Work Text:
Je me souviens avoir pensé être caché dans son ombre, si longtemps qu'il me semblait être devenu une part d'elle, une forme sombre et indistincte, sans but ni personnalité. Je voulais m'échapper de cette prison qu'était l'amiral Thrawn, la personne qui avait chamboulé ma vie, ma voie, ma destinée. Combien de nuits sans sommeil, à compter sur mes doigts le nombre de mes choix, des erreurs qui auraient pu m'amener à un tel dénouement ? Combien de jours sans espoir, à regretter ma vie d'avant ?
Mais tout cela, tous ces mauvais sentiments, cette colère et cette tristesse, c'était avant de comprendre. Comprendre que toutes les actions du Chiss avaient un but. Que s'il m'avait gardé à ses côtés, c'était car il avait besoin de moi. Alors, je compris que moi aussi, j'avais besoin de lui. Tous ces mois durant, ces années, j'avais appris à vivre une vie colorée par sa présence, par sa voix, toujours si calme et posée, par son regard de braise, parfois glacial. Il avait une façon impressionnante de vous marquer l'esprit, comme au fer rouge. J'ai son visage gravé sous mes paupières, et ses rares rires sont des berceuses que je me répète lorsqu'il est loin de moi, et que la distance m'est insupportable.
Les autres parlent de moi, de nous, je l'ai entend souvent qui ricanent, se moquent. Pour eux, je suis une cause perdue, un grand oublié dans la grandiose histoire de Thrawn. Je serai toujours un pas derrière lui, jamais suffisamment important pour être élevé, comme lui, au rang de légende.
Ils ne comprennent pas, et ne comprendront sans doute jamais les raisons pour lesquelles j'accepte désormais cette place à l'ombre, loin de la lumière aveuglante brillant sur Thrawn. La satisfaction de servir un grand amiral, certes, mais également le désir de faire partie de sa vie, de ne pas avoir à quitter cette place d'où je peux, à loisir, observer la silhouette de son dos, impressionnante, remarquable, si chère à mon coeur. Tellement, qu'elle m'est parfois douloureuse. Et peut-être cette souffrance ne prendra-t-elle jamais fin, pourtant je lui ouvre grand les bras, car je ne puis imaginer une existence où lui et moi ne sommes pas collègues, amis, même si cette existence me refuse le droit d'être plus, d'être pour lui qui je désire vraiment être. Un confident, un être cher, quelque chose de plus intime encore.
Je repense parfois à des moments précis, ces secondes furtives et ces quelques instants volés où le monde m'a semblé s'éclaircir, avec son regard de sang fixé au mien, si banal, son corps raide et ses traits tirés. Durant ces rares moments, l'énigme Chiss devenait pour moi une évidence, un livre ouvert où je pouvais lire toute son affection, son admiration pour moi qu'il taisait si bien. Sans doute sont-ce là les rêves d'un homme fou amoureux, désespéré à l'idée d'être vu et aimé en retour. Peut-être ne sont-ils que les fruits d'une imagination trop débordante, animée par le désir d'être sien. Mais je les chéris tout de même, je les collecte pour en faire un verger d'où je cultive mon amour pour lui. Parfois, entre ces fruits doux et sucré, se cachent une plante venimeuse, un sentiment plus terrible et cruel encore que l'affection, un désir plus brûlant encore que le plus ardent des soleils. Et je suis alors assoiffée de lui, comme un vieux fou perdu en plein désert, abandonné à son sort depuis trop longtemps pour avoir su préserver son esprit.
Je me suis découvert des démons qui n'existaient pas avant d'avoir rencontré Thrawn, des monstres sauvages et avides, qui déchirent ma raison et mon bon sens de leurs griffes comme ils le feraient d'une couche de peau, ne laissant derrière eux que des plaies béantes et ensanglantées. C'est de ces coupures que transpirent toute ma déraison, ces songes cruels qui me poussent à désirer plus que je ne le devrais, à imaginer mes mains caresser sa peau, le goût de ses baisers, et la douceur de ses cheveux, toujours si parfaitement coiffés.
Dans mes fantasmes les plus fous, je le plaque contre un mur glacé, et chiffonne le tissu délicat de son uniforme dans mes mains, je défais ses cheveux et je mord ses lèvres jusqu'à goûter son sang. Et il me laisse faire, car dans ce monde magique, miraculeux, Thrawn m'aime.
Et puis je rouvre les yeux, et je suis encore dans l'ombre du Chiss, un pas derrière lui, à observer la silhouette de son dos musclé, à espérer que personne n'aura remarqué à quel point je le désire.
