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la saison des papillons

Summary:

Francis n'a pas eu les papillons.

Notes:

kdo pour les 2 ans de rpz peut-être que je ferai un meilleur truc pour les 3 ans qui sait

petites précisions :
le one shot suit la narration de la soirée des sept ans
jsuis pas sure mais j'ai fait kuck trop intelligent dsl

Work Text:

Francis Kuck prend ses marques dans l’immense villa que Bill Boid a reservée pour une semaine, entre Love Island et Los Santos. La lueur dorée des lampes sur les consoles le long du couloir rebondit sur des colonnes en marbre finement vernies. C’est chic, impersonnel, idéal pour se perdre loin de souvenirs tumultueux.

Il s’arrête net devant un miroir orné de détails en peinture d’or. Il contemple ses épaules, sa chemise à fleurs rouge, les ombres sur son cou, la forme de ses joues, tout ce qui gravite autour de sa moustache. Francis est traversé d’une réalisation fragile. Voilà dix ans qu’il porte et entretient cette moustache.

Qu’est-ce qu’il faisait il y a dix ans, quand il l’a laissé pousser sous la suggestion amusée d’un ancien ami?

Francis hausse les sourcils. Même si la fatigue est prépondérante ce soir, il doute qu’il ait pu s’en souvenir dans d’autres circonstances. Il se demande même si cette époque a déjà existé.

Parce qu’il semble pour les doyens de Los Santos que son histoire, que leurs histoires, ont été aspirées par un siphon de crimes, de personnages chaotiques, d’émotions supersoniques. Tout ressemble à un film. Cette époque a été si intense que même sept ans après, il entend le froissement de la radio du LSPD et les citations d’épisodes de NCIS. Et c’est plutôt difficile de l’avouer à soi-même mais Francis n’a jamais détesté cette période débordante, elle lui manque même beaucoup.

Ce soir, le calme résonne plus que d’habitude. Le bruit les a entourés toute la journée. Le remariage de Miguel et Kim a réuni d’anciennes têtes qui ont beaucoup manqué à Francis. Ça lui fait d’ailleurs tout drôle de constater que ceux qui lui ont manqué le plus sont ceux à qui il passait les menottes le plus souvent. Des gens qui voulaient sa tête et qui se foutaient de sa gueule dès qu’il avait le dos tourné, mais des gens qui, il est sûr, on finit par lui sourire avec toute leur sincérité. Il parle de Miguel, de Lenny, de Liam…

Francis se remet à errer avec un tendre sourire plaqué aux lèvres. Il pourrait s’y perdre tant la maison est immense.

Il cherche son commissaire. Et Vanessa. Il a revu son ex-femme et il est content d’avoir pu la ramener avec eux à Love Island.

En sept ans, elle a bien eu le temps de changer. Plus cynique, plus cinglante, plus pudique, mais toujours avec le même charme sulfureux. Francis s’attendait à la voir nouvelle, il en avait l’estomac presque noué avant de l’apercevoir avant le début de la cérémonie. Il ignorait comment il allait se sentir. Si malgré le divorce ils se côtoieraient comme un mari et une femme, s’il retomberait amoureux d’elle plus fort qu’avant, s’il serait même capable d’aller la voir. Il connaissait le schéma : il est nerveux, il hésite, il demande à son commissaire, et son commissaire sur une voix fébrile l’invite à rester là, parce qu’après tout, on est bien là, tous les deux…

Les retrouvailles avec Vanessa ont déterré d’anciens noeuds à demi enterrés il y a des années. Bien sûr, Francis n’est pas aveugle et pendant ces sept ans seuls avec son commissaire et le iench, il a eu des centaines d’occasions de voir Boid tenter plus ou moins discrètement de s’ouvrir à lui. Des premiers mois après son coma jusqu’à maintenant, ça ne s’est jamais arrêté, ça a pris des tournures qui ont fait changer quelques détails dans leur relation.

Francis a l’impression d’absorber une affection toute nouvelle venant de son commissaire. Il se souvient, quand il s’est hissé hors de son coma et qu’en ouvrant les yeux, il était raide sur une chaise juste à côté du lit d’hôpital avant de lui sauter au cou et de le couvrir d’une myriade de jurons. Il a vu ses yeux briller, et les jours suivants, il l’a vu se plaire à lui parler calmement de tout ce qu’il avait raté, de tout ce qu’il avait acheté pour fêter son retour chez les vivants. Depuis, il le retrouve dans la cuisine en train d’essayer de faire ses biscuits préférés, parce que “c’est mieux sans additifs”, et ils regardent parfois des films jusqu’à très tôt les épaules serrées ensemble, et on dirait que quelque chose lui bloque la gorge quand il lui glisse un “bonne nuit” derrière sa porte.

Néanmoins, Francis préfère persister à dire qu’ils sont colocataires parce qu’au fond, il espère que son commissaire lui parlera un jour.

En revenant à Los Santos et en retrouvant Vanessa, il pensait vraiment que cette discussion aurait enfin lieu.

La situation est comme avant qu’ils voient le dessin de Los Santos à travers le pare-brise du cockpit.

Francis soupire. L’attente s’est tellement éternisée que même l’usure s’est mise à rouiller.

L’attente s’est tellement éternisée qu’on dirait que les rapports de force ont été échangés. Francis se surprend parfois à s’énerver comme quand il était plus jeune, impulsif et impatient, et il surprend son commissaire accepter cet agacement au lieu de le confronter.

Francis aurait aimé qu’il ait l’audace de le confronter au moins une fois sur ce qu’ils ressentent. Mais ça se finit toujours de la même manière avant même qu’ils n’aient pu échanger la moindre précieuse parole.

Son commissaire s’enfuit, loin.

Il l’entend faiblement parler, couvert par les exclamations exaspérées de Vanessa. Il se rapproche, piqué de curiosité et d’appréhension. Avoir son ex-femme et son commissaire dans la même pièce lui a toujours paru bizarre, et pas dans le bon sens. Francis aurait trop peur qu’ils finissent par s’entretuer… même si ce serait Bill qui tuerait Vanessa, parce que même envers ce qui s’apparente toujours à un rival, Vanessa bande toujours son propre ressentiment avec une bienveillance désintéressée.

Francis fait quelques pas et il les trouve tous les deux au bout du couloir. Ils sont tournés dos à lui, Boid à la fenêtre et Vanessa assise sur un divan. Il s’appuie sur l’encadrement de la porte, bras croisés, silencieux.

— Comme je vous l’ai dit plus tôt commissaire, je pense vraiment que Francis vous aime et qu’il vous attend. C’est à vous de…

— Il n’a pas eu les papillons Vanessa.

À force d’avoir été con une bonne partie de sa vie, Francis est devenu un pro du mensonge.

Il n’en revient pas, ce déséquilibre vertigineux entre eux. Francis lui a roulé une pelle au milieu de la plage, devant tout le monde, sans même avoir demandé un peu d’intimité, et son commissaire doit bégayer pendant trois minutes avant de bafouiller qu’il l’aime. Ils se tournent autour depuis qu’ils se connaissent, et Francis ne doute pas qu’il soufre depuis trop longtemps, mais il n’a pas osé lever le ton, lui dire qu’il ne l’aime pas comme un colocataire et encore moins comme un ami, que ça fait trop longtemps qu’il cache ça et qu’il lui dit ça parce que ses tentatives de flirts ratées n’ont jamais rencontré un coeur sourd.

Ce n’est pas une question de papillons. Francis arriverait presque à s’agacer encore. Les papillons, ce sont juste un prétexte, une connerie que quelqu’un a glissé quand il est reparti voir Vanessa les lèvres brillantes et qui n’a pas quitté l’esprit du commissaire. L’amour ce n’est pas que des papillons.

Au travers des commentaires des gens, de mises en abyme dans sa propre vie, dans ses propres agissements, Francis a vu des papillons autre part et eux, ils sont là depuis toujours. C’est cette admiration excessive qui le suspend aux moindres faits et gestes de Boid, ces intonations ridicules quand il l’appelle, cette volonté persistante de vouloir le préserver des démons d’un travail acharné, la façon dont il rit parfois quand Boid l’insulte, l’immense gratitude qu’il ressent à chaque minuscule compliment… de cadet à lieutenant jusqu’à co-commissaire, toutes ces choses n’ont jamais quitté Francis.

Il ignore ce qu’il faut de plus. S’il faut vraiment qu’il ait des papillons dans le ventre…

Francis se souvient très bien d’une fois, il y a longtemps, où il les a sentis, ces satanés papillons. C’est peut-être parce que ce moment est arrivé qu’il se plait autant à faire son service dans une tenue de motard.

C’était une autre époque. Une époque où il n’y avait pas Lindsay et Kelly, une époque où il fallait attendre plusieurs semaines voire mois pour monter en grade, une époque où Francis n’avait pas de moustache et les cheveux juste assez longs pour que ceux-ci se mettent dans sa bouche, une époque où Bill Boid était un agent prometteur mais trop conciliant.

 

“Francis allait exploser.

On l’envoie patrouiller à moto après qu’on lui ait gentiment dit d’aller se faire foutre pour une éventuelle promotion. Les commissaires du LSPD prennent vraiment les cadets pour des raclures.

Il pense à tout et n’importe quoi en marchant à pas lourds dans le commissariat. Une mutinerie? Une prise d’otages? Qu’est-ce qu’il lui manque? Qu’est-ce qu’il faudra faire pour enfin devenir officier?

Les battants de la sortie du commissariat lui offrent un soleil éclatant veillant sur une ville sage. Los Santos se tient plutôt calme ces derniers jours. Ça laisse le temps de se faire des amis au commissariat. La plupart sont assez mauvais et sont là seulement par sadisme, ou pour se permettre de faire des drifts en voiture de police, ou pour se faire corrompre, ou les trois. Sinon, ils sont sympas. Certains déposent Francis devant chez lui après la fin de son service.

Il ne peut pas vraiment s’arrêter de marcher sur un pas remonté. Finalement, ses supérieurs ont raison de l’envoyer en patrouille parce qu’il est sûr qu’il aurait tué un commissaire s’il devait rester plus longtemps. Ils lui reprochent des accès de colère, une impulsivité jamais vue, un esprit trop immature et flaneur. Francis se demande ce qu’ils attendent de lui, parce qu’en dehors de ces détails, il trouve qu’il fournit un travail déjà plus fourni qu’au moins la moitié de ses collègues.

C’est vrai que bon, les cris à la radio… mais c’est un détail, un élément de communication.

Francis prône un commissariat plus humain et inclusif. Quand il se rêve en commissaire, il imagine avoir la main sur des agents tous plus différents les uns des autres, tous plein de défauts et de qualités à additionner de manière super complexe pour former la meilleur des justices.

Puis de toute manière, c’est dur d’être calme quand on est policier à Los Santos. Que ce soit les civils ou le LSPD, rien n’offre un cadre de travail paisible. C’est le bordel en tous points. Francis pensait qu’il aimerait toujours ça, quand il est venu postuler.

Maintenant il souhaite la mort de ses commissaires.

La mort, quand même, Francis, c’est beaucoup… et puis ce serait contraire à…

Un klaxon au loin sur le bitume brûlant du parking suspend ses pensées pour une seconde. Dans un regard colérique, Francis traverse le pare-brise et il y croise les yeux de quelqu’un qu’il aurait aussi pu tuer. Et c’est assez inédit d’avoir ce genre de pensées pour le sergent Boid. Mais le sergent Boid est en train de sourire et ça veut clairement dire qu’il se fout de sa gueule. Comme d’habitude, de toute manière. Il n’a pas envie de le voir, ni de lui parler, parce qu’il est sergent et que c’est le sergent, le petit chouchou exemplaire des commissaires. Tout ce qu’il lui dirait, c’est de se calmer, que c’est inutile de s’énerver et que ça ne va rien changer, que le plus important c’est de persévérer. Francis le sait et il le déteste parce qu’il sait qu’il a raison.

Alors il l’ignore, va vers le garage pour sortir une moto, et pour l’occasion il a sorti sa plus belle tenue de motard. Ça lui fait des épaules taillées comme celles d’un mannequin et des jambes super longues. Francis trouve qu’il a la classe. Il essaie aussi d’ignorer qu’il ne sait pas faire de noeud de cravate.

— Tout va bien cadet Kuck ?

Qu’on l’appelle “cadet Kuck”, ç’aurait été normal dans d’autres circonstances. L’appeler “cadet Kuck” alors que ses commissaires l’ont envoyé chier, c’est jeter plusieurs litres d’huile sur un feu de broussailles.

— Mais non ça va pas ! il n’essaie même pas de rester calme. Vous voyez bien que ça va pas !

Boid fait comme ses commissaires. Il se fout de sa gueule. Il rit alors que Francis serre les dents. Outré, écoeuré, scandalisé, pour ne pas crier Francis se range derrière une moto, vérifiant son état pour éventuellement l’utiliser.

Cette partie-là de la formation de policier lui paraît à cet instant comme la plus difficile. Il pense à la première fois qu’il a dû faire des calls à la radio pendant une course-poursuite et vraiment, il ne se souvient pas d’une charge mentale aussi élevée que celle de devoir supporter l’arrogance des grades supérieurs. L’exercice a même des airs de jeu à côté de ça.

En plus c’était drôle quand il devait faire ça avec le sergent Boid pour le superviser. Maintenant il se fout de sa gueule. Jusqu’à le faire bien devant lui.

— Dites-moi pourquoi je suis encore le seul cadet arrivé il y a deux mois pas encore promu ! il rajoute dans l’espoir de peut-être, faire mieux résonner sa colère.

S’il doit faire part de sa frustration, il le fait quand même avec le sergent. Parce que ce dernier lui inspire quelque chose qui le met en sécurité et qui lui fait croire, sûrement, qu’avec quelqu’un pour le comprendre et l’écouter il sera promu plus rapidement. Et parce que quand il lève les yeux, un peu moins haineux, un peu plus observateur, il remarque quelques notes bienveillantes lui étant destinées.

— Je sais pas, parce que vous êtes nul à chier ?

— C’est la meilleure celle-là ! Pendant que les autres cons d’officiers se branlaient j’ai négocié la libération de trois otages à la dernière Fleeca ! Francis prend soin d’appuyer ses mots avec de grands signes de la main.

Il s’attend à une concession, un hochement de tête compréhensif, une petite moue empathique peut-être….

— Ah, peut-être que vous auriez dû parler davantage avec vos collègues alors….

Quel con de sergent Boid. Il se sent seul au monde maintenant. Personne n’a quelque chose de gentil à lui glisser pour lui faire croire que ça va passer avec un peu d’espoir, même le soleil le nargue en étant aussi haut dans le ciel.

Francis n’a envie que de cracher du venin. Plein d’injures, de suspicions insultantes lui brûlent la langue. Pour quelqu’un d’aussi narquois devant un cadet frustré, c’est que la montée en grade n’a pas dû être très compliquée. Parler avec ses collègues… les sucer plutôt !

— En même temps avec vos histoires de favoritisme à deux balles c’est facile d’être le chouchou du commissaire…

Jusque là, la colère a fait descendre sa voix de quelques octaves. Francis trouve que ça le rend plus charismatique, même si au fil du temps, il a appris à accepter cette voix fluette qui lui donne beaucoup de crédibilité à rattraper sur les autres.

Cependant il sent que ses cordes vocales se ressèrent, se tendent, sursautent vers le haut, quand le sergent Boid lui saisit l’avant-bras.

C’est la première fois qu’il le touche ?

— SI j’étais vraiment le chouchou du commissaire, je vous aurais déjà balancé, cadet, Boid parle à voix basse, les yeux dans les yeux. Tenez-vous.

— Mais oui mon sergent mais….

— Vous passerez pas officier en étalant votre frustration sur les autres.

Francis déteste quand Bill Boid revêt son air le plus sérieux. Il est sur la vingtaine, il n’a aucune raison d’être aussi coincé… Après ils font plus de blagues et Francis sent qu’il rougit un peu à chaque fois et qu’il triture ses doigts et que des pensées bien trop élogieuses pour être normales lui polluent l’esprit et qu’il n’arrive plus à soutenir le regard de son supérieur.

C’est ce qu’il se passe. Intérieurement il dresse un putain de catalogue sur toutes ces choses très jolies qu’il trouve sur la figure de Bill Boid et à chaque fois que ça se termine il se demande quand est-ce que ça arrivera de nouveau. Quand, pour la cinquième fois, il contemplera le nez droit, fier, de son sergent et se dira avec une particulière note admirative que ça correspond bien avec le reste de son visage, et le reste de sa personne. Quand pourra-t-il s’amuser - s’éprendre - de voir ses joues légèrement barbues gonfler et dégonfler, pleines et sûrement douces, en contradiction totale avec la dureté de son regard.

Son regard d’ailleurs, il oublie presque de s’y attarder tant le bas de son visage le captive. Grand marron éclairé sous la lame d’un rayon de lumière. C’est toujours très joli, comme détail. C’est pour ça d’ailleurs que Francis préfère les gens avec les yeux marrons, mais Bill a un regard très lourd et il ne sait pas comment expliquer que ce poids posé sur des traits, des rides, des cils aussi fins et fermes n’avait comme autre choix de couleur que le marron. Couleur compacte ou couleur douce, c’est un peu comme Bill Boid. Personne ne le devine et Francis adore ça.

Il n’était pas sensé être en colère, lui ?

Le sergent se racle la gorge, lâche son bras, regarde sa montre.

Il est sûr qu’il était supposé être en colère… Il regarde la verdure autour du commissariat pour ne pas recroiser le regard de Boid.

— Vous seriez sûrement déjà sergent si le LSPD avait de meilleurs commisaires, il avoue de but en blanc, la voix bien plus fébrile qu’il y a quelques secondes.

Francis ne contrôle pas le sourire, sûrement très idiot, qui vient se plaquer sur ses lèvres.

Il ne se sent plus tellement seul au monde, là.

Le sergent Boid repose un instant ses yeux sur lui.

— Et vous seriez sergent si vous saviez faire votre cravate, aussi.

Si l’avant-bras était déjà surprenant en terme de contact physique pour eux deux, alors Francis n’a même pas de mots quand le sergent attrape sa cravate et, au passage, le tire vers lui.

Il a poussé un petit cri, presque écarquillé les yeux, presque frôlé la mort parce que bon sang personne ne l’a attrapé par la cravate auparavant !

Pendant quelques secondes il n’arrive pas à respirer, puis il respire trop fort, puis pas assez, puis encore trop, et il a peur de voler tout l’oxygène qu’il reste à partager dans ce garage à l’air bien trop dense.

Il sent dans la poigne de Boid une nervosité incroyable. Ses doigts tremblent alors qu’il passe la cravate dans une boucle qui a l’air de ressembler à quelque chose. Il respire aussi mal, voire pire que lui. Toute l’incertitude dans les expirations hachées qui effleurent son cou le monopolise, fait bourdonner le monde autour comme si rien n’avait jamais existé.

Ça ne dure que quelques secondes mais ça déborde d’une magie en laquelle Francis n’a jamais cru auparavant. Autour de son cou, les doigts du sergent frôlent sa pomme d’Adam et c’est comme ce truc avec la lampe et le génie. Les phalanges tremblantes de Boid frôlent sa carotide et c’est comme si un génie en papillons se libérait dans son ventre. Ça le chatouille de partout, ça le pique, ça le brûle, ça l’anime et ça le tue.

Francis essaie quand même de retrouver un certain repère, le moindre truc qui pourrait le ramener au monde réel - parce que depuis que Boid l’a pris par la cravate plus rien n’est réel sauf le toucher de ses doigts et ces horribles papillons. Sa tête explose de questions. Et s’il était con, et s’il était tout seul à ne pas comprendre ?

Le sergent lisse la cravate noire de ses doigts jusqu’en bas, après l’avoir ajustée correctement sur le col de sa chemise. Francis prend son air le plus discret pour le regarder faire et il est rempli de stupeur et de joie de constater qu’ils tremblent toujours autant, que c’est même pire! Le sergent respire toujours aussi mal, il ne le regarde pas, il semble tellement secoué, tellement déconnecté de ce qu’il vient de faire…

Mon dieu, s’époumone Francis dans le petit espace que lui laissent les milliers de questions dans sa tête.

C’est tout ce qu’il trouve à penser et c’est tout ce qu’il arrive à penser. Les songes les plus rationnels semblent ne jamais avoir existé. Quel bordel pour une cravate….

C’est pas une cravate. C’est Bill Boid. Francis l’admet pour lui-même.

Il regarde le résultat final pour ne pas avoir à affronter son sergent. Le noeud est un peu trop serré mais il ne sait pas comment le détendre, de toute manière. Et peut-être que ça le fera bien se tenir. Et peut-être que ça le rendra officier, aussi….

Il sourit, un peu. Il n’a pas envie d’apprendre à faire un noeud de cravate tout de suite.

Bill se racle encore la gorge. On dirait qu’il a avalé un fantôme.

— …ça vous dirait de patrouiller avec moi ?”

 

Maintenant qu’il y repense, Francis se demande vraiment ce qu’il a pu se passer pour que son commissaire recule autant. Penser à Boid le choppant par la cravate a quelque chose de très bizarre, pas de déplaisant mais juste bizarre. Il sait faire son noeud de cravate bien sûr, mais il songe à prendre son service sans l’avoir nouée la prochaine fois, juste pour voir.

Après avoir intercepté ce fragment de conversation, Francis est parti se coucher sans se changer, d’anciens papillons plein la tête. C’était doux-amer, comme les rêves qu’il a faits. Il se demande si Los Santos lui manque. Il se demande si revenir à Los Santos serait une bonne idée.

Ce n’est pas la première fois que cette pensée lui vient à l’esprit. Quand son commissaire le pousse à fouiller dans leurs interminables souvenirs, il remet leur exil en question et il a le mal du pays. Il pense au bon vieux temps, avec des grades différents, d’anciennes têtes et des agents de qui il prend des nouvelles le plus souvent possible.

Ce matin, il a le mal du pays, le mal du commissaire, alors il prend des nouvelles de Julien Grine. L’ancien stagiaire du LSPD y est devenu sergent, c’est d’ailleurs le seul à être resté à Los Santos. Il lui raconte que quand Lindsay et Kelly reviennent passer des vacances sur l’île, il arrive à les infiltrer au commissariat et ça n’a fonctionné qu’une fois. Elles sont d’ailleurs passées le mois dernier, et ils ont regardé la saison 4 de NCIS en entier.

Après cet appel, Francis se sent mieux. Il quitte sa chambre et il remarque que le soleil est déjà levé.

Il est quand même d’humeur un peu mélancolique.

Il trouve le commissaire sur la terrasse, nullement surpris de le voir debout en premier. Il n’a peut-être même pas dormi, tout compte fait. Il n’a pas besoin de se faire remarquer, Bill le jette un regard plat alors qu’il pose une tasse de café sur une rembarde sculptée en marbre.

Attiré par la chaleur du printemps et l’horizon marin sur lequel la terrasse est suspendue, Francis s’avance pieds nus et il n’a aucune gêne à s’échouer juste à côté de son commissaire.

On dirait un tableau. Une tasse de café, deux commissaires, deux hommes, épaule contre épaule sur une rambarde en marbre, le soleil, la mer, la peine. Francis croit que tout va bien. Bill est persuadé que tout va bien.

Les mots d’hier n’ont pas fini leur promenade de santé dans la tête du co-commissaire. Le mot papillon se balade librement, se pose partout et repart aussitôt. Ça va dans ses souvenirs, puis dans ses sensations, dans ses sentiments, sa perception du temps…

C’est vrai, un papillon ça peut être tellement de choses.. Il n’arrive pas à croire qu’un esprit comme Bill Boid puisse limiter ça à des chatouilles ridicules.

Parce que Francis est sûr, ce ne sont pas que des chatouilles ridicules, ce sont des choses bien plus importantes, bien plus symboliques.

— Vous allez bien mon commissaire ? il lance simplement, sans grande conviction, la voix traînante et mal réveillée.

— Oui, oui, je vais bien.

Avec le temps Francis a appris à inverser. Oui, ça veut dire non, et non, ça veut dire que ça va assez bien pour avoir envie de dire que ça ne va pas. Une fois qu’il a compris ça sur son commissaire, c’est devenu assez simple de comprendre quelques autres habitants de Los Santos.

— Vous boudez à cause des papillons ? il enchaîne, toujours très peu enthousiaste.

Des milliers de signes dans son corps et dans sa tête lui font juste comprendre que Francis en a marre de ce jeu. La partie la plus dévouée de lui-même ne supporte pas de voir son commissaire autant s’abandonner. Et Francis se souvient, lui aussi, il est amoureux de lui et ce n’est pas en paraphrasant sa vie qu’il sera heureux.

Bill ne répond pas à sa question. Ça, ça veut dire oui.

Francis réprime un soupir. S’il soupire, ils vont peut-être se disputer. Il ignore si Vanessa est toujours endormie, mais dans tous les cas il ne veut pas qu’elle intervienne. Elle n’a pas à être leur pigeon voyageur, leur médiatrice pas du tout neutre qui a sûrement le double de leurs deux âges mentaux réunis.

— Ecoutez mon commissaire, si c’est des papillons qui vous guident sur vos sentiments, je comprends pourquoi vous n’avez pas eu beaucoup de partenaires.

Il s’attend à ce que son commissaire lui réponde agressivement, pour sauver un amour-propre qui n’existe plus depuis déjà plusieurs années. C’est classique, il attaque Boid et ce dernier lui aboie de la fermer.

Cette fois-ci il n’y a rien.

On dirait que des deux côtés, c’est devenu insoutenable de rester comme ça.

— Je vous conseille plutôt d’aller parler directement à ceux que vous aimez. Vous pourriez leur demander s’ils ont des papillons, par exemple.

Francis joint son avant-bras au sien. Son poignet tourne, ses doigts frôlent les siens. Et les siens bougent vers lui aussi.

C’est quand même joli. Il a longtemps imaginé des confessions tumultueuses au sommet du mont Chiliad, mais ils sont finalement au milieu de nul part dans une villa toute blanche, avec son ex-femme. Voilà où cet amour fantôme les a menés…

— Alors, mon commissaire, vous les avez eu, vous, les papillons ?

— J’ai… pas vraiment eu le temps de les sentir. Vous m’avez pris par surprise…

Francis sourit.

— Ça vous dirait de réessayer, pour voir ?