêlé dans des lianes rêches.

Quelqu’un cria. Les enfants s’égaillèrent. Et Harlock recula d’un pas.

— Nom d’un poulpe poilu ! jura-t-il tout en dégainant. Qu’est-ce que c’est que cette horreur ?

Ce n’était pas « un taillis » en tout cas, nota Marjan avec un détachement clinique dont elle ne se serait pas cru capable. Il y avait des pattes, là-bas. Plein. Et deux branches recourbées qui ressemblaient beaucoup trop à des mandibules.

— Bon sang, le gosse va se faire bouffer !

Le principal avantage d’être avec Harlock, c’était qu’il prenait ses décisions au quart de tour.

— … Amène-toi, faut qu’on empêche ça !

Le principal inconvénient, c’était qu’elles consistaient généralement à foncer dans le tas.

Il fallait toutefois lui reconnaître un talent certain pour galvaniser jusqu’à la plus timorée de ses membres d’équipage, et Marjan se surprit à courir à ses côtés arme au poing avant même d’avoir pu mentalement formuler les mots « au secours ».
C’était… grisant, d’une certaine manière. Abandonner derrière elle les doutes, la peur, son perpétuel sentiment d’imposture, et se laisser porter par l’immédiateté de l’action. Courir. Tirer. Dégager une trouée. Plonger dans un entrelacs de branchages bruissants. Ce taillis avait peut-être des pattes, mais il ne faisait pas le poids face à des armes modernes.
Il se défendait, cependant.

— Raah bordel ! Cette saloperie de truc a des épines ! râlait Harlock.

Oui, et suffisamment acérées pour transpercer leurs vêtements. Cela restait néanmoins supportable, du moins autant que l’on pouvait supporter se frayer un chemin à travers un buisson de ronces bien dense.
Marjan portait quant à elle beaucoup plus d’attention aux lianes préhensibles qui tentaient de s’enrouler autour de ses chevilles. Si elle se laissait déséquilibrer, elle aurait des difficultés à se rétablir et risquait d’être entraînée vers le centre du taillis et ses mandibules, tout comme le garçon qu’ils venaient secourir.

Les secondes suivantes furent très occupées à découper tout un tas d’appendices plus ou moins mobiles, pointus ou étrangleurs. Marjan avait l’impression d’être un bûcheron face à une montagne de bois sec agressive, et regretta fugitivement ne pas avoir emporté une tronçonneuse dans son sac à main. Harlock avait de son côté basculé son cosmodragon en mode « lance-flammes ».
Rapidement, le taillis déclara forfait et entama un mouvement de reptation vers l’arrière tandis que ses branches noircies se recroquevillaient en dégageant une curieuse odeur de cochon grillé et de cannelle.

Harlock rattrapa l’enfant au moment où une liane épaisse comme le bras le soulevait vers ce qui ressemblait très fort à une gueule particulièrement bien fournie en dents, puis il offrit aux mandibules qui l’entouraient un élagage en règle.
Marjan choisit de se concentrer sur les dents. Elle tira sans discontinuer jusqu’à ce que la totalité du buisson batte en retraite dans un fouillis de pattes, de branches cassées, de fumées âcres et de liquide gluant sur le sol.

Lorsque l’adrénaline retomba, elle se mit à trembler.

— Ça va ? demanda Harlock.

Elle hocha la tête d’un geste saccadé. Oui oui.

Plus loin sur la route, des adultes accouraient. Une femme en pleurs se jeta sur le garçon, l’embrassa sur le front, un homme le prit dans ses bras et s’éloigna au pas de course. Marjan fit la moue. « Merci », peut-être ? Non ?

— Vous êtes entrés dans un crapaud-roc sans protection ? Z’êtes pas un peu dingues, vous deux ?

Marjan se crispa. Attends… Quoi ?
Mais il en fallait plus pour impressionner Harlock.

— On était les plus près. Le gamin ne s’en serait pas sorti, sinon.

Un attroupement se formait, ce qui avait pour effet immédiat de rendre Harlock nerveux, ce qui avait pour effet secondaire de rendre tout le monde nerveux (d’autant qu’il n’avait pas rengainé, et on pouvait dire tout ce qu’on voulait un cosmodragon dégainé n’était pas apaisant).

La moustache de leur interlocuteur tressauta.

— C’est vrai, concéda-t-il.

Hésitation visible. Consultation de regards silencieuse.
Puis une vieille dame voûtée pointa sa canne sur eux.

— On ne va pas les laisser mourir sur le bord de la route après ce qu’ils ont fait, Samuel. J’ai ce qu’il faut chez moi, venez vite !

Euh…

L’expression d’Harlock ne changea pas, mais Marjan sentit confusément qu’il s’était attendu à n’importe quelle réponse, sauf celle-là. Elle sentit également toutes les éraflures laissées par les épines picoter désagréablement sur sa peau. Elle frissonna.

Heureusement, Harlock prenait ses décisions vite. Et il ne fonça pas dans le tas, cette fois-ci.

— Très bien, on vous suit. Quel est le problème ?

Ils traversèrent l’avenue, poussèrent le portillon d’un cottage surchargé en céramiques décoratives, et tandis que la grand-mère criait « Bichon ! Sors le seau en métal, la grande bassine et l’huile de bave ! », Monsieur Moustache leur fit un sourire embarrassé.

— Oh, le crapaud-roc pond ses œufs sous la peau. Vu comme vous êtes habillés, vous n’avez pas pu échapper aux piqûres.

Pause. Haussement d’épaules.

— Les larves éclosent en quelques minutes et il vaut mieux les ôter avant que ça n’arrive, croyez-moi…

Ah.

Bien.

Bien bien bien.

Aaaaaaaaaaahhhhh !

L’expression d’Harlock ne se modifia toujours pas, mais son œil refléta un soupçon de panique horrifiée qui prouvait à lui seul toute l’étendue du désastre. Marjan inspira, expira, inspira encore. Au moins ils s’en étaient tirés, se répéta-t-elle. Ça ne pouvait plus empirer, à présent.

— Okay. Déshabillez-vous et mettez toutes vos affaires dans le bac, leur lança Moustache. On va tout désinfecter.

Marjan se figea. Ah non ! Non ! Encore une putain de mission moufette, merde ! À croire qu’il le faisait exprès !

Elle foudroya Harlock sans mot dire. Elle avait les yeux clairs et ne maîtrisait pas vraiment le mode « regard noir », mais elle fit de son mieux. Harlock soutint son reproche muet le temps d’esquisser une mimique d’excuse du coin des lèvres.
Puis il se détourna.
Passa la main dans ses cheveux.
Et rougit.

— Allez ! Vite, vite ! renchérit la vieille dame. Chaque seconde compte, ne perdez pas de temps !

Elle tenait une bouteille emplie d’un liquide transparent visqueux et s’en frictionna les mains.

— Et il faut vous enduire entièrement d’huile, ajouta-t-elle. Ça fait ressortir les œufs !

Beurk.

Marjan obtempéra mécaniquement tandis que son esprit pédalait en vain pour se raccrocher à une mission qui n’aurait pas impliqué de se retrouver à poil avec le capitaine.
Et puis ils étaient obligés de faire ça dehors, sérieux ?

— Si une larve s’échappe, je préfère qu’elle parte dans mon jardin plutôt que dans mon plancher, jeune fille… Bougez pas, vous en avez plein dans le dos.

Mon Dieu.

Elle contempla d’un œil atone les petites billes marronnasses que la vieille, Moustache et deux voisins compatissants jetaient dans un seau cabossé après les avoir extraites de sa peau et celle d’Harlock. Elle sursauta lorsque l’une d’elles « germa » et déploya en un instant une couronne de radicelles d’une dizaine de centimètres de long.

Mon Dieu, mon Dieu, mon Dieu.

— Enfer, les premiers commencent à éclore, grinça la vieille. Vite, vite !

Harlock avait lui aussi eu un net mouvement de recul au moment où l’enveloppe sphérique s’était déchirée, et sa carapace de stoïcisme se fissura franchement quand deux autres œufs suivirent l’exemple avec un petit « pop » tout à fait hors de propos.
Et il en avait également plein dans le… dos, constata Marjan.

