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La vie, c’est comme ça. On ne la choisit pas, c’est elle qui nous choisit et nous entraîne dans son lot d’aventures. Les péripéties qu’elle contient, les plus personnelles comme les plus collectives, forgent la grandeur et la tragédie du destin de chacun.
Le destin de la maison Black et de la famille Prince allait être des plus grandioses. La magie coulait dans leurs veines, leur noble nom leur assurait pouvoir, richesse et descendance. Du moins, c’était ce qui se racontait parmi les rangs fermés et se chuchotait partout dans le monde magique depuis l’avènement d’un sorcier du nom de Lord Voldemort.
[…]
12, Grimmauld Place, Londres.
-Regulus, dans mon bureau.
La voix autoritaire d’Orion Black retentit dans le salon. Un jeune garçon dégingandé d’une douzaine d’années tourna la tête vers la source de la voix. La porte du bureau s’ouvrit brusquement, laissant passer un Sirius furieux, poings serrés.
Regulus le retint par le bras, rencontrant les yeux gris familiers. Mais l’éclat de l’indignation et de la révolte y brillait.
-Ça va ?
Sa mâchoire contractée fit passer un air d’inquiétude sur le visage de l’adolescent. Qu’y avait-il pour que Sirius soit dans cet état ?
-N’y va pas, grogna Sirius pour toute réponse.
-Regulus !
Leur père allait le tuer, s’il ne venait pas tout de suite.
-Je dois savoir ce qui se passe. Désolé !
Regulus Black fila jusqu’au bureau paternel, un endroit où il n’était encore jamais entré. Il sursauta malgré lui lorsque la porte se referma vivement derrière son passage. Le bureau était d’une bonne taille ; les hautes fenêtres ceintes de rideaux de velours sombre, la grande cheminée empierrée et l’omniprésence du bois rendait l’atmosphère imposante. Grandiose. Tout comme la figure paternelle.
-Vous vouliez me voir, père ?
-Mon plus jeune fils, l’accueillit Orion, dont les traits compassés ne laissaient rien présager. Les yeux gris-bleu paternels étaient braqués sur lui, pensifs, évaluateurs. Regulus ne pouvait s’empêcher de se sentir comme un petit enfant devant lui.
-J’espère que tu feras plus honneur à notre famille que ton frère, grinça-t-il. Je t’ai convoqué ici parce qu’il est temps d’évoquer certains sujets. Tu connais la devise de notre maison…
-Toujours pur.
-Certes. Mais sais-tu d’où provient cette formule ? Sais-tu seulement ce qu’il signifie, ce qu’il représente ?
Son père s’était levé de son fauteuil. Il paraissait si grand, si imposant, en pleine possession de ses moyens. Même debout, Regulus pensa qu’il n'atteindrait jamais un centième de la stature de son géniteur. Orion s’arrêta un instant devant la grande toile posée sur la cheminée. Un crâne entouré de fleurs qui dépérissaient au fil des saisons.
-Eh bien, je suppose que c’est parce que notre sang est pur ? Notre famille est grande et noble. C’est ce qu’on nous dit toujours.
-Tu y es presque, Regulus. Mais qu’est-ce qui rend notre famille pure, exactement...? Ne t’es-tu jamais intéressé à cela ?
Cette fois, son père se dirigea vers la grande bibliothèque qui occupait tout le mur gauche et en sortit une grande boîte, qu’il posa sur son bureau.
-Je ne sais pas, père.
-Eh bien, je vais te le montrer, répondit-il d’une voix fervente et mystérieuse, pleine de secrets que Regulus avait hâte de découvrir.
[…]
-Sirius…
-Non, Regulus ! Combien de fois je vais te le dire : ces papiers sont un ramassis de choses ridicules inventées par je-ne-sais-qui. Quand bien même ce serait des archives familiales, ça ne change rien. Quand bien même nous sommes une famille au sang “pur”, ça ne change rien non plus.
-Mais c’est notre passé ! Comment tu peux parler de nos ancêtres comme ça ?
-Je n’ai rien à voir avec eux.
-Bien sûr que si ! Tu as une place tout aussi importante que la mienne, si seulement tu ne la refusais pas. Si seulement tu lui laissais une chance…
-Je ne refuse rien, seulement l’idée selon laquelle des gens auraient un sang plus pur que d’autres. Et qu’ils seraient supérieurs simplement à cause de ça. C’est complètement stupide. Ce n’est pas un livre des arbres généalogiques des familles descendant de Merlin qui changera quoi que ce soit.
