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Shamira se rendait bien compte qu’elle mettait tous les soldats dans la tente mal à l’aise. Tant mieux.
Les quelques Faucons d’Argent qui n’avaient pas les yeux rivés sur leurs chaussures la regardaient avec appréhension. Même les héros alysiens qui avaient aidé Astria à se débarrasser de Darkhell n’en menaient pas large. Seul le commandant des Faucons d’Argent, calme et posé, lui expliquait la situation sans trembler. Il fallait croire qu’il était immunisé à ses regards de glace. Ou en tout cas il faisait assez bien semblant de l’être.
Elle avait refusé de s’asseoir. La colère qu’elle avait ressentie quand le roi Kash-Kash l’avait envoyée à Alysia parce que son grand ami le roi Larbosa avait appelé à l’aide ne l’avait toujours pas quittée. Les justifications du commandant ne la convainquaient pas.
- Est-ce que vous savez au moins pourquoi ma fille et ses amis ont volé ce livre ?
- Non, pas vraiment, ils se sont échappés avant que nous puissions les interroger…
- Vous vouliez les arrêter, normal qu’ils aient fui.
Elle était consciente du fait qu’elle ne facilitait pas la discussion. Elle n’en avait que faire. Le guerrier aux cheveux verts voulu prendre la parole pour défendre le commandant. Elle l’en dissuada d’un regard.
- Donc si je comprends bien, récapitula-t-elle, en faisant les cent pas, son armée toujours au garde-à-vous derrière elle, vous avez déclarez ma fille et ses amis… « traitres à Alysia » … parce qu’ils ont volé un livre, sans chercher à savoir pourquoi ils l’ont fait. Larbos est bien prompt à se retourner contre ses héros…
Le calme du commandant commençait à s’effiler, elle le sentait. Peu lui importait, elle était prête à n’importe quelle confrontation. Rien ni personne n’avait réussi à la faire décolérer, et le manque de gratitude que le commandant exprimait envers sa fille et ses coéquipiers n’arrangeait pas les choses. Le fait de savoir sa fille recherchée dans tout Alysia la tendait plus qu’elle ne voulait l’admettre, et les explications du commandant ne lui suffisaient pas. Malgré tout, il resta diplomate, ce qui l’irrita encore plus.
- Encore une fois, ils ont volé l’Alystory, une des reliques les plus sacrées d’Alysia. Ils se sont introduits dans la salle des trésors de Larbos, aidés par une des criminelles les plus recherchées d’Alysia, la fille de Darkhell.
- Ouais, et l’un d’eux était le commandant en chef des armées de Darkhell ! Il doit être puni pour ce qu’il a fait !
La rouquine à lunettes s’emballa, mais son coéquipier épéiste mis une main devant son torse pour l’empêcher de continuer. Judicieux.
- Le fait est, reprit le commandant, que même s’ils ont une très bonne explication, tous les faits sont contre eux. Héros ou pas, ils ont provoqué un incident qui a couté la vie à des dizaines de personnes, et ils méritent d’être arrêtés, puis interrogés pour ce qu’ils ont fait. Et de subir les conséquences de leurs actes.
- Admettons. Shamira s’arrêta de marcher un moment. Et pourquoi avez-vous besoin de l’aide de l’armée elfique ?
- Il est possible que les Légendaires se soient réfugiés à Astria, ils possèdent une clé elfique et…
- Donc vous voulez que j’arrête ma propre fille ? Elle l’aurait peut-être fait quelques années auparavant. Mais c’était hors de question désormais.
- Écoutez, je comprends que vos liens familiaux vous rendent réticente, mais ils ne doivent pas se mettre en travers du bien commun. Mon frère fait partie des Légendaires, et s’il faut, je n’hésiterai pas une seconde à–
Shamira s’était préparée à lui rentrer dedans. Elle ne s’était pas préparée à la lumière aveuglante au-dessus de leur tête.