Elle ne voulait pas imaginer ce qui se passerait si une de ces choses s’ouvrait sous sa peau. Elle n’osait pas bouger. Harlock non plus, d’ailleurs.

Elle soupira.

— Capitaine, je ne vais pas me plaindre de venir en mission avec vous, mais je trouve que ça se termine souvent de la même manière et ça ne me plaît pas beau cul… euh, beaucoup ! Je veux dire beaucoup !

Oh non, non, non… Que quelqu’un la téléporte loin d’ici, par pitié !

Le ricanement nerveux dans son dos étouffa l’espoir que son lapsus n’ait pas été entendu. Restait l’espoir que son lapsus n’ait pas été entendu d’Harlock.
Elle leva les yeux vers lui. Il la fixait. Son visage s’était pétrifié sur un rictus qui pouvait aussi bien être une grimace d’effroi que l’ébauche d’un sourire moqueur. Et ses pommettes viraient au même rouge que le col de sa cape, ce que Marjan aurait considéré comme un exploit personnel si tout ceci n’avait pas été aussi gênant.

Par chance, l’urgence de ce, euh, déverminage bizarre occupait les pensées de tout le monde, et personne ne jugea utile d’enchaîner sur des traits d’humour douteux.

Statufiée (de peur, de sidération, de honte, peu importe), Marjan était fascinée par le seau. Chaque seconde, davantage de billes s’ouvraient avec des craquettements qui rappelaient du pop-corn qui éclate. Les corolles déployées ondulaient – et, constata-t-elle en s’enfonçant toujours plus profond dans l’horreur, grandissaient rapidement.

Finalement, Moustache s’écarta d’eux, jeta un regard blasé au seau, souffla bruyamment.

— Pute boiteuse, ça a été juste !

La vieille dame gratifia Marjan d’un sourire maternel tout en lui tapotant l’épaule.

— Ne vous inquiétez pas, jeunes gens, déclara-t-elle. Vous êtes sains.

Derrière, un homme enflamma un journal et le lança dans le seau. Les monstruosités à l’intérieur se consumèrent dans des couinements pathétiques et, à nouveau, une odeur de lard grillé à la cannelle. La vieille hocha la tête d’un air entendu.

— … si cela n’avait pas été le cas, vous seriez déjà en train de bourgeonner de pousses-têtard, termina-t-elle.
— Les crapauds-rocs sont un fléau, mais nous autres savons comment nous en parer, ajouta Moustache. … Et merci, pour le petit. C’était inconscient de votre part, mais personne d’autre n’y serait allé.

Mouais. Pas sûr que cela suffise à effacer… tout ça, grogna Marjan in petto.

Ils étaient un peu huileux, leurs vêtements un peu humides et imprégnés d’une odeur indéfinissable lorsqu’ils quittèrent le cottage. Harlock resta muet tandis qu’il reprenait le chemin de son spacewolf. Oh tiens, on ne va plus voir son contact ?

— On rentre, capitaine ?

Il se renfrogna.

— Je ne vais pas te, euh… Je reviendrai plus tard. Peut-être.

Ah oui, mais non. Puisque toutes les missions prévues et bonus étaient terminées et que l’après-midi n’était qu’à peine entamé, Marjan décréta que c’était à présent à son tour de décider des trucs.
Et puisqu’Harlock avait mis la barre très haut dans l’improbable avec son crapaud-taillis-pondeur, elle se dit qu’il n’y aurait pas d’incongruité à sortir son propre scénario « peu probable ».

— Vous m’attendrez bien une petite heure le temps que je trouve un café qui puisse me servir un chocolat chaud avec des marshmallows dedans, capitaine ?

Elle s’était préparé à toutes les réponses possibles. « Non ». « Débrouille-toi pour rentrer alors ». « Ah ! Bois plutôt du whisky ! ».

Toutes.

Mais pas celle-là.

— Tu mets des marshmallows dans ton chocolat ? Mais c’est génial, pourquoi je n’y ai jamais pensé ? Il faut que je teste ça !

Series this work belongs to: