Chapter Text
Le roi leva les yeux quand il entendit les coups très distincts de son valet sur la porte en chêne du cabinet. Il soupira puis se décida à enrouler le parchemin qu’il venait de relire pour la cinquième fois. La lettre était venue tôt le matin par le biais d’une corneille qui s’était introduite d’un grand cri dans ses appartements, virevoltant bruyamment avant de se poser sur la coiffeuse. Il la savait envoyée par Æwellon, l’ithron (L) que les hommes des bois connaissaient sous le nom de Radagast.
Cependant, elle n’avait pas été écrite de sa main, mais de celle du seigneur Celeborn, qui l’informait de la tenue en Lothlórien d’un conseil blanc pendant la dernière semaine de la saison de laer(L). Il s’agissait d’un conseil qui réunissait les personnalités dirigeantes des différents royaumes elfiques ainsi que les sages qui avaient été envoyés par les Belain(L). L’information n’était toutefois pas accompagnée d’une invitation formelle, car Celeborn savait que son parent ne daignerait pas se déplacer.
« Entrez », fit alors le roi d’un ton las.
La porte s’ouvrit sur son valet, Seldir, un elfe brun peu grand et au visage rond qui lui donnait une allure joviale. Celui-ci le salua en faisant glisser les doigts de sa main gauche de son front jusqu’à son menton, avant de parler :
« Sire, dame Berethuil ainsi que les seigneurs Beleg et Galion vous attendent dans la salle de réunion. »
Pour toute réponse, le roi hocha la tête. Il observa le valet refermer la porte qui menait à l’antichambre, tandis qu’il se levait, ouvrant un tiroir pour y déposer le rouleau de parchemin, puis le refermant. Il fit quelques pas vers la droite de son bureau puis poussa une porte qui donnait quant à elle sur la pièce attenante servant de salle de conseil. Quand il entra, les trois elfes se levèrent simultanément puis portèrent leurs mains à leurs visages en salutation. Le roi leur fit signe de reprendre leur siège autour de la table puis vint s’asseoir sur la chaise qui lui était destinée.
Dame Berethuil, la sénéchale du royaume, qui était une elfe au visage très pâle et à la chevelure tirée en un chignon, avait posé devant elle une grande pile de parchemins qu’elle fit glisser vers le roi. Il devina qu’il s’agissait des décrets issus des discussions du dernier conseil des ministres et qu’il devait ratifier. Il les ignora cependant, car la réunion du jour avait un autre sujet.
« Quelle est la situation ? » demanda-t-il sans préambule, posant ses yeux bleu gris sur la sénéchale qui s’exécuta sans attendre.
« Le marchand du Val d’Anduin qui nous sert de courtier nous a fait part de sa difficulté à nous fournir le blé dont nous aurons besoin pour la prochaine saison hivernale.
— Pourquoi a-t-il prévenu si tard ?
— Le problème est récent. Les plaines ont apparemment été ravagées par des parasites. Beaucoup de champs sont perdus et les hommes du Val craignent une disette parmi leur population. »
La situation était compliquée mais pas inédite. Cela arrivait assez fréquemment bien que les raisons changeassent d’un cycle solaire à l’autre. Il fallait cependant trouver une solution assez rapidement car la saison automnale approchait à grand pas et les régions cultivatrices auraient donc bientôt fini de trouver preneuses parmi celles qui achetaient.
La réunion fut longue et assommante, chacun et chacune proposant une solution qu’une autre personne rejetait pour diverses raisons. Le trésorier du royaume, Beleg, un elfe au grand front et qui portait un justaucorps de soie noire, proposa d’acheter le blé du peuple du lac, ce contre quoi s’indigna Galion, l’intendant du palais, qui déclara que celui-ci était de bien trop piètre qualité tandis que Berethuil argumenta que cela ne leur permettrait de toute façon pas d’acquérir la quantité nécessaire. La proposition de Galion fut alors de commander du blé en provenance du Dorwinion, ce que Beleg rejeta catégoriquement du fait de son prix généralement très élevé.
Le roi demanda alors ce qu’il en était des cultures des régions de l’ouest, mais Berethuil lui assura que le courrier qu’elle avait envoyé à Imladris ne lui avait ramené que des réponses négatives. La cité d’Elrond n’avait pu produire que le nécessaire à son propre approvisionnement, tandis que les Dúnedain avaient vendu leurs récoltes à la Lothlórien.
« Qu’en est-il du sud ? demanda alors Beleg. Il me semble que le grain du Rohan est à faible coût tandis que celui du Gondor a la réputation d’être d’excellente qualité. »
C’était une idée nouvelle, car rares étaient les contacts que les elfes entretenaient avec les royaumes humains du sud et beaucoup de questions subsistaient. De sécurité, tout d’abord, parce que les routes vers le sud étaient dangereuses et peu fréquentées à cause de la proximité de deux places fortes de l’Ennemi : Dol Guldur et le Mordor. Une garde importante devrait être déployée pour le convoi, ce qui amènerait des coûts supplémentaires excessifs. Il leur faudrait également trouver un intermédiaire car les peuples humains de ces royaumes seraient probablement réticents à marchander directement avec des elfes. Ils étaient devenus méfiants et craintifs. Berethuil sembla cependant confiante que le marchand qui leur servait généralement d’intermédiaire entre la ville du lac et le Dorwinion accepterait d’aller jusqu’au Gondor, moyennant un bon prix.
Un long moment passa alors pendant lequel Beleg calcula l’excédent que cela leur coûterait par rapport au budget qui avait été établi, et bien que la somme lui parût astronomique, il ne put finalement qu’approuver cette solution, car cela restait plus enviable que de passer l’hiver sans ce précieux grain. Il tenta cependant de négocier une baisse de la quantité, mais il fut interrompu dans son argumentation quand des coups furent frappés sur la porte de la salle de conseil. Elle s’ouvrit promptement sur Seldir, qui annonça :
« Sire, le seigneur Laegryn souhaiterait s’entretenir avec vous. Dois-je lui donner rendez-vous à un autre moment ?
— Nenni, faites-le attendre. »
La porte se referma et le roi fixa son regard sur le trésorier :
« Ces denrées sont essentielles, il est donc hors de question de les rationner. Je vous laisse jusqu’au prochain conseil pour trouver les fonds nécessaires, sinon il vous faudra aviser Galion que ce sera de vin dont nous devrons nous passer. »
Il se leva alors promptement et ses trois ministres en firent de même, comprenant que la réunion arrivait à son terme. Le roi ramassa alors la pile de décrets que Berethuil avait posée devant lui puis passa la porte qui menait à son cabinet, la refermant derrière lui. Il se retrouva face au profil d’un elfe au long nez droit et fin qui lui donnait un air autoritaire, et dont les cheveux sombres comme le bois d’ébène faisaient ressortir sa peau blanche. Celui-ci se tenait derrière le bureau du roi, occupé à remplir deux timbales d’un vin d’une carafe qu’il reposa ensuite sur sa console.
« Ah, Thranduil, apostropha l’elfe sans le regarder.
— Laegryn, répondit le roi dans un soupir en laissant tomber sur son bureau la pile de parchemins.
— Je craignais de devoir attendre longtemps en apprenant que tu étais avec Beleg et Galion. »
L’elfe sourit du coin de la bouche et lui tendit l’un des gobelets avant de contourner le bureau et de s’asseoir sur un des fauteuils qui se trouvaient devant celui-ci. Le roi se laissa choir quant à lui sur son siège, interrogeant de son regard perçant celui qui était le maréchal de son armée, mais également son plus vieil ami. L’elfe ne l’eût pas dérangé si ce qu’il avait à lui dire n’était pas important, mais Thranduil n’avait plus de patience après avoir passé l’après-midi à s’entremettre entre ses ministres.
« Les nouvelles du sud ne sont pas bonnes, commença Laegryn en croisant les bras.
— Les araignées ?