Par reflexe, elle s’écarta de la table et intima à son armée d’en faire autant. Cinq formes sortirent de ce qui était apparemment un portail. Par habitude professionnelle, elle évalua la situation en quelques secondes.
La fille au teint crayeux et aux cheveux noirs était sans aucun doute la fille de Darkhell. Elle pleurait, mais Shamira n’y faisait pas attention. Derrière elle se trouvaient les corps de quatre Légendaires – il en manquait un – en sang. Un violent haut le cœur la secoua. Sa fille. Shimy avait le visage mutilé. La marque élémentaire sur son front avait changé de couleur, ses cheveux aussi.
Elle bouscula les héros d’Alysia, sidérés, le commandant tremblant, ignora la criminelle mondialement recherchée et se précipita vers Shimy. Elle ne voyait rien d’autre. Elle souleva son visage et son cœur manqua un battement. Elle était inconsciente, mais elle respirait. Il ne fallait pas perdre de temps. Elle ordonna quelque chose à ses hommes. Elle ne s’entendait même pas. Tout était flou, automatique. Elle souleva le corps immobile de sa fille et suivi le reste de l’escouade vers le portail elfique. Elle n’avait rien à foutre de la fiabilité des clés, elle ramenait sa fille à Astria, à la nage s’il le fallait. Les problèmes de Larbos se règleraient sans elle.
***
Quand Regen avait entendu dire que la capitaine Shamira revenait à Astria avec sa fille, sa journée avait semblée plus gaie. Les nouvelles circulaient vite à Astria, et ses collègues étaient de vraies commères. Pour une fois, iels lui avaient appris quelque chose qui l’intéressait – ça changeait des affaires de coucheries habituelles. En sortant du bloc opératoire, elle jeta son masque à la poubelle et se demanda ce que Shimy venait bien faire dans le monde elfique. Elle n’y était revenue qu’une seule fois, lors de la guerre avec les piranhis, et il était étonnant qu’elle vienne sans ses coéquipiers. A moins que les rumeurs aient simplement oublié de les mentionner. Peut-être qu’elle était là pour une mission… Si elle n’était pas trop occupée, elle irait sûrement la voir après son service, au moins pour prendre des nouvelles.
Alors qu’elle s’apprêtait à enfin croquer dans son sandwich – les horaires de médecin, c’était n’importe quoi, et elle avait faim depuis deux heures – elle entendit la porte claquer violement. Une rafale de vent dérangea ses lunettes et elle se leva dans un soupire. Elle ne pouvait jamais être tranquille, apparemment…
Dans le couloir, elle vit la porte dégondée et se prépara à se défendre d’une quelconque attaque. A la place, elle vit la capitaine Shamira, les traits tendus, criant pour un médecin. Dans ses bras, une elfe aux cheveux blancs avec des bandages de fortune sur le visage. Regen s’approcha et eut la respiration coupée. Sa marque élémentaire avait noirci, mais il n’y avait pas de doute. Elle courut chercher un brancard. Son sandwich attendrait.
***
Regen souffla et s’effondra sur une chaise. Ça lui avait pris des heures, mais Shimy était enfin stable. L’infirmier qui travaillait avec elle l’avait incitée à sortir, lui promettant qu’il surveillerait la patiente. Si elle espérait se reposer, c’était raté, car la capitaine Shamira débarqua en trombe, impatiente d’avoir des nouvelles. Depuis qu’elle avait amené sa fille, elle n’avait cessé d’arpenter la salle d’attente, agaçant prodigieusement tout le personnel médical. Personne n’avait rien dit, néanmoins, à la fois par peur et parce que tout le monde était trop occupé à maintenir l’elfe élémentaire en vie.
- Alors ?
- Elle survivra. Sa situation est stabilisée. Elle dort pour l’instant, probablement pour plusieurs jours.
Shamira laissa échapper un soupir de soulagement. Le premier depuis plusieurs heures, sans aucun doute. Regen cependant, préféra crever l’abcès. Il était futile que Shamira se fasse de faux espoirs.
