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JM ne se rappelait plus pourquoi il était là. En fait, il ne se rappelait surtout plus pourquoi il avait accepté. Sculpter des citrouilles, quelle activité idiote ! C’était dur, en plus, plus dur que JM ne l’aurait cru. La peau, épaisse, ne se laissait pas faire. Comment obtenir un dessin propre dans ces conditions ? C’était impossible ! La preuve en images : il avait certes réussi à percer quelques trous, mais l’on aurait davantage dit qu’il s’acharnait sur sa victime cucurbitacée qu’autre chose. Ses avant-bras étaient couverts de jus orange et de filaments de chair, qui auréolaient également la carcasse en partie évidée, telle une flaque de sang autour de son cadavre. Pourquoi ne pas avoir envoyer bouler Virgil quand il lui avait proposé cette activité ? Ah oui, c’était vrai. Picarel. Picarel qui aimait cette activité en cette période de l’année. Picarel qui aurait été blessé si personne ne s’était joint à lui. Picarel qui l’avait regardé avec interrogation, et JM s’était senti coupable de penser à refuser malgré tout.
Alors il avait accepté.
Picarel lui en aurait-il réellement tenu rigueur si JM s’était défilé ? Ils se parlaient peu. JM ne savait pas comment aborder les gens, et Picarel en particulier. Celui-ci n’avait amorcé aucun pas vers lui non plus. Par réserve, habitude de s’effacer ou indifférence ? JM n’aurait su le dire. Pourtant, il était indubitablement curieux à son égard. Il était conscient que Virgil représentait plus qu’un ami à ses yeux, et que l’inverse était vrai aussi, même si la situation semblait anormalement compliquée entre eux. Il n’en était pas jaloux. Cependant, il regrettait un peu le fossé entre cet homme, important aux yeux de Virgil, et lui. Fossé qui prenait un aspect concret en cet instant même : bien qu’ils fussent assis non loin l’un de l’autre, ils n’échangeaient pas un mot, concentrés sur leurs sculptures. La pièce était plongée dans un silence seulement entrecoupé par les coups portés contre les légumes. JM fronça les sourcils à ce constat. En y songeant, ce silence durait depuis un moment… trop longtemps, alors que Virgil était supposé être dans la même pièce qu’eux. Il leva les yeux.
— Où est Virgil ?
Disparu. Ils n’étaient plus que deux dans la pièce. Le lâcheur ! Lui qui lui avait sorti sa tirade mélodramatique sur la déprime de Picarel avant que celui-ci n’arrivât ! Pourtant, il osait les abandonner ! Sa citrouille trônait devant sa chaise, inachevée. Elle n’avait qu’un œil en forme de triangle couché et une ouverture linéaire édentée partiellement bouchée par de la bouillie orange en guise de bouche. JM retint un hoquet satisfait. Virgil ne s’en tirait pas mieux que lui. Était-ce la honte qui l’avait mené à se réfugier dans une autre pièce ?
Picarel leva le nez à son tour et regarda autour d’eux, pour constater la même chose que JM. Il parut surpris.
— Aucune idée… Je ne l’ai même pas vu partir.
Ce crétin ne perdait rien pour attendre… Le regard de JM s’attarda sur Picarel. La position de la citrouille ne lui permettait pas de voir la sienne. Dommage. JM imaginait une catastrophe similaire à la leur, mais celle-ci semblait plus propre. Ou Picarel masquait mieux les traces de son crime.
Un silence incertain s’installa entre eux pendant quelques secondes, tandis qu’ils hésitaient. Reprendre leur sculpture comme si de rien n’était ? Mettre la main sur l’autre crétin ?
— Il est quand même gonflé…
— Il devrait revenir, il n’a même pas fini la sienne, argua Picarel. Ni nettoyé derrière lui.
JM grogna. À moins que Virgil s’attendît à ce qu’ils le fissent pour lui ? Il pouvait toujours rêver. Il en empêcherait Picarel, si celui-ci cédait à ses caprices d’imbécile, par souci d’hygiène ou autre. Que Virgil se débrouillât. C’était son idée, après tout.
Il pesta.
— Ça, il a su brandir ta déprime pour me convaincre, mais quand il s’agit de –
— Ma déprime ?
L’attention de JM se porta de nouveau sur Picarel et il se raidit, mal à l’aise. Il n’aurait pas dû évoquer cela de vive voix, l’égyptologue n’aimerait sans doute pas… Pourtant, curieusement, ce dernier n’était pas en colère ou même agacé. Ses mains étaient calées contre la table, à l’arrêt, et son instrument de torture de courge posée près d’elles. Il semblait surtout ne pas comprendre. Ce constat l’étonna. L’évocation n’aurait-elle pas dû lui parler, au moins un peu ?