— Oui, la garde-frontière sud était déjà sous pression face à l’afflux venant des Emyn Duir, mais elle a dû faire face à un assaut plus large il y a deux jours, à cinq lieues à l’ouest de la rivière. Une dizaine de gardes a reçu des blessures empoisonnées et le capitaine Melroch assure qu’une grande quantité de créatures a réussi à passer la frontière. Il dit craindre d’autres percées de ce genre dans les prochaines semaines et demande des gardes supplémentaires. »
Thranduil ne dit rien, se contentant d’écouter le rapport de Laegryn tout en sirotant sa timbale de vin. Les araignées géantes devenaient de plus en plus audacieuses et elles semblaient à présent s’être établies dans les montagnes qui longeaient la frontière sud du royaume, ce qui leur permettait de se multiplier à grande échelle. La situation devenait inquiétante.
« Toute la garde-frontière est pourtant déjà mobilisée, Celeduil avait déjà relocalisé il y a deux semaines des gardes dont les autres secteurs pouvaient se passer.
— Et les villages ?
— Les villages du sud participent également. La dame Megûr a même déployé sa propre garde pour assister Melroch lors de l’assaut, ce qui a permis de limiter les dégâts. J’ai donc pris la décision d’envoyer une troupe de la compagnie d’archerie qui partira cette nuit, ce qui permettra à la garde-frontière de se concentrer sur l’un des points d’entrée. Celeduil et Legolas sont actuellement en train de planifier cette mission.
— Qui sera à la tête ?
— Legolas s’est porté volontaire. Il est revenu de sa dernière mission dans le sud avant la dernière lune. »
Le roi fronça les sourcils. Non point par surprise de savoir que son fils serait celui qui mènerait cette mission, mais car de l’autre côté de la porte de son cabinet, il avait entendu des pas se rapprocher et, bientôt, des voix s’élevèrent depuis l’antichambre. Il s’en suivit trois coups frappés sur la porte en chêne, puis un silence. Laegryn s’arrêta dans son explication suite à cette interruption et pressa Thranduil du regard.
« Oui ? » grogna-t-il alors impatiemment en posant son gobelet sur son bureau. La soirée allait certainement être très longue s’il était dérangé toutes les heures par une nouvelle personne. La porte s’ouvrit alors sur Seldir, qui arborait un air navré, conscient que cette interruption n’allait pas contenter son roi.
« Sire, dit-il, un courrier envoyé par la Capitaine Eweniel de la frontière occidentale souhaite s’entretenir avec le seigneur Laegryn.
— Faîtes-le entrer », répondit Thranduil en fronçant les sourcils. Il se demandait quelle autre mauvaise nouvelle ce courrier pouvait apporter pour que son message ne pût attendre que Laegryn eût fini de s’entretenir avec le roi.
Seldir acquiesça, puis se retira. Un autre elfe de stature plus grande et plus fine passa alors l’encadrement de la porte qui fut refermée sans un bruit derrière lui. Il fit glisser ses doigts sur son visage pour saluer le roi et le maréchal avant de se mettre au garde à vous en gardant les yeux rivés vers le sol. Il était habillé de la tunique brune des gardes-frontières sylvestres et d’une cape verte qui était repoussée derrière ses épaules, laissant apparaître à sa ceinture un carquois et le fourreau d’une dague longue, tandis que son arc en bois était fixé débandé dans son dos.
« Sire ; seigneur Laegryn ! les interpella-t-il avec un ton respectueux.
— Taurion », constata Laegryn en haussant un sourcil. L’elfe était un courrier affecté à la garde-frontière du royaume et, de ce fait, était chargé de la communication entre Taurothrond, la forteresse souterraine du roi des elfes, et les capitaines des patrouilles frontalières. Cependant, ce n’était pas au roi ni au maréchal que le messager devait faire son rapport, mais à son commandant de régiment. C’était à se demander pourquoi Thranduil et Laegryn avaient passé les derniers millénaires à établir un protocole hiérarchique strict pour l’armée du royaume, si finalement personne ne le respectait.
« Oui ? » s’impatienta le maréchal, voyant que le courrier ne semblait pas disposé à parler.