- Par contre… Ses yeux ont été tailladés… Je ne pense pas qu’elle reverra un jour. Shamira monta ses mains à sa bouche.
- Par Shyska…
- Je ne sais pas comment elle sera en se réveillant… Il faudra qu’elle réussisse à accepter ça. Et qu’elle gère les séquelles du traumatisme.
Les deux elfes restèrent assises en silence. Regen était trop fatiguée pour se lever pour le moment. Shimy était sauvée, c’était tout ce qui comptait. Sa mère était au courant de tout, son travail était fini. La nuit était tombée sur les forêts de Champicorne, mais Regen ne se voyait pas rentrer chez elle. Pas tout de suite. La capitaine s’éclipsa un moment, pour revenir avec une sorte de fruit dans sa main.
- Tenez. Vous devez avoir faim. Regen dévisagea ce qu’elle lui tendait, et elle précisa. C’est une baie vitam. C’est très nourrissant.
Regen accepta volontiers le casse-croute. Se mettre quelque chose dans l’estomac lui redonna un peu d’énergie. Assez pour poser la question qui brûlait ses lèvres depuis que Shimy était arrivée.
- Qu’est-ce qui s’est passé ? Shamira passa sa main dans ses longs cheveux en bataille.
- Je ne sais pas encore exactement. Shimy et son équipe ont été ramenés par une criminelle, tous entre la vie et la mort. Sauf un, qui est mort je crois. On parle de la réincarnation d’un dieu, Anathos ? J’ai reçu des appels du roi Kash-Kash, mais tout est encore très brouillon, et je vous avoue que je n’avais pas la tête à ça.
Regen voulait bien l’entendre.
Elle remercia Shamira pour l’encas, et lui conseilla de rentrer chez elle. Elle l’appellerait quand il y aurait du nouveau, mais pour l’instant elle ne pouvait rien faire d’autre qu’aller se reposer. Elle accepta, bien que réticente. Regen la suivit peu après.
***
Les jours suivants se ressemblaient.
Regen reçut la visite du père de Shimy, Albion, qui avait été prévenu par sa femme. Son ex-femme, corrigea-t-il, et en le voyant, Regen comprit pourquoi. Leur tempérament était tellement différent qu’elle avait eu du mal à comprendre comment iels avaient pu être ensemble. Iels étaient tous les deux très inquiets pour leur fille, cela dit, mais Albion pleurait nettement plus. Il demanda à ce que Shimy revienne chez lui, à Koléana, dès qu’elle serait rétablie. Regen n’y voyait pas d’inconvénients.
Roccia aussi été venu. Il avait été choqué de voir Shimy ainsi, bien sûr, mais il était surtout là pour la soutenir elle. Et Regen lui en était très reconnaissante. Elle n’avait pas envie de perdre une autre amie de l’Arbores Elementa.
Les commérages avaient changé, aussi. Ses collègues n’avaient plus qu’un nom à la bouche, Anathos. De nouvelles rumeurs éclataient toutes les heures, et le roi Kash-Kash n’avait encore rien déclaré d’officiel. Il était possible qu’il attende le réveil de Shimy pour avoir plus d’informations. Regen était mitigée quant au fait de la faire parler.
Quelques éléments revenaient régulièrement, cependant. Un dieu maléfique s’était réincarné sur Alysia, dans un des Légendaires, et avait massacré les autres. Depuis, il avait créé une armée qui rasait petit à petit les villes de la carte. Ce n’était plus qu’une question de temps avant qu’il ne s’en prenne à Astria, et tous les elfes le sentaient. Les piranhis aussi avaient peur, et leur général se rendait souvent à Alysia, avec la capitaine Shamira, pour prêter main forte aux armées humaines. Regen aussi avait envie de participer, soutenir les troupes, soigner les blessés. Mais elle refusait de faire quoi que ce soit avant que Shimy se réveille.
***
Regen fut prévenue par un autre médecin. Shimy avait commencé à se réveiller, et elle avait accouru auprès d’elle, virant le reste du personnel médical de la pièce.
Son amie s’agitait dans tous les sens, envoyait valser les flacons autour d’elle, essayait d’enlever ses perfusions. Regen ne pouvait qu’imaginer la panique qui s’emparait d’elle. Le noir et l’incompréhension dans lesquels elle était plongée. Elle saisit sa main pour la calmer.
- Shimy ! Shimy calme toi, c’est moi, Regen ! Tu es en sécurité ici !
- Regen ? sa voix tremblait. Qu’est-ce que tu fais là, où est-ce que je suis ? Où sont les autres ?
- Tu es à Astria, Shimy. Ta mère t’a ramenée depuis Alysia.
- Quoi ? Et c’est quoi ce truc sur mes yeux, j’y vois rien ! Elle s’était calmée, mais ses mains tremblèrent quand elle essaya d’enlever ses bandages.
- S’il te plait, ne t’agite pas, tes blessures sont encore fragiles ! Regen la repoussa quand elle essaya de se lever.
- Jadina, Gryf est-ce qu’ils vont bien ? Et Razzia ? Qu’est-ce qui lui est arrivé ? Et Dana–
Elle se stoppa dans sa phrase, et arrêta en même temps de bouger. Regen supposa que les souvenirs lui revenaient, douloureux. Ses bandages se mouillèrent petit à petit, et des larmes coulèrent le long de ses joues, puis partout sur son visage, entre ses doigts quand elle éclata en sanglots. Elles mouillèrent aussi la veste de Regen, quand elle la prit dans ses bras, étouffant ses gémissements dans une embrassade.
Pourtant, Regen était terrifiée. Elle s’attendait à ce que Shimy soit en colère, la remballe quand elle essaierait de l’aider, refuse les soins, parte en trombe de l’hôpital, ordonne au roi Kash-Kash d’attaquer Anathos, fasse fi de ses blessures pour aller se venger. Elle s’était préparée à se battre avec elle pour qu’elle reste tranquille, à l’empêcher physiquement d’aller se confronter à Anathos, à devoir calmer son tempérament combatif.
Mais à la place, Shimy s’était effondrée. Et c’était plus effrayant que tout ce qu’elle avait imaginé, parce qu’elle n’aurait jamais pensé ça possible.
***
Regen avait suivi la capitaine Shamira au front. Elle avait aidé l’équipe médicale des Faucons d’Argent, une armée d’Alysia, quelques jours puis était revenue à Astria avec l’Escouade Bleue. Les dommages causés par Anathos en seulement quelques semaines étaient impressionnants. Il n’usurpait pas son titre de Dieu du Mal. Elle avait pu voir à l’œuvre ses vulturs, une armée aérienne créée à partir des cadavres de ses victimes. Les armées humaines résistaient tant bien que mal grâce à leur coopération et à l’aide de l’armée elfique, mais les pertes étaient considérables. Regen craignait le jour où Anathos arriverait à Astria. Pour l’instant, Shyska fut louée, iels en étaient protégés. Mais pour combien de temps encore ?
Avant de franchir le portail, elle avait demandé à Shamira si elle pouvait venir avec elle, à Koléana. Elle avait paru surprise, mais elle accepta.
- Je te préviens, depuis qu’elle est là-bas, elle ne parle à personne. Ni à moi, ni à son père. Peut-être que tu auras plus de chance…
Regen en doutait. Mais elle voulait tenter quand même.
Shamira la laissa sur le port de l’île et partit après lui avoir indiqué le chemin de son ancienne maison. Elle fut surprise de voir qu’elle ne l’accompagnait pas, mais Shamira lui rappela qu’elle avait des obligations en tant que chef d’escouade auxquelles elle ne pouvait se soustraire. De toute façon, elle ne pensait pas que sa fille serait ravie de la voir. Elle avait essayé tant bien que mal de montrer son soutien, elle lui avait répété qu’elle était là pour elle si elle avait besoin. Mais il fallait se rendre à l’évidence, elle ne savait pas s’y prendre, et ces années de conflit mère-fille ne lui avaient pas donné de bonnes habitudes parentales. Les seules réponses qu’elle avait réussi à obtenir étaient des monosyllabes apathiques, quelques mots si elle était chanceuse. Jamais un regard. En même temps, ça ne changeait plus rien pour Shimy depuis qu’elle était plongée dans le noir.
Regen sonna et fut accueillie par Albion, qui lui proposa un thé. Elle déclina et il lui indiqua la chambre de Shimy, tout aussi abattu que son ex-femme. Il lui expliqua que sa fille restait toute la journée devant la fenêtre ouverte, qu’il vente ou qu’il pleuve. La seule compagnie qu’elle tolérait était celle de Lionfeu, mais même le félinaure ne parvenait pas à la faire sortir.
Elle toqua à la porte et entra après avoir attendu suffisamment longtemps dans le couloir à son goût. Shimy était exactement telle que son père l’avait décrite, dos à elle, caressant la tête de Lionfeu sur ses genoux. Elle se retourna en l’entendant rentrer, plus par habitude qu’autre chose, mais ne dit rien.
- C’est Regen. Je viens voir comment tu vas.
Elle n’obtint pas de réponse. Elle s’avança pour examiner ses plaies de plus près. Elles n’étaient pas totalement cicatrisées, mais Shimy refusait de continuer à porter ses bandages. Elle laissait ses cheveux venir sur son visage, et Regen dut les décaler derrière son oreille.
- Tu laisses pousser tes cheveux ?
- Qu’est-ce que ça change, c’est pas comme si ça allait m’obstruer la vue.
Son cynisme la mit mal à l’aise. Elle continua son examen, avant de jeter ses outils par terre. Shimy était totalement docile, se laissait faire dans une indifférence qui la consternait. Elle aurait pu parler à une poupée, elle n’aurait vu aucune différence. Et Regen en avait marre. Elle se releva brusquement et fit fuir Lionfeu.
- Sérieusement, Shimy, t’as pas bientôt fini ?
- Je te demande pardon ? Elle n’exprimait aucune émotion.
- Ça va durer combien de temps, ton numéro de martyr ? Shimy fronça les sourcils. Ça fait des semaines que t’es ici, tu refuses de parler, tu refuses de bouger ! Elle est où la Shimy qui se battait tout le temps ? Celle qui m’a aidé à arrêter un connard après le meurtre de Solaris ? Celle qui est devenue elfe élémentaire alors qu’elle ne l’avait jamais voulu, qui a décidé d’aller protéger un autre monde au lieu d’écouter ce que tout le monde lui disait ?
- Je sais pas, t’as qu’à demander à Anathos. Son ton se faisait plus acide.
- T’as vécu quelque chose d’horrible, je veux bien l’entendre, mais pendant que tu te prélasse dans ta chambre, tout le monde se bat ! Ta mère, l’armée elfique, tout Alysia ! Même moi je suis allée les aider, et j’ai vu ce dont Anathos est capable ! Des villes entières sont ravagées, il a même créé des virus pour éradiquer des villages ! Des gens meurent sans arrêt Shimy ! Le monde que tu as choisi de protéger est en danger, tu n’as pas le droit de te laisser abattre et de les laisser tomber !
Shimy dégagea sa main avec violence. Elle se leva et se mis à son niveau, l’attrapant par la veste. Lionfeu s’était réfugié dans un coin de la pièce.
- Tu sais pourquoi Anathos est là, Regen ? Tu sais comment il est revenu ? Il est revenu à cause de moi ! C’est ma faute s’il est sur Alysia ! La marque élémentaire que j’ai reçu au temple de Karys, c’est la sienne ! Est-ce que tu comprends, ça ? Il est là parce que j’ai voulu plus de pouvoir, parce que j’ai été débile ! Et le pire ? Je l’ai même pas payé ! J’aurais dû mourir, Regen ! Mais à la place, j’ai vu le Dieu du Mal se réincarner dans mon chef, à cause de la clé elfique que je lui ai donnée ! Je l’ai vu transpercer la fille qui était prête à combattre n’importe qui pour m’empêcher de mourir, je l’ai vu balancer son cadavre à nos pieds, je l’ai vu lacérer l’homme que j’aime ! Et après j’ai plus rien vu parce qu’il m’a tranché les yeux ! La dernière chose que j’ai entendu, c’est les hurlements du dernier ami qu’il me restait ! Et je me réveille loin de tout, sans la vue, sans savoir s’ils sont en vie ! Donc tu m’excuseras Regen, mais j’ai tous les droits de me laisser abattre !
Elle relâcha son col, les mains encore tremblantes. Sa peau claire avait rougi sous le coup de la colère, mais ses yeux étaient humides. Regen n’osait pas bouger, les yeux rivés sur elle. Elle avait dépassé les bornes, et elle devait s’excuser. Mais Shimy lui ordonna de partir avant qu’elle ne puisse ouvrir la bouche. Lionfeu vint frotter sa tête contre sa maitresse, et Regen claqua la porte.
Elle descendit les escaliers et tourna négativement la tête en passant devant Albion. Elle sentit l’air marin lui souffler sur le visage en sortant. Dans un sens, Shimy était sortie de sa léthargie, au moins un instant. Mais elle se sentait coupable. Elle pensait ce qu’elle avait dit, Shimy devait se bouger. Mais elle aurait dû faire preuve de tact, d’empathie. A croire que ces moments passés avec la capitaine d’escouade avaient dégradé ses habilités sociales…
Elle n’alla plus voir Shimy après ça.
***
Shamira retira son casque et laissa l’air salé du port de Koléana décoller ses cheveux de son front. Elle sortait d’une réunion avec le général Rasga, le commandant Ikaël et le tout nouveau roi Halan de Sabledoray, qui était pour le moins… intéressant. Outre le fait qu’il se faisait appeler "Halan le Grand" – à moins qu’on lui ait donné ce surnom, elle n’était pas sûre – sa volonté de combattre Anathos était rafraichissante, et son aide serait précieuse. Cela le rendait, à ses yeux, nettement plus sympathique que tous les souverains qui avaient préféré résister seuls plutôt que de prêter leur armée à une coalition mondiale. Comme si Anathos comptait les épargner. Les piranhis et les elfes n’avaient pas hésité, eux, et leur monde n’était pas directement attaqué. Enfin…
Elle aurait préféré rentrer se reposer, mais elle devait passer voir sa fille. Regen lui avait raconté ce qui s’était passé il y a quelques jours et Shamira doutait que Shimy ait envie de la voir après ça, mais tant pis. Déjà, bien qu’elle n’ait pas toujours été une mère exemplaire, elle ne pouvait pas fuir sa fille en permanence, et de plus, elle avait quelque chose à lui donner.
Avant de partir, le commandant Ikaël lui avait confié un bout de tissu blanc qu’il avait ramené d’elle ne savait où. Elle avait failli le jeter, mais Ikaël l’avait serré dans sa main en lui demandant de le ramener à sa fille. Elle voyait rarement le commandant exprimer une forme d’émotion, mais il eut l’air étonnamment touché à travers son masque d’insensibilité, et elle ne put lui refuser ce service. Elle ne voyait qu’un tissu déchiré, mais il devait représenter quelque chose à ses yeux. Il regagna son sang-froid pour lui donner un crystaphone, également à remettre à sa fille. Shamira le questionna sur son origine. Non pas qu’elle ne lui faisait pas confiance, mais si sa fille ne voulait parler à personne à Astria, elle ne voyait pas à qui elle voudrait parler à Alysia.
Justement, le commandant lui expliqua qu’avant de venir il était allé à Orchidia, à l’origine pour leur proposer de prendre part à la lutte contre Anathos aux côtés de la coalition naissante. Le roi Kinder lui expliqua que le pays avait des problèmes plus urgents à régler, ce qu’Ikaël eut du mal à concevoir – qu’est-ce qui pouvait être plus urgent qu’un être maléfique surpuissant avec l’envie et les moyens de détruire toute vie sur la planète ?
Néanmoins, le roi n’avait pas été sensible à ses arguments et l’avait renvoyé à Larbos. Avant de partir, il avait vu la princesse Jadina en secret, pour lui confier à elle aussi un bout de ce tissu. Elle en avait profité pour se servir de lui comme d’un messager pour distribuer un crystaphone à tous les Légendaires qu’il trouverait. Il avait marmonné un commentaire sur le fait qu’il avait d’autres choses à faire, mais transmit tout de même le message de la princesse à Shamira. Selon ses dires, elle devait appeler ce soir, c’était la raison pour laquelle Shamira n’avait pas le luxe de rentrer chez elle pour le moment. Peut-être que les compagnons de Shimy arriveraient à la faire sortir de sa léthargie. Après tout, iels étaient les seuls à avoir vécu la même chose qu’elle, les seuls capables de la comprendre.
Elle prit une grande inspiration avant d’entrer chez son ex-mari. Albion et elle n’avaient jamais été en aussi bon termes que quand leur fille était sévèrement traumatisée. Comme quoi… Il ne questionna pas sa venue et lui indiqua, comme elle s’en doutait, que Shimy était dans sa chambre. Elle entra sans toquer.
- C’est moi Shimy. J’ai quelque chose pour toi. De la part du commandant Ikaël, précisa-t-elle, au cas où cet expéditeur l’intéresserait plus qu’elle.
Elle avait prévu de lui amener, comme elle le faisait à chaque fois qu’elle lui apportait quelque chose, depuis qu’elle était ici. À sa surprise, Shimy vint vers elle, lentement, en se tenant aux meubles. Shamira lui donna d’abord le tissu, cela semblait étonnamment être le plus important. Sa fille ne cacha pas son étonnement, retournant l’étoffe entre ses doigts comme si elle pouvait en apprendre quelque chose.
- C’est blanc, si ça peut t’aider ? Je ne sais pas ce que c’est, mais ça avait l’air important pour lui…
Shamira n’avait aucune idée de si sa fille l’écoutait. Mais elle porta le tissu à son nez et l’odeur dû lui paraitre familière, car elle écarquilla les yeux. Shamira frissonna en voyant ses pupilles laiteuses. Elle fut d’autant plus surprise en voyant des larmes s’y former.
- Danaël…
Shimy serra le tissu dans ses mains. Elle avait trouvé ce que c’était, finalement. Avant de perdre totalement l’attention de sa fille, elle sortit le crystaphone.
- J’ai aussi ça pour toi. Shimy parcouru l’objet. C’est un crystaphone portable. De la part de la princesse Jadina.
- Elle va bien ? C’était plus une exclamation qu’une question.
- Assez pour demander à Ikaël de te le donner en tout cas. D’après lui, elle devrait appeler ce soir.
Il n’était pas aisé de lire sa fille, surtout depuis que ses yeux n’exprimaient plus rien. Mais elle ne pensait pas se tromper en affirmant qu’elle avait l’air soulagée. Elle tenait le cristal comme si sa vie en dépendait. C’était peut-être le cas.
Elle avait vu juste finalement, seuls ses coéquipiers pouvaient la sortir de cet état apathique. Iels réussissaient là où elle avait échoué, et ce sans même la voir. Elle avait peut-être sous-estimé le lien qui les unissait. Elle entreprit de partir, son travail était fait.
- Merci, maman.
Deux mots ne devraient pas lui faire autant plaisir. Ça devait être la fatigue. Elle sourit quand même, non pas que sa fille ait pu le voir.
- Je t’en prie.
- Dis-moi, elle se voit toujours ? Shamira plissa les yeux, et elle précisa. La marque d’Anathos.
Shimy se laissait pousser les cheveux, ou plutôt, selon Shamira, elle laissait ses cheveux pousser. Son apparence n’était pas sa plus grande préoccupation, surtout depuis qu’elle ne pouvait plus se voir. Elle n’avait pas non plus la tête à ça. Mais elle trouvait finalement son compte à ce laisser-aller.
Shamira passa sa main sur la joue de sa fille, et remonta sur son front. Elle écarta délicatement quelques mèches inégales. Sa marque élémentaire, désormais grise, était encore visible, mais de plus en plus cachée par les mèches blanches qui venaient la recouvrir. Elle retira sa main après l’avoir recoiffée.
- De moins en moins.
Shimy sourit faiblement. Elle éprouvait une certaine fierté en sachant que c’était grâce à elle. Elle s’éclipsa de la pièce et reprit son casque qu’elle avait posé sur la table du salon. Elle devenait meilleure à cette affaire de maternité…
***
Albion ne savait pas ce qui s’était passé la nuit dernière. Son ex-femme était passé en coup de vent sans rien expliquer – comme à son habitude – lui laissant le soin de demander à Shimy. Il crut l’entendre pleurer le soir, ce qui était plutôt inhabituel depuis qu’elle s’était murée dans un parfait silence. Une partie de lui, malsaine il en avait conscience, appréciait que sa fille se terre ici à Koléana. Après tout, elle était en sécurité, bien plus qu’elle ne l’était à Alysia. Mais le fait que sa fille ne cherche pas à partir témoignait de son mal-être, et il savait qu’il devait mettre ses désirs égoïstes de père au placard.
Il voulait attendre l’après-midi pour aller parler à sa fille mais, et il dût se pincer pour être sûr de ne pas rêver, ce matin même, Shimy descendait elle-même les escaliers, sa main longeant le mur.
- Shimy ?? Qu’est-ce qui t’arrives ?
- Je prends le ferry, je dois aller à Karakis.
- Pourquoi ? Qu’est-ce qui se passe ? Tes blessures te font mal ? Tu as besoin d’aide ?
- Tout va bien. Je vais aller voir Regen.
- Comment tu vas faire pour marcher ? Et si tu tombes ?
- Tout ira bien papa, j’ai Lionfeu avec moi. Je serai de retour ce soir.
Elle ajusta son sac et claqua la porte, clôturant en même temps la discussion. Le désagréable cinéma de sa fille qui se fichait de ses inquiétudes et qui imposait son propre rythme. Elle allait mieux.
***
Une fois de plus, Regen fut dérangée à sa pause déjeuner. A croire qu’elle ne pourrait jamais manger tranquillement. Un interne lui avait dit que quelqu’un voulait la voir, sans préciser autre chose que « et elle a l’air impatiente ». Regen espérait simplement que ce n’était pas encore un elfe qui souhaitait savoir ce qu’il était advenu de son enfant, conjoint, frère ou sœur dans l’armée. Elle n’avait pas le courage de regarder à nouveau une personne désespérée pour lui annoncer que son proche en question était soit mort, soit une créature volante au service d’Anathos.
Elle pria les Dieux – enfin, ceux qui étaient à peu près miséricordieux – pour éviter une rencontre désagréable. Elle cligna des yeux pour s’assurer qu’elle n’hallucinait pas. Devant la porte se trouvait Shimy, avec plusieurs bleus sur les jambes, accompagnée de Lionfeu.
- Regen, il faut que tu m’apprennes à contrôler l’air. Et le feu. Roccia et toi, aidez-moi à m’entrainer, comme vous avez fait pour Solaris.
Un rictus se dessina sur ses lèvres. Voilà la Shimy qu’elle connaissait.