— Bah, les sculptures de citrouille… Virgil a dit que t’aimais bien cela et que, euh…
Sa voix mourut alors que les sourcils de Picarel se haussaient. Après quelques secondes, les lèvres de ce dernier esquissèrent un léger sourire. C’était quoi ce bordel ?
— C’est amusant, il m’a dit la même chose te concernant.
— Quoi ?!
— Il m’a dit que tu adorais faire ça à cette période de l’année, et qu’avec l’absence de ta sœur et de Nora, cela te remonterait le moral. Il m’a demandé d’aller chercher les citrouilles dans sa voiture pendant qu’il te rapportait la ‘bonne nouvelle’. Puis je suis allé vous rejoindre, pour vous trouver tous les deux plantés l’un devant l’autre, sans parler.
Oui, Picarel était arrivé juste après le plaidoyer de Virgil ; d’où son air interrogateur, qu’il avait mal interprété… Ah, le traître, il en avait profité, en plus ! JM fulmina contre l’abonné absent. Ainsi, c’était son plan depuis le début. Aussi machiavélique et stupide que l’aventurier. Mais dans quel but ? Les laisser se ridiculiser à croire qu’ils consolaient l’autre ?
Il se redressa brusquement et sa chaise râcla le sol en reculant.
— Je vais retrouver cet imbécile.
Il avait deux mots à lui dire.
Se faisant, son regard tomba sur la citrouille de Picarel. Depuis son nouveau point de vue, il apercevait des traits qu’il n’identifia pas, mais qui ne ressemblaient pas au coin d’un œil ou à la commissure d’une bouche tordue. Curieux, il fit quelques pas pour avoir un meilleur angle de vue.
La première chose qu’il constata était que Picarel était un bien meilleur sculpteur que Virgil et lui réunis, et bien plus propre dans son travail qu’eux. Déformation professionnelle, peut-être, à force de déterrer de vieux trucs. La seconde était que sa sculpture ne ressemblait en rien au schéma classique que Virgil lui avait décrit, soit les yeux et la bouche – et éventuellement le nez. Les yeux étaient certes des yeux, mais se prolongeaient de deux traits en dessous, un court vertical et un second plus long, qui partait vers l’arrière en diagonale, pour finir en une boucle. Un sourcil se dessinait au-dessus de chacun d’eux. A la place de la bouche, plusieurs petits symboles avaient été gravés au sein d’une cartouche couchée, dont ce qui ressemblait à… un serpent ? Cela lui rappelait les bouquins que Picarel consultait souvent. Une sorte de baragouinage des anciens Egyptiens, non ?
— C’est… quoi ? Ça symbolise une bouche, en fait, ce truc ?
Picarel fixa son œuvre d’un air distrait et prit un air contrit.
— Non, pas vraiment. C’est une cartouche, avec des hiéroglyphes dedans. Déformation professionnelle, j’imagine.
JM ne prit pas le parti d’en rire. En fait, il était plutôt admiratif. Réussir un tel niveau de détail sans tout réduire en charpie… Soudain, il pensa que, peut-être, il devrait tailler des yeux en forme de roue dentée à la sienne, avant de se raviser. Le jour où il parviendrait à autre chose que de la bouillie, peut-être…
Il entendit un léger gloussement derrière lui, qu’il situa en dehors de la pièce, près de l’entrée. Celui de Virgil le traître. Cependant, son désir ‘d’explications’ s’était dissipé. Pour l’heure, il s’en fichait, en fait.
— Et qu’est-ce que ça veut dire, alors ? Et les yeux, pourquoi sont-ils comme ça ?
Picarel marqua sa surprise devant le vif intérêt qu’y portait soudain JM.
— Ce… ça t’intéresse vraiment ? Je ne –
— Oui.
Sur ces mots, JM attrapa sa chaise et la traîna pour s’asseoir. Il avait oublié sa citrouille, l’activité elle-même, le jus séché sur ses avant-bras. C’était peut-être là la plus longue conversation qu’il avait tenue avec Picarel, jusqu’à présent. Et peut-être pourrait-elle être un peu plus longue, s’il ne la gâchait pas en y mettant un terme brusquement pour pester sur un fuyard qui n’avait peut-être jamais fui si loin que cela. Et puis, pourquoi faire, en vrai ? Il verrait cela plus tard.
Picarel hésita puis il lui sourit, d’un sourire qui troubla JM. C’était la première fois que Picarel lui souriait de la sorte. C’était étrange, mais agréable. Inconscient de cet effet, son aîné se détourna de lui pour désigner les yeux de son œuvre.
— Ceci est l’œil d’Horus ; c’est un symbole de…
Il ne fallut que quelques secondes à JM pour oublier Virgil pendant un moment. Les paroles de l’égyptologue l’absorbaient, la passion qui se dégageait de lui le saisissait. Pendant un instant, il comprit ce que Virgil voyait en lui. Et en lui-même, il était heureux de ce premier pas, et espérait que d’autres suivraient.
