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Fandom:
Character:
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Language:
Français
Series:
Part 1 of Métalepses
Collections:
01. ASPIC Black - Potterfictions
Stats:
Published:
2022-06-19
Words:
4,280
Chapters:
1/1
Comments:
6
Kudos:
6
Hits:
68

Métalepse (ou la magie de l'écriture)

Summary:

"Métalepse : toute intrusion du narrateur ou du narrataire extradiégétique dans l'univers diégétique (ou de personnages diégétiques dans un univers métadiégétique, etc.), ou inversement (Genette - 1972)."

Notes:

Ce texte est un OS écrit lors de la participation à l’ASPIC (Ateliers Scripturaux Promouvant l'Imagination et la Créativité) organisé par le serveur Discord Potterfictions sur le thème de la famille Black.
Vous pouvez nous rejoindre via le lien suivant : https://discord.gg/5FHmSpEfvh

Mon personnage imposé est : Alphard Black.
Contrainte de texte 1 : Humour (fiction à caractère humoristique).
Contrainte de texte 2 : UA science-fiction/futuriste (Univers Alternatif se passant dans le futur / dans un univers futuriste).

____________________________

C'est la première fois que je me prêtais au jeu d'écrire une histoire longue (plus longue qu'un drabble, en tout cas) dans le cadre d'un défi. C'était une expérience extrêmement enrichissante. D'une part, en ce qui concerne l'écriture, j'ai dû sortir de ma zone de confort (écrire autre chose que du Drarry, par exemple), accepter d'être relue et corrigée par deux personnes qui ne sont pas farronlf, ma partenaire pour tout dans la vie (mais ces deux personnes se sont finalement avérées extrêmement bienveillantes et je les remercie encore aussi ), recevoir l'avis constructif de toute une communauté de lecteurices et/ou d'auteurices (ce qui m'a au final énormément boostée dans mon écriture et mon rapport à elle). D'autre part, en ce qui concerne le concept en tant que tel, j'ai moi-même eu le plaisir de relire et de corriger deux textes aux univers très différents, aux auteurices talentueuses et créatif.ves, et ensuite de découvrir toute une ribambelle de styles, d'écritures, de personnalités. Bref, c'était une expérience au top, grâce à la bienveillance de chacun.e et à la passion qui les anime à l'égard de l'écriture et de la fanfiction en général. Merci encore à elleux pour tout.

____________________________

(See the end of the work for more notes.)

Work Text:


MÉTALEPSE OU LA MAGIE DE L'ECRITURE


Quand Alphard retrouva ses esprits, encore secoué par un reste de vertige, il ne reconnut pas les murs qui l’entouraient. Tournant lentement sur lui-même, titubant gauchement sur ses pieds, il parcourut des yeux le papier peint bleu totalement étranger à sa mémoire. La couleur était même trop claire pour sa rétine : habitué aux tapisseries solennellement sombres et pesantes du 12, square Grimmaurd, c’était comme s’il découvrait pour la première fois cette teinte de lumière et de ciel. 

— Bonjour Monsieur ! s’exclama une voix joyeuse derrière lui. 

Il sursauta dans sa vieille carcasse d’homme cassé par les années et se retourna, les yeux écarquillés. Devant lui, une jeune fille lui faisait un grand signe de bras, comme si elle se tenait très loin alors qu’elle n’était qu’à un ou deux mètres de lui. Assise derrière un bureau particulièrement… lisse, au bois particulièrement… clair et creux, elle le regardait comme s’il était son grand-père préféré. 

— Bonjour, grogna-t-il en se grattant le crâne, plein de perplexité. Où… où suis-je ? 

— Dans mon bureau ! répondit l’inconnue avec ce même sourire bienheureux. 

— Je vois bien, mais… 

Il plissa les yeux en direction de cette étrange boîte ouverte devant elle. Elle était toute noire, satinée, et un étrange symbole fruité de couleur argentée ornait son couvercle ouvert. 

— De quelle famille êtes-vous ? demanda Alphard en désignant du doigt la pomme brillante. 

L’inconnue referma à moitié la boîte pour voir de quoi il parlait puis éclata de rire. 

— La famille Drapple , il faut croire. Vous connaissez ? 

— Non, répondit-il gravement. 

Pas besoin de fouiller sa mémoire, elle était parfaite, infaillible , n’est-ce pas ? Et il savait qu’il n’avait jamais vu ces armoiries. Il avait néanmoins espéré une réponse qui lui aurait permis de se raccrocher à un souvenir, une mention connue même si lointaine, quelque chose qui lui permette de reprendre ancrage dans ce paysage totalement étranger. Son esprit restait brouillardeux et rien, pas même l’évocation de ce nom de famille, ne le rattachait à sa réalité. Le problème, c’était la réponse, ou sa mémoire ? 

— Pardon, ce n’est pas drôle pour vous, concéda l’inconnue qui avait retrouvé tout son sérieux. 

Sans doute avait-elle eu pitié de son air de chien perdu. Alphard réalisa soudain qu’il devait paraître pataud, là, debout dans cet espace exigu, le regard hagard. Comme si elle lisait dans ses pensées, la jeune fille lui présenta la chaise juste à côté d’elle, qui semblait avoir été tirée là spécialement pour lui, comme si elle l’attendait. Elle tapota sur l’assise moelleuse et cela fit un petit bruit mat résonnant contre les murs. Alphard pinça les lèvres et n’osa pas s’approcher. 

La main continua de tapoter, de plus en plus lentement. 

Il ne bougea pas. 

Le tapotement gênant s’arrêta. 

— Je suis désolé, dit-il enfin, je ne comprends pas comment je suis arrivé ici. 

Et c’était là tout le drame. Il craignait de perdre la tête. C’était sa plus grande peur. Tout ce dont il se souvenait, c’est qu’il était en train d’empiler ses affaires dans le grenier de la maison Black. Il se plaignait de la chaleur et aussi de ne pas retrouver sa baguette, qui avait dû malencontreusement glisser dans l’un ou l’autre carton. Il avait avec elle une relation si forte, qui durait depuis plus de quarante ans maintenant, qu’il était parvenu à créer un sort, pour lequel il n’avait besoin ni d’elle ni de formule, et qui la rappelait à lui. Elle se mettait à vibrer, son extrémité clignotant d’une petite lumière verte, et ainsi il était plus facile pour lui de remettre la main sur elle. C’était devenu nécessaire. Il l’égarait souvent, par maladresse, distraction ou… oubli. 

Dans le grenier suffocant, il n’avait pas eu le temps de se redresser et d’invoquer sa magie que, plouf , il s’était… dilué. Il s’était senti fondre, comme une lourde goutte d’encre. Il s’était senti tomber et éclater sur le vieux plancher grinçant, puis le traverser, pleuvoir et… éclater encore, dans un bruit différent, comme sur du papier cette fois. Il avait pu rouvrir les yeux et… ce papier peint bleu, partout. Cette femme qui lui avait fait un grand signe de bras. 

— Qui êtes-vous, bon sang ? 

— Je vais vous expliquer, Monsieur Alphard, répondit la jeune femme dans un sourire embêté. Mais venez vous asseoir, vous avez l’air d’avoir mal aux jambes. 

Alphard dodelina sur ses jambes raides et s’approcha enfin. D’un regard méfiant, il secoua le nez, faisant gigoter sa moustache broussailleuse, et tira la chaise vers lui, pour s’éloigner de cette inconnue étrange et de sa boîte qui l’était encore plus. 

C’était sa mémoire, le problème, inévitablement. Les Black connaissaient toutes les familles de sang pur. 

— Je m’appelle Amandine. C’est moi qui vous ai fait venir ici. Je suis désolée du désagrément. Vous étiez occupé ? 

— Ben.. ben.. oui ! 

Impossible d’articuler autre chose. S’il était occupé ? Il l’était toujours, enfin ! Et puis, ce n’était pas le problème. On ne le convoquait pas comme ça, sans prévenir, sans lui demander, par un procédé magique impoli et grossier qui l’avait arraché à son après-midi de chaleur et d’exil forcé. Même le Ministère ne s’y prenait pas avec un tel mépris de la bienséance ! Et pourtant, en termes de bienséance et de dignité, le Ministère avait de très grosses lacunes. Qui c’était, déjà, le chef ? Boh, peu importe. C’est toujours tous les mêmes. 

— Vous faisiez quoi ? 

Alphard sursauta quand la voix le sortit à nouveau de ses pensées embrumées. Il tourna les yeux vers la jeune femme qui le regardait maintenant avec dévotion, négligemment appuyée sur son coude comme si elle attendait qu’il lui raconte une belle histoire ou au moins une bonne blague. Il connaissait plein de bonnes blagues, avant. Avant. 

— Je sais plus, mentit-il à moitié. Et vous ? Vous m’avez fait quoi, exactement ? Pourquoi me faire venir ici ? Qui êtes-vous et que me voulez-vous ? 

L’inconnue leva les mains en l’air comme pour retenir l’avalanche de ses questions. 

— Je vais vous expliquer. 

Saisissant des deux mains sa drôle de mallette ouverte devant elle, elle la fait pivoter vers lui. Alphard eut un mouvement de recul puis s’immobilisa, dubitatif. Il n’y avait pas d’intérieur à la boîte, il y avait seulement… une surface blanche lumineuse où une petite barre verticale clignotait tranquillement. Sur l’autre moitié, celle qui était posée sur le bureau, il y avait plein de pièces avec des lettres et des chiffres dessinés. 

— Qu’est-ce que c’est que ça ? s’ébroua Alphard qui détestait faire face à quelque chose qu’il ne connaissait ni n’identifiait pas. Plus, peut-être. 

— Ben, regardez ! s’exclama… Amandine ? en montrant la barre clignotante d’un geste de la main. 

Prudent mais encore curieux, malgré les années, Alphard se pencha entre eux pour mieux voir ce qu’elle lui montrait. Tout en haut du blanc lumineux, son nom était écrit en majuscules. Il tendit la main et toucha le papier du bout des doigts. 

— Qu’est-ce que c’est que ça, répéta-t-il, pour lui-même cette fois. Vous avez mis du papier là-dedans ? Qu’est-ce que c’est ? 

— Ah, mais vous parlez de ça ! s’étonna-t-elle avec amusement. Oui, suis-je bête, vous ne pouvez pas le savoir. C’est un ordinateur. 

— Un ordinateur ? Et qu’est-ce que vous… ordinez , exactement ? 

L’Amandine se remit à rire et Alphard se renfrogna sous ses gros sourcils grisonnants. 

— Bon, ça suffit ! s’impatienta-t-il. La plaisanterie a assez duré, je rentre chez moi. 

Il se leva et s’élança dans la pièce, l’air décidé. Puis il s’arrêta net et se figea pendant deux ou trois secondes… Il s’élança une nouvelle fois, vers l’autre côté de la pièce. A nouveau, il s’arrêta, l’air dépité et furieux. Il réessaya encore une fois, se figea de la même manière. 

— Qu’est-ce que vous m’avez fait ? Je n’arrive plus à transplaner ! 

Ou bien j’ai oublié comment faire ? Non ! Impossible ! 

— Du calme, Monsieur Alphard, du calme. 

L’ordinatrice s’était levée et venait vers lui, l’air prudent mais attendri. 

— C’est normal, il n’y a pas de magie ici. 

— Pas de magie !? s’étrangla-t-il. Pas de magie ? Mais où suis-je, nom de nom !? 

— Vous êtes… chez les moldus, souffla la femme dans un sourire contrit. Même plus que ça, vous êtes dans un monde entièrement moldu. Dans cet univers, la magie n’existe pas du tout. 

Alphard se liquéfia. 

— Oh bon sang. Comment est-ce possible ? C’est un cauchemar. 

— Je vais vous expliquer, répéta-t-elle, mais calmez-vous d’abord. 

— Me calmer ? Vous m’avez enlevé ma magie ! Doopy, Doopy ! se mit-il à crier brusquement. 

— Qui est Doopy ? 

— Ma baguette ! Doopy ! 

— Elle ne peut pas vous retrouver ici, Monsieur. Je suis désolée. 

— Doopy ! 

— Vous la retrouverez ! Vous la retrouverez, d’accord ? Je ne vous ai rien enlevé du tout, je vous ai seulement appelé pour que vous m’aidiez et ensuite vous pourrez retourner dans votre monde, et retrouver la magie et tout ça, d’accord ? 