« Je suis navré de vous importuner. Le commandant Celeduil m’a envoyé vers vous, parce qu’il doit préparer...
— Nous sommes au courant, le coupa le monarque d’un ton pressant, quelles nouvelles avez-vous ?
— Des voyageurs sont entrés dans la forêt, par la porte de la lisière ouest », annonça Taurion, l’hésitation se faisant entendre dans sa voix. Le silence s’imposa dans la pièce un instant, pendant lequel le roi et le maréchal semblaient chacun attendre que l’elfe reprît la parole. Ce fut Thranduil qui le brisa avec un soupir mécontent.
« Et ? En quoi cela nous concerne ? Je suppose que la Capitaine Eweniel sait comment gérer ce genre de difficultés ?
— Eh bien, mon seigneur… Le problème est qu’ils étaient accompagnés par l’ithron Mithrandir(L).
— Étaient ?
— Oui, apparemment Mithrandir les auraient quittés juste avant qu’ils ne mettent pied sur le sentier. »
Thranduil fronça les sourcils. Il était surpris de savoir que l’ithron avait été aperçu à la lisière du royaume, puisque celui-ci devait se rendre au conseil blanc qui se tiendrait en Lothlórien. Et si les elfes des bois avaient pris l’habitude des allées et venues de Mithrandir dans la forêt, et que leur roi lui avait accordé un laissez-passer total, il n’avait cependant jamais été question de ramener des étrangers dans son royaume.
« Et de qui s’agit-il ? » demanda Laegryn, désabusé.
Le courrier sembla hésiter, mais il ne pouvait pas ignorer une question directe de son commandant.
« Il s’agirait de quatorze nains, mon seign…
— Des nains ! le coupa le roi brusquement. Mithrandir a ramené des nains dans notre forêt ?
— Oui, mon seigneur, confirma Taurion en grimaçant.
— Et pour quelle raison ?
— Nous l’ignorons.
— Comment cela ? »
Un silence assourdissant s’installa dans la pièce. Taurion fixait le sol devant lui, pour éviter par tout moyen de croiser le regard de son souverain, mais il n’avait pas de réponse à apporter.
« Taurion, reprit Thranduil d’une voix glaciale, dois-je comprendre que la garde-frontière a laissé des nains entrer dans mon royaume, sans même les appréhender, ni les interroger, eux ou encore Mithrandir sur les raisons de leur intrusion ?
— Oui, mon seigneur », fit l’elfe d’une voix à peine perceptible, en gardant toujours les yeux baissés. A cette réponse, le roi se leva de son siège en posant ses deux longues mains pâles sur son bureau, fixant un regard froid sur le messager. Laegryn, voyant que la fureur s’emparait de son ami, se mit sur ses pieds à son tour pour faire face au courrier et s’adressa à lui avant que le roi pût reprendre la parole et laisser cours à sa colère :
« Taurion, retrouvez-moi dans mon cabinet dans un moment, et faîtes quérir la commandante Arhaviel également. Vous pouvez disposer. »
Sans s’attarder, peu enclin à rester plus longtemps dans la même pièce que le roi, l’elfe le salua d’un geste rapide puis sortit sans un bruit tandis que Laegryn tournait son regard vers Thranduil. Celui-ci n’avait pas bougé et semblait perdu dans une profonde réflexion, le visage grave.
« Thranduil ? l’interrogea le maréchal en fronçant les sourcils.
— Rappelle-moi de bannir Mithrandir de ce royaume, la prochaine fois qu’il osera y remettre les pieds », murmura le roi d’une voix menaçante avant de grogner :
« Des nains !
— Oui, il semble que l’Ennemi ait trouvé quelque chose de plus ennuyeux encore que des araignées à nous envoyer.
— Si seulement ils étaient envoyés par l’Ennemi, Laegryn, tout serait beaucoup plus simple. Mais nous ne pouvons pas décemment abattre une bande de nains, fût-elle ou non envoyée par Mithrandir.
— Cela est malheureux, souffla le maréchal d’une voix pleine de regrets. Que souhaites-tu que je fasse d’eux ? »
Thranduil ne répondit pas tout de suite, réprimant un sourire à la remarque mélancolique de Laegryn qui, comme lui, avait été un réfugié de Doriath(L) pour qui le ressentiment envers les nains ne s’était jamais estompé. Gardant son regard froid fixé sur son bureau, le roi réfléchit à la meilleure façon de procéder.
« Ils ont passé la lisière, constata-t-il finalement, et ils vont très certainement suivre le sentier. Si leur dessein est de traverser Eryn Galen(L) d’ouest en est, alors ils finiront bien par arriver ici. Laissons-les continuer pour le moment. Dis à Arhaviel de les faire surveiller et d’essayer de découvrir qui ils sont, d’où ils viennent et où ils vont, bien que j’aie mon idée.
— Entendu, répondit le maréchal en fronçant les sourcils.
— Et si Mithrandir revient, rajouta le roi avec un sourire mielleux, fais le ligoter et traîner jusqu’ici au bout d’une corde. Je ne sais pas encore quel problème il nous amène, mais problème il y aura. »
Cette fois-ci, les lèvres de Laegryn s’étirèrent. La relation entre le roi et l’ithron était plus qu’équivoque. Il n’était pas rare de les voir tous deux se fusiller du regard à la suite d’une discussion houleuse pour les trouver à festoyer allègrement autour d’une table une heure plus tard.
« Bien, je vais m’en occuper. »
Thranduil acquiesça, comme pour clore la discussion, mais il se ravisa et ajouta :
« Et par les Belain, veille à ce que la garde-frontière occidentale apprenne à garder la frontière plus efficacement. Il serait déplorable que des nains, ou pis encore, se mettent à traverser la forêt de façon régulière.
— Je sais, Thranduil », répondit Laegryn en grimaçant. Il se tourna alors et marcha vers la porte. Avant de sortir, il adressa un dernier regard au roi ainsi qu’une légère inclination de la tête, puis il disparut dans l’antichambre, le laissant seul.
Thranduil poussa alors un long soupir. Quatorze nains traversaient sa forêt. L’explication la plus rationnelle était qu’il s’agissait de nains qui voyageaient vers les Emyn Angren, les Collines de Fer situées à l’est du Rhovanion. Cependant, Mithrandir avait été avec eux. Il ne pouvait imaginer que l’ithron les eût accompagnés pour une simple visite de courtoisie. Les visites de courtoisie n’existaient pas pour le pèlerin gris. Il avait toujours quelque dessein à chacune de ses apparitions, et généralement, lors de ses venues à Eryn Galen et Taurothrond, il s’enquérait de l’évolution de l’ombre de Dol Guldur au sud du royaume, et plus récemment des activités du dragon Smaug qui avait conquis un ên(L) auparavant Erebor, la Montagne Solitaire. Thranduil reprit le gobelet de vin qu’il avait posé sur son bureau et le finit d’un trait.
Smaug. Se pouvait-il qu’il y eût un rapport entre le cracheur de feu et les nains que Mithrandir avait lâchés dans ses bois ? Cela ne pouvait être une coïncidence. Le sage lui avait en effet parlé de son inquiétude de voir le dragon s’allier avec l’Ennemi et il avait même cherché à persuader le roi des elfes de marcher sur Erebor avec son armée pour le mettre à bas, une suggestion qui l’avait mis dans une colère noire. Les elfes d’Eryn Galen n’arrivaient déjà plus à repousser l’ombre du Nécromancien, et eussent-ils provoqué le dragon, ils n’eussent réussi qu’à attiser les flammes et la ruine sur leur forêt.
Non, le dragon devait rester endormi. Ses troupes ne feraient pas le poids face à une telle menace. Les araignées étaient une nuisance, mais faciles à terrasser. Les orcs étaient un danger, mais restaient des ennemis surmontables pour l’armée sylvaine. Cependant, le dragon serait leur perte, comme il avait été la perte des nains d’Erebor et des hommes de Dale. Le roi avait dans son armée une compagnie composée de la quintessence des archers et archères de Terre du Milieu, mais aussi puissantes fussent-elles, leurs flèches n’étaient pas assez perçantes pour passer à travers l’armure de gemmes de Smaug.
Et il n’oubliait pas le conseil blanc qui devait se tenir. Il avait déjà deviné le sujet de cette réunion. Mithrandir n’avait cessé de pousser les sages à attaquer Dol Guldur pour y déloger le Nécromancien, mais il s’était jusqu’ici confronté à la réticence de son supérieur, Curunír. Thranduil avait également refusé d’apporter son appui au pèlerin gris. Comme lors de la Paix Vigilante, il était certain que l’Ennemi finirait par revenir, avec encore plus d’ombre et de créatures. Plus de pouvoir. Et il savait que cette période serait bien plus courte, car le Nécromancien n’était pas un simple sorcier ou même un des spectres au service du Seigneur Noir. Il était le Seigneur Noir en personne. Il était Gorthaur, que d’autres appelaient Sauron.
Thranduil soupira une nouvelle fois. Errer dans ses sombres pensées ne l’aiderait pas à finir son travail de la journée. Il avait encore une pile de décrets et autres documents à relire et à signer, mais il espérait ne pas y consacrer trop de temps. Il avait déjà passé la précédente soirée avec Galion à inspecter les commandes de vins, d’huiles et d’épices qui devaient venir de Dorwinion, l’empêchant ainsi de bénéficier d’un moment de tranquillité avec sa famille.
Il se leva alors, attrapant son gobelet au passage, et vint se tenir devant la console située derrière son bureau, sur laquelle était posée la carafe à vin qui n’était déjà plus remplie qu’à un tiers. Il ne s’agissait pas là du fameux vin de Dorwinion, qu’il gardait pour les grandes occasions, mais un vin moins réputé et moins fort, cultivé par les hommes du Val d’Anduin. Il se servit un verre, puis vint se rasseoir à son bureau, attrapant le premier parchemin qu’il devait ratifier.
Mais moins d’une demi-heure passa avant qu’une nouvelle voix s’élevât dans le corridor qui menait à l’antichambre de son cabinet. Il n’en fut pas agacé, cependant. Elle chantait allègrement un ancien lai sylvestre et son écho se multipliait furieusement sur les parois rocheuses des galeries de la caverne. Elle ne pouvait appartenir qu’à un seul elfe. Mais ce qui attira toute son attention était l’affleurement du doux et guilleret fae(L) de son fils avec le sien. Alors que la voix s’était rapprochée près de la porte de son bureau, que Thranduil fixait maintenant avec très grand intérêt, le chant fut finalement brisé par un rire cristallin. Des coups furent alors frappés sur le bois, au même rythme mélodieux que le chant qui s’était évanoui, puis le silence se fit.
« Oui ? » dit alors le roi, avant de voir la porte s’ouvrir sur un elfe aux cheveux dorés comme le miel, au visage long et hâlé, et au regard radieux. Celui-ci porta sa main à son front avant de venir en quelques pas très gracieux se tenir devant son bureau.
« Belle soirée, père ! le salua-t-il de sa voix joviale.
— Bonsoir, Legolas, répondit Thranduil en levant un sourcil.
— Est-il vrai que Mithrandir et des nains sont entrés dans la forêt ? » continua l’elfe avec des yeux emplis d’une pointe de curiosité non-dissimulée, en prenant place sur l’un des sièges qui faisaient face à son père. Ce dernier fronça les sourcils et observa son fils en silence pendant un instant. Il oubliait parfois à quel point les elfes des bois adoraient les commérages et que son propre fils n’en était pas exempt.
« Je vois que les nouvelles circulent très vite, reprit le roi, mais non, Mithrandir n’est pas entré dans la forêt, il a été appelé ailleurs.
— Quel dommage, cela fait bien des saisons qu’il ne nous a pas graciés de sa compagnie !
— Oh, mais il nous a graciés de la compagnie de quatorze nains, ce qui est déjà bien suffisant.
— Quatorze ? Il s’agit là d’une troupe ! » conclut l’elfe en poussant un rire léger. Thranduil ne répondit pas et fixa son fils avec un regard expectatif. Si Legolas était enclin à succomber à l’attrait des rumeurs, il n’était pas non plus elfe à oublier ses manières. Il n’eût pas interrompu le travail du roi juste pour discuter.
« Que fais-tu là ? demanda-t-il alors. Laegryn m’a appris que tu partais dans le sud pour assister la garde-frontière.
— En effet, nous partons à la nuit tombée et nous devrions revenir à la nouvelle lune pour les célébrations de iavas(L), si tout se passe comme prévu », répondit Legolas en souriant. Il était le capitaine de la compagnie d’archerie, spécialisée dans la chasse des araignées, orcs et toutes autres créatures maléfiques que le Nécromancien lâchait dans leur forêt. Il avait les compétences pour être commandant, au même titre qu’Arhaviel et Celeduil, mais si Legolas ne rechignait pas à prendre des responsabilités et qu’il avait l’âme d’un meneur naturel, il n’avait pourtant rien d’un commandant. Il abhorrait donner des ordres, et même au sein de sa compagnie, il s’assurait toujours que ses directives étaient agréées par la totalité de ses archers et archères.
« Il serait donc temps de te préparer. Arien sera couchée dans moins de deux heures, fit remarquer Thranduil.
— Oh, mais je suis prêt ! » assura l’elfe en tapotant de ses mains sa fine armure de cuir qui recouvrait sa tunique de chasse brune. Il avait certainement préparé avec minutie ses affaires et ses armes qui l’attendaient dans ses appartements. Après tout, ses quartiers n’étaient rien d’autre pour lui qu’une garde-robe et une salle d’armes, puisqu’il n’y dormait que rarement, préférant le chant des arbres et des oiseaux de la forêt ainsi que la douceur du vent à l’obscurité et l’air écrasant de Taurothrond. Legolas reprit alors, sans se départir de son sourire :
« Je devais me rendre à l’armurerie, mais j’ai finalement dû y envoyer Felanor à ma place, car la dame Imlothiel m’a confié un message à vous porter.
— Et quel est-il ? » demanda Thranduil d’un ton pressant, mais il le regretta aussitôt en voyant le visage de son fils prendre un air malicieux avant qu’il se mît à déclamer :
« Des Tawarwaith(L) gais
de grande Eryn Galen,
leur fort bien aimée reine,
qui, dans son froid palais
de roc, belle esseulée,
languit et se languit
de belle compagnie,
et quand à la veillée...
— Legolas ! » le coupa Thranduil en soupirant, tandis que le coin de ses lèvres s’étirait. Les mots, les mélodies et les rythmes venaient toujours avec un incroyable naturel dans la bouche et les yeux de son fils. Il s’était toujours étonné que celui-ci eût choisi la voie de guerrier, quand il avait en fait une âme de ménestrel. Legolas sourit malgré l’interruption et ses yeux vert feuille scintillèrent de malice, comprenant qu’il devait garder sa poésie pour un moment plus opportun.
« Mère craint que vous ne passiez une nouvelle nuit dans votre cabinet, finit-il par dire simplement, et m’envoie donc vous quérir pour que nous puissions dîner ensemble avant mon départ.
— Et dans mon cabinet, je passerai la nuit si on n’a de cesse d’interrompre ma besogne, railla Thranduil, mais soit, je viendrai une fois que j’en aurai fini avec cela. »
Il fit un signe de la tête vers la pile de documents qui attendait sur son bureau et il vit son fils grimacer. Le repas serait depuis longtemps servi, consommé et débarrassé dans la grande salle quand cette tâche serait terminée. Mais l’elfe sembla réfléchir quelques instants, peu disposé à désappointer sa chère mère, puis il poussa un long soupir avant de reprendre la parole :
« Un coup de main ? demanda-t-il alors en souriant.
— Avec grand plaisir. »
Ils travaillèrent alors ensemble pendant un moment, Legolas lisant des décrets puis les résumant à voix haute à son père pour que celui-ci pût décider s’ils pouvaient être cachetés ou s’il devait les renvoyer à Berethuil pour être modifiés. La plupart des décrets dictaient la répartition des ressources par villages pour les récoltes de l’été ainsi que les prévisions pour celles de l’automne. Legolas questionnait parfois son père sur le contenu des documents. Il n’était pas elfe à passer des heures dans un cabinet ou en conseil, mais il était tout de même curieux de savoir ce qu’il se passait dans le royaume ou de comprendre par exemple les besoins de ceux et celles qui habitaient au plus près de la lisière nord, où le froid arrivait tôt et frappait intensément. Mais ce qui intrigua le plus le jeune elfe était le décret qui nommait le seigneur Radion coordinateur des départs vers Mithlond.
Il allait lui demander en quoi cela était nécessaire pour le royaume quand il fut interrompu par des coups frappés sur la porte du cabinet. Son père le pressa du regard, mais il ne fit que secouer la tête en souriant poliment. Le roi laissa alors Seldir entrer, mais ce ne fut pas son visage jovial qui passa l’ouverture de la porte, mais celui plus réservé de Felanor, le garde de Legolas, qui portait la même tenue que lui, et dont les cheveux noirs étaient soigneusement tressés.
« Heureuse rencontre, sire », salua l’elfe en posant le bout de ses doigts sur son front et en les faisant glisser jusqu’à son menton pointu, tandis que Legolas se levait pour le débarrasser de ce qu’il tenait de son autre main, un carquois rempli de flèches ainsi que plusieurs poignards que le roi devina nouvellement affutés.
« Je suis navré de vous importuner, reprit le garde en souriant. Je pensais trouver Legolas dans la grande salle, mais je vois qu’il a été retenu.
— Nenni, Felanor, nous en avons terminé », répondit le roi, en s’occupant de cacheter les derniers décrets et de les empiler avec les autres. Il se leva alors, contournant son bureau pour venir prendre des mains de l’elfe le dernier poignard que Legolas n’avait pas encore accroché à sa ceinture, sous le regard amusé de celui-ci.
« Vous savez que nous trouverons assez de soie pour faire mille cordes d’arc, père », fit-il d’un ton affable, alors que le roi rejetait sur son épaule sa chevelure dorée, attrapant une longue mèche juste au-dessus de sa nuque, puis la coupant à ras. Il la donna alors à son fils, qui s’empressa de l’enrouler et d’y faire un nœud. Par le passé, les elfes des bois utilisaient principalement leurs propres cheveux pour faire les cordes de leurs arcs, mais depuis que les araignées géantes avaient infesté la forêt, c’était la soie de ces créatures qui était la plus utilisée.
Thranduil répéta alors son action sur une deuxième mèche qu’il tendit cette fois-ci à Felanor. L’elfe le regarda avec des grands yeux, tandis que Legolas semblait amusé par l’air ahuri de son ami.
« Ce n’est pas nécessaire, sire.
— La soie de ces maudites araignées est bien moins résistante, répondit le roi en déposant la mèche dans la main de Felanor. A présent, il me semble que nous sommes attendus. »
Il s’avança alors jusqu’à la porte, passant entre les deux jeunes elfes, puis sortit du cabinet. Seldir était encore dans l’antichambre, donc il le congédia pour la soirée, avant de traverser les corridors de Taurothrond en direction de la grande salle où le repas du soir était servi pour les elfes qui souhaitaient en profiter.
Legolas avait plutôt l’habitude de manger avec les elfes de sa compagnie, mais ce soir-là, la reine le pria de passer le repas avec elle, et elle convia également Felanor à leur table, car il n’était pas seulement le garde de son fils, mais aussi son plus grand ami.
Quand la nuit se mit à tomber, les deux jeunes elfes se retirèrent pour aller chercher leurs affaires, et peu de temps après, le roi et la reine sortirent bras liés du palais pour souhaiter bon voyage à leur fils ainsi qu’aux elfes qui allaient l’accompagner dans le sud.
