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Il lui semblait que milles alertes retentissaient en même temps dans l’habitacle de son vaisseau. D’une main, elle pilotait ; de l’autre, elle s’efforçait de catégoriser les urgences en Potentiellement létales et Ça pourra attendre deux minutes. Si elle survivait les deux prochaines minutes.
Quoiqu’elle se débrouillât plutôt bien dans ce domaine. Elle n’avait essuyé les premières salves de tirs de ses adversaires que parce que ces derniers l’avaient pris par surprise. Sans doute avaient-ils espéré que ces attaques seraient suffisantes, et s’ils avaient eu affaire à quelqu’un d’autre, ç’aurait pu être le cas. Cependant, elle était une pilote hors-pair, et ses instincts avaient pris le dessus à la vitesse de l’éclair, pilotant son vaisseau d’une main de maître et le faisant éviter les tirs mortels.
Voyant que leur tactique de lâches n’avait pas suffi, ses opposants l’avaient prises en chasse. C’était peine perdue. Elle avait été une pilote émérite de l’Armée Spatiale Terrienne avant de prendre sa retraite. Ce n’était pas parce qu’elle s’était convertie en touriste de l’espace qu’elle était devenue incapable.
— Tu n’aurais pas pu nous mettre davantage dans l’embarras que maintenant !
Tetia, sa partenaire, avait surgi dans l’habitacle de leur vaisseau. Celui-ci n’avait été conçu que pour un seul pilote, et éventuellement un passager, dont le siège n’était qu’un vulgaire strapontin assorti d’une ceinture qu’on aurait pu trouver dans une voiture terrestre. En temps normal, Tetia ne s’aventurait jamais ici, trop occupée à dorloter les différentes machines qui constituaient leur petite maison flottante.
— Quelle est la situation ? demanda-t-elle sans détourner le regard. Est-ce qu’on est opérationnel ?
— Tu te fous de ma gueule, Durga ? Opérationnel ? On ne le sera plus quand tu nous auras étalé comme une crêpe sur un astéroïde !
Durga s’efforça d’expirer par le nez. Elle aimait Tetia et la chérissait plus que sa propre vie, mais c’était dans des situations pareilles qu’elle aurait apprécié un peu de calme pour réfléchir. Il y avait bien assez de signaux d’alertes, elle n’avait pas besoin que sa compagne se rajoute à la liste.
Durant quelques secondes, seules les alarmes crevèrent le silence de l’habitacle. Durga eut l’envie profonde de casser la vitre de protection qui les séparait de l’espace, histoire d’avoir un peu de paix. Nonobstant le fait que la manœuvre était stupide, mortelle, et de toute façon impossible. Il y avait bien longtemps que les fenêtres et autres hublots des vaisseaux ne se brisaient plus au moindre impact.
— Tant que tu nous poses dans la prochaine heure, dit finalement Tetia, on survivra.
C’était là sa manière de lui présenter des excuses, que Durga accepta avec un hochement de tête. Lui faisant signe de s’approcher, elle pointa du doigt les différents instruments de position.
— Regarde dans la base de données s’il y a une planète pas trop loin.
Tetia s’assit sur un des accoudoirs, ses cheveux bruns frôlant le plafond de l’habitacle. Elle avait les bras nus, conséquence de s’enfermer dans la bouillante salle des machines, et ôta un de ses gants maculé d’huile pour mieux pianoter sur l’écran tactile de la console. Durga, elle, s’employa à les tirer de la situation qui avait manqué de faire s’étrangler sa compagne.
Un champ d’astéroïdes. Pour semer leurs assaillants décidément bien remontés, et ne disposant pas de système d’attaque, Durga avait décidé de plonger tête la première dans cette zone dangereuse, mortelle pour la plupart des pilotes. Seuls les plus chevronnés osaient s’y aventurer, le plus souvent en dernier recours.
Ça tombait bien : elle était chevronnée, et c’était en dernier recours. Leur vaisseau avait été pensé comme étant petit et rapide, d’où le fait qu’il ne disposait pas de quoi se défendre, autrement qu’un système de bouclier qui leur permettait seulement de subir des assauts. Intégrer des armes prenait de la place. Leurs adversaires, quels qu’ils soient, étaient beaucoup trop massifs pour oser les poursuivre.
Durga donna un subtil coup de manche pour éviter un astéroïde sur lequel elles fonçaient à toute allure. Le système de proximité ne fonctionnait plus, les différents fils sans doute arrachés par les tirs qu’elles avaient essuyé ; dans le cas contraire, il aurait hurlé à tout rompre, ses capteurs sollicités de toutes parts par l’environnement hostile dans lequel elles évoluaient désormais.
A la prochaine embardée, Tetia s’agrippa à son épaule. Durga broncha à peine sous la poigne de fer qui lui écrasait le muscle, et préféra demander :
— Alors ? Tu as trouvé quelque chose de probant ?
— Ça dépend si tu me demandes à quelle base de données je me fie.
— Restons-en aux planètes où on peut respirer. Tant pis pour la civilisation.
Ce n’était pas un scénario idéal, mais elles n’étaient pas en état de faire les fines bouches. Si Durga était une as du pilotage, Tetia, elle, était une génie de la mécanique. Elle saurait improviser des réparations qui tiendraient jusqu’à la prochaine station ou planète habitée… si seulement elles se posaient dans un endroit calme.
— On a bien fait assez de réserves pour un cas comme ça, pas vrai ?
— Oui, rétorqua Tetia, les yeux rivés sur l’écran tactile. Il y a des années. Espérons que les matériaux ne soient pas passés de date.
Durga ne voyait pas comment un câble ou un autre pouvait être périmé, mais évita de le faire remarquer. Ce n’était pas son domaine d’expertise.
— On a quitté l’armée pour éviter d’avoir à essuyer des attaques tous les trois jours, ironisa Tetia, et voilà ce qu’on se prend dans la gueule. Ça valait le coup de perdre notre salaire pour manquer de se faire descendre par de vulgaires pirates de l’espace.
— Si ce n’est qu’une fois tous les quatre ans, je dirais que la chance est de notre côté. Accroche-toi.
Tetia serra son épaule plus fort encore. Une fois la secousse passée, elle dit :
— J’ai quelque chose.
Elle lui montra l’écran tactile, monté sur un bras amovible. Durga y jeta de petits coups d’œil entre deux astéroïdes, mais faisait confiance à sa compagne pour avoir trouvé un endroit convenable.
— Dans combien de temps ?
— Une fois qu’on sera sorti de cet endroit de malheur, dix minutes en Ultra.
L’idée ne plaisait visiblement pas plus à Tetia qu’elle n’enchantait Durga, qui s’exclama :
— En Ultra ? Tu penses que le vaisseau peut supporter la vitesse ?
— C’est soit ça, soit dix heures à attendre que quelque chose d’autre tombe en panne. Je préfère tout miser maintenant.
Durga jura mais acquiesça. Beaucoup de systèmes avaient lâché, et risquaient de lâcher dans les prochaines heures qui suivaient si elles continuaient à cette vitesse d’escargot. Rien de nécessaire pour déclencher et résister au voyage en ultra vitesse (raccourci en Ultra, car l’appellation leur paraissait à tous ridicule) ne leur avait fait faux bond pour l’instant. Il fallait en profiter.
— On sort du champ dans deux minutes. Va vérifier une dernière fois les machines, si tu veux.
Tetia se contorsionna en quatre pour sortir de l’habitacle, et lui ébouriffa les cheveux avant de la laisser. Elle serait moins tendue en sachant qu’elle avait fait tout son possible là où elle était le plus efficace. Restée seule, Durga baigna dans l’ambiance apocalyptique des alarmes tonitruantes ; et, décidant que le problème serait bientôt réglé d’une manière ou d’une autre, dégagea les recherches de Tetia de l’écran tactile, revint sur le système de classification des urgences, et ordonna au système de toutes les mettre en sourdine. Ce ne furent que lorsque tout se tut qu’elle se rendit compte d’à quel point le silence était bienvenu.
Tetia revint deux minutes plus tard très exactement et s’installa sur le strapontin, alors que Durga passait le dernier des astéroïdes. Elle s’attacha à son fauteuil avec ses sangles, et regretta de ne pas pouvoir se tourner vers sa compagne, qu’elle entendait trifouiller la ceinture de sécurité.
— Prête ?
— Quand tu veux.
Il n’y avait aucun moyen d’être réellement prêt lorsqu’on subissait un saut en Ultra alors qu’on était assis sur le siège passager. Pourtant, Tetia accusa le coup sans broncher. Durga l’imaginait serrant des dents, s’agrippant aux poignets du strapontin avec l’énergie du désespoir. Elle-même eut momentanément le souffle coupé.
Autour d’elle, le paysage, si on pouvait appeler cela ainsi, restait sensiblement le même. Il ne fallait pas s’y fier, cependant ; elles filaient à une vitesse incroyable, le moindre petit caillou leur aurait brisé la coque, si seulement des restes du bouclier n’assuraient pas leur protection. Bien que plaquée à son siège, Durga fit l’effort colossal de lever son bras et de lancer des messages d’alerte aux environs, ainsi que la trajectoire prévue. Tous les vaisseaux à proximité comprendraient la justesse de leur situation et s’écarteraient de leur chemin. Elles étaient pour l’instant tirées d’affaire, pas question de rentrer en collision avec quelqu’un.
Les dix minutes s’écoulèrent dans un silence de plomb, toutes deux à l’affût du moindre bruit qui trahirait la fin de leur parcours. Durga observait les débris rocheux cogner contre la vitre de l’habitacle, glissant dessus sans y laisser la moindre trace, et chaque à-coup la crispait, lui faisant se demander si cette fois était celle où le bouclier lâcherait.
Le bouclier ne lâcha pas. Pas plus que le vaisseau. A une minute de la fin de l’Ultra, un point bleu apparut, grossit de plus en plus, jusqu’à devenir une planète immense. Le système de l’Ultra se coupa. En quelques secondes, Tetia s’était débarrassée de sa ceinture et venait s’installer sur l’accoudoir, captivée par la vision qui s’offrait à elles.
— T’es sûre que y a de quoi se poser, hein ? plaisanta Durga.
— Regarde, petite maline.
Des morceaux de brun épars se dessinaient dans ce qui devait être un immense océan.
— Pourquoi ils l’ont pas colonisé, celle-ci ?
— Sans doute que la terre n’était pas fertile. Je te promets pas qu’on atterrira sur une belle plage, mais pour que je puisse réparer un peu le vaisseau, ça fera l’affaire.
Elles avaient certainement connu pire. Reprenant les commandes, Durga manœuvra de manière à rentrer en procédure d’atterrissage.
— Allez ma belle, encouragea Tetia sans que Durga ne sache si elle parlait au vaisseau ou à elle. Encore un effort. C’est bientôt fini.
Après cette fuite désespérée dans un champ d’astéroïde, poser le vaisseau était un jeu d’enfant. Il perça l’atmosphère de la planète avec une facilité presque déconcertante, et Durga le redressa horizontalement dès qu’il fut possible de le faire. Avec un râle de désespoir, le système de bouclier rendit finalement l’âme.
— Un câble qui a dû cramer. Je réparerai ça.
Ou bien elles enverraient un message de détresse sur les canaux de communication officiels. Peu importe ; dans tous les cas, elles étaient tirées d’affaire.
Durga ne se posa pas sur une plage – il n’y en avait pas, juste un ilot de terre grise et désolée – mais cela importait peu. Sitôt le vaisseau affaissé sur ses immenses pieds porteurs, elle se sentit plus légère. Elles scrutèrent le scanner, qui lisait l’atmosphère, et soupirèrent de soulagement quand celui-ci leur livra son retour : air respirable, gravité terrestre. Elles allaient survivre. Une fois de plus.
Durga leva la tête vers Tetia. Elles échangèrent un sourire malicieux. La mort évitée, sa compagne était beaucoup plus détendue, dévoilant ses dents dans un rire communicatif.
— Bien joué, capitaine, dit-elle affectueusement. A mon tour de bosser, maintenant.
Durga attrapa son poignet avant qu’elle ne puisse s’en aller. Elle observa le contraste de leurs peaux, blanche et brune, et soupira de nouveau.
— Reste là cinq minutes.
Tetia hocha la tête et se lova contre elle. Elles contemplèrent l’immensité de l’océan inconnu qui s’étendait devant elles, la terre grisâtre à qui elles devaient leur salut ; vivantes et ensemble.