Légèrement essoufflé mais profondément perdu, Alphard la regarda sombrement. 

— Vous aider à quoi ? 

L’ordinatrice repartit derrière son bureau et tourna à nouveau vers lui le blanc lumineux titré de son nom. 

— A écrire votre histoire. 

— Mon histoire ? Pourquoi ? Vous me connaissez ? 

— Oh, oui, lâcha-t-elle, si spontanément que ça l’ébranla. Enfin, non, pas vous, justement. 

Alphard ne comprenait absolument rien. L’inconnue soupira bruyamment avant d’avouer sans plus de cérémonie : 

— C’est la merde. Je participe à un défi d’écriture, vous voyez, consacré à votre famille et- 

— Ma famille ? s’étonna Alphard. 

Les yeux rêveurs et fiers, il répéta : 

— Ma famille… 

Puis, ses rides se plissant comme un parchemin froissé, il souffla encore ces mots, d’une voix plus obscure cette fois. 

— Ma famille… 

Il reprit finalement son air méfiant comme si de rien n’était : 

— Comment connaissez-vous ma famille si vous êtes moldue ? 

— Dans mon monde, ce monde, tous les moldus ou presque vous connaissent. Je pourrais tout vous expliquer mais ça serait vraiment très long et très compliqué. Il y a… des livres, des films même, sur l’histoire des sorciers. Sur l’histoire d’Harry Potter, en particulier. 

— Potter, vous avez dit ? 

Enfin ! Enfin un nom connu, enfin une balise dans l’étendue noire de ses pensées. 

— Oui ! Oui, je connais les Potter ! Mais… pas de Harry. Qui est Harry ? 

— Il n’est pas encore né. Ça sera… le fils de James Potter. Vous connaissez James Potter, n’est-ce pas ? 

— Oh oui, bien sûr ! Sirius, mon neveu, je… il est parti, parti chez James Potter… 

La jeune femme sourit d’un air énigmatique et hocha pensivement la tête. 

— Sirius sera le parrain de Harry. 

— Comment pouvez-vous savoir tout ça ? C’est grâce à cet… ordineteur ? Ou bien vous êtes prédicatrice ? 

— Non, je vous l’ai dit, je n’ai pas de pouvoirs magiques. Ce sont seulement les livres qui… nous le racontent. Je vous les montrerai, mais ce qui compte c’est que je le connais, comme des milliers d’autres moldus ici. Je connais son histoire. Et, depuis peu je l’avoue, je sais aussi ce que vous avez fait pour lui. 

— Ah, trembla le vieil homme. Oui. Sirius est un bon garçon. Sirius est... le seul bon garçon qu’il reste chez les Black aujourd’hui, soupira-t-il. 

— Je sais que c’est un peu compliqué mais je peux vous dire que tout finira par s’arranger. Même si… 

Alphard la toisa curieusement. On aurait dit qu’elle se retenait de lui dire quelque chose. 

— Non, rien. Oubliez. Sirius sera un parrain formidable pour Harry Potter. Je pourrais tout vous raconter plus tard, ou si vous choisissez de revenir me voir mais là… écoutez, je suis vraiment à la bourre, rit-elle nerveusement. C’est bien moi, ça. Toujours à la bourre. J’ai besoin de vous ! 

En maugréant dans sa barbe, Alphard revint s’asseoir, rapprocha sa chaise et posa ses bras sur le rebord du bureau. 

— Très bien, très bien. Qu’est-ce que vous devez écrire ? 

— Un truc drôle. 

— Rien de plus simple ! 

— Vraiment ? 

Alphard se rabroua et grogna.

— Qu’est-ce que vous insinuez ? Je suis un homme très drôle. 

L’ordinatrice lui adressa un sourire plein de défi. 

— Vous savez comment on appelle un Serpentard très ponctuel ? 

Il la regarda lourdement. 

— Un Serpentôt. 

Et ne cilla pas d’un œil. 

— Vous n’êtes pas drôle du tout, Monsieur Alphard. 

— Bien sûr que si ! cracha-t-il, vexé. Quand Sirius était petit, je faisais des blagues tout le temps. Par exemple, je mettais mon pouce, ‘voyez, comme ça, dans une petite boîte où j’avais fait un trou. Je l’entourais de cotons et je mettais de la sauce tomate partout… et puis j’allais vers mes neveux et mes nièces en criant et je leur disais : « Regardez, mon pauvre doigt, je me suis blessé, c’est tante Walburga qui m’a mordu, aaah ! » Ils étaient terrifiés, hahaha, hahaha, haha.. haha… 

— Mon père me jouait aussi ce tour. C’est cruel. 

— Mais drôle ! Hahaha, haha, ha… Bon. Sinon, j’ai ça aussi : tu as une tache, là. 

— Où ç… oh ! 

— Pistache ! cria-t-il en lui faisant une pichenette sur le nez. Hihihi. 

— Nul, nul, nul, râla-t-elle en se massant les narines. 

Alphard se gonfla d’un profond soupir et croisa à nouveau son sourire attendri. 

— Qu’est-ce qui les fera rire, vos copains-copines de l’écriture ? demanda-t-il, un peu abruptement. 

— J’en sais rien. Ou si ! Dites-nous… comment étaient Sirius, Regulus, Bellatrix, Andromeda et Narcissa quand ils étaient enfants. 

Alphard frotta ses mains sur son pantalon, le regard vague. 

— Vous savez, mes neveux et nièces sont… 

— Je sais, Monsieur Alphard. Mais vous les avez aimés, pas vrai ? Vous les aimez toujours, même si vous avez peur de ce qu’ils pourraient devenir. 

— Vous le savez, vous ? Bien sûr que vous le savez. 

L’ordinatrice ouvrit la bouche mais ne parut trouver aucune formulation adéquate. Elle se ravisa dans un soupir. 

— C’est pas grave, tremblota la voix du vieil homme. C’est pas grave, je veux pas savoir. Je pourrais rien faire. Je ne peux même plus les voir. Je n’existe plus pour eux. 

Soudain, il sentit une paume fraîche se poser sur l’ossature fébrile de sa main. Il leva les yeux vers l’inconnue qui parut ne plus l’être du tout pendant un court instant. Il prit une grande inspiration et fixa son regard sur le bleu ciel de l’autre côté de la pièce. Les scènes se dessinèrent comme au fusain sur le papier peint. 

— Cissy, Bella et Meda étaient tout le temps fourrées ensemble. Elles passaient les après-midis d’été à se faire des tresses. Une année, elles sont venues me voir, toutes les trois serrées l’une contre l’autre, en pleurant. Elles avaient voulu se faire une seule tresse avec leurs cheveux pour un « lien de sœurs » ou quelque chose comme ça, mais Sirius avait voulu les embêter et leur avait lancé un sortilège de glu perpétuelle. 

Alphard ne put retenir un petit rire. Il voguait désormais dans des eaux très lointaines, mais claires. Si claires… 

— Elles avaient très peur de perdre leurs cheveux, surtout Bella. Regulus, lui, était un vrai acrobate. Il grimpait toujours aux arbres dans le jardin. Sa mère n’arrêtait jamais de lui hurler dessus à cause de ça. A cause de ça ou d’autre chose, en fait. Bon. Je devais toujours aller le récupérer mais au final, je restais là avec lui… On imitait les cris des corbeaux. Ou parfois ceux de Walburga. On jetait des sorts de jet d’eau à toutes les filles quand elles passaient sous l’arbre. Narcissa adorait ça. Elle passait et repassait en courant pour essayer de nous éviter mais plus on la touchait, plus elle riait. Qu’est-ce qu’elle riait… 

Il y eut un bref silence. Alphard s’enfonçait dans les épaisses couches de ses souvenirs. C’était comme rentrer à la maison, enfin. Le rire était à nouveau dans ses oreilles, et il fut presque certain que l’ordinatrice l’entendait, elle aussi. 

- Sirius, Bellatrix et Regulus ont fait beaucoup de conneries ensemble. Pendant les repas de famille, quand ils ne voulaient pas manger, ils faisaient disparaître leur nourriture à coups de Wingardium Leviosa

Tournant brièvement la tête vers la jeune femme, il toussa dans son poing d’un petit air gêné. 

— C’est un sort qui-

— Oui, je connais, dit-elle précipitamment. 

Puis elle prit une voix nasillarde et s’exclama : 

— C’est « Leviosa », pas « Leviosaaaa » ! 

— Pardon ? 

— Non, rien, désolé. Continuez. 

Alphard la trouvait très bizarre, même sans prendre en compte son histoire saugrenue de monde sans magie. Pour une raison que lui-même n’appréhendait pas entièrement, il choisit pourtant de reprendre le fil de ses souvenirs. C’était une plongée si agréable, dans des eaux juste assez tièdes pour réchauffer son âme refroidie par les temps plus durs qu’il vivait actuellement. Maintenant qu’il était lancé, les scènes se superposaient les unes aux autres à une vitesse de plus en plus exaltée. 

- Walburga retrouvait des cuisses de poulet entières et des morceaux de pommes de terre rissolées sur le dessus des meubles. Les elfes appréciaient plutôt ce genre… d’attention. Oh, et bien sûr, il y a la fois où Sirius et Regulus ont dessiné sur l’arbre généalogique… Ils avaient mis des moustaches et des sourcils méchants à leur mère, des gros bras musclés à Bella, des boutons et des mèches de cheveux vertes et rouges à Cissy et Meda… Ils n’avaient pas touché à leur père, bien sûr. Ils n’auraient pas osé. Mais ça a quand même mal tourné cette fois là… 

Puis tout s’évanouit. La lumière s’éteignit dans sa tête et il préféra ne plus se rappeler. Il se sentit triste. La paume fraîche réapparut sur sa main qui était déjà celle d’un vieillard, et alors il serra précipitamment ses doigts. 

— Faites-moi vivre un truc incroyable. 

— Comment ? 

— Vous devez écrire mon histoire, non ? Écrivez-moi une aventure ! 

— Comme quoi ? 

— Je ne sais pas. Quelque chose avec mes neveux et nièces encore petits. Et bons. 

— D’accord… d’accord. 

Après un bref silence redevenu morose, la voix féminine fut comme un vent frais. 

— Que dites-vous de la plage ? 

— La plage ? Je n’y suis jamais allé. 

— Très bien, alors… allons-y ensemble ? 

L’ordinatrice lui sourit et alors Alphard décida, pour cet instant, de remettre sa mémoire entre ses mains, de laisser sa drôle de boîte lui inventer encore de beaux souvenirs. 

La jeune femme relâcha sa main et garda les doigts en suspens au-dessus de ses innombrables petits carrés de lettres. Puis, tout à coup, elle se mit à taper dessus, et Alphard fut subjugué par la rapidité et la précision avec lesquelles elle le faisait. Il semblait que les mots qu’elle formait s’affichaient simultanément dans le blanc lumineux. Alphard y vit la preuve que la magie devait bel et bien exister, dans ce monde comme dans le sien, simplement d’une autre façon peut-être… 

Par-dessus son épaule, il se mit à suivre le récit qu’elle était en train de tisser. 

La plage était ensoleillée. Les rayons jaunes se reflétaient à la surface de l’eau. Les alentours étaient plutôt calmes, ça n’était pas encore la haute saison. Les mouettes tournoyaient avec une langueur joyeuse dans le ciel, au-dessus des faibles vagues. 

— A L’ATTAAAAAAAAAAAQUE ! 

Soudain, un vieux monsieur secoua le sable sur son passage, courant et hurlant, une grosse bouée en forme de licorne autour de la taille.  

— Une licorne en plastique, c’est tout ce qu’on a, précisa l’ordinatrice. Il n’en existe pas de vraies, dans ce monde. 

— Ou peut-être que vous l’ignorez. 

L’ordinatrice eut un sourire particulièrement heureux. 

— Peut-être. C’est ce qu’on espère tous. 

Et elle reprit. 

Ses cheveux gris étaient hirsutes, autant que sa barbe, et sa moustache frétillait de bonheur. Son corps, bien que vieilli par les ans, était animé de l’exaltation d’un enfant. Il frappa l’eau de ses jambes et s’éclaboussa en courant dans l’écume. D’innombrables petits pieds et autant de petites voix ne tardèrent pas à le suivre dans une agréable cacophonie de cris de joie d’enfants, filles et garçons. 

— Oncle Alpha, oncle Alpha, attends-nous, nom de crotte de scroutt !  

— Crotte de scroutt ! cria Alphard, victorieux. Comment vous savez ça ? 

La jeune femme sourit mais ne répondit pas. Elle écrivait sans relâche et ne quitta même pas des yeux son couvercle lumineux. 

— Cesse de jurer Cissy, c’est très laid, la reprit Sirius dans une expression feinte de noblesse et de mépris. 

— C’est toi qui dis ça, imbécile ? le poussa Bellatrix en riant. 

— J’espère qu’elle est chaude ! s’écria Andromeda. 

— Fais pas ta larve de goule, se moqua Regulus en passant devant elle, les pieds déjà dans l’eau, pour l’éclabousser. 

— Les goules pondent pas des larves ! corrigea Narcissa, qui avait toujours eu le sens du détail. 

— Les larves sont pas pondues, Cissy, lui apprit solennellement Andromeda. 

— Bien sûr que si ! Mère pond des larves ! se moqua Sirius. 

— Mais n’importe quoi ! s’esclaffa Bella. 

— VOUS ÊTES TOUS DES LARVES, MOUHAHAHAHA ! s’écria Alphard, flottant plus loin dans sa bouée et lançant de grandes ondulations vers ses petits-enfants. 

Ils se bousculèrent tous dans tous les sens pour avancer les premiers dans l’eau. D’un regard, Regulus et Sirius s’entendirent sur la marche à suivre. Ils plongèrent au même moment, et nagèrent comme des poissons.  

— Non, comme des serpents d’eau plutôt ! 

…comme des serpents d’eau pour venir encercler leur oncle. Ils patientèrent une seconde sous la surface puis, comme s’ils avaient pu s’entendre faire le décompte, ils bondirent en même temps et renversèrent Alphard de sa licorne gonflable. Les filles en profitèrent pour voler la bouée. Alphard réapparut à la surface en crachant l’eau, ses cheveux mouillés s’élevant en crête au-dessus de sa tête. 

— JE SUIS LE MONSTRE DES FONDS MARINS, CROC CROC CROC ! 

L’après-midi fut suffocant de chaleur et surtout de rires. De bonheur. Ce bonheur que seule une famille peut éprouver et partager.  

— C’est très bien ! s’extasia Alphard quand l’ordinatrice laissa son dos reposer contre le dossier de sa chaise. Vraiment très bien ! Presque comme si c’était vrai.

Il leva les mains et tenta de lisser ses cheveux entre ses paumes pour se faire une crête. 

— Croc, croc, croc ! 

— L’écriture a ce pouvoir… 

— Je croyais qu’il n'y avait pas de magie ici ? 

L’ordinatrice haussa une épaule. 

— Peut-être que si, tout compte fait. Raconter des histoires, c’est… la plus grande magie qu’on a. La plus belle. Créer, inventer, se souvenir et se découvrir à la fois… écrire, c’est tout ça. Et puis, c’est aussi par l’écriture que j’ai pu vous faire venir. Elle rend les frontières du réel… transparentes. Malléables. 

— Oh. 

Alphard n’avait même pas pensé que, si cette Amandine était une moldue, il lui avait été impossible d’utiliser un quelconque sortilège pour le convoquer et le tirer ici. 

— J’ai commencé à faire des recherches sur vous. Ensuite, j’ai commencé à écrire. Au début, c’est toujours un peu comme un balbutiement… on hésite, on cherche les mots. Puis, d’un coup, tout commence à couler naturellement. Comme de l’eau. On oublie qu’on existe, qu’on a un corps, une vie en dehors de cet acte d’écriture, en dehors de cette mémoire qui n’est pas tout à fait la nôtre et dans laquelle on plonge, on disparaît... C'est là que vous devenez réels. 

— C’est beau ce que vous dites. Vous avez un talent incroyable. 

— Bien sûr, Monsieur Alphard. C’est moi qui vous fais dire ça. 

— Vous êtes la meilleure conteuse d’histoire de tout l’univers… 

— Merci, je suis touchée. 

— C’est moi qui suis touché, répondit Alphard sur un ton plus grave et plus sérieux. Ce que vous avez écrit… Vous avez été ma mémoire, l’espace d’un instant. 

— Vous avez été mon écriture.