Regulus, impuissant, vit son frère aîné sortir de sa chambre sans pouvoir le retenir ni le convaincre. Sirius était une tête de mule, parfois. Il fonçait, fonçait, jusqu’à ce que quelque chose de plus grand ne le renverse.
[…]
Regulus passait désormais le plus clair de ses journées à Poudlard en compagnie non plus de son frère mais de ses camarades de Serpentard, et notamment ceux qui, comme lui lors de cette fameuse soirée d’intronisation, avaient pris la Marque. Il n’avait jamais été si entouré, si populaire qu’alors.
A chaque fois qu’il y pensait, une vague de joie et de déférence pour l’héritier de Salazar Serpentard le submergeait. Ses parents étaient si fiers de lui qu’il était sûr d’avoir pris le bon chemin. Non, c’était Sirius qui se trompait. Ça ne pouvait être que ça. Mais le dégoût et la surprise dans les yeux de son propre frère lorsqu’il avait vu la Marque sur son bras, qu’il avait été tout fier de lui montrer, avait créé un fossé entre eux. Et un espace de vide, de doute.
Pour se rassurer, il se disait que peut-être Sirius était jaloux. Surtout que Regulus était le petit chouchou de toute la famille depuis presque toujours. Une petite voix en son for intérieur lui chuchotait que ce n’était pas ça. Regulus la fit taire.
-La tour d’astronomie, ce soir ? lui demanda Severus Snape. Enfin Prince.
-J’y serai, répondit Regulus avec un sourire. Après le Club…
-Encore une réunion ? Le Serpentard roula des yeux, et Regulus sentit son sourire s’élargir. Il était si amusant de voir Severus râler, et en même temps, il partageait son opinion. Les soirées de Slughorn étaient d’une lenteur interminable et surtout d’un ennui...
Les deux Mangemorts s’entendaient étonnamment bien. Leur passion commune pour les arcanes sombres de la magie les avait rapprochés.
[...]
Regulus planait. Littéralement.
Plongé sur son lit gris, les membres en étoile, la lumière déclinante d’un soir d’automne rayant son corps de rayons d’or et d’ombre maussade, le regard rivé au plafond, comme un écran sur lequel se passaient ses souvenirs les plus récents.
Un sourire s’épanouit sur son visage, entre les mèches de ses cheveux d’ébène. Il soupira.
Il était amoureux.
Il avait embrassé Severus.
Oh, un baiser si doux, si chaste, si hésitant. Son cœur avait cogné comme jamais dans sa poitrine et il tremblait, parce qu’il avait peur. Peur du rejet, parce qu’il y avait Lily. Peur de ce que ce baiser voudrait dire. Peur des moqueries.
Et puis, il s’était dit que Severus aussi avait peur des moqueries. Mais que contrairement à elle, lui le défendrait.
Alors tout doucement, pendant que le garçon aux yeux d’onyx était assis juste à côté de lui, au bord du vide, il avait repoussé une de ses longues mèches noires. Si douces. Pas du tout graisseuses. Plus sombres que la teinte de ses propres cheveux. Il était si beau, cet air de confiance mêlée d’incertitude sur son visage.
Il avait cru qu’il allait mourir de contempler tant de beauté.
Son cœur tambourinait, tambourinait. C’était comme s’il allait s’envoler, décoller du sol d’un coup d’ailes.
Ses mains avaient d’elles-mêmes attiré ce visage pâle vers le sien, et il avait déposé un baiser sur ses lèvres. Severus s’était laissé faire. Il ne l’avait pas repoussé. Ne s’était pas moqué.
Il avait eu l’air d’un enfant perdu pendant quelques secondes, mais ensuite, sans mot dire, il avait entrelacé ses doigts à ceux de Regulus, et ils étaient restés là, au bord de la Tour d’Astronomie, à planer silencieusement parmi les nuages du ciel.
Est-ce que cela voulait dire qu’ils étaient… ensemble ?
Il ne pouvait pas arrêter de penser à la chaleur des doigts du Serpentard entre les siens, à son air perdu, brisé, qu’il voulait réparer par tous les moyens, à leurs rêves de grandeur entre les mains du Seigneur des Ténèbres, à leurs expérimentations qui finiraient par faire avancer certains domaines de la magie. L’avenir éclatait en vert Serpentard, en lumière dorée et en habits de Mangemorts. Leurs noms ne s’oublieraient pas. Leurs familles ne s’oublieraient pas.
-Severus ?
-Regulus ? répliqua l’adolescent aux cheveux de nuit.
-Est-ce que tu viendras chez nous...? Au banquet, je veux dire. Lucius a dit que seuls les premiers cercles sont invités.
Regulus déchiffra la gêne sur le visage en face du sien. Baissant la tête, il s’apprêta à retirer son offre, mais Severus, vérifiant que personne ne les voyait dans la salle commune, lui dit :
-C’est bon, je serai là.
Il sourit maladroitement, comme s’il ne savait pas comment faire, et finit par planter un baiser sur la joue de Regulus avant de s’en aller en Arithmancie.
Regulus le regarda s’en aller puis porta la main à sa joue. Il n’avait pas rêvé, n’est-ce pas ?
Une vague de chaleur parcourut tout son corps, et il se surprit à sourire béatement, des larmes dans les yeux. Ravalant ses émotions soudain débordantes avant qu’on ne le remarque, Regulus prépara ses affaires de Quidditch. Ce soir, l’entraînement promettait d’être spectaculaire.
[...]
Il semblait à Regulus qu’il avait attendu cette soirée toute sa vie. Plus encore que son intronisation au sein des Mangemorts, qui l’avait rendu si populaire et ses parents si fiers.
Là, il semblait que toute sa vie se jouait sur ce moment. Le cœur battant, il s’était préparé avec des gestes fébriles, méticuleusement.
Il avait tant consulté le miroir que celui-ci refusait de lui donner son image. Une chemise de soie grise sous un costard de velours et une cape brodée, moirée de toutes les nuances de vert imaginables. Des cheveux lissés, rejetés en arrière, gominés, pour dégager son visage aux traits de plus en plus masculins et mettre en valeur le gris de ses prunelles et ses lèvres pleines. Un nœud papillon, pour la forme. Des bottes en cuir de dragon, rehaussées de boucles d’argent.
Regulus avait la chance de pouvoir profiter du trésor familial et le talent d’une élégance exubérante mais jamais trop poussée ; nul doute qu’il allait attirer les regards. Cependant, le seul qu’il voulait attirer était celui d’un de ses pairs. Plus âgé d’un an, mais plus jeune d’un point de vue social.
Orion et Walburga trouvèrent ses efforts vestimentaires excellents pour l’image de la famille Black ; Regulus dut parfaire son rôle en se comportant comme le parfait hôte alors que les invités commençaient à affluer. Il n’était que dix-neuf heures. Sirius était aux abonnés absents.
Tant mieux, s’entendit-il penser. Il ne valait mieux pas qu’il se rende compte de qui avait été invité. De toute façon, leur idylle ne pouvait qu’être secrète.
Entre les murs tapissés de l’immense salon des Black, entre les victuailles préparées par les elfes de maison et le champagne qui coulait à flot -Champagne Bourbon des caves Selwyn- et la foule qui s’amassait, Regulus commençait à se sentir seul.
Les discussions, les rires, le piano enchanté qui jouait ses notes dans un coin. L’ambiance était parfaite, mais le jeune sorcier gardait un sourire forcé. Poli. Il s’ennuyait. Malgré la présence des Malefoy, qu’il salua avec la grâce due à la noblesse de leurs rangs, malgré celle de ses cousines, la froideur réservée des Malefoy, le papotage de ses cousines, de Selwyn, des frères Lestrange, de Nott et de Dolohov ne remplissaient pas le vide qui s’était pernicieusement installé en lui.
Quittant la table où toutes les jeunes recrues s’étaient installées, il retourna parmi la foule, une dernière fois. L’énergie du désespoir le conduisit à chercher du regard, encore et encore, parmi la mer dansante des invités. Mais il n’y était pas. Il avait pourtant promis…
Mais alors, un mouvement attira son attention. Dans un coin de la pièce, à moitié derrière l’embrasure d’une porte, il se tenait là.
Oh, Merlin.
Oh, Merlin.
Oh, Merlin…
Respire.
L’esprit de Regulus tournait à vide. Son cœur venait de faire un bond de trois mètres hors de lui on ne savait où, et lui-même s’en fichait. Mon dieu, ce qu’il était… Splendide n’était même pas un mot suffisant pour le décrire.
Sous la lumière tamisée, chaude des lampes du salon, Severus ressemblait à un de ces dieux anciens tombés dans l’oubli. Un costume simple mais élégant, complet noir et blanc, une cape noire, des chaussures noires ternes soulignaient un effort sur l’apparence malgré ses origines modestes. Ses cheveux étaient lâchés autour de son visage pour une partie, l’autre retenue par une barrette argentée dévoilait les traits aristocratiques de son visage de porcelaine.
Et ses yeux, ces prunelles taillées dans l’obsidienne la plus profonde, qui reflétaient la lumière alentour, absorbaient Regulus dans un autre monde, un monde où ils étaient seuls et où il dépouillerait ce regard de toute son hésitation et le laisserait le dévorer tout entier.
