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Toopie n'avait rien compris à ce qui venait de se passer. Un à un, les Légendaires étaient tombés d'un portail de téléportation, dans une cascade de sang, Ténébris au milieu. Dans tout ce bazar, la seule chose à laquelle elle avait réussi à penser, c'était qu'il fallait qu'elle plaque la criminelle au sol avant qu'elle ne s'échappe à nouveau. Mais en la voyant pleurer (deux fois en quelques jours, ça fait beaucoup pour une meurtrière cruelle et sans cœur), Toopie réévalua ses priorités. Elle était loin d'être menaçante. Et l'état des Légendaires autour d'elle…
La scène se déroulait à une vitesse qui lui échappait, mais elle se força à l'analyser et un violent haut le cœur la secoua. Shaki posa une main ferme sur son épaule et la détourna du spectacle désolant devant elle, pendant que Michi-Gan, emboitant le pas à la capitaine Shamira, cria d'aller chercher des brancards. Des ordres fusaient dans tous les sens, qui faisaient bourdonner ses oreilles.
Toopie eut à peine le temps de voir Shimy avant que cette dernière ne soit embarquée dans un portail direction Astria, sa mère et ses soldats avec elle. Les cheveux blancs qu'elle crut percevoir ne la questionnèrent même pas. Les Faucons d'Argent, sous le choc eux aussi, mais plus habitués à ce genre de vision sanglante, s'activaient en suivant les directives de Michi-Gan. Le commandant Ikaël parcourait la scène avec de rapides mouvements oculaires mais ne parlait pas, son corps était figé. Un homme de son expérience savait reconnaître les situations graves. C'est alors que Toopie réalisa enfin. Danaël n'était pas là.
Son corps s'était mis à trembler incontrôlablement, ce qui l'aurait prodigieusement agacé si elle avait été en état de réellement ressentir quelque chose. Elle se reconcentra comme elle pouvait sur ce qu'elle ne voyait même plus – faire partie des Fabuleux lui avait quand même appris à mieux réagir au danger que ça !
Jadina avait un trou au milieu de la poitrine, Gryf baignait dans son sang, elle avait du mal à savoir s'iels respiraient. A la gauche de Ténébris, à qui elle ne faisait même plus attention, Korbo était lui aussi inconscient… et sans son bras.
Sans rien pouvoir y faire cette fois, elle recracha violemment son déjeuner, et probablement son diner de la veille aussi. Shaki posa une main aussi réconfortante que possible sur son dos, et l'éloigna de ce tableau morbide qu'une enfant de 10 ans n'aurait jamais dû voir.
***
Quand Toopie revint du petit bois alentour, toujours accompagnée de Shaki, la frénésie s'était quelque peu calmée, pour laisser place à un sentiment pesant de gravité, comme un nuage épais obscurcissant le campement. Les Légendaires restants avaient été déplacés dans une tente médicale de fortune, où des soldats avec des connaissances de base en médecine leur administraient les premiers soins – assez pour les maintenir en vie quelques jours. Shaki entra dans l'une d'elle avec les quelques plantes médicinales qu'il avait réussi à trouver lors de leur chemin retour. Il ne perdait pas le cap, et Toopie s'en voulait de ne pas s'être davantage impliquée dans l'urgence à laquelle iels étaient confrontés.
Le commandant Ikaël avait repris ses esprits et interrogeait désormais Ténébris, entouré de plusieurs hommes qui avaient leurs épées pointées sur elle. Toopie ne savait pas pourquoi ça la mettait aussi mal à l'aise. Parce qu'elle craignait que, si elle le souhaitait vraiment, Ténébris pourrait les trancher en deux en trois secondes chrono ? Ou parce que la terrible fille de Darkhell, les épaules lourdes et tombantes, assise sur un tabouret, les larmes encore fraiches sur ses joues, n'avait pas vraiment l'air d'une menace ?
Elle rejoignit Michi-Gan, posé auprès du commandant, les bras croisés, un regard dur dirigé vers la brune. Ténébris le lui rendit, aussi abattue qu'elle était. Et à contrecœur, Toopie se surprit à l'admirer. Avoir assez de force pour rester intimidante après avoir assisté à un évènement apparemment terrible… Toopie, elle, avait dû s'éloigner. Puis elle secoua la tête en se rappelant pourquoi Ténébris était aussi résistante. Elle n'en était pas à son premier massacre. A la différence, peut-être, que celui-ci elle ne l'avait pas causé. Et encore, le commandant ne lui avait pas tiré tous les vers du nez. Elle imita inconsciemment Michi-Gan, et servit à la criminelle les yeux les plus froids qu'elle pouvait.
