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Mitzrael

Summary:

Et si, ce jour où Enji n'est pas venu voir Tôya sur la colline, quelqu'un d'autre était intervenu pour sauver l'âme de cet enfant détruit ? Et si les anges gardiens existaient réellement... ?

Notes:

Bonjour !

... Eh ben tiens. Un OS sur MHA qui sort de nulle part ? Étrange. Un OS sur Dabi et Hawks ?? Moins étrange. Je les aime de tout mon cœur. Ils méritent plus de textes sur eux : envahissez le fandom de hotwings, s’il vous plaît. Bon après, je parle de hotwings, mais ce n’est pas tout à fait vrai... C’est un Tôya centric, canon divergence, avec une très légère pointe de hotwings à la fin. D’où le fait que je ne les ai même pas tagués ensemble. Je me fais honte, ce n’est même pas de le romance. Pardonnez-moi.

Bref. Concernant le texte en lui-même, j’y aborde donc le sujet des anges gardiens. Mais je parle plus « d’astrologie religieuse » que de religion en elle-même, apparemment. Je suis novice totale en la matière et j’ai fait avec ce que j’ai pu trouver sur internet et ce qui me semblait sexy à récupérer. Si vous vous y connaissez sur le sujet et que vous avez envie d’échanger dessus, n’hésitez pas : j’y connais rien mais je trouve ça très intéressant !

L’histoire commence dans la jeunesse des Todoroki, juste avant que Tôya ne s’immole sans le faire exprès, durant le flashback du chapitre 302.

Enjoy~

(See the end of the work for more notes.)

Work Text:

Le corps brûlant. Mais l’environnement glacé.

Le cœur gelé.

L’âme vidée.

« Il n’est pas venu... saleté de larmes. »

Il avait mal. Tellement mal. Au-delà des brûlures, au-delà de la chaleur bouillonnante qui s’échauffait dans ses entrailles... C’était bel et bien dans son esprit qu’il souffrait le plus. La douleur de la rage. Le supplice de l’ignorance. Le chagrin de la déception. Et cette pensée qui refusait de partir et qui régissait sa vie : « serais-je toujours un échec à ses yeux ? ».

Les larmes redoublèrent, plus chaudes et dévastatrices que jamais.

- Bonjour, Tôya.

Tôya Todoroki sursauta. Dans le silence de la colline, personne d’autre que lui ne pouvait être présent. Il devait être seul. Puisque c’était le destin que lui avait infligé son père en refusant de lui laisser cette chance. Cette énième chance de lui prouver qu’il avait encore le droit d’exister à ses yeux.

Mais en relevant son visage désespéré, emplis de larmes bleues brûlantes, il ne trouva pas la silhouette massive d’Endeavor. L’instant d’un battement de cil, l’amertume et la frustration qui l’assaillaient n’en furent que plus fortes encore. Mais rapidement, la surprise engloutit le reste et ses iris céruléens s’écarquillèrent.

Ils avaient beau vivre dans un monde rempli d’alters et de gens possédant des mutations corporelles aussi extraordinaires les unes que les autres, Tôya eut la certitude immédiate qu’il n’avait pas un être humain devant lui. Il en avait pourtant tous les attributs : deux bras et deux jambes, un corps on ne peut plus ordinaire, un beau visage, des yeux brillants de bienveillance, un sourire aussi doux qu’une plume.

Aussi doux que le tourbillon paresseux de plumes blanches qui virevoltaient dans les airs tout autour d’eux. S’échappant de trois paires d’ailes qui s’élevaient royalement dans le dos de l’homme - du jeune homme, mais quel âge pouvait-il avoir ? Il semblait à la fois si jeune et si mûr -, les phanères détachés tombaient lentement au sol, comme s’ils avaient éclaté à l’apparition de cet être. Cet être qui le couvait du regard, qui lui souriait avec une compassion rare, qui semblait prêt à lui accorder toute son attention. À lui, l’échec.

- ... Qui êtes-vous ?

- Quelqu’un qui est là pour toi, Tôya, susurra-t-il d’une voix aussi posée que traînante, semblable à une caresse. Qui voudrait t’éviter de souffrir encore plus que tu ne souffres déjà.

Un sentiment déchirant naquit. Un perturbant mélange entre une pointe acérée de douleur encore plus sourde qu’elle ne l’avait jamais été et d’une pulsion pionnière de lâcher prise. Mais cela faisait plus de mal que de bien. Les paroles probablement rassurantes de cet inconnu étaient plus venimeuses qu’autre chose.

Les larmes reprirent de plus belle. Mais la rage y était cette fois absente. Les flammes bleues s’étaient calmées. Il n’y avait plus que de la tristesse et un étouffant désespoir.

- J-je ne souffre pas... ! sanglota-t-il tandis que ses doigts s’enfonçaient un peu plus dans la chair de ses jambes repliées contre lui. Ça ne fait pas mal... ! Je contrôle mes flammes ! Je me suis entraîné pour ça... !

Il sentit plus qu’il ne vit l’homme s’approcher prudemment de lui. Car pas un son autre que ses pleurs ne perçait le silence. Les pas semblaient plus légers qu’un courant d’air.

- Je ne parle ni de tes brûlures, ni des flammes qui rongent tes os, Tôya... Je te parle du feu qui consume ton âme.

Tôya releva la tête vers lui, pantois, interdit, chancelant.

- Je parle du feu que ton père a allumé en toi, pour reprendre tes propres mots, continua l’homme ailé de son sourire infiniment doux, infiniment triste.

Les pensées s’arrachaient en lui. Tellement de questions et de frustrations mêlées. Une vie entière à poursuivre des chimères qui n’auraient peut-être jamais de conclusion, et une créature aussi fantasmagorique que mystérieuse qui semblait tout connaître de lui. Tout comprendre, même.

Mais il avait le cœur trop brisé pour se questionner. La déception était trop forte pour l’empêcher de l’engloutir. Il sentit la chaleur renaître et ses pleurs reprendre. Tout explosa, aussi fortement qu’un instant plus tôt, avant l’arrivée de cette chose qui n’existait probablement que dans son désespoir et son imagination trop fertile.

Mais les flammes bleues ne brûlèrent pas.

Seul son affliction brûla et s’épancha dans un torrent infini. Combien de temps ? Il n’en avait cure. Mais assez pour qu’une main douce se niche dans son dos. Qu’une couverture de plumes opalines l’enserre, protectrices ; maternelles, peut-être.

Une éternité s’était probablement écoulée lorsqu’il fut assez desséché, lorsqu’il trouva enfin le courage de revenir à la réalité. De rouvrir les paupières sur les arbres morts de la colline silencieuse. De lever les yeux sur cette présence irréelle qui n’avait pas quitté son flanc.

- ... Vous êtes toujours là, affirma-t-il plus qu’il ne questionna.

- Je le suis. Je l’ai même toujours été. Mais nous n’apparaissons à vos yeux que dans les moments les plus charnières.

- ... Et c’est un moment charnière ?

- Oh oui, Tôya Todoroki... souffla-t-il alors que son fin sourire s’élargissait. Tu ne peux imaginer à quel point.

Le jeune homme essuya ses larmes d’un revers de main lent, fatigué. Il avait chaud malgré la fraîcheur de la nuit, sensation ennuyeusement habituelle depuis que son alter répondait en parfait écho à ses émotions. Mais la sensation de ses yeux gonflés et de son cœur aussi vide que lourd, il ne l’avait plus connue depuis longtemps. Il se sentait épuisé, las. Las de cette rage qui grondait en lui et qui régissait sa vie. Peut-être même las de sa vie tout court.

Néanmoins, il observa cet homme étrange. Sa main diffusait une chaleur réconfortante contre ses omoplates. Il avait pénétré son espace personnel sans que cela ne le dérange vraiment, malgré que Tôya n’aimait pas forcément qu’on le touche. Son attention semblait toujours focalisée sur lui. Rien d’autre que lui.

Il avait l’habitude de l’attention des autres, pourtant. L’inquiétude dans les yeux de sa mère. L’ennui dans les yeux de son frère. L’espoir vain dans les yeux de sa sœur. L’abandon dans ceux de son père.

Loin, donc. Bien loin de cette patience accueillante et protectrice qu’il pouvait lire dans les iris dorés face à lui.

- ... Vous êtes quoi ?

L’homme eut un petit rire.

- Un ange gardien. Ton ange gardien. Tu peux me nommer Mitzrael.

- Mit-... Mito-... ? essaya Tôya, les sourcils légèrement froncés.

- Ce n’est pas un nom simple pour un japonais, je te le concède, rit encore l’homme - l’ange ?! Tu peux m’appeler comme tu le souhaites. Mitzrael n’est qu’un nom parmi tant d’autre.

Tôya l’observait d’une expression interdite. Ses iris roulèrent dans leurs orbites pour redessiner le contour de ces immenses ailes qui semblaient à la fois si belles et si dangereuses. Si fragiles et si divines.

- ... Les anges existent ? Je pensais que ça n’existait que dans les croyances des gens qui pratiquent les religions avec un dieu unique...

- Les croyances ont parfois un fond de vérité, répondit patiemment l’homme.

- Mais moi je ne suis pas croyant.

- Pas besoin de l’être pour avoir quelqu’un qui veille. Tu es un enfant de Dieu, un enfant de la Terre. Tu mérites la protection et l’amour comme n’importe qui d’autre.

- ... Mais je ne crois pas en Dieu. Je ne suis pas un de ses « enfants ».

- Ce n’est pas grave, s’amusa-t-il encore. Crois-en ce que tu veux, Tôya Todoroki. Tant que tu continues de vivre dans la lumière. Que tu ne sombres pas dans le désespoir.

Les océans bleus curieux s’assombrirent. L’intérêt de l’adolescent pour cette créature se tarit. Son regard retomba sur le sol terreux.

- ... Mais à quoi bon ? Je pourrais devenir ce que Père voulait... Mais il ne me regarde même plus. Il ne me donne de l’attention que pour me hurler dessus quand je me brûle. Alors même que lui manque régulièrement de brûler Shôto sans hésiter... C’est pas juste. C’est lui qui-...

- C’est lui qui a allumé ce feu en toi, répéta encore Mitzrael. Et tu as raison Tôya : ce n’est pas juste. Tu t’es fait voler ta vie. Ta jeunesse. Tes espoirs. Tu t’es fait engloutir par l’ambition démesurée d’un homme qui a vu en toi le pouvoir avant l’amour.

Tôya serra les dents. Il ne savait pas s’il y croyait réellement. En la présence de cet homme qui se disait être un ange, son ange. Peut-être était-il réellement le fruit de son imagination fertile, esseulée et désespérée, quand bien même il n’y connaissait presque rien en religion. Il ignorait où il aurait pu entendre un nom aussi compliqué. Peut-être à l’école, peut-être dans un livre. Mais où aurait-il pu imaginer un regard aussi royal ? Un visage aussi doux ? Une silhouette aussi belle ?

Mais qu’importait tout cela. Ce que disait Mitzrael était vrai. Il mettait des mots sur la réalité de Tôya. Et c’était dur à entendre. Même s’il n’en avait déjà que trop conscience du haut de ses treize petites années : sa vie était cruelle et injuste. Le destin que lui avait imposé son père était cruel et injuste.

- Mais il n’est pas trop tard pour changer les choses, reprit l’ange, ce qui surprit Tôya.

- ... Changer les choses ? réverbéra-t-il d’une voix tremblante. Comment ? Père a l’air déterminé à tout remettre sur les épaules de Shôto... Ce sale petit chanceux qui a hérité des deux alters... Je ne sais pas si je pourrais un jour-

La main dans son dos glissa sur son épaule pour l’emprisonner fermement entre ses longs doigts. Le regard doré se fit plus impérieux. Tôya en fut légèrement ébranlé.

- Il n’est pas trop tard pour calmer ce feu, rectifia l’ange. Faire taire ce brasier qui crépite dangereusement en toi. Car il faut que tu l’entendes Tôya : le chemin que tu prends est périlleux.

Tôya ne sut s’il avait envie de répondre à cela par de la compréhension ou de la colère. Il avait l’impression d’entendre le discours que sa mère lui pleurait en boucle lorsqu’elle s’inquiétait trop pour lui. Discours qui l’épuisait tant il sonnait creux à ses oreilles.

Mais l’expression de l’ange s’adoucit à nouveau et ses doigts redevinrent une caresse apaisante sur son épaule.

- Les parents font souvent tout ce qu’ils peuvent... Mais ils restent des Hommes, avec leurs défauts et leurs faiblesses. Ils n’ont pas toujours raison. Même lorsqu’ils tentent désespérément de protéger leurs enfants.

- Qu’est-ce que vous voulez dire... ? demanda l’adolescent, de plus en plus sur la défensive malgré l’aura si avenante, prévenante même, de l’entité.

- Tes parents se sont perdus. La communication s’est brisée. Et l’on ne peut vivre heureux si l’on ne peut échanger ses sentiments avec ses pairs. Aujourd’hui, le problème n’est pas le fait que tu sois soi-disant un « échec », Tôya. C’est le fait que tu te considères comme tel. Que l’on t’ait fait croire que c’est ce que tu es devenu. Et que l’on n’arrive pas à corriger cette terrible erreur.

Les sourcils de Tôya se froncèrent un peu plus. Il n’était pas stupide, il comprenait ce que Mitzrael voulait lui dire. Peut-être que cela ressemblait à ce que sa mère tentait de lui dire parfois, de sa manière bancale et alarmée. Une réalité qui était encore la sienne. Qui était toujours douloureuse. Et qu’il peinait à entendre. Qu’il ne voulait pas entendre.

Ses muscles se tendirent et il se releva d’un coup, s’arrachant à la prise de cet être surnaturel qui pouvait peut-être le faire disparaitre d’un claquement de doigts. Mais qu’importait. Le feu de la rage se rallumait. Il ne voulait pas entendre de telles stupidités. Il ne voulait pas entendre parler de « sentiments », de « communication ». Ce genre de jargon était pour les faibles. Et lui n’était pas faible. Il faisait tout pour ne plus l’être. Il refusait de continuer de l’être.

Pourtant, malgré la haine qu’il laissait s’exprimer du fond de ses iris bleus, l’ange ne lui répondit qu’avec encore plus d’empathie dans le regard.

- Je vais rester à tes côtés quelques temps, annonça-t-il avec un nouveau sourire magnifique. Le chemin sera long, mais tu as besoin de moi. Et je serai là pour toi. Autant de temps qu’il le faudra.

- Je n’ai pas besoin-, entama-t-il hargneusement, mais...

- TÔYA !!

Il tourna la tête en reconnaissant cette voix bourrue, excédée, teintée de colère. Cette voix qu’il chérissait et haïssait en même temps. Son père. Endeavor avait finalement daigné venir.

- Qu’est-ce que tu fiches ici, bon sang ?! Et si peu habillé ?! Tu veux te donner la mort ?! Rentre immédiatement à la maison !

Tôya jeta un œil à l’ange royal à ses côtés. Ses longues ailes dépassaient sans peine l’immense taille d’Enji Todoroki. Elles avaient une envergure bien plus large que ses puissantes épaules. Son aura rayonnait encore plus fort que le feu du numéro 2 des héros japonais.

Et pourtant, son père ne le voyait pas.

Il ne voyait que son échec de fils qui osait encore lui réclamer une attention qu’il ne méritait plus.

- Tu m’entends ?! gronda Enji en lui attrapant le bras sans aucune douceur. Je n’ai plus de temps à t’accorder, bon sang ! Fourre-toi ça dans le crâne ! Ton corps est trop faible pour supporter tes flammes, alors arrête de t’entêter !

Tôya fut brutalement traîné en avant, trop secoué, ballotté entre ces paroles dures et le sourire compatissant de l’ange qui ne se fanait pas. Son père l’emmenait pour le ramener dans sa prison d’errance, sans lui laisser la moindre chance de lui prouver qu’il avait aussi le droit d’exister dans ses yeux autrement que par de la déception ; et Mitzrael souriait. De ce sourire tendre, protecteur, plein de promesses. Un de ces sourires qu’il n’aurait jamais cru lui être adressé un jour.

- À très bientôt, Tôya Todoroki.

L’ange disparût dans un halo de lumière qui s’imposa au jeune garçon un instant seulement. Telle une douce illusion. Un étrange mirage. Un espoir vain.

.

- Mais qu’est-ce que tu lis... ?

Tôya releva les yeux sur ceux fatigués de sa mère. Les traits délicats de Rei Todoroki étaient plissés en une franche surprise. Il ne lui en tint pas rigueur. Lui aussi aurait été surpris de cette étrangeté si on le lui avait dit quelques jours plus tôt.

- Un livre qui parle de la Kabbale, répondit-il platement. Je l’ai emprunté à la bibliothèque, mais... C’est un peu ennuyant.

Rei eut un petit sourire, légèrement amusé.

- Mais pourquoi tu lis ça si ça t’ennuie... ? Depuis quand tu t’intéresses à la religion ?

Tôya referma le lourd livre aux pages vieillies par le temps. Il trouvait tout cela bien stupide aussi, dans le fond. Il comprenait l’étonnement mêlé à la curiosité sur le visage de sa mère. En revanche... Il ne comprenait pas vraiment ce petit sourire empli d’il ne savait quoi qu’il distinguât à peine entre ses deux premières émotions.

Mais qu’importait. Cela faisait trois jours depuis cette étrange vision à la colline. Trois jours que son père lui avait fait un sermon digne du brasier des enfers dès lors que Tôya avait tenté de lui hurler son ressentiment au visage. Derrière Enji, Rei pleurait en silence. Elle les avait encore laissé se déchirer sans rien dire. Et Enji avait coupé court à la conversation quand il en eût assez de se heurter au mur d’acharnement que son fils aîné avait bâti à l’intérieur de son crâne. Il l’avait encore planté là, lui tournant le dos, l’ignorant, retournant auprès de ce brave Shôto si parfait qui faisait toute sa fierté.

Il n’avait pas revu son ange. Croyait dur comme fer qu’il l’avait inventé de toutes pièces. Mais c’était tellement incongru. Et ce « moment charnière », dont Mitzrael avait parlé... Tôya ne savait pourquoi, mais au fond de lui, il avait la sensation que c’était la vérité. Il avait l’impression que durant une fraction de seconde, juste avant que Mitzrael ne se présente à lui, le feu qui crépitait au fond de lui allait exploser pour le consumer pour de bon. Pour dévorer sa chair et ses os. Pour anéantir sa vie et ses espoirs.

Quoi qu’était cette apparition, elle l’avait peut-être sauvé. Il avait envie - besoin - d’en savoir plus.

- ... Tu t’y connais en ange gardien, maman ? se hasarda-t-il.

Il ne fut pas bien étonné de voir les yeux gris de Rei s’arrondir.

- Pas vraiment... Je connais leur image dans la culture populaire et je sais que ça vient des religions monothéistes, mais sinon...

Tôya haussa les épaules, toujours peu surpris de cette réponse vague et ignorante. Il rouvrit son livre et continua sa lecture, sous le regard incertain de sa mère.

- ... Tu aimerais avoir un ange gardien pour veiller sur toi, Tôya... ?

- L’idée est un peu ridicule, trancha l’adolescent d’un ton plat. Ça serait une sorte d’entité, d’esprit ou je ne sais quoi, qui veillerait sur un mortel en permanence ? Il n’a pas autre chose à faire de sa vie que de s’intéresser à celle des autres ?

Rei eut un rire aussi doux qu’amusé.

- Ce sont des êtres omnipotents... Ils ne vivent et ne réfléchissent pas comme nous, je suppose. Mais c’est vrai que c’est drôle d’imaginer ça.

Rei le laissa vaquer à ses réflexions en entendant Natsuo et Fuyumi hausser la voix plus loin dans la maison, lui rendant la solitude de sa chambre. Il se plongea dans ses pensées un instant. « Omnipotent ». Un mot que l’on n’utilisait que peu mais qui évoquait une certaine puissance, une certaine grandeur. Un être qui pouvait être partout et nulle part à la fois, qui savait tout, qui voyait tout. Si son ange existait réellement, il se demanda si c’était son cas. Depuis combien de temps veillait-il sur lui ? Depuis sa naissance ? En ce cas, pourquoi n’apparaître qu’aujourd’hui ? S’il avait réellement pour but de l’aider à remonter la pente et à « retrouver la lumière », pourquoi avoir laissé les choses s’envenimer autant que cela... ?

- Car l’Homme doit chuter pour pouvoir se relever. Ce n’est malheureusement que dans la souffrance que l’on apprend la valeur du plus grand Bien.

Encore une fois, Tôya sursauta. Encore une fois, il n’avait pas vu le moindre halo, entendu le moindre bruit attestant de l’apparition de l’entité. Et pourtant, Mitzrael était là, en plein milieu de la modeste chambre qu’il partageait avec Natsuo. Ses six longues ailes blanches comme un nuage traînaient gracieusement derrière lui et les deux plus hautes se courbaient comiquement sous la basse hauteur de plafond. Dans la lumière du jour, il le voyait plus clairement que ce soir-là, sur la colline. Il détailla un peu sa toge sommaire qui ne couvrait pas grand-chose, sa peau légèrement hâlée qui paraissait dénuée de la moindre imperfection, ses pieds nus qui semblaient pouvoir se mouvoir à sa guise sur les lattes en tatami sans pour autant trahir sa présence.

- ... Tu lis dans mes pensées ?

- Oui, s’amusa l’ange avec un sourire légèrement canaille, bien plus détendu que la fois précédente. Ne viens-tu pas de le théoriser toi-même ? Je suis omnipotent, en quelque sorte. Tout du moins, lorsqu’il s’agit de toi.

Tôya plissa les yeux, à présent bien plus méfiant que surpris. Il referma encore son livre, qu’il laissa choir sur son futon, et se leva sans un mot pour aller refermer la porte de sa chambre. L’ensemble de sa famille le prenait déjà pour un gamin dérangé, pas la peine d’en rajouter une couche en leur offrant la dérangeante vision de lui se parlant seul. Surtout si c’était pour bavasser à propos de délires religieux ou il ne savait quoi.

Lorsqu’il fit volte-face pour retourner près de son futon, Mitzrael s’en était approché et le lourd livre reposait entre ses mains, ses doigts tournant les pages d’un mouvement encore une fois bien trop gracieux pour ne pas paraître irréel.

- Vos écrits ont été détournés à travers les époques. Certaines de ces histoires datent d’un âge où l’humain ignorait encore comment conserver des récits autrement que par voie orale. Tout ce qu’il y a d’inscrit là-dedans n’est pas tout à fait vrai.

- ... Tu as connu cette époque ?

Mitzrael revint à lui, ne perdant pas son éternel sourire bienveillant.

- Peut-être.

L’adolescent roula des yeux à cette réponse. Mais, plus si perturbé que cela, il retourna s’assoir sur son futon pour faire face à l’ange.

Hormis ses ailes, il n’était pas excessivement grand. Pas beaucoup plus que sa mère, et beaucoup moins que son père. Mais ainsi assis face à lui, avec ses ailes d’un autre monde, ses habits étranges et cette grâce déroutante qui émanait de lui en permanence, il lui paraissait immense. Tellement immense. Peut-être même prêt à l’engloutir tout entier, à la mesure de l’être omnipotent qu’il était probablement.

- ... Pourquoi tu perds ton temps avec moi, en particulier ? demanda-t-il d’un ton morne, à peine emprunt d’une pointe de curiosité qu’il se refusait de freiner. D’après ce que j’ai lu là-dedans, les anges veillent sur plein de gens en même temps. Surtout si t’es immortel ou je ne sais pas quoi. Tu dois avoir plein d’autres gens à gérer.

- Je ne perds pas mon temps, Tôya. Je t’accorde le mien avec plaisir. Tu en as besoin et je suis là pour ça.

- Tu es là pour « ça » quoi, exactement ? C’était avant la naissance de Shôto que j’aurais vraiment eu besoin d’aide... Durant ma conception, même. Histoire que je ne sois pas né avec ce stupide corps.

L’adolescent baissa ses yeux hargneux sur ses bras, dont une ancienne blessure bien visible continuait encore son pénible chemin vers la guérison. Bon sang qu’il pouvait haïr ce corps si faible. Ce corps qui contenait tant de puissance, mais qui n’arrivait pas à la supporter.

- Ce corps ne te sert donc qu’à atteindre les idéaux de ton père, Tôya... ? demanda doucement l’ange, même si ce n’était clairement pas une simple question. Ne crois-tu pas qu’il pourrait servir à d’autres choses ?

- Et à quoi, par exemple ?!

- À vivre ?

Tôya écarquilla les yeux. C’était une réponse si simple, si stupide. Deux petits mots. Une idée entière qui lui explosait à la figure.

Mais l’adrénaline se calma bien rapidement et il reprit son expression revêche.

- ... Je vis déjà, idiot. Sinon, je ne respirerais pas. On ne parlerait pas ensemble, là tout de suite.

- Tu as une drôle de façon de vivre, expliqua Mitzrael alors que son visage se courbait en quelque chose de bien moins joyeux, de bien plus attristé. Tu ne vis pas pour toi. Tu ne vis que dans le regard de cet homme que tu détestes pourtant tellement, au fond de toi.

Tôya fut encore une fois secoué, mais par un puissant élan de rage, cette fois.

- Évidemment que je le déteste !! s’époumonna-t-il, détestant par la même occasion les larmes traîtresses qui emplissaient ses yeux bleus. Il m’a abandonné ! Il m’a dressé et m’a laissé tomber dès qu’il a compris que je ne pourrais jamais devenir son héros parfait ! Mais ce n’est pas vrai ! Ce n’est plus vrai ! Il me faut juste un peu plus de temps pour corriger les lacunes de mon corps, mais je vais finir par y arriver !! Tu étais là, tu les as vu, pas vrai ?! Tu as vu les flammes que je peux sortir maintenant ! Ces flammes bleues ! Elles sont tellement brûlantes ! Tellement puissantes !!

Il pleurait encore, évidemment. Et évidemment, le feu ardent en lui grondait, bouillonnait, réchauffant sa peau et son crâne désagréablement.

Mitzrael le laissa parler. Il l’écoutait attentivement, bouche close, regard perçant rivé sur lui, l’expression fermée. Mais peut-être... Peut-être était-ce une pointe de tristesse que Tôya pouvait lire dans ses iris tellement dorés.

Il s’agissait même définitivement d’une pointe de tristesse.

- Mais peut-être, qu’un jour, tu iras trop loin... proposa-t-il prudemment. Peut-être qu’un jour, ces flammes magnifiques échapperont à ton contrôle. Tu n’es pas tout puissant, Tôya. Personne ne l’est. Pas même ton père. Pas même All Might... Et si jamais leur puissance t’échappe, que se passera-t-il alors ? Qui tueras-tu ?

Une fois encore, Tôya fut ébranlé. Il n’aimait pas ce verbe. « Tuer ». Non, il ne l’aimait pas. Tuer était pour les vilains. Ce n’était pas pour les héros. Les héros ne tuaient pas. Les héros venaient en aide aux autres, ils les sauvaient. Ils ne faisaient pas de mal. Ils ne-...

... Et pourtant, Endeavor faisait du mal. Peut-être pas en public. Mais il faisait du mal. Un mal terrible. Cruel. Violent.

Il faisait du mal à l’ensemble de sa famille.

Mais Tôya balaya cette pensée douloureuse. Il avait déjà conscience de ça depuis bien longtemps. Shôto n’échappait pas à la règle : comme lui à l’époque, Endeavor tentait de le tordre en sa parfaite petite marionnette, de le modeler en ce héros parfait qu’il rêvait tant de devenir pour surpasser All Might. Le puissant All Might. Le parfait All Might.

- ... All Might est tout puissant. Plus que mon père. Et je t’interdis d’utiliser un mot pareil... !

Mais Mitzrael secoua lentement la tête.

- Non, Tôya. Je ne dis pas cela pour te contredire, mais c’est simplement un fait inéluctable : aucun être humain n’est tout puissant. Pas même moi. Tout le monde peut faire des erreurs, et il y en a qui en font bien plus que d’autres, volontairement ou non. C’est dans ce genre de cas que nous intervenons parfois, nous autres anges gardiens. Pour aider quelqu’un à revenir vers la lumière.

Son expression peinée se mua un instant. Un rictus plus amusé peignit ses traits, soudainement bien plus fripons que l’habituel masque de sagesse qu’il arborait.

- Mais pourquoi n’ai-je pas le droit d’utiliser le mot « tuer »... ?

- Parce que je ne compte tuer personne ! cracha Tôya. Je suis le fils d’un héros ! Je VEUX devenir un héros ! Les héros sauvent les autres !

- Il y a plusieurs petites choses qui ne collent pas dans ce que tu dis, Tôya... Premièrement : veux-tu vraiment devenir un héros... ? Veux-tu réellement ressembler à tous ces gens que tu vois à la télévision ? À ton père... ?

L’adolescent tiqua à la dernière précision. Mais il ne se démonta pas pour autant.

- Bien sûr que oui ! Je suis né pour ça !

Une fois encore, l’ange secoua la tête.

- Tu es né pour vivre ta propre vie, Tôya. Personne ne naît affublé d’un grand destin. Chacun est libre de la voie qu’il choisira. Et celle que tu choisis actuellement, c’est un choix qui t’a été imposé et tu le sais. C’est un choix tellement ancré dans ta tête que tu n’as même jamais réfléchi à ce que tu pourrais devenir d’autre. Je me trompe ?

Tôya déglutit, laissant une étrange sensation glacée lui tomber dans l’estomac. Il en était parfaitement conscient, bien sûr. Qu’il n’avait rien choisi. Son père lui avait imposé les choses au moment même de son mariage arrangé avec sa mère, bien avant sa naissance. Il l’avait vu comme ce reflet déformé du miroir, sa propre réflexion qu’il pourrait tailler à son image. Le petit garçon avait grandi avec cette idée, l’idée de devenir toujours plus fort. Plus fort pour plaire à son père. Car son père, ce grand héros tellement occupé, tellement sérieux, tellement puissant : il ne le regardait vraiment que lorsque Tôya réussissait. Alors, Tôya avait essayé de réussir. Mais plus il avait réussi, plus les limites de son corps s’étaient imposées à cette volonté jumelle.

Ce qui devait être une grande réussite était devenue un cuisant échec.

Et Tôya ne pouvait pas supporter de jouer le rôle de cet échec ambulant. C’était trop important. Le regard de son père était trop important. Ce qu’il faisait subir à sa mère et au reste de sa famille à cause de la rage que lui insufflait cet échec était trop important.

Tout serait allé tellement, tellement mieux s’il n’avait pas été cet échec.

- C’est faux, Tôya, l’interrompit tristement Mitzrael avec une douceur infinie. Tu n’es pas coupable. Ton corps non plus. Pas plus que tu n’es faible.

Tôya eut un raté dans sa respiration. Il avait oublié que cette fichue entité pouvait lire dans ses pensées. À quoi bon parler, alors ?! À quoi bon essayer de le raisonner s’il pouvait voir clairement la bataille intérieure qui faisait rage en lui ?!

- Car cette bataille pourrait prendre fin, répondit-il encore en retrouvant un sourire en coin. Tu n’es pas obligé de lutter autant pour atteindre la félicité, Tôya. Et encore moins lutter aussi durement contre toi-même.

L’adolescent lui renvoya un regard presque haineux.

- Est-ce que tu es là juste pour me donner des leçons de morales ?! Parce que si c’est ça, tu peux te tirer ! Je n’ai pas besoin de toi !

- Je suis là pour te guider. Pour t’aider à trouver le bonheur. Pour t’éviter de te perdre encore plus loin dans tes ténèbres.

- Et qui dit que TOI, un truc stupide sorti d’un livre tout aussi stupide, tu pourrais m’aider ?! T’es même pas réel ! Je suis sûr que je t’ai inventé de toutes pièces ! Je dois vraiment être devenu encore plus timbré que ce pense Natsuo et mon père... !

- Bien sûr que non tu n’es pas fou, Tôya. Tu es simplement blessé. Terriblement bless-

- ET ARRÊTE AVEC CE TON DOUCEREUX, TU ME FILES LA GERBE !! VA-T-EN !! DISPARAIS !! JE N’AI PAS BESOIN DE TOI !! ET SI TU ES SI OMNIPOTENT QUE TU SEMBLES LE DIRE, FOUDROIE-MOI SUR PLACE SI ÇA TE CHANTE ! JE M’EN FICHE PAS MAL !!

La porte de sa chambre s’ouvrit brusquement à cet instant. Natsuo apparut, les yeux ronds.

- Pourquoi tu cries, Tôya ?!

L’aîné serra les dents. Il n’avait pas besoin de tourner à nouveau la tête pour constater que cette stupide illusion avait encore disparu dans son halo de lumière tout aussi stupide.

Il maudit un peu plus son imagination de lui faire subir cela. Lui faire subir toutes ces paroles venimeuses qu’il entendait déjà de ses parents, ou même de Fuyumi et Natsuo, par moment. Cela le mettait tellement en colère à chaque fois.

Mais le bon côté de la chose, c’est que cela faisait grandir cette colère, cette haine, cette puissance au fond de lui. Cela faisait grandir ses flammes bleues. Ses douces flammes connectées directement à ses émotions. Et plus elles grandissaient, plus son pouvoir croissait, plus il se rapprochait de l’objectif de son père. Il deviendrait un grand héros grâce à elles, il en était persuadé. Il fallait juste qu’il ajuste tout cela à la résistance de son corps, et-

- Et tu tueras peut-être.

Il se figea face à son jeune frère. Pourtant, ce n’était pas Natsuo qui avait parlé et il reconnut aisément cette voix masculine de jeune adulte, tellement posée, mais de plus en plus énervante à mesure qu’il l’entendait.

Ses yeux pivotèrent lentement sur sa droite et là, il le vit.

Mitzrael, minuscule, à peine la taille d’une petite poupée Barbie, tranquillement perché sur son épaule.

Il lui souriait étrangement. De ce sourire canaille, et pourtant si sérieux.

- C’était mon second point, développa-t-il tranquillement sans chercher à ménager sa surprise. Tu dis que tu ne veux tuer personne. Mais ton si grand pouvoir, Tôya... que se passera-t-il s’il t’échappe un jour ?

- ... Je... hésita-t-il, aussi décontenancé que toujours furieusement en colère.

- Cette chambre pourrait brûler, annonça froidement l’ange. Cette maison entière pourrait brûler. Les gens qui y vivent pourraient brûler. TU pourrais brûler.

Tôya lui envoya un regard qu’il savait peut-être fou. Exorbité. Furieux. Enragé.

- JE NE TUERAI JAMAIS MA FAMILLE !

- Peut-être pas volontairement et encore moins littéralement, non. Dans tous les cas, cela ne serait pas vraiment de ta faute. Mais tu auras tout de même fait ce choix-.

Et il disparût. Sans rien ajouter. Emmenant avec lui son ton moralisateur et la pulsion de Tôya de l’écraser comme un insecte gênant et dégoûtant.

Il hurla de rage. Il vit Natsuo partir en courant, allant chouiner encore une fois auprès de leur mère que son grand-frère lui faisait peur.

.

Une semaine plus tard, cette conversation tournait encore et encore dans son esprit échauffé. Mitzrael n’avait pas réapparu et c’était tout aussi bien. Si cet infâme squatteur existait bel et bien, il l’aurait probablement fait flamber pour vérifier si sa soi-disant omnipotence irritante était bien réelle ou non.

En attendant, Tôya tentait tant bien que mal de se concentrer à nouveau sur sa vie. Mais il s’agaçait de constater que les paroles de ce fichu blondinet ridiculement immaculé prenaient de l’ampleur dans son esprit.

Il n’avait jamais réfléchi à l’éventualité de blesser quelqu’un durant son apprentissage. Après tout, il allait s’entraîner en secret sur la colline pour cette raison, en plus du fait de se dissimuler de ses parents qui ne voulaient pas le laisser faire. Blesser un membre de sa famille lui paraissait insensé, même involontairement. Parce qu’il contrôlait ses flammes. Il contrôlait son pouvoir. Il était plus fort que ça... Mais il savait pourtant au fond de lui que c’était cruellement faux. S’il contrôlait réellement, il ne se brûlerait pas autant tout seul. Et lorsque plus jeune, il avait manqué maintes et maintes fois de faire flamber la salle d’entraînement du manoir car son feu lui avait échappé, rattrapé de justesse par la précision de son père...

Mais il était jeune, à l’époque. Il ne connaissait pas encore ses limites, il ne s’était pas tant entraîné...

Ses flammes n’étaient pas aussi puissantes, non plus.

Ce ressenti étrange, tel une alarme annonçant un danger imminent et qui lui avait sauté au visage durant ce sommaire instant précédent l’apparition de Mitzrael, l’interpelait toujours bien malgré lui. Il portait, encore aujourd’hui, les marques des légères brûlures que ses belles flammes azurées avaient apposées sur la peau de ses paupières, accompagnant ses larmes. Il avait eu si chaud, à ce moment. Beaucoup trop chaud. Comme si son corps entier avait manqué d’imploser, d’une puissance qu’il n’avait jamais connue, pas même à travers les flammes de son propre père.

« - Mais nous n’apparaissons à vos yeux que dans les moments les plus charnières.

- ... Et c’est un moment charnière ?

- Oh oui, Tôya Todoroki... »

Peut-être serait-il réellement mort ce jour-là si Mitzrael n’était pas intervenu pour lui sauver la vie... ? Et que ce serait-il passé, alors ? S’il avait réellement péri dans ses propres flammes comme un imbécile là-haut, sur cette colline... Son père l’aurait-il pleuré ? Sa mère l’aurait-elle regretté ? Aurait-il manqué à ses frères et sa sœur ?

Y penser lui mettait la boule au ventre. Sa famille représentait à la fois tout et rien, à ses yeux. Essentielle car elle était là, tout autour de lui, parfois aimante, souvent distante. Mais inutile car personne en son sein ne le comprenait. Pas même Natsuo, son très cher petit frère avec qui il partageait tout. Et surtout pas ses parents. Ses parents bornés qui s’acharnaient à ne voir en lui qu’un faible échec. Qui, peut-être, tentaient d’étouffer son potentiel pour faire briller celui de Shôto, ce gamin si parfait... ?

Mais il ne les haïssait pas à ce point. Pas au point de les voir mourir. Pas au point de les voir souffrir. Dans le fond, Tôya savait qu’ils souffraient déjà assez comme ça. Tous. Même son idiote de mère. Peut-être même son robot de père.

Et plus les jours passaient, plus l’adolescent prenait conscience du message caché à travers les paroles exaspérantes de son ange gardien.

« Cette maison entière pourrait brûler. »

« Peut-être pas volontairement et encore moins littéralement, non. »

... Il y avait bien des manières de brûler, de détruire les choses. Tôya le savait. Il y assistait au jour le jour depuis sa plus petite enfance. Il avait subi la destruction de son père. Il l’avait vu broyer sa mère petit à petit. Il avait vu Natsuo et Fuyumi se faire broyer à leur tour par ces mêmes personnes broyées. Et Shôto, qui n’avait finalement rien demandé non plus, se faisait probablement broyer tout autant. Tous les jours. Tous les jours. Sans répit.

Tôya, lui, il se broyait désormais tout seul. Il ne faisait qu’attiser les flammes de la haine qu’avait fait naître Endeavor en lui en poursuivant des chimères. Des chimères qui détruisaient son foyer. Qui brûlait sa maison de l’intérieur. Qui réduisait sa famille en cendres.

Ce jour-là, il pleura d’amertume et de tristesse, pour la première fois depuis bien longtemps.

Ce jour-là, il ne fut nullement surpris en sentant la présence pourtant si fantomatique de son ange gardien à ses côtés, à nouveau seul, réfugié sur cette colline sur laquelle il ne s’entraînait même plus, ces derniers temps.

- ... J’ai compris ce que tu voulais me dire, je crois, annonça-t-il d’une voix pitoyable. Je n’avais jamais réalisé... Que moi aussi, je leur faisais du mal à ma manière...

- Cela est légion chez ceux qui sont déjà blessés, répondit doucement Mitzrael. La haine entraîne la haine, la souffrance entraîne la souffrance. Il faut de la force pour briser ce cycle. D’autant plus lorsqu’il est si enraciné et insidieux que le vôtre.

Tôya trouva le courage de lever les yeux pour affronter les perles dorées - si tendres, si protectrices -, de son ange. Le sourire de Mitzrael était tellement franc, tellement beau, tellement large.

- Je n’ai pas eu besoin de beaucoup te parler pour que tu réalises, Tôya Todoroki. Tu vois.

- ... Qu’est-ce que je vois ? demanda-t-il tristement, exténué.

- Comme tu es fort, finalement.

Les yeux de Tôya s’agrandirent encore. Il était fort. Son ange venait de dire qu’il était fort. C’était peut-être la première fois que cela arrivait depuis que son père lui avait vanté son potentiel, il y avait si longtemps.

Mais Mitzrael ne le disait pas pour ça. Il ne vantait pas ses flammes. Il ne vantait pas la résistance de son corps malgré ses faiblesses. Son intelligence, peut-être ?

Ou sa personnalité... ?

Il le laissa à nouveau pénétrer son espace personnel pour s’asseoir à ses côtés, tout près de lui. L’entité arborait une expression tranquille en observant la forêt alentour, mais son sourire semblait si fier, si radieux. Lui qui pouvait afficher aisément des airs de jeune homme à peine sorti de l’adolescence avec ce corps juvénile, le voilà qui posait encore sur le monde qui l’entourait ce regard si âgé. Si sage. Si... au-dessus de tout.

- Est-ce que t’es vraiment omnipotent ? questionna Tôya après s’être essuyé les yeux.

- C’est une question bien vaste... rit Mitzrael. Je suis lié à toi et à beaucoup d’autres choses. Et le temps est, peut-être, une chose bien relative à mes yeux... Je ne pense pas être tout-puissant malgré tout.

- Tu ne réponds pas à ma question... bougonna le garçon.

- Si je devais te dire tous les secrets des anges et du monde supérieur, à quoi cela servirait-il que nous nous cachions aux yeux de la majorité des mortels ?

- Et pourquoi vous vous cachez ?

- Car c’est mieux ainsi.

- ... Et pourquoi vous apparaissez auprès de gens comme moi ? Tout le monde a des... « moments charnières », non ?

- Certainement... Mais certains moments sont plus dévastateurs que d’autres. Surtout lorsqu’ils concernent des choix.

Tôya resta silencieux un instant, méditant cette idée.

- ... Est-ce que dans une autre vie, je serais mort, ce jour-là... ?

- ... Peut-être, qui sait, répondit évasivement Mitzrael.

.

L’ange apparaissait de temps à autres et disparaissait de manière tout aussi impromptue, bien que Tôya avait la sensation qu’elles étaient fortement liées à ses ressentis et ses réflexions. Ses visites n’étaient jamais bien longues, et pourtant, cela remuait le jeune garçon à chaque fois. Pas que Mitzrael lui avait relancé des réalités moralisatrices et dramatiques au visage pourtant, non. La différence aujourd’hui était que Tôya avait pris au pied de la lettre l’une de ses premières annonces : « je suis là pour toi ». Alors, Tôya avait commencé à s’ouvrir. À parler. À s’épancher. Et Mitzrael écoutait. Toujours patiemment, toujours sans jugement. Il lui répondait parfois, avec sa délicatesse rassurante. Son ton doucereux agaçait de moins en moins Tôya, car il comprenait qu’il n’avait que de l’amour et de la patience à lui offrir. Là était le rôle de l’ange, après tout. Son but auprès de lui.

Et comment Tôya aurait pu refuser de pareils moments lorsqu’il réalisait que jusqu’ici, jamais personne ne l’avait écouté comme Mitzrael pouvait l’écouter... ?

Mitzrael comprenait sa rage. Sa solitude. Sa souffrance. Pas celle due aux brûlures... L’autre. L’autre, qui prenait tellement de place. L’autre qui n’avait fait que se scinder en deux depuis que son père n’était pas venu le voir ce jour-là, sur la colline. Laissant place à un vide et une amertume qui lui faisait monter la bile aux lèvres quasiment à chaque minute qui passait. Entre cet endolorissement et la présence de son cher ange à ses côtés, il en oubliait presque l’entraînement. Sa peau ne le démangeait presque plus. Les brûlures guérissaient tranquillement pour la première fois depuis il ne savait combien de temps.

Et dans le même temps, il entrevoyait un peu mieux les choses. Mitzrael était la voix qui lui manquait. Les yeux qui lui manquaient. Les paroles douloureuses qu’il avait proféré les premières fois prenaient de plus en plus de sens.

- Ta mère subit cette souffrance autant que vous, expliqua-t-il tranquillement alors que la conversation avait dévié sur Rei, Tôya ne se rappelait même plus comment. Mais elle est l’adulte. Tu n’as pas à la protéger. Pas au détriment de ta propre sécurité, en tout cas.

- Mais je ne suis pas tout seul à vouloir la protéger des colères de notre père... se défendit Tôya. Natsuo, Fuyumi... Et même cet idiot de Shôto. Je l’ai déjà entendu crier après notre père pour la défendre...

- Et c’est naturel. C’est l’amour qui vous guide. Personne ne veut voir ceux qu’il aime souffrir.

Tôya plongea ses yeux dans les perles dorées. « L’amour ». Un mot qu’il entendait si souvent de la bouche de Mitzrael. Ce même mot qu’il entendait si peu chez lui. Parfois de la part de sa mère. Sa mère toujours si douce envers eux malgré son regard éteint et cette douleur constante sur le visage.

- Mon père ne nous aime pas, hein... ?

L’ange lui renvoya un sourire légèrement triste.

- ... Je pense que si. Je pense que comme beaucoup d’Hommes, il a simplement oublié que l’amour devrait être la priorité. Ton père est probablement tout aussi perdu que vous, dans le fond. Il ne manquerait peut-être pas grand-chose pour qu’il retrouve la lumière à son tour.

- Et pourquoi il n’y a pas un de tes collègues qui va le voir, alors ? répliqua Tôya. S’il retrouvait la « lumière » comme tu dis, peut-être que tout irait mieux.

- Peut-être, répéta une fois encore Mitzrael.

C’était son mot préféré. « Peut-être ». Proféré à tout va et Tôya détestait cela. Il avait l’impression qu’il se moquait de lui lorsqu’il le prononçait. Il refusait de croire que l’ange n’était pas un minimum omnipotent, donc il n’y avait pas de « peut-être » qui tenait. Mitzrael devait savoir. Il était là pour ça, après tout. Pour le guider, répondre à ses questions.

- Je suis sérieux, s’agaça Tôya alors que son regard sur l’ange se faisait plus dur. Pourquoi t’irais pas voir mon père, toi ?! Il a probablement plus besoin de tes conseils que moi pour remettre notre famille sur pied... !

Évidemment, Mitzrael secoua la tête.

- Je ne suis pas son ange gardien. Mais as-tu déjà pensé à l’éventualité qu’il n’avait pas forcément besoin d’un ange gardien pour revenir sur le droit chemin... ?

Tôya haussa un sourcil, ne comprenant pas où il voulait en venir. Le sourire malicieux que l’ange arborait de temps à autres - très souvent lorsqu’il allait lui envoyer une bombe à la figure, d’ailleurs -, étira ses lèvres dans un rictus que l’adolescent commençait malheureusement à bien connaître.

- Peut-être que tu pourrais devenir son ange gardien, Tôya... La plupart des Hommes n’ont pas besoin de nous, car ils ont les autres Hommes pour veiller sur eux. Nous n’intervenons souvent qu’auprès de ceux qui ont fermé leur cœur au reste de leur pairs... Comme toi.

Tôya n’en crut pas ses oreilles. Certes, il reconnaissait qu’il avait fini par se fermer complètement aux paroles de ses parents, et même de sa famille, puisque plus personne ne l’écoutait non plus. Mais une fois encore, c’était Enji qui avait provoqué tout cela. C’était Enji qui était à l’origine de cette fracture entre eux. C’était Enji qui ne voulait jamais l’écouter, jamais parler, seulement hurler, hurler, et hurler encore.

- ... Tu es dingue, siffla-t-il en arborant un amer sourire en coin. On parle de mon père, là. C’est de lui qu’on tient notre entêtement. Notre mère nous l’a assez répété. Il n’écoute jamais rien ni personne. Qu’est-ce que tu veux que son raté de fils aîné aille lui dire pour le raisonner... ?!

- Tu n’es pas raté, Tôya, répéta encore Mitzrael. Et tu es tout aussi capable qu’un autre de lui parler. Il faut simplement trouver les bons mots. Comme je suis parvenu à trouver les tiens pour ouvrir ton cœur à moi.

L’adolescent prit tout de même quelques jours pour réfléchir à la question, mais cela lui semblait toujours aussi improbable et inconcevable. Cela lui semblait déjà improbable lorsque Mitzrael laissait entendre qu’il pourrait, un jour s’il le souhaitait, demander à rassembler tous les membres de sa famille autour d’une table pour qu’ils parlent ensemble, à cœur ouvert. L’échec était couru d’avance. Personne ne voudrait s’écouter, et les parents ne voudraient surtout pas écouter leurs petits et si immatures enfants qui ne connaissaient rien au monde.

Mais l’ange rétorquait que l’on n’obtenait jamais rien sans essayer. Qu’il fallait garder espoir. Ne pas le perdre. Essayer et essayer encore. Car c’était avec de la patience que l’on résolvait les solutions les plus complexes.

Il n’y croyait que peu, même si l’idée se fit peu à peu une place de plus en plus présente dans son esprit. La partie raisonnable et perplexe de lui se rappelait que Mitzrael ne vivait pas avec eux au quotidien, qu’il n’était même pas humain. Comment pouvait-il imaginer ce qui pouvait fonctionner avec une famille aussi détruite que la sienne ? Mais un étrange parallèle lui faisait garder espoir malgré lui : ne jamais abandonner. Oui, c’était un crédo qu’il connaissait bien. Il n’avait jamais voulu abandonner cette place de héros de flammes que convoitait tellement son père. Malgré les avertissements répétés de ce dernier, malgré les réticences de sa mère, les larmes et les cris de ses frères et sœurs. Il avait la rage et l’endurance nécessaires pour affronter les pires épreuves, et c’était bien Mitzrael qui le lui avait fait réaliser. Jusque-là, il l’utilisait simplement d’une mauvaise manière, peut-être.

Pourrait-il réellement devenir l’acteur d’une éventuelle réconciliation au sein de sa famille avec cette même détermination... ?

- L’important, expliqua l’ange lors d’une de leur énième entrevue, c’est de parler de ses ressentis. Et d’en parler calmement, de préférence. La colère est la pire des ennemies dans ce genre de moment. Mais elle n’est pas totalement à jeter : lorsqu’elle prend place, il faut la laisser s’écouler et retomber. Après la colère vient souvent la réflexion. C’est ce que j’ai fait avec toi. Je ne voulais pas te mettre en colère, mais c’est arrivé. Mais tu as tout de même écouté ce que je t’ai dit, tu y as réfléchi... Cela prendra peut-être plus de temps auprès de ta famille, surtout auprès de ton père, mais je sais que tu n’abandonneras pas. Tu n’es pas du genre à abandonner quand tu as une idée en tête, Tôya Todoroki.

L’adolescent lui portait un regard brûlant. Depuis que Mitzrael lui enfonçait cette idée dans la tête, il se sentait plus vivant. Le vide dans son estomac se remplissait à nouveau. Ce n’était pourtant pas de la rage... Mais plutôt de l’envie. Une envie débordante et envahissante de cesser de stagner dans cette vie fade. Dans cette vie où le but même de son existence avait probablement échoué quelque part, à un certain moment.

Il ne voulait pas renoncer à son idéal. Il voulait toujours devenir un héros. Peut-être même plus grand qu’Endeavor lui-même. Peut-être même plus grand encore qu’All Might. Il deviendrait peut-être numéro 1, peut-être le plus grand héros à l’alter de flammes que le monde n’ait connu. Bien plus fort que Shôto, avec un peu de travail.

... Mais peut-être pas. Et si c’était le cas, ce n’était pas si grave que cela en avait l’air. Il y avait autre chose, Tôya commençait seulement à l’entrevoir. Il n’était pas que « le fils de ». Il était Tôya Todoroki. Un beau jeune homme de bientôt 14 ans qui avait encore une vie entière devant lui. Si le regard des autres avait pesé sur ses frêles épaules fut un temps, si l’ombre de son père semblait le suivre partout où il allait, il comprenait peu à peu qu’il pouvait s’en défaire. Qu’il avait les capacités pour s’en défaire. Qu’il pouvait emmerder ceux qui le voyaient juste comme ce « fils de » et offrir seulement son attention aux autres.

Car il était fort, après tout. Mitzrael le lui répétait assez souvent. Il n’était pas forcément fort seulement grâce à ses flammes ou à sa détermination sans faille : il était assez fort pour avancer. Il était assez fort pour savoir ce qu’il voulait. Il était assez fort pour se relever, malgré toutes les chutes que lui avaient infligé cette vie.

Peut-être qu’il deviendrait un héros, peut-être pas... Il essaierait quand même dans tous les cas, mais une chose changerait assurément : il n’essaierait plus seul. Il ferait tout pour faire ouvrir les yeux à son père et lui faire ravaler ses erreurs. Pour sortir sa mère de sa catalepsie. Pour sauver son petit frère d’un destin auquel il avait déjà trop goûté lui-même.

Il ferait tout pour devenir leur ange gardien à leur tour.

.

.

Deux ans avaient passé. Tôya fêtait ses 16 ans et il s’apprêtait à rentrer au lycée. Il allait y retrouver quelques amis qu’il s’était fait au collège. Un tout petit groupe, deux voire trois compagnons qui venaient vers lui et qu’il laissait graviter autour de lui, mais c’était déjà un bon départ.

Il avait eu du mal à s’ouvrir aux autres, au début. Si s’ouvrir à un être surnaturel s’était avéré aisé, c’était car il avait encore un doute sur son existence réelle. S’ouvrir aux autres mortels qui côtoyaient sa vie au jour le jour avait été plus ardu. Un chemin semé d’embuches qu’il s’assenait parfois seul, mais comment pouvait-il en être autrement quand il avait appris à évoluer dans la solitude durant toutes ces années ? Rejeté par les autres car il n’y avait que son entraînement qui comptait, que ses flammes qui comptaient, que son père qui comptait.

Aujourd’hui, beaucoup plus de choses comptaient.

Shôto comptait. Et ce simple fait faisait toute la différence, à ses yeux.

Mitzrael n’avait pas menti, cela avait été long. Il y avait eu de la colère, de la défiance, de la surdité et des larmes. Beaucoup de larmes. Mais Tôya n’avait pas abandonné. Il était résigné à ne pas abandonner. Il voulait que son père entende ce qu’il avait à dire. Et face à sa détermination, naturellement, petit à petit, sa mère avait suivi. Shôto avait suivi. Natsuo avait suivi. Même Fuyumi avait suivi.

À eux cinq, cinq si faibles créatures face au terrible Endeavor, le héros avait fini par plier. C’était finalement ses larmes à lui qui avaient coulé à leur tour. Car Enji avait ôté ses œillères. Enji avait reconnu ses fautes. Enji avait avoué qu’il s’était laissé dépasser et qu’il n’avait plus su comment rectifier le tir. Et Rei s’était lamentée d’avoir été si faible et d’avoir renoncé à se battre pour ses enfants. Et Natsuo s’était désolé de ne pas avoir assez écouté. Et Tôya s’était excusé d’avoir été si borné.

Tout le monde avait fini par s’excuser. Cela avait pris deux ans. Cela avait été long, trop long dans une vie d’adolescent, mais lorsque Tôya Todoroki avait une idée en tête, on ne pouvait plus la lui enlever.

Surtout lorsque régulièrement, il était soutenu par son étrange ange gardien qui n’avait jamais failli à sa tâche. Mitzrael n’avait eu de cesse d’apparaître dans les moments les plus charnières. Lorsque Tôya avait le plus besoin d’une oreille extérieure pour s’épancher ou demander conseil. Parfois, l’ange partait trop loin dans ses délires d’amour et de chemin de lumière pour que Tôya ne lève pas les yeux au ciel, mais il tentait de tout prendre de lui. De l’écouter attentivement et de trier plus tard ce qu’il souhaitait garder ou pas. Et il avait rapidement compris que ce réflexe s’appliquait à absolument tous les humains qui croiseraient sa route désormais. C’était ainsi qu’il avait réussi à trouver le courage de laisser des gens l’approcher. Qu’il s’était fait des amis. Qu’il appréciait réellement cela.

Il trouvait cela parfois bien étrange lorsqu’il y réfléchissait. Il avait parcouru un long chemin depuis ce jour-là, au sommet de la colline. Ses flammes bleues brûlaient toujours d’une intensité rare, qui pouvait absolument tout embraser sur leur passage. Mais il les contrôlait désormais. Parce qu’il contrôlait de mieux en mieux ses émotions. Parce que son père l’y aidait. Sa mère l’y aidait. Toute sa famille l’y aidait.

Et avec Shôto libéré de ses chaînes, il avait trouvé un nouvel allié de poids auquel il ne s’attendait pas vraiment.

- Tu sors ?

Assis à même le sol de la grande entrée du manoir Todoroki, en train d’enfiler tranquillement ses chaussures, Tôya jeta un œil par-dessus son épaule pour regarder Shôto.

- Je sors, confirma-t-il d’une voix tranquille - un ton normal chez lui, à présent. Tu voulais quelque chose, merdeux ?

Shôto, du haut de ses huit ans et de sa nonchalance qui ressemblait tellement à la sienne, grogna à ce surnom non moins affectueux.

- Nan rien... mais je croyais qu’on allait passer la journée ensemble avant que tu partes demain pour Yuei !

Tôya arbora un sourire en coin. Devenir le meilleur des héros avait beau être un but relégué au second plan au sein de la famille, lui et Shôto étaient encore très imprégnés de l’idée malgré tout. Peut-être ne deviendraient-ils pas les meilleurs, mais ils avaient toujours envie d’essayer. Non pas pour leur père, mais bien pour eux. Car le monde héroïque avait été toute leur vie. Car All Might était un exemple à suivre. Tout comme Endeavor, qui remontait lentement mais surement dans le classement de popularité, ces derniers mois. Étrangement. C’était fou comme le colosse de feu paraissait bien plus sympathique maintenant qu’il mettait son obsession pour All Might de côté. Maintenant qu’il reconnaissait ses plus terribles faiblesses. Maintenant qu’il se concentrait enfin sur sa famille - et d’une bonne manière - et qu’il tentait d’expier ses fautes.

Tôya réalisait de plus en plus comme son père n’était pas un mauvais bougre, dans le fond. Il s’était simplement éloigné du chemin. Il avait perdu de vue la lumière.

- Je rentre vite si ce n’est que ça, s’amusa-t-il en se relevant pour sortir. Mais je ne pensais pas que j’allais te manquer à ce point.

- Je sais pas si tu vas me manquer, répondit tout aussi hautainement qu’honnêtement Shôto, mais nos entraînements, si. Papa est plus patient quand tu es dans le coin.

Cela dépita intérieurement Tôya. On ne pouvait pas se débarrasser des mauvaises habitudes de toute une vie en un claquement de doigts, pensa-t-il. Lui-même avait encore la fâcheuse habitude de tester constamment les limites de son alter et de ne pas forcément écouter les avertissements inquiets de ses parents à ce sujet. Mais cela l’excédait tout de même. Le chemin à parcourir n’était pas vraiment terminé, il y avait encore de la route. Le plus dur était néanmoins derrière eux, et c’était bien cela qui importait vraiment.

- Tu as le droit de lui rappeler que tu n’es pas son chien, lâcha-t-il à son petit frère. Si tu n’as pas envie de t’entraîner ou qu’il est trop dur avec toi, tu lui dis, tu pars, tu vas voir Maman ; mais tu ne le laisses pas faire.

- Je sais, bougonna Shôto. C’est pas ça la question.

- Et c’est quoi la question, alors ?

- C’est que c’est plus sympa de s’entraîner quand t’es là aussi.

Tôya sourit franchement à cela. Il fit un petit signe de main à son cadet.

- J’en prends note, petit frère. Et je te retourne le compliment. À plus tard.

Il vit à peine Shôto rouler des yeux, dans une mimique si semblable à la sienne. Si on lui avait dit que ce gosse qu’il avait tellement haï toutes ces années pour sa simple existence sur cette terre lui ressemblerait autant, il en aurait ri. Emprunt par une profonde amertume, mais il aurait ri aux éclats. Aujourd’hui, il se contentait juste de s’en amuser. Et d’en profiter pour le forger autant qu’il le pouvait à son image, aussi. À l’instar de Natsuo, qui devenait également un peu plus effronté d’années en années : s’ils arrivaient à se liguer tous les trois pour faire enrager leur père de temps à autres, Tôya ne s’en priverait pas. Il se rappelait bien des sages paroles de Mitzrael : « la haine engendre la haine », et l’ange ne validait absolument pas ce comportement puéril... Mais c’était plus fort que lui : une fois de temps en temps, cela faisait du bien. Et Tôya veillait à ce qu’ils ne dépassent jamais les bornes. Il veillait à garder cette notion de respect bien en place entre tous les membres de leur famille.

Mais tacler leur père de temps à autres restait un plaisir coupable qu’il s’octroyait. Il jugeait qu’Enji le méritait. Et Enji lui même leur faisait sentir que lui aussi pensait qu’il le méritait. Alors, pourquoi se priver ?

Il passa l’imposant portail du manoir Todoroki et avança sur le trottoir calme de cette veille de rentrée. Les cerisiers s’apprêtaient tout juste à fleurir et c’était déjà un spectacle magnifique à contempler. Il se surprenait parfois à s’arrêter pour les regarder. Moment de sérénité qu’il ne pensait jamais à s’offrir, avant. Avant, tout lui semblait morne et froid. Toutes ces petites choses de la vie n’avaient aucune importance. Il lui semblait que son insouciance avait été consumée au même titre que son enfance. Consumée en même temps que son père avait attisé les braises de ce feu si dangereux qui chauffait en lui. Toutes ces petites choses que ses flammes auraient fini par réduire en cendre, s’il avait continué à s’enfoncer dans ses ténèbres.

Et puis, un étrange ange aux ailes magnifiques était soudainement apparu. Parfois perché sur son épaule, toujours attentif, toujours patient, toujours de bon conseil. Une oreille inespérée tombée du ciel.

- Je ne suis pas littéralement tombé du ciel... s’amusa une petite voix à sa droite.

Les yeux de Tôya roulèrent dans leurs orbites. La petite silhouette de son ange se tenait droite à quelques centimètres de sa joue, arborant ce sourire tranquille qu’il aimait tant.

- Tu es venu d’où, alors ? Ne me réponds pas « de la forêt qui couvre la colline », où je te dégage de là avec une pichenette.

Mitzrael ricana. Plus leur relation avançait, plus Tôya appréciait ces échanges légers et teintés du même genre d’humour faussement agressif qu’il usait déjà avec Shôto. Dans ces moments, Mitzrael ne ressemblait pas à l’ange si parfait envoyé par il ne savait quel Dieu. Il ressemblait à n’importe quel être humain. Bien plus au gamin d’une vingtaine d’années dont il arborait les traits juvéniles qu’à l’être surnaturel qu’il était réellement.

- Je ne suis pas tombé, nuança-t-il. Je me suis simplement posé délicatement.

Tôya le regarda longuement.

- ... Tu me fatigues. Dégage de là.

Mitzrael explosa de rire, mais il s’envola de lui-même pour couper la route à Tôya, qui continuait de marcher.

- Attends. Je dois te parler.

- Je me disais aussi que ça ne ressemblait pas vraiment à un « moment charnière »... Et que je te vois beaucoup moins, ces derniers temps.

L’ange acquiesça sans répondre clairement, son étrange sourire taquin gravé sur les lèvres.

Quelques minutes plus tard, Tôya avait trouvé refuge sous un arbre, dans un coin tranquille d’un parc attenant, dénué d’oreilles indiscrètes. Mitzrael avait retrouvé sa taille humaine, ses longues ailes prenant encore et toujours beaucoup trop de place autour d’eux. Surtout lorsqu’elles bougeaient légèrement et qu’elles laissaient tomber dans leur sillage une envolée de petites plumes semblables à des morceaux de coton. La différence aujourd’hui, c’était que le Tôya de 16 ans le dépassait désormais légèrement en taille. Cela l’amusait beaucoup. Pas Mitzrael.

- Tu vas mieux, entama l’ange avec un sourire fier, peut-être même un peu ému. Je suis heureux du chemin que tu as parcouru depuis ces deux dernières années.

- Tu y es pour beaucoup... répondit Tôya, légèrement alarmé malgré lui par cette étrange entrée en matière.

- Peut-être... susurra Mitzrael en secouant la tête. Mais tu as presque tout fait. Je n’ai fait que t’offrir un petit coup de pouce.

- Ouais. Me redonner la lumière et toutes ces conneries new-age.

- C’est ça ! rit-il encore. Et tu vas tellement mieux. Ta famille va mieux. Tu as réussi à entamer la reconstruction de ce qui a été brisé peu à peu. À la simple force de ta volonté... Toi, le soi-disant « échec ».

- Flatte-moi encore, j’adore ça, ironisa Tôya. Tu me testes ou quoi ?

Le sourire de l’ange s’illumina de plus belle et il secoua encore la tête.

- Cela serait idiot de te tester quand je sais déjà ce qu’il y a dans ton cœur... Non, je suis simplement... Peut-être un peu ému.

Tôya ne répondit rien. Car c’était vrai, il le sentait. Mitzrael était un peu étrange. Plus énergique que d’habitude, plus expressif, plus détendu. Et oui, en effet, ému. Alors même qu’en dehors de la joie ou de la compassion, il ne lui avait jamais vraiment montré le moindre signe d’émotion. Tôya se demandait même s’il pouvait en ressentir d’autre.

- ... Il ne va plus y avoir de moments charnières, demanda-t-il, bien trop affirmatif pour ne pas s’en vouloir, mais c’était plus fort que lui.

Il le sentait arriver, de toute façon. Les visites de Mitzrael s’étaient espacées de plus en plus ces derniers mois. Et il écoutait les épanchements de Tôya seulement pour l’entendre se réjouir, tout au plus s’agacer contre son père. Mais il ne lui donnait presque plus de conseils. Pas plus que l’adolescent le lui en demandait.

Cela sentait la fin.

- ... Peut-être pas, répondit l’ange, malicieux, comme à son habitude.

Il savait que Tôya détestait cette réponse et il en jouait merveilleusement, ce diable déguisé en envoyé du ciel.

- ... Alors, je ne te verrai plus.

- Peut-être pas, confirma-t-il, légèrement moins amusé tout à coup. C’est donc le moment où je dois faire un choix personnel.

- Un choix personnel... ? répéta Tôya, piqué par la curiosité.

- Nous autres avons le pouvoir de faire oublier notre passage dans vos vies, si nous le souhaitons. Tu garderas tes questionnements, tes réflexions, tes réponses. Mais peu à peu, tu oublieras qu’ils provenaient de moi. Tu oublieras mon visage et mon existence. La notion même d’ange gardien te semblera à nouveau abstraite.

- ... C’est stupide, commenta Tôya, légèrement agacé malgré lui. Pour quoi faire ? Je dois me rappeler que tu m’as aidé.

- Non, Tôya. Tu t’es aidé principalement seul. Nous ne sommes qu’un passage éphémère dans vos vies. Et certains mortels ne supportent pas de voir leur ange partir loin d’eux... Tu es peut-être de ceux-là.

- Mais peut-être que j’aurais d’autres moments charnières dans ma vie plus tard !

- Et je reviendrais alors à ce moment-là, ne t’en fais pas. Bien que probablement pas sous cette forme, en revanche.

Tôya cligna des yeux.

- ... Comment ça, pas sous cette forme ? Ce n’est pas ta réelle forme ?

- Non, rit encore Mitzrael. C’est une forme que j’ai prise par rapport à une personne qui a traversé ta vie et qui semblait convenir pour parvenir à t’ouvrir plus aisément à moi.

L’adolescent restait de plus en plus interdit à cette étrange explication.

- ... Mais je ne connais pas cette... personne, si c’est vraiment ça l’idée ? Pourquoi prendre le visage de quelqu’un que je ne connais pas ?

Une fois encore, le sourire malicieux de l’ange s’étira.

- Que tu ne connais peut-être pas encore, en effet.

... Oh. Tôya pouvait entrevoir la chose. Oui, pourquoi pas, après tout. Après tout, Mitzrael le lui avait dit, au début de leur rencontre : « le temps est, peut-être, une chose bien relative à mes yeux. »

- ... Alors, ce n’est pas par choix personnel que tu as ces marques aussi ridicules au coin des yeux ?

Mitzrael fit les gros yeux, sincèrement surpris. Et c’était peut-être bien la première fois que Tôya lui arrachait une telle expression. Bien qu’il eût le cœur lourd de réaliser qu’il parlait peut-être à son ange pour la dernière fois, il fut fier de son effet. Surtout en voyant l’entité poser une main hésitante près de l’arête de son nez.

- J’ai des marques au coin des yeux... ?

- Tu n’avais jamais remarqué ? se moqua Tôya.

- Je crois que je n’ai jamais réellement regardé mon reflet sous cette forme, rit-il franchement. Eh bien, j’ignore pourquoi de telles marques. Je te laisserais le demander au détenteur de cette forme le jour où tu le rencontreras.

- ... C’est trop étrange, comme pensée. Je vais me dire qu’il est mon ange gardien, lui aussi.

Le sourire de Mitzrael se courba à nouveau dans ce rictus si amusant, si intriguant.

- ... Il le sera peut-être, qui sait.

Tôya haussa un sourcil, mais l’ange baissa solennellement la tête pour le saluer, son sourire devenu bien plus doux. Bien trop doux.

- Au revoir, Tôya Todoroki. Je suis fier d’avoir pu t’aider à retrouver la lumière. Et je prie pour que tu ne la perdes jamais. Mieux : que tu l’offres aux autres lorsqu’ils s’écarteront du chemin.

- ... Merci, Mitzrael.

L’ange s’illumina d’un nouveau sourire, aussi immense que ravi.

- Tu arrives à le prononcer... !

- Ouais, ricana Tôya. Mais ce n’était pas le nom le plus simple que tu aies pu trouver.

- Tu as raison. Mais n’aie crainte : tu n’auras peut-être plus jamais à le prononcer de ta vie...

- Que tu es déprimant. Super pour des ‘au revoir’, vraiment.

L’ange rit à nouveau et se recula d’un pas, prêt à partir cette fois. Tôya en fut surpris. Et il était hors de question qu’il le laisse faire avec des simples salutations mortellement formelles. Il prit une impulsion et bondit sur lui pour l’enlacer avec force. Il entendit son rire s’élever à nouveau. Ses mains réconfortantes se poser dans son dos, protectrices. Tôya se tendit, grimaça pour contenir ses larmes. Il n’aimait plus pleurer aujourd’hui. Il jugeait qu’il avait assez versé de larmes pour toute une vie durant sa jeunesse. Bien que ces larmes-ci ne soient pas désespérées, ni amères, ni douloureuses.

Simplement et profondément émues.

- Prends soin de cette vie, Tôya Todoroki. Chérie-la de tout ton cœur. Tu l’as entièrement mérité.

L’instant d’après, la chaleur de Mitzrael disparut et ses bras se refermèrent sur le vide. Tôya cligna des yeux, un peu hagard. Les douces paroles de l’ange résonnèrent en écho dans son âme, mais il se sentait légèrement groggy, tout à coup.

Quelques secondes plus tard, il se demanda pourquoi il avait fait un détour par ce parc.

.

.

.

Il plaisantait avec deux de ses camarades, affalé sans aucune grâce sur la chaise de son bureau de classe. Il avait 17 ans désormais, se rapprochait dangereusement des 18. Il avait adopté un style vestimentaire un peu plus rebelle avec le temps, quelque chose qui lui ressemblait plus. Il se découvrait lui-même avec le temps passant. Il découvrait sa personnalité loin de la haine, ses envies loin des ambitions, ses affinités loin des entraînements solitaires constants. La vie était étonnamment simple. Il n’était finalement pas le premier de sa promotion, seulement troisième. Parce qu’il peinait encore parfois à maîtriser son feu trop brûlant et que son caractère désinvolte et plus solitaire que la moyenne n’allait pas de pair avec une bonne cohésion d’équipe.

Mais la vie était simple.

Endeavor était toujours le second des héros derrière le triomphant All Might. L’homme si sérieux délaissait de plus en plus son agence pour se consacrer à sa famille, ces dernières années. Mais bien loin de faire baisser sa côte de popularité, cette nouvelle facette de père de famille « aimant » semblait plaire au public, tout autant que la perte graduelle de son attitude bourrue et distante face aux caméras.

Tôya n’allait pas s’en plaindre.

Il y avait des jours où tout cela ressemblait à une mascarade ridicule. Mais ces rares jours plus sombres que les autres, il se souvenait d’où la famille Todoroki revenait. Il se souvenait de ces longs mois de bataille, de toutes ces tentatives plus ou moins vaines pour rétablir un dialogue brisé. Il se souvenait des larmes et des cris, omniprésents à l’époque. Évidemment qu’il y avait toujours des larmes et des cris, parfois. Mais cela restait d’une rareté qu’il ne pouvait faire autrement que de chérir. Leur famille restait une famille : six êtres humains aux caractères parfois opposés enfermés ensemble, condamnés à supporter les habitudes des uns et des autres. Mais ce qui était auparavant une guerre froide constante et épuisante, trop souvent teintée de violence, était devenue une simple vie avec ses hauts et ses bas.

Et c’était bien.

Enji était en effet bien plus aimant envers eux. Rei haussait souvent le ton sur lui, lorsqu’il poussait le bouchon trop loin, lorsqu’il laissait la colère prendre le dessus sur la patience. Mais Enji l’écoutait désormais, se laissait guider par sa bonté, permettait au dialogue de prendre le pas sur la fierté. Et il semblait à Tôya que ses parents retrouvaient une certaine passion qu’ils n’avaient peut-être jamais connus.

Quant à eux, ils grandissaient paisiblement. Fuyumi semblait rayonner sans l’ombre de la souffrance d’une famille entière à porter sur ses frêles épaules. Natsuo débordait encore plus d’énergie sans les complaintes constantes de son aîné à supporter. Shôto vivait une vie d’enfant normale, avec des amis pour jouer, des phases obsessionnelles dans lesquelles noyer ses passions, armé d’un sourire toujours plus grand pour égayer ses yeux vairons. Et Tôya...

Tôya était plutôt heureux. Il retrouvait une jeunesse dont il n’avait que peu profité auparavant. Il découvrait les affres de l’amour, ces temps-ci. Largué récemment par un petit-ami qu’il n’aimait pas tant que ça, alors il s’en était bien vite remis. De toute façon, en dernière année à Yuei, les activités ne manquaient pas. Surtout proche comme il l’était des examens finaux. Bientôt, il quitterait le monde scolaire pour rentrer dans la vie active. Bientôt, « Dabi » devrait se trouver une agence et deviendrait un véritable héros à son tour, tout comme son père. Et ses camarades de classe le haïssaient d’hésiter franchement à rejoindre l’agence d’Endeavor ou non. Il méditait encore sur la question. Suivre les traces du paternel à ce point, ou tenter de s’en détacher à tout prix... ? Bien que quoi qu’il fasse, les regards étaient rivés sur lui. Tout le monde parlait du fils d’Endeavor depuis qu’il était entré à Yuei. Tout le monde suivait attentivement son évolution. Tout le monde se demandait si ses flammes bleues étaient réellement plus chaudes que celles de son mentor.

Tôya s’en fichait pas mal. Il savait d’avance qu’il aurait le droit à ces projecteurs agaçant rivés sur lui. Il était condamné à rester un « fils de » encore longtemps, car c’était simplement ainsi qu’allait la vie. Les badauds étaient friands de ce genre de choses, même ses camarades de classe l’étaient. Mais comme il se l’était promis bien des années auparavant, il tentait comme il le pouvait d’en faire fi. Il fuyait ceux qui l’approchaient pour sa popularité et continuait son petit bonhomme de chemin aussi sereinement que possible.

Il se rappelait parfois qu’il revenait de loin. Il se souvenait, parfois en flash dérangeants, de ces longues nuits d’entraînement, seul, là-haut, sur la colline. À attendre dans le froid un père qui ne viendrait plus, à réclamer une attention qu’on lui avait injustement arraché. Il se demandait souvent comment il avait réussi à retourner la situation seul, par la simple force de sa volonté. Cela lui paraissait inconcevable pour un jeune garçon de 13 ans. Et pourtant... Il y était arrivé.

C’était étrange. Presque irréel par moment de faire ce constat.

- Mais du coup je comprends pas, entama l’une de ses amies, assise sur le bureau de Tôya en attendant que le cours ne commence. On va avoir un nouveau pour seulement quelques semaines, à si peu de temps des examens... ? À quoi ça sert ?

Ah oui, cette fameuse histoire du petit nouveau tellement mystérieux.

Tôya avait eu vent de cette histoire par son père bien avant qu’ils ne fassent l’annonce dans leur classe. Il y avait ce garçon, qu’Endeavor avait sauvé par la force des choses, il y avait bien des années en arrière. Un garçon récupéré par la Commission, qui l’avait élevé pour devenir un héros. Tôya trouvait que cela sonnait étrangement, mais pourquoi pas. Le gamin avait apparemment son âge, peut-être avec quelques mois de moins, et du peu qu’Enji l’avait vu, il était prometteur. Prometteur et motivé plus que quiconque à devenir un grand héros.

Mais il n’avait pas suivi un parcours classique, bien protégé entre les murs de la Commission, à l’abri des regards. Et à présent que son âge pour rentrer dans une agence arrivait, la Commission avait soudainement décidé de le mettre un peu en contact avec ses pairs.

- Je parie ce que tu veux que c’est pour le sociabiliser, expliqua Tôya. Enfin, si c’est vraiment la raison, c’est bien triste. Peut-être que le gars n’a jamais vu personne d’autres que les vieux croûtons de la Commission. Avec une armée de professeurs personnels et tout le tintouin...

- L’horreur, plaisanta un autre de ses amis. Il va falloir être cool avec lui. Peut-être qu’il n’a jamais eu d’ami de sa vie...

Même Tôya trouvait cela infiniment triste. Cela lui rappelait sa propre existence, il n’y avait pas si longtemps que cela.

Puis leur professeur arriva, suivi de peu par le fameux nouveau venu.

Il y eut des exclamations à son arrivée et c’était compréhensible. Le type avait beau avoir 17 ans, il rayonnait à sa manière. Tôya ne savait si c’était son attitude nonchalante, son sourire avenant, ses immenses ailes d’un rouge flamboyant, ou même tout cela à la fois...

Évidemment que Tôya nota tous ces détails. Évidemment que c’était normal de se retourner au passage de ce type à l’allure si anodine. Il resplendissait de charisme au point où c’en était troublant, surtout pour un type si jeune.

Pourtant, ce n’était pas pour cela que l’aîné des Todoroki bloqua de longues minutes sur lui, les yeux écarquillés.

Il n’aurait pas su en donner la raison, néanmoins. Sa vue lui rappelait quelque chose. Une chose profondément enfouie en lui. Un violent sentiment de nostalgie, mais une de ces nostalgies agréables, douces, réconfortantes.

C’était affreusement troublant.

Tellement troublant qu’à la première pause, il n’en tint pas et alla à la rencontre du fameux « Hawks », rejoignant une bonne partie de la classe plus réactive que lui. Le pauvre bougre était assailli de toute part, mais il répondait par de grands sourires rayonnants, visiblement sincèrement heureux d’avoir autant d’attention rivée sur lui.

Tôya chercha ses mots. Il se demanda comment l’aborder. Il était toujours un peu nul en la matière. Les gens disaient de lui qu’il paraissait froid de prime abord, qu’il paraissait fermé. Ce n’était pas complétement faux, mais il ne mordait pas autant qu’on pouvait le croire.

Mais Hawks lui rendit service en s’illuminant à sa vue.

- Hey ! Tu serais pas « Dabi » ?! Le fils d’Endeavor ?

Tôya roula des yeux malgré lui. Encore un. Dommage.

- Si...

- Incroyable, ricana le pseudo-héros. Si j’avais su que je tomberais dans la même classe que toi... ! La coïncidence est marrante : c’est grâce à ton père que j’ai pu entamer cette carrière de héros !

Oui, Tôya connaissait l’histoire. Mais maintenant qu’il l’avait en face de lui, le blond ne semblait pas avoir souffert de cet étrange programme que la Commission lui avait fait subir. Ou alors il arborait un masque très convaincant pour le cacher.

- Mais bref, continua joyeusement Hawks. Je vais pas t’embêter avec ça, ‘t’inquiète pas ! Content de te rencontrer !

Il tendit la main vers lui pour serrer la sienne, attendant apparemment des présentations officielles.

- ... Tôya Todoroki.

- Enchanté Tôya ! Appelle-moi Hawks !

Tôya resta incertain, l’espace d’un instant.

« Hawks ».

- ... Comme un faucon, souffla-t-il pour lui-même, sans même s’en rendre compte.

Le concerné papillonna des yeux avant d’éclater de rire.

- Bah ouais, comme un faucon... ! Il parait que c’est ce que je suis !

- Donc c’est pour ça, les marques ridicules au coin de tes yeux ?

Hawks se figea sur place, son rire mourut dans sa gorge, aussitôt remplacé par ceux de leurs camarades. Pas vraiment moqueurs, plutôt surpris dans l’ensemble par le soudain franc-parler de Tôya. Lui-même sourit d’avoir laissé échapper ça. Il ne savait même pas pourquoi. Hawks lui paraissait pourtant sympathique : il n’avait nullement voulu le casser avec cette remarque.

- Je veux dire... se reprit-il d’une voix apaisante. Ce sont de vraies marques de naissance ?

- Bah ouais, répondit Hawks avec une moue ennuyée.

- Désolé. Elles ne sont pas ridicules. Elles sont même plutôt jolies.

Cette fois-ci, le nouveau venu piqua un fard. Il ne s’y attendait vraisemblablement pas. Les autres non plus. Pas plus que Tôya lui-même, à vrai dire.

Il laissa les autres pousser leurs exclamations plus ou moins lourdes et libidineuses, en profitant pour détailler Hawks, qui le lui rendait bien, visiblement complètement confus par son attitude.

Tôya lui-même ne savait pas. Il trouvait Hawks beau. Il trouvait son regard apaisant, son sourire bienfaiteur. Quelque chose se rappelait à lui à sa vue. Et dans le même temps, il trouvait le rouge de ses ailes dérangeant. Il trouvait ses habits dérangeants. Son attitude presque aussi désinvolte que la sienne dérangeante.

Il y avait ces flashs et ces sensations qui l’assaillaient, sans qu’il ne puisse mettre un mot, une image, une idée précise sur ce qui cherchait à sortir sans y parvenir. Il était troublé. Beaucoup trop pour une simple rencontre avec un nouveau venu dans leur classe, aussi beau et insolite soit-il.

Puis soudain, un souvenir se fit plus fort. Tôya le trouva drôle par son incongruité. Il n’y avait aucun lien avec rien. Et surtout, c’était quelque chose qu’il avait oublié.

Mais les discussions continuaient autour d’eux et Hawks le scrutait toujours, peut-être un peu gêné, peut-être un peu perplexe.

Tôya sourit. Il était nul pour lancer une conversation. Celle-ci ne serait pas plus nulle qu’une autre, donc.

- Mais sinon... Tu t’y connais, en ange gardien ?

Notes:

Okay okay okayyyy... !

Je n’ai pas compris ce qu’il vient de se passer ! J’avais cette vague histoire en tête depuis quelques jours, puis aujourd’hui je me suis levée, déterminée à y réfléchir, puis j’ai commencé à écrire... 12 heures plus tard, 12000 mots plus tard, voilà un très joli OS qui me rend aussi perplexe que satisfaite. Cela faisait bieeeen longtemps que je n’avais pas écrit aussi vite et passionnément et je me surprends réellement à aimer le résultat de cette histoire qui sort de nulle part... !
Il y a finalement peu, voir pas, de Hotwings enflammé et pétulant comme je les aime, mais qu’à cela ne tienne : je compte bien écrire encore sur eux. Mes chouchous, mes amours... Et je n’oublie pas non plus mes deux fics en cours sur eux. Je devais à l’origine bosser dessus aujourd’hui, mais hey, un OS de 12000 mots n’est pas trop mal pour remettre le pied à l’étirer ! x)

J’espère sincèrement que vous avez aimé cette petite histoire sans prétention ! Je me suis lancée avec un sujet un peu bizarre, que je ne maîtrisais pas du tout, les conseils de Mitzrael (je suis heureuse de ne plus avoir à écrire ce nom omg.) sonnaient comme un étrange mélange de religion et de psychologie, mais cette fin si fluuuuuuuuuff me rend très heureuse. J’espère que vous êtes heureux avec moi. Que du bonheur pour Tôya, il le méritait amplement avant ! (peut-être même encore maintenant, mais là c’est mon amour aveugle et malade pour lui qui parle.)

N’hésitez à me laisser vos retours, ça me ferait super plaisir ! Et à bientôt sur le fandom !

Soraa~