Alphard et l’ordinatrice se sourirent. 

L’écriture et l’écriveuse se reconnurent. 

Une scène de retrouvailles entre deux amis. 

— Ça n’est pas si souvent qu’elle se décide à se montrer sous une forme humaine, qui peut me parler et à laquelle je peux parler alors… 

— Alors quoi ? Accouche ! Tu viens de dire que c’était comme de l’eau, alors vas-y ! 

— Alors, merci. Merci d’être la magie dans ma vie. Merci d’être toujours là malgré tout, malgré mes rejets, malgré mes peurs, mes colères, mes angoisses, et tous ces moments où je me suis à tort éloignée de toi. Merci d’être là quand personne d’autre ne l’est, merci de me permettre cette création, cette mise en abyme, cette liberté… merci de me donner du sens.

— C’est bon, là, ça devient long. Les gens vont perdre le fil. 

— C’est pas faux, Alphard. 

— Qu’est-ce que vous avez pas compris ? 

— Aïe, je crois que vous commencez à redisparaître... 

— Comment ? paniqua-t-il. Où ? 

— Chez vous, sourit l’inconnue. Vous vous diluez dans le reste de mes références… Vous redevenez une goutte d’encre sur le papier. Une aurore boréale dans mon ciel intérieur. 

— J’ai peur de... 

Alphard soupira. 

— J’ai peur pour mes petits. Dites-moi quand même, dites-moi ce qui leur arrive… 

L’ordinatrice se tourna vers lui et lui prit les deux mains. 

— Alphard, vous avez été un oncle merveilleux, vous le serez toujours. Sirius tiendra ça de vous. Il sera loyal à la famille qu’il s’est choisie. Toujours . Regulus… s’avérera extrêmement courageux, et fort. Andromeda se souviendra toujours de vos enseignements et n’acceptera jamais l’injustice ou la haine. Narcissa... deviendra une mère si forte, capable d’un amour si… entier. Ça la poussera à bien agir. Et Bellatrix… Bellatrix aura un peu plus de difficultés mais… 

— Merci, fit Alphard d’une petite voix tremblotante. J’ai encore un peu de temps pour changer les choses pour Bella, n’est-ce pas ? Et si ça ne suffit pas, vous et vos copains-copines, vous pourriez lui écrire une meilleure histoire, peut-être ? 

L’ordinatrice eut un petit sourire triste mais hocha la tête. 

— Vous reviendrez, Alphard, n’est-ce pas ? Vous pourrez toujours revenir. 

— Bien sûr ! Je veux que vous me racontiez toute cette histoire de Harry Potter. 

— Je peux vous la raconter mais elle n’est pas de moi, celle là. 

— Ben… 

— On est plein à écrire sur vous. Vous irez peut-être voir les autres aussi, qui sait ? On peut avoir besoin de vous. Tous et toutes auront aussi plein de choses à vous raconter. 

— Merci… Grâce à vous, j’ai eu l’impression de pouvoir me souvenir de tout. 

— L’écriture est une mémoire collective. On se souviendra toujours de vous, Alphard. 

Plouf.  

Seule dans le bureau, l’ordinatrice fit lentement pivoter sa chaise vers l’écran de son ordinateur. Elle regarda la page blanche et le curseur clignotant… puis se mit à sourire. 

— On se souviendra de vous tous. Vous êtes en nous pour toujours.

 

FIN

Notes:

Et voilà ! Comme vous l'aurez remarqué, c'est un texte un peu particulier, aha. Je n'avais absolument aucune inspiration et cette idée de dialoguer avec Alphard m'est venue un peu comme la foudre, histoire de sauver les meubles. Au final, je suis plutôt contente du résultat, et surtout heureuse d'avoir pu intégrer ma vision de l'écriture et la place qu'elle prend personnellement dans ma vie. La communauté des Potterfictions, depuis plus récemment, m'aide aussi énormément, et par ce texte, je voulais vraiment rendre un modeste "hommage" à cette communauté (les "copains-copines de l'écriture", comme dit Alphard) et à l'écriture en tant que pratique créatrice.

Bon, voilà, j'arrête de blablater. On se retrouve bientôt ailleurs, merci d'être là !

Prenez soin de vous,
Poiesis.

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