- Alors ? Ikaël semblait aussi impatient qu'anxieux d'entendre le récit de Ténébris. Que s'est-il passé ?
- Exactement ce qu'on essayait d'éviter en volant l'Alystory.
Ce qui ne les éclairait pas plus parce que, il fallait l'admettre, personne n'avait demandé pourquoi les Légendaires avaient volé ce livre sacré. Et iels n'avaient pas non plus expliqué. Ou peut-être qu'iels l'avaient fait, mais que Toopie avait été trop perturbée par la présence de Ténébris et l'identité de Korbo pour retenir.
Le commandant fronça les sourcils et Ténébris n’était pas d'humeur à lutter. L'heure était trop grave.
- Anathos est revenu.
Toopie échangea un regard intrigué avec Michi-Gan, qui n'en savait pas plus qu'elle. Ce n'était pas le cas du commandant, dont le visage se décomposa. Toopie eut l'impression qu'il comprenait beaucoup de choses en même temps, beaucoup plus qu'il ne voulait en comprendre.
- Le… Le Dieu du mal ? Comment-
- Il s'est réincarné, malgré tous nos efforts. Et il a… il a mis les Légendaires hors d'état de nuire.
Sa voix se noua dans sa gorge, mais Toopie n'y prêta pas attention. Elle avait peur de comprendre, elle aussi.
- Il s'est réincarné…?
La question du commandant resta suspendue dans l'air, Ténébris y répondit d'un regard, dans lequel Toopie crut voir de la sympathie. Ikaël resta silencieux un moment, yeux clos, mâchoire serrée, avant de reprendre la parole, poussé par ses obligations.
- Et Darkhell et Elysio, où sont-ils ?
Ce fut au tour de Ténébris de se murer dans le silence, avant de murmurer :
- Ils m'ont aidé à les ramener ici.
Le silence devint trop pesant pour Toopie, qui s'aventura dans la tente des blessés. Elle devait se faire à leur vision, elle avait le pressentiment que ce n'était que le début d'une farandole de corps meurtris.
Elle passa devant Jadina, dont la blessure était recouverte des plantes de Shaki. Des Faucons d'Argent discutaient de comment la ramener chez elle. Gryf était étouffé de bandages, déjà teints de rouge. Toopie s'assit à côté de Korbo. Ou plutôt Razzia, le Légendaire qu'elle avait toujours préféré. Elle soupira en constatant que, malgré ses efforts, elle n'avait plus de ressentiment envers lui. Tout ce qui venait de se passer – et sans nul doute, tout ce qui se passera – avait transformé sa colère en une infime poussière. Elle observa le bout de tissu violet autour de son épaule. Un garrot, déchiré de la cape de Ténébris, seule chose qu'elle eut la présence d'esprit de faire après s'être écrasée au sol. Toopie repensa à elle aussi. Entre aujourd'hui et quelques jours auparavant dans la salle des trésors d'Oroban, elle n'arrivait plus à la croire sans cœur. Et le temps était aux alliances.
***
Ténébris sentit le regard suspicieux des soldats sur son dos quand elle sortit de la tente. Elle en foudroya certains des yeux, qui se ratatinèrent sur place, leurs mains crispées sur leur épée.
- Je vais chercher de l'eau, annonça-t-elle, en montrant le seau dans sa main comme preuve.
Les soldats se consultèrent silencieusement avant d'hocher la tête, mais elle était déjà partie vers la rivière. Comme si elle avait besoin de leur approbation. Qu'ils essayent de l'arrêter, seulement, pour voir. Là elle rigolerait.
Malgré son évidente collaboration, le commandant Ikaël ne voulait pas la laisser partir, les Fabuleux non plus – il fallait dire que sa tête était toujours mise à prix, et que contrairement aux Légendaires, elle n'avait personne qui tenait à elle pour défendre. Il voulait garder un œil sur elle, et avait récemment et douloureusement abandonné son idée de la mettre derrière les barreaux quand il accepta enfin qu'elle n'avait rien à voir avec le massacre des Légendaires. La capitaine Shamira, qui avait appelé promptement depuis Astria pour confirmer que Shimy vivrait, insistait pour que celle qui avait sauvé sa fille soit traitée comme une alliée, au moins temporairement. Ténébris eut un pincement au cœur en pensant que, si Shamira savait qu'elle était également celle qui avait torturé sa fille des années plus tôt, elle ne serait pas aussi arrangeante.
Elle n'appréciait pas être surveