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Et au matin se fane

Summary:

À la suite d’une quinte particulièrement mauvaise, il cracha les quelques pétales mauves qu’il avait craints. Pas un, mais déjà trois. Ça avait été sa théorie, après tout : une fois qu’ils ne seraient plus réprimés, le rythme allait s’accélérer.
Il contempla son reflet dans le miroir, ses joues rougies par la toux, la pâleur de son front.
Bon. Ça peut devenir un problème.

*

On ne devrait pas aimer quand il n'y a pas d'espoir.

Notes:

Et un nouveau trope que je n'avais pas encore eu l'occasion d'écrire, merci le haikaveh :D
Merci à Tip pour la relecture <3

Chapter 1: Chapitre 1

Chapter Text

Sa gorge le grattait depuis quelques jours déjà, ce qui était mauvais signe. Optimiste, Kaveh l’avait mis sur le compte d’un coup de froid. Après tout, les changements de température brutaux du désert ne faisaient pas bon ménage avec l’organisme, et il en était revenu peu de temps auparavant, son corps devait être fragilisé…

Malheureusement, après une nuit quasi blanche, il se retrouva dans la salle de bains à tousser à s’en déchirer la poitrine dans le lavabo. À la suite d’une quinte particulièrement mauvaise, il cracha les quelques pétales mauves qu’il avait craints. Pas un, mais déjà trois. Ça avait été sa théorie, après tout : une fois qu’ils ne seraient plus réprimés, le rythme allait s’accélérer.

Il contempla son reflet dans le miroir, ses joues rougies par la toux, la pâleur de son front.

Bon. Ça peut devenir un problème.

— Mais il n’y a pas de problème sans solution, et j’ai la solution ! dit-il à son reflet peu convaincu.

Du moins pour le moment.

 

***

— Qu’est-ce que tu fais ?

Kaveh sursauta violemment et se retourna les bras écartés, comme s’il voulait cacher quelque chose. Ce qui était ridicule, il n’avait rien à cacher ! Il baissa les bras, fit un pas de côté nonchalant pour prouver que rien d’illicite ne se trouvait derrière lui. Juste son sac et Mehrak qui, bien entendu, affichait un (⊙_⊙ ;) tout aussi digne de suspicion que sa réaction à lui.

Depuis le seuil, Alhaitham haussa un sourcil.

En général, c’était du soixante/quarante : soit il décidait qu’il avait atteint son quota d’intérêt à accorder au reste de l’humanité pour la journée, soit il décidait de faire un effort. En fin d’après-midi comme ça, après sa journée de travail, on tombait plutôt autour de soixante-dix/trente, les probabilités étaient en faveur de Kaveh.

Alhaitham plissa les yeux. Nerveusement, Kaveh dit :

— Rien ! Enfin, je boucle mon sac. Je retourne dans le désert. Il y a un départ pour la Caravane Ribat dans une heure, je passe la nuit là-bas avant de…

Tais-toi, tais-toi, il n’a pas besoin de connaître ton trajet, tu ne le lui donnes jamais, tu es encore plus louche !

Bien sûr, Alhaitham croisa les bras et s’appuya à l’encadrement de la porte.

Que l’Abîme l’emporte.

— Tu y étais il y a deux semaines.

— Il me manque des données. Des éléments. Des informations.

Cet insupportable enquiquineur le fixa du regard, sans aucune autre émotion que son incrédulité vaguement moqueuse. Kaveh se força à le soutenir quelques secondes, puis se retourna, ferma son sac et le cala en bandoulière. Mehrak, ce traître, s’était mis en veille. 

Lorsqu’il se tourna à nouveau vers la porte, Alhaitham n’avait pas bougé.

— C’est un coup de Dori ?

— Non. Ça n’a rien à voir avec elle ni mes dettes, détends-toi, tu auras ton loyer.

Alhaitham pinça les lèvres, mais lorsque Kaveh passa devant lui, Mehrak à la main, il ne se mit pas en travers de son chemin.

— Est-ce que c’est une bonne idée d’aller dans le désert alors que tu es malade ?

Ça faisait deux jours qu’il se préparait à parler de ses quintes, alors il répondit tout à fait naturellement :

— C’est juste une petite toux, ça va passer avec un peu de miel et une infusion de fruits harras. 

— Combien de temps pars-tu ?

— Pourquoi, je vais te manquer ?

Le silence derrière lui pouvait être du dédain ou de l’assentiment, mais pour sa santé mentale, Kaveh avait depuis longtemps cessé le jeu de l’interprétation.

— Quatre jours, normalement ! Profites-en bien.

Et sans attendre de réponse, il s’enfuit.

 

***

À moins de deux heures du village d’Aaru par insignes de trèfles se trouvait une zone de siccité qui avait forcé les habitants à abandonner cette voie. Cela faisait quelques mois désormais que Kaveh avait commencé à l’emprunter ; on le reconnaissait de vue et on avait cessé de l’interpeller pour l’avertir.

Il n’avait pas cessé de tousser depuis la Caravane Ribat, plus ou moins fort, sans cracher de pétales. Ce n’était qu’une pression grandissante dans sa poitrine qui déclenchait un réflexe d’expectoration. Ça avait quand même rendu le trajet plus pénible qu’il ne s’y était attendu et il appréhendait le passage en trèfles. Si une quinte le prenait entre deux sauts… Mais il n’avait pas le choix à moins de faire le tour, ce qui signifiait rallonger la promenade de deux bonnes heures et demie. S’il n’était pas encore ralenti par les quelques Brutocollinus qui traînaient dans le coin.

Il réussit à traverser le gouffre entourant le village sans finir en bouillie au fond, gros succès ! Le reste du chemin lui parut durer une éternité. Le soleil était pesant, son souffle court et sa respiration sifflante. Au bout d’une petite heure, il cracha quelques pétales et dut s’arrêter à l’ombre d’un rocher pour boire et récupérer un peu avant de reprendre péniblement sa route.

À son arrivée sur la falaise surplombant la zone de siccité, il s’arrêta net.

Elle avait été purifiée.

Plus de branches rougeâtres ni de terre marronnasse, plus de décomposition en activité. Les quelques fongus gambadaient comme de petites créatures ordinaires et non des monstres abyssaux.

Kaveh accusa le coup. Sa respiration s’accéléra.

— OK, OK, marmonna-t-il. On se calme. Proactivité, Kaveh, proactivité.

Il y avait une autre zone à une heure de là, plus au sud-ouest. Il pouvait s’y rendre. Ce n’était pas si loin. 

— Mehrak, tu veux bien barrer cette zone de la liste, s’il te plaît ?

ᕦ(ò_óˇ)ᕤ

Kaveh essaya de ne pas s’attarder sur le fait qu’il n’en restait plus que deux

C’était une bonne nouvelle, la purification de cette siccité ! Le village pouvait à nouveau prendre ce chemin sans risque, maintenant qu’elle ne se régénérait plus !

Certes, ça compliquait singulièrement sa vie à lui, mais c’était secondaire. Un détail, dans l’absolu. Après tout, il n’était pas tout un village.

Une heure plus tard, dégoulinant de sueur et rêvant d’une sieste, il se trouvait devant une magnifique oasis.

Les arbres de tamaris Athel étaient fièrement chargés de lourdes noix, des fongus en bonne santé jouaient sur les rives d’une eau limpide. Il y avait même un mignon petit blob de glace ! Le signe certain d’une activité élémentaire saine.

Il ferma les yeux et inspira profondément.

— Mehrak, tu veux bien rayer cette zone aussi ?

Oh non, sa voix avait tremblé. Mehrak afficha un [?_?] soucieux. Kaveh lui adressa un grand sourire et se plia en deux pour cracher l’équivalent d’une fleur entière sous forme de pétales en vrac, collants de salive et tachetés de rouge sang.

(っ °Д °;)っ

— C’est rien ! C’est passé ! Pas de panique !

Sa voix éraillée manquait de crédibilité, mais l’intelligence de Mehrak restait assez simple pour qu’il soit facile de le calmer.

Il y avait encore une zone. Elle était suffisamment à l’écart des voies de passage, il pouvait garder l’espoir qu’elle soit toujours là. L’inconvénient, c’était qu’elle se trouvait à l’opposé. Il serait obligé de retourner au village pour y passer la nuit avant de s’y rendre. En forme, il n’aurait déjà pas fait ce grand tour à pied, alors dans l’état où il se trouvait actuellement, c’était plus qu’illusoire. Il appréhendait déjà bien assez le retour au village.

Il se trouva un petit coin à l’ombre, le plus près de l’oasis possible pour profiter de sa fraîcheur sans alerter ses habitants, et se força à manger un peu et récupérer. Lorsqu’il eut l’impression qu’il pouvait faire le trajet en sens inverse, il se leva et s’épousseta.

— Allez ! Demi-tour ! 

 

***

Après une nuit assez peu reposante, il se leva à la fraîche, se força encore une fois à petit-déjeuner à la hâte de quelques fruits achetés la veille et prit la route au pas de course. Pas longtemps, ses poumons ne le lui permettaient pas, et il avait tant de mal à ingurgiter de la nourriture ces derniers temps, ça ne l’aidait pas du tout. Mais c’était bon pour son moral.

Deux heures plus tard, il se retrouva à nouveau devant une oasis idyllique et toussa une poignée de pétales dans le sable. Lorsqu’il s’essuya la bouche, il y avait du sang sur ses mains.

— Urgh.

Il s’autorisa cinq minutes pour boire, se rouler en boule et reprendre son sang-froid.

— OK. Dernière zone, barrée. Bon. Bon, bon, bon. On ne va pas se mentir, l’avenir se présente mal, Mehrak.

╯︿╰ 

Oui, lui aussi.

Mais ce n’était pas le moment de s’apitoyer sur lui-même, il avait plein de choses à accomplir !

Et, d’après ses calculs, un temps de plus en plus limité pour le faire.

 

***

L’avantage de vivre avec Alhaitham, c’était que lorsqu’il n’était pas en mission, il avait un emploi du temps extrêmement prévisible. Ces derniers temps, il restait à la capitale, le nouveau gouvernement et leur Archon préférant de toute évidence qu’il soit à portée de main pour le moment.

Ça signifiait des horaires fixes, ce qui facilitait de lui cacher que Kaveh expectorait l’équivalent d’un petit jardin par jour. Il exagérait un peu. Pas tant que ça. Dommage que les pétales sortent dans un tel état, il aurait pu s’en servir dans un cadre artistique. Les faire sécher. Quelque chose, en tout cas.

Cinq jours s’écoulèrent, durant lesquels il réussit à ne faire que croiser Alhaitham, juste assez pour ne pas lui mettre la puce à l’oreille ni se trahir.

Kaveh ne voulait pas prendre le risque de jouer avec les statistiques de son intérêt, il serait fichu de perdre.

Au sous-sol du Foyer de Daena se trouvaient les archives classées obsolètes. Dans la section réservée au Kshahrewar, personne ne vous entendait cracher un poumon, parce que personne n’y allait jamais. C’était bien dommage, il y avait énormément à apprendre du passé, même des erreurs et de ce qui avait été mis de côté. Kaveh aurait été prêt à parier qu’il aurait pu y installer un lit et on n’y aurait vu que du feu. Malheureusement, s’il ne montrait pas le bout de son nez une fois de temps en temps, il y avait un risque non négligeable qu’Alhaitham réalise qu’il dînait tout le temps seul ces derniers temps, et se demande donc où se trouvait son locataire. Et il avait la manie étrange de toujours surgir là où Kaveh s’y attendait le moins ! Comme s’il lui avait mis une sorte d’appareil-espion lui permettant de savoir tout le temps où il se trouvait.

Il en aurait été capable, s’il l’avait voulu.

Le cinquième soir, Kaveh venait de passer la porte, son carton à dessin sous le bras, quand il se rendit compte que la lumière était encore allumée et Alhaitham encore dans le séjour, avec un livre à la main et sa tête des mauvais jours.

— Qu’est-ce que tu fais encore debout ? demanda Kaveh du ton le plus dégagé possible.

— Qu’est-ce que tu fais tout court ?

— Moi ?

