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– Tu as gardé ce vieux truc ?!
La voix incrédule de Virgil mena Picarel à lever le nez de son livre. Il le considéra un instant, serein, avant de baisser son regard vers le vêtement incriminé. Un vieux pull large, informe, laid – dans le marron terne clair au beige, avec des éléments nordiques écarlates comme des frises ou des têtes de rennes pixellisés en guise d’ornements – mais épais et incroyablement chaud et confortable. Il lui venait d’une vieille tante qu’il appréciait variablement, plutôt peu – elle-même le haïrait si les inclinations de son neveu étaient portées à sa connaissance – et ce cadeau avait d’abord paru sonner le glas d’une relation à peine cordiale. Cependant, il l’avait essayé – par respect, selon sa mère qui l’y avait obligé.
Ainsi l’avait-il conservé.
Il haussa les épaules.
– Comme tu peux le voir.
– Mais pourquoi ?
Ils avaient déjà eu ce débat, quelques années plus tôt, en Egypte, avant que Virgil partît de son côté parcourir le monde en le laissant dans son sillage. Picarel se raidit tandis que des souvenirs au goût aigre s’efforçaient de refaire surface. Il aurait aimé les oublier ou, du moins, parvenir à les affronter avec un détachement apaisé ; après tout, la situation n’avait plus rien à voir, à présent. Même si… Ses yeux glissèrent vers JM, qui venait d’entrer dans la pièce, frictionnant ses mains sales dans un chiffon qu’il noircissait avec une substance graisseuse. Le jeune homme les observa un instant avec attention, curieux, avant de se rendre à l’évier, le tissu jeté au sol. Picarel s’abstint d’exprimer quoi que ce fût, bien que son cœur se serrât.
Il n’était pas jaloux. Il appréciait JM, même s’il le connaissait encore peu – il n’avait pas fait beaucoup d’efforts pour se rapprocher de lui mais, il l’avouait en lui-même, il ne savait pas tellement comment l’aborder. Mais… combien de temps avant que Virgil le lâchât à nouveau ? Son rejet, son départ, son absence de ces dernières années ne cessaient de le hanter, et ce n’était pas pour lui qu’il était revenu, juste pour réclamer de l’aide.
Comme ce n’était pas par le biais de ses sentiments pour lui qu’il avait fini par admettre en lui-même son attirance pour des membres du même sexe que lui.
– Parce qu’il est chaud et que je suis bien dedans.
Et qu’il était bien adapté au froid qui s’était abattu sur la ville. D’une certaine façon, l’égyptologue se sentait un peu comme ce vieux pull. Toléré pour son utilité – mais quelle utilité lui-même avait-il ? –, avec la conscience que cette tolérance finirait sans doute par cesser un jour et qu’alors, il finirait remisé dans un coin. En Egypte, sans doute, avec son appareil de distillation d’alcool. Comme la dernière fois.
Cesse d’y penser, c’est inutile.
Tandis que le visage de Picarel s’assombrissait à ces pensées, JM fronça les sourcils, perplexe à l’entente de ces quelques mots, pendant qu’il s’essuyait les mains avec un torchon propre. Puis il jaugea le pull en question et comprit.
– Attendez, c’est de ce pull que vous parlez ? C’est quoi le problème ? Il a l’air chaud, c’est plutôt cool, vu le temps qu’il fait.
Picarel s’extirpa de la morosité qui l’avait gagné et acquiesça à ces propos, avant de confirmer :
– Il l’est.
– Alors c’est quoi le problème ?
– Il est moche ! s’exclama Virgil, atterré par le manque de réaction de ses vis-à-vis.
Devant le sourcil haussé des deux autres, que son très court plaidoyer avait laissé indifférents, Virgil hésita avant de rendre les armes. Il leva les mains en signe de reddition.
– OK, OK, je me rends !
JM roula des yeux devant son geste.
– Quel dramatisme.
Virgil n’eut pas l’occasion de rétorquer quoi que ce fût qu’il se détournait déjà d’eux pour considérer le chiffon sale, songeur, tandis qu’il reposait le propre sur le rebord. Picarel retourna à sa lecture, comme s’il ne s’était rien passé. L’aventurier quitta alors la pièce pour rejoindre sa Buick. Il était juste venu récupérer ses clés, à la base, et celles-ci reposaient dans sa main serrée. Picarel le suivit discrètement du regard, les yeux plissés, méfiant. Virgil l’avait assommé pendant des heures au sujet de l’horreur que la vision de ce pull provoquait en lui, en Egypte. Ainsi, qu’il cédât aussi facilement, à présent, était étrange. Était-ce dû à l’influence de JM, à l’âge… ou parce qu’il avait une idée derrière la tête ? Il penchait pour la troisième option. Cependant, il était incapable de déterminer si un tel cadeau hypothétique lui ferait plaisir ou non.
Car, encore une fois, il avait l’impression que le sort de ce vieux pull serait bientôt le sien.
**
– Tu en as un, toi aussi ?!
Virgil était parti pendant une heure, deux peut-être. Picarel n’avait pas quitté son fauteuil et il avait conservé la même pose, lové confortablement contre le dossier molletonné et les yeux baissés sur sa lecture. Seul le nombre de pages lues s’était épaissi. Le changement venait surtout de JM. Le jeune homme occupait désormais l’autre siège à disposition, où il triait et rangeait un lot d’écrous et de roues dentées dans une boîte calée sur ses cuisses. A quelques pouces de lui, une sorte de figurine mécanique se dressait, triomphante, le cuivre rutilant, au-dessus de la commode. Il avait troqué sa tenue de travail contre une autre, plus confortable. Une qui comprenait un vieux pull informe et laid, large, dans les tons oscillant entre le vert caca d’oie et le jaune verdâtre, recouvert de motifs indéfinissables. Mais épais et incroyablement chaud et confortable, comme celui de Picarel. Un peu dans le même style, de fait.
JM ne prit même pas la peine de lever les yeux pour lui répondre :
– Comme tu peux le voir.
Picarel leva le nez de son livre, tandis qu’un sentiment de redite l’envahissait à cette scène. Son regard tomba sur le paquet que Virgil tenait contre sa poitrine. Ses traits s’assombrirent et il détourna les yeux, un goût âcre dans la bouche. Il ne savait même pas ce qu’il contenait mais il l’appréhendait.
Virgil fronça les sourcils en s’en apercevant. Ses lèvres s’entrouvrirent mais il n’eut pas l’occasion de prononcer un mot que JM poursuivait, inconscient de cela :
– Et inutile de te lancer un plaidoyer sur sa mocheté et sur les raisons pour lesquelles je devrais m’en débarrasser. Ce sont mes affaires et je compte bien le garder.
Sur ces paroles, il leva alors la tête, pour percer Virgil d’un regard incisif et presque méfiant. Picarel se mordilla la lèvre, gêné. Peut-être n’aurait-il pas dû lui dire, pour l’Egypte… mais c’était JM qui avait demandé, en premier lieu.
– Ce n’est pas ce que je comptais faire, assura l’aventurier, troublé, après un léger temps d’hésitation. J’ai déjà compris le message, tout à l’heure.
– Sûr ? Parce que le message n’avait pas eu l’air de rentrer, en Egypte, pour le pull de Picarel.
Picarel ferma les yeux et aspira à disparaître derrière son livre alors que Virgil se tournait vers lui. Vraiment, il n’aurait pas dû lui en parler. JM s’était montré indigné sur le moment, quant à l’insistance et à l’attitude agaçante d’alors de Virgil, ce qu’il comprenait et partageait, d’une certaine façon… Mais à présent ? C’était juste remuer le couteau dans la plaie pour rien. Enfin, dans sa plaie à lui. Et pourquoi remettre sur le tapis une histoire vieille de plusieurs années, au risque de provoquer un conflit ? Pour quelle utilité ? Peut-être devrait-il prétexter un mal de tête fictif et se réfugier dans la chambre qui lui avait été gracieusement allouée.
Il rouvrit les yeux et constata que Virgil n’était que surpris, mais pas fâché, ni même agacé. Il soupira.
– Il est passé, affirma ce dernier, peu désireux de s’attarder sur le sujet.
JM n’insista pas et reporta son attention sur ses pièces mécaniques. Picarel, lui, était retourné à son livre, même s’il gardait une oreille attentive à l’écoute de la conversation.
– Donc, vous avez discuté ? demanda-t-il alors, comme le silence qui s’installait devenait quelque peu pesant pour lui.
– Oui, répondit JM.
Il marqua une pause, tel que ses deux aînés crurent un instant qu’il ne parlerait pas davantage. Puis il reprit :
– Je lui ai demandé pour cette histoire de pull, il m’a dit que ce n’était pas la première fois que tu lui faisais ce genre de réflexions – que tu lui as dit pareil, à l’époque. Puis on a discuté de l’Egypte.
Picarel se garda de réagir. Ils n’avaient pas tant parlé de l’Egypte que de ses souvenirs là-bas… dont ceux qui incluaient Virgil, jusqu’à évoquer ses insécurités. Pourtant, ils n’étaient pas proches. Peut-être était-ce la scène avec Virgil qui avait exacerbé son besoin de se confier. Même si cela n’avait été que quelques mots, deux ou trois phrases, à peine, qui se suffisaient à elles-mêmes. Le silence et l’écoute du jeune homme avaient joué, certainement. Sur l’instant, il les avait aussitôt regrettées. Devant lui, JM avait semblé stupéfait ; les sentiments de Virgil à son égard lui paraissaient évidents, à ses yeux. A lui aussi, enfin peut-être ; mais cela suffisait-il ?
JM ne détailla pas davantage et Virgil ne l’y poussa pas. Détail surprenant, ses traits dévoilaient une certaine satisfaction bienheureuse. Picarel suspecta qu’il s’agissait du fait qu’ils avaient échangé ensemble. Il avait conscience que Virgil n’était pas très à l’aise avec cette nouvelle dynamique entre eux, étrange pour lui. Aucun d’eux n’avait prévu cette sorte de couple à trois qui voyait timidement le jour.
– OK. Super.
Il s’avança jusqu’à la commode pour y déposer son paquet, et retira sa veste. Picarel lorgna le nouveau venu avec incertitude. Stupide insécurité qu’un rien suffisait à réveiller.
– Une simple course, explicita Virgil, qui avait intercepté son coup d’œil. Quelques chemises pour remplacer les récemment décédées – paix à leurs âmes. Pas de pull, je t’assure.
Picarel haussa les sourcils, étonné, puis une vague de soulagement le traversa brièvement. Il se composa ensuite un air neutre et acquiesça, faussement nonchalant. Il se morigéna. C’était ridicule. Même si Virgil lui en avait acheté un en guise de remplacement, lui n’était pas obligé pour autant de jeter le sien.
Plongé dans ses pensées, il ne vit pas Virgil approcher. Il sursauta lorsqu’une main glissa sur son bras et leva la tête pour croiser le regard de Virgil. Une lueur indéchiffrable y brillait.
– Je ne voulais pas te blesser, tu sais.
Picarel écarquilla les yeux, stupéfait.
– Que –
– Je parle de ton pull, ajouta-t-il en désignant le vêtement en question. J’ai vu la tête que tu as faite. Tu sais que je peux me montrer dramatique, par moments – d’autant plus à l’époque.
Picarel sourit malgré lui à cette mention.
– Je ne suis pas sûr que cela ait beaucoup changé.
Virgil gloussa avant de secouer la tête. Puis il reprit son sérieux, un sérieux tel qui ébranla Picarel.
– Peu importe ce pull, au fond. Je suis désolé si mes réflexions t’ont blessé.
Dire qu’il était surpris était un euphémisme. Le sujet l’avait-il tant trituré l’esprit pendant sa course, pour qu’il se confiât ainsi ? Il se détendit inconsciemment. C’était ridicule mais, une fois encore, son esprit effectuait un parallèle avec ce vieux pull. Comme si le fait que Virgil acceptât finalement ce bout de laine signifiait qu’il ne l’abandonnerait pas lui non plus. Et la caresse sur sa joue, distraite, associée au regard qu’il lui portait présentement, sonnait comme une promesse. Une promesse qu’il ne tiendrait peut-être pas, mais son mal-être s’était atténué. Et cette façon qu’il avait de le fixer, à présent… Jamais Virgil n’avait osé lui porter un tel regard, aussi profond, aussi intense – aussi assumé –, ni aussi longuement, à l’époque. Il préférait alors détourner les yeux comme s’il n’y avait rien, ou rien eu. Ce n’était pas le cas, en cet instant. Quand désir et attirance se devinaient tout juste, quelques années plus tôt, ce regard-ci ne cachait plus rien, et l’intensité de ce qu’il lui dévoilait le troublait autant qu’il le ravissait. Ses joues rosirent.
La différence était plus que palpable.
– Faut pas hésiter à le lui dire, quand il joue au con. Ce qui peut arriver assez souvent.
– Hé ! protesta le concerné en se tournant vers JM, l’obligeant de ce fait à se redresser partiellement, un sourire aux lèvres.
La magie de l’instant était passée mais Picarel n’en nourrissait aucune frustration. Finalement, la situation n’avait plus rien à voir avec la dernière fois.
– Oh, au fait ! s’exclama JM en extrayant son attention de sa boîte, qu’il venait de refermer. J’ai mis la main sur un autre vieux pull, vraiment super large. Même avec ta carrure, il devrait t’aller. Tu devrais l’essayer.
La tête de Virgil, partagée entre sidération et curiosité involontaire, valurent toutes les réponses du monde.