Regulus sentit le temps s’arrêter, le monde s’effacer autour de lui sous le regard de Severus. Magnétisé, il se sentit avancer vers lui sans même s’en rendre compte. Ils se tenaient désormais l’un en face de l’autre, proches mais gardant une distance respectueuse, un espace d’incertitude où une tension s’accumulait.
-Tu es… fut tout ce qu’il put souffler.
-Toi aussi, répondit le sorcier aux prunelles d’onyx dans un chuchotement qui ressemblait à un soupir. Et un sourire embarrassé.
-Tu veux venir saluer…?
Les mots moururent sur ses lèvres. Pourquoi, pourquoi Regulus n’arrivait-il jamais à s’exprimer clairement en sa présence ? Il avait toujours l’air d’un idiot. Reprends-toi !
-Je ne viens pas pour les autres.
Il avait affirmé cela avec confiance, presque avec insolence, mais il semblait être sur le point de s’enfuir.
-Je vois, dit Regulus, mais rien ne lui vint pour combler le silence qui s’installait. Pour contrer les charbons ardents qui les brûlaient à vif.
Severus fut le premier à briser le contact. Regulus le retint d’un bras. Il fallait qu’il tente sa chance. Du moins, le diable.
-Non, reste. S’il te plaît… Il n’osa même pas croiser le regard sombre qui s’était posé sur lui. Mais quand il le rencontra, toutes ses défenses d’Occlumancie cédèrent. Les intentions du jeune Black n’eurent plus de secret pour le dernier Prince, et, étrangement, cela l’enflamma. La flamme de la nouveauté, peut-être.
Le garçon en face de lui était toujours là. Il n’arrivait pas à y croire. Mais c’était vrai. Il était venu pour lui, et pour lui uniquement. Même si ce n’était que pour un soir, même s’il était sûrement trop tôt pour tout ça, même si c’était mal, il était évident que cette soirée dépassait les normes. Que les étincelles étaient là, partout, et qu’elles allaient les engloutir s’ils ne cédaient pas.
-Je voudrais te montrer quelque chose…si tu veux bien.
Severus hocha la tête, une étincelle passant dans les prunelles luisantes.
Malgré la peur de se laisser emporter, de se faire rejeter plus franchement, la vulnérabilité d’une telle situation, Regulus entraîna le sorcier plus profondément dans la maison, loin du centre de l’attention, montant quatre à quatre les escaliers, se cachant dans les recoins -toujours se méfier des oreilles qui traînent et de Walburga Black- où ils s’embrassèrent doucement, n’osant à peine se goûter, pour enfin arriver à la chambre de Regulus, leurs mains liées l’une à l’autre.
Avoir Severus ici lui faisait ressentir une sorte d’ivresse qui lui faisait tourner la tête. Il y avait un goût de transgression sur leurs lèvres, la saveur d’un interdit dans leurs baisers. Est-ce que c’était cela que ressentait Sirius lorsqu’il s’opposait à leurs parents ? Lorsqu’il organisait des entourloupes au nez et à la barbe des professeurs de Poudlard ? Lorsque lui et les Maraudeurs s’amusaient à persécuter les Serpentards qu’ils suspectaient d’être des Mangemorts ?
Regulus repoussa cette interrogation loin au fond de son esprit alors que Severus, de son plein gré, l’embrassait. Et pas qu’un peu. Brusquement, la ligne du temps devint floue pour les deux sorciers, seulement ponctuée par les étapes de leur frénésie.
Le petit bruit qu’émit Severus lorsque Regulus le plaqua contre le mur galvanisa leurs baisers, qui devinrent plus profonds, plus empressés. Les capes tombèrent à terre, sans égard pour leurs propriétaires. Ils n’étaient plus qu’en chemise lorsque Regulus attira son amant dans son lit, remontant la manche de son bras droit, dévoilant la Marque des Ténèbres, et l’embrassa. Un sourire creusa ses lèvres alors qu’il sentait le garçon aux yeux sombres frémir en retour.
Le plus jeune des Black menait la danse. Mais l’héritier des Prince lui répondait.
Les baisers, les morsures, les caresses, les griffures étaient autant de marques de la passion qui les emportait à la dérive. Les râles, les gémissements étouffés, les cheveux emmêlés, les souffles rapides marquaient la mesure de cette soirée hors de toutes limites.
Severus était resté. Et il ne s’en alla que tôt dans la matinée, après avoir passé la nuit avec Regulus, ce dernier endormi la tête sur sa poitrine, écoutant les battements de son palpitant.