Alhaitham ne répondit pas, se contentant de le regarder fixement. Très bien ! De toute façon, il ne valait mieux pas que la conversation s’éternise, on n’était jamais à l’abri d’un pétale en quête de liberté.

— J’ai un projet, déclara-t-il, ce qui n’avait rien d’un mensonge. Un très gros projet et très peu de temps pour le réaliser.

— Ton commanditaire ?

— Moi-même ! Je veux le présenter à quelqu’un. Le plus vite possible. Qu’est-ce que ça peut te faire ?

— À qui ?

Pourquoi Alhaitham décidait-il toujours de s’intéresser à ce qui l’entourait quand ça ne pouvait que compliquer la vie de Kaveh ?

— Qu’est-ce que ça peut te faire ? répéta-t-il. Il n’y a pas d’argent en jeu si c’est ce que tu crains ! Je mets à jour mon portfolio. Et je n’ai pas envie d’en parler plus, ça va me porter la poisse.

Le sourcil sarcastique fit son grand retour.

— Loin de moi l’idée de t’empêcher d’accomplir quelque chose.

Eeeeeet sa poitrine commençait à se bloquer. Heureusement, Alhaitham sembla satisfait de son interrogatoire.

Il se leva et se dirigea vers sa chambre.

— Essaie de dormir au moins quelques heures. Tu ressembles à une belette voleuse.

— Toujours aussi agréable !

Sans attendre, Kaveh fila à son tour dans sa chambre et plaqua sa bouche contre son oreiller.

La crise de toux le laissa haletant et les yeux humides. Sa gorge et sa poitrine semblaient avoir été passées au grattoir. Lorsqu’il écarta l’oreiller avec des mains tremblantes, les pétales étaient collés au tissu par du sang.

Urgh. Il serait irrécupérable, ça avait dû traverser. Il faudrait qu’il s’en débarrasse discrètement. Et justifier pourquoi il n’en avait plus. Autant dormir sans, ce serait moins compliqué que d’en prendre un autre. Il roulerait des vêtements en boule sous sa tête s’il le fallait.

Péniblement, il se redressa et fouilla dans son carton à dessins. Il en sortit la feuille de suivi et inscrivit le moment de la crise.

Elles étaient irrégulières, mais de plus en plus rapprochées, les pétales de plus en plus nombreux.

Kaveh contempla les chiffres.

Peut-être qu’il prendrait le temps de finir son plan cette nuit-là, en fait.

Dès que ses mains cesseraient de trembler.

 

***

Le lendemain, Alhaitham l’attendait encore une fois en embuscade dans la cuisine. D’habitude, sur ses jours de repos, il traînait au lit en lisant et n’émergeait que lorsque la faim devenait plus forte que la paresse.

Son regard se posa sans aucune subtilité sur les yeux bouffis de Kaveh.

— Boucle-la, grommela celui-ci, vraiment pas d’humeur à écouter ses reproches, récriminations, et autres jugements de valeur sur la façon dont il vivait sa vie.

Alhaitham prit une gorgée de café sans commentaire, mais indiqua la cafetière pleine, et encore chaude.

Pris d’un violent élan de reconnaissance, Kaveh se servit, se laissa tomber sur une chaise et se recroquevilla autour de sa tasse.

— Personne ne va te la voler.

— Le risque zéro n’existe pas.

Alhaitham étouffa un rire qui lui plissa les yeux. Kaveh sourit à son tour et ferma les paupières, la tête appuyée sur un genou, l’odeur du café parfumant l’air. Il se serait presque rendormi là, dans la cuisine, la chaleur du soleil sur son visage, au rythme de la douce respiration d’Alhaitham, du va-et-vient de sa tasse et des pages qu’il tournait.

— Tighnari est là ce soir, déclara Alhaitham au bout d’un temps indéterminé.

— Oh.

Kaveh rouvrit les yeux.

— On se retrouve au café comme d’habitude, alors ?

— Si ton emploi du temps surchargé te le permet.

— Ha ha. Arrête de te moquer.

Il baissa une jambe et donna un petit coup de pied à Alhaitham qui, bien sûr, ne s’abaissa pas à ces jeux puérils.

— Je ne me moque pas.

Kaveh fit la moue et après avoir bu une gorgée de café, ferma à nouveau les paupières.

Les pétales lui laissèrent un peu de répit.

 

***

Il était rare que Tighnari monte en ville, encore plus rare que Cyno, Kaveh et Alhaitham soient tous les trois disponibles à ce moment-là, alors ils sautaient toujours sur l’occasion. Ce soir-là, après une sieste d’après-midi et une phase de calme prolongée dans sa poitrine, Kaveh les rejoignit tous les trois de bonne humeur. Une fois qu’il eut protesté contre leurs insultes (« Alhaitham a raison, on dirait vraiment une belette voleuse ! »), il se fit massacrer de façon épique durant la première partie de cartes, la routine.

La fatigue lui pesait encore beaucoup. Il croisa les bras sur la table et s’en fit un oreiller, restant pour une fois un peu en retrait de la conversation. Sourire aux lèvres, il observa ses amis, ces trois êtres insupportables et merveilleux que, contre tout attente, il aimait plus que tout au monde. Tighnari, tout sourire, ses oreilles bougeant par moments. Cyno, en civil, ce qui lui arrivait trop rarement tant il portait son uniforme comme un sacerdoce. Kaveh avait envie de lui ébouriffer les cheveux.

Alhaitham, en train de parler de sa voix égale.

Kaveh était parfaitement conscient d’obéir à un nombre indécent de canons de la beauté actuels. On le lui répétait depuis qu’il était petit, on s’extasiait sur ses grands yeux en forme de pétale de kalpalotus, ses traits fins et le brillant de ses cheveux, hérités de ses grands-parents originaires de l’Hadramaveth. Mais lorsque les rondeurs de l’enfance l’avaient quitté, soudain, on n’avait plus osé l’étreindre, le câliner, lui caresser la tête. Et avec l’éveil de sa sexualité, il avait rapidement compris que s’il voulait qu’on le touche, il devait prendre l’initiative, se démener pour se rendre accessible. En le voyant, on se disait : « Il n’est pas pour moi », comme si l’esthétique accidentelle de son corps (et surtout éphémère ! Qui savait quand les règles arbitraires de la beauté physique changeraient à nouveau ?) ajoutait une valeur à sa personne, une valeur trop élevée pour le commun des mortels. Et très souvent, ceux qui venaient à lui de leur propre chef n’étaient pas le genre de personne avec qui il avait envie de passer du temps.

Les uns le coupaient de l’humanité, les autres voyaient en lui un trophée à afficher.

Kaveh était beau comme l’était une peinture, quelque chose qu’on admire avec les yeux.

Alhaitham, lui… Alhaitham avait la magnificence d’une statue. Ses traits étaient nets et proportionnés, amoureusement taillés, ses bras moulés avec un désir évident. Son corps avait été façonné dans l’idée de créer un chef d’œuvre. Alhaitham donnait envie de tendre la main et de toucher. C’était la froideur de son regard qui vous coupait dans votre élan.

Ils n’étaient pas nés dans le bon corps, l’un et l’autre.

Le chef d’œuvre dut sentir son attention, car il se tourna vers lui, le sourcil interrogateur. Kaveh leva les yeux au ciel et prit une gorgée de vin. Amusé, Alhaitham esquissa un sourire en coin.

La poitrine de Kaveh se contracta d’un coup, sa gorge le chatouilla. Oh, non. 

Il se leva d’un bond et annonça avec un sourire lumineux qu’il avait un besoin urgent de prendre l’air, il faisait étouffant, là-dedans !

Alors il sortit d’un pas rapide, contourna la taverne et se jeta dans les buissons à l’arrière.

Si on l’entendait, on penserait qu’un soûlard venait vider son trop-plein. Personne ne le dérangerait.

La quinte fut d’une violence qui compensait la tranquillité relative de la journée. La poitrine et la gorge douloureuses, il haleta péniblement, puis rouvrit les paupières. Le tas gluant à ses pieds était presque une fleur entière. Était-ce un bout de tige qui dépassait ?

— Fantastique, croassa-t-il.

— Kaveh ?

Oh non. Non, non, non.

— Est-ce que ça va ?

Une nouvelle quinte choisit ce moment précis pour démarrer. De justesse, il plaqua la main sur sa bouche et donna des coups de talons. S’il enfonçait les preuves dans la terre ou au moins les écrasait assez fort pour que les pétales deviennent impossibles à reconnaître…

— Kaveh, prononça Tighnari d’une voix blanche.

Trop tard.

Résigné, il se retourna lentement.

Les personnes capables d’identifier en un coup d’œil un pétale de viparyas craché et réduit en bouillie devaient se compter sur les doigts d’une main. Dans le lot se trouvait leur Archon, bien entendu, la docteure Bahareh, médecin actuellement assignée à ce problème particulier… Et l’homme qui se tenait devant lui, les yeux écarquillés et la mine horrifiée.

Avant que Kaveh réagisse, Tighnari lui attrapa le bras et tira brutalement, le forçant à révéler les preuves supplémentaires au creux de sa paume.

Il s’écoula quelques secondes, durant lesquelles il regarda fixement les pétales, sous le choc. Cela donna à Kaveh le temps de reprendre son souffle, de justesse.

— Ce n’est pas ce que tu crois, prononça-t-il en panique, la voix trop rauque pour être convaincante.

— Tu ne viens pas de cracher des pétales de viparyas ? Sous mes yeux ? rétorqua Tighnari sur un ton aigu inhabituel.

— Non, enfin si, mais je sais ce que tu penses, et je te jure qu’il n’y a aucune raison de paniquer !

Pour le moment !

Tighnari le calme, Tighnari l’éternel flegmatique, lui secoua le poignet comme un arbre de tamaris Athel. Collants de salive, les pétales restèrent sur sa paume.

— Kaveh. Kaveh, tu…

— Je peux tout t’expliquer ! Ne t’affole pas, ne t’affole pas, ça va, c’est promis, juré ! Ne restons pas là trop longtemps, les autres vont se demander où on est et…

— Ils ne sont pas au courant ? demanda bêtement Tighnari, ce qui prouvait combien il était perturbé.

— Non ! Non, alors s’il te plaît, s’iiiil te plaît, Tighnari, mon forestier préféré, ne leur dis rien ! Je te jure que ça va aller, je… Laisse-moi t’expliquer, d’accord ? C’est juste que, c’est long à raconter et… s’il te plaît.

Encore sous le choc, Tighnari baissa les yeux vers la paume ouverte. Terrifié, Kaveh retint son souffle. Enfin, son ami leva vers lui un regard sévère qui lui ressemblait bien plus.

— Je suis attendu à l’Amurta demain matin. Si tu n’es pas chez toi en début d’après-midi, je…

— Promis, promis, j’y serai !

— Je vais dire aux deux autres que tu couves un petit truc. Va te coucher.

Mais il ne lui lâcha pas le poignet et Kaveh dut tirer doucement dessus. Les oreilles plaquées sur la tête, Tighnari le libéra à contrecœur.

Soudain épuisé, Kaveh gratta les pétales qui tombèrent à terre, puis lui adressa un sourire faible.

— Merci.

Tighnari pinça les lèvres et le suivit sans rien dire jusqu’à l’entrée de la taverne où ils se séparèrent.

***

Arrivé chez Alhaitham, Kaveh rangea machinalement les livres qui traînaient, grommelant par habitude, puis s’allongea sur le divan.

Bon.

Tighnari était au courant.

— C’est une catastrophe, dit-il à voix haute en direction du plafond.

Tighnari ne pourrait jamais cacher un truc pareil à Cyno, et Kaveh ne le lui demanderait de toute façon pas. Leur relation n’avait pas à essuyer les plâtres de sa bêtise. La question était de savoir combien de temps il réussirait à gagner. C’était déjà miraculeux qu’il ne soit pas en train d’être traîné manu militari à l’hôpital universitaire.

Il n’avait pas besoin de beaucoup de temps. Même très peu. Ses crises de toux devenaient de toute façon trop fréquentes pour qu’il continue à les cacher.

Techniquement… Techniquement… Il avait tracé le dernier trait du dernier plan auquel il tenait vraiment, les notes du reste étaient au propre, classées. Il ne lui restait qu’à demander à Mehrak de tout enregistrer pour qu’il existe une copie de secours.

On n’arrêtait pas la création, bien sûr, et il pourrait avoir une idée de génie le lendemain, le surlendemain… Il en aurait tant qu’il vivrait. Mais tout ce qu’il pouvait transmettre actuellement, il l’avait retranscrit.

Il ferma les yeux.

— Ma vie aurait pu être pire !

— Un point de vue des plus optimiste.

Il sursauta et leva la tête. Alhaitham se tenait à l’entrée du séjour.

— Tu t’es téléporté ou quoi ?

Sans répondre, Alhaitham se dirigea vers lui. 

— Tighnari a dit que tu étais malade.

— C’est rien, j’ai juste bu un verre de trop.

— Tu n’as même pas fini ton premier.

Il posa la main sur son front et Kaveh ferma à nouveau les paupières, le temps du contact. Elle était chaude, toujours, de la chaleur des dunes de milieu de matinée, avant les brûlures de midi.

— Pas de fièvre. 

— Je t’avais dit que ce n’était rien.

— Ça fait trois semaines que tu me dis ça. Tighnari n’avait pas l’air de trouver ta toux anodine.

Aaaah, Tighnari ! Qu’as-tu fait de ton flegme légendaire ?

— Mmmh. Ce n’est rien, elle passera.

— C’est ce que tu as dit aussi avant ton dernier voyage dans le désert. Cette nuit, tu as toussé si fort que ça m’a réveillé.

Ah. Il s’était cru plus discret que ça.

— Oh, désolé, mais c’est à ça que sert ton casque, non ?

L’attention d’Alhaitham pesait sur lui avec une telle intensité qu’il n’arrivait pas à le soutenir. Elle avait toujours été flatteuse, son attention, même en étant née d’un désir de le disséquer. Kaveh avait toujours craint le jour où il l’aurait analysé et décortiqué jusqu’à satisfaction. Son regard, à ce moment-là, deviendrait aussi indifférent que celui qu’il posait sur la majorité de leurs pairs.

Kaveh ne serait alors même plus digne de son mépris.

Ce n’était peut-être pas plus mal, de mourir avant que ça n’arrive.

Il fit mine de s’intéresser aux traces laissées par leurs tasses sur la table.

— Tighnari passe demain après-midi, dit-il doucement. Il va m’ausculter tout son soûl en me rappelant qu’il n’est pas médecin et que ce n’est pas à lui de faire ça, et s’il n’est pas satisfait, il me traînera lui-même à l’hôpital universitaire.

— Mmh.

Kaveh leva les yeux. Alhaitham continuait de l’observer comme s’il arriverait à le diagnostiquer rien que par le pouvoir de l’esprit.

— C’est promis, je te dirai si je suis contagieux !

Relâchant enfin un souffle irrité, il s’éloigna en direction de sa chambre.

— Alhaitham !

Il s’arrêta et tourna la tête, mais Kaveh n’avait aucun mot sur la langue. Soudain, ce dos qui s’éloignait avait été terrible, insupportable.

Va te faire voir, aurait-il voulu dire. Merci pour tout. J’espère que tu penseras tout le temps à moi. J’espère que tu m’oublieras. J’espère que je serai une écharde coincée à jamais sous un de tes ongles. J’espère que ta vie reprendra, aussi paisible que tu la souhaites. J’aurais voulu ne jamais te connaître. Je n’aurais pas voulu d’une vie sans toi.

— Je voulais voir si tu te retournerais !

L’agacement blasé dans le regard d’Alhaitham le fit sourire jusqu’aux oreilles. Sans répondre, il ferma la porte de sa chambre.

— Bonne nuit à toi aussi ! cria Kaveh avant de le regretter, tellement il avait la gorge irritée.

Il se força à se lever et à se rendre lui aussi dans sa chambre. Il ne valait mieux pas qu’il s’endorme là. Quelques heures de sommeil, puis il passerait la majorité de la matinée à faire tout enregistrer à Mehrak. Ensuite, il se préparerait psychologiquement.

Étant donné la conversation qui l’attendait, il en aurait bien besoin.