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Ils habitaient dans une petite bâtisse toute en bois, peinte dans un bleu azur comme l’était la coutume dans ce coin de Bordeciel, non loin des étables et d’un carré de terrain qu’un fermier local travaillait pour un des nobles de Blancherive, et sur lequel il poussait des poireaux et des choux pour lui-même sur un petit lopin de terre.
L’air était vif, dans la vallée, l’air était bon, portant des effluves de la montagne, de pétrichor lors des saisons de pluie, une odeur qui ravivait les esprits dès qu’on ouvrait une fenêtre pour aérer. Et dès qu’on ouvrait une fenêtre, il était évident de s’y accouder pour un moment, pour prendre la vue qui détalait une toundra sauvage, dans des tons d’ocre et d’olive, murée d’hautes montagnes couronnées par des nuages blancs qui faisaient rêver.
C’était donc bien pour ça, que Gélébor et Sérana avaient réalisé le très long trajet pour s’installer ici- à pied, sur les routes délabrées et oubliés de Bordeciel, craignant les Vigiles de Stendarr et les bandits qui se cachaient dans les buissons et les forêts. Oui, ils pouvaient se battre, se défendre, mais un long et rude voyage comme celui-ci se devait être calme, presque ennuyant. Un repos après une année mouvementée.
Certes, une vie de boulanger, une vie auprès de Miraak n’est pas une vie reposante, loin de tout ça, mais il y a un certain confort dans la routine, dans une vie rythmée par l’habitude. Gélébor, lui, voulait tout simplement ne plus être seul dans sa grande chanterie. Il y avait bien les Trahis, mais autre que des grognements et des bruits insupportables de pieds nus sur du carrelage, ils ne lui portaient pas de grande compagnie. Sérana, elle, voulait s’intégrer doucement parmi les bonnes gens de Bordeciel. Il y avait tant qu’elle devait apprendre et que ses parents ne lui avaient jamais appris ; une fille de noble comme elle, une fille de seigneur, même, n’avait rien à faire parmi la populace, et même si son père n'était plus là pour lui dicter sa vie, et qu’elle était libre de faire quoique ce soit, c’est en acte de rébellion, en hommage à son enfant intérieur, qu’elle s’était décidée de suivre Gélébor. Et puis, vivre seule avec sa mère et la Garde de l’Aube dans un château lugubre et sombre ne lui portait aucun intérêt.
Miraak, quant à lui, n’avait jamais prévu une vie telle que celle-ci, et encore moins une vie de boulanger. On lui avait confié la garde d’une maison, et il s’était retrouvé seul, encore plus seul qu’en Apocrypha- il était entouré de gens, d’une foule pressée et vivante, mais qui n’avait aucun intérêt à lui parler. Comme un prince déchu, devant survivre de lui-même. Une des marchandes avait la bonté de lui montrer comment se nourrir, comment vivre. Elle doit avoir un bon œil, il se disait, car bientôt, c’était lui, qui était devenu son fournisseur de pain, avec sa recette à elle. Elle en vivait bien, de son pain, et lui aussi, avec des grosses miches et des pistolets et des fougasses, et il y trouvait un malin plaisir à y découper des jolies encoches avant de les enfourner, un plaisir qu’il n’avait pas connu jusqu’à maintenant.
Bien sûr, il sait qu’il aurait bien rigolé, il y avait quelques centaines d’années de là, si on lui avait dit que quelqu’un aussi prestigieux que lui serait devenu boulanger. Mais maintenant qu’il y est, maintenant qu’il vit une vie honnête sans aucun soucis, il se disait qu’il ne s’en était pas bien mal sorti, malgré tout. Il sait qu’Hermaeus Mora doit rigoler, à son sort, mais quelques années de liberté, quelques années vécues sans tracas, vaudra une seconde éternité passée à errer les couloirs d’Apocrypha une fois qu’il aura rendu l’âme.
Sa petite bâtisse, il l’avait achetée avec les quelques sous que la marchande Carlotta lui donnait pour son pain, et il en était bien fier. Bon, on l’avait un peu poussé, à acheter son propre endroit pour y habiter, mais cela n’y changeait rien- il vivait maintenant de ses propres moyens, et même si il n’y avait rien de comparable au château empli de servants et de richesses et de beauté où il habitait dans un lointain passé, c’était sa bâtisse.
Mais il avait tout de même besoin d’aide- il n’était que boulanger, et vendre par lui-même en plus d’entretenir l’endroit et surveiller aux réserves pains et pâtisseries semblait être insurmontable pour lui, même s’il ne l’aurait jamais admis par amour-propre.
Entraient donc en scène Gélébor et Sérana, qu’on lui avait recommandé. Il n’avait rencontré l’elfe qu’une ou deux fois, et il se montrait poli et respectable, même si un peu mou par fois. Mais c’était surement la fatigue d’avoir vécu quelques millénaires, ce que Miraak comprenait parfaitement. Et il avait passé quelques temps, aux côtés de Sérana, et les deux se portaient une certaine aversion. Non de la haine, mais ils étaient tout simplement des personnalités fortes qui s’entrechoquaient à tout moment. Miraak se montrait condescendant, et elle, elle jouait dessus ; s’il ne la voyait que comme une gamine de noble qui quittait papa et maman pour la première fois pour se rebeller contre eux, alors elle allait jouer ce rôle à la perfection, au grand chagrin de Miraak, et aux rires de leur équipe. Les voir ainsi, lui grand et mystérieux, elle dynamique et aventureuse, les amusait, et au fil du temps, une certaine complicité inconsciente les liait, les deux plus âgés du groupe.
Gélébor était le seul à savoir parler aux gens, et même s’il ne le montrait pas, même si la fatigue au bout de la journée était apparente, cela lui rendait bien heureux, et il s’occupait de la vente, se souvenant des clients fréquents, leur demandant des nouvelles. Sérana s’affairait autour de la boulangerie, maniant sa discrétion de vampire à son avantage. Elle passait le balai dans la farine tombée au sol, dans la terre qui s’accumulait devant la porte, elle portait les sacs de sucre et de farine qu’elle entreposait dans un coin, les caisses de pommes et de pommes de terres ne pesaient rien pour elle, et les os vieillissants de Miraak et Gélébor se montraient reconnaissants pour sa vigueur de jeunesse éternelle. Et Miraak, lui, pétrissait le pain et pliait le beurre dans les pâtes feuilletées, triait les givreboises et les genièvres avant de les mettre en tartes, et s’acharnait avec le four et le foyer, utilisant un Cri chaque matin pour les allumer.
Ils étaient trois, dans cette petite bâtisse de Blancherive, mais ils étaient bien, dans ce petit monde qu’ils s’étaient fait pour eux-mêmes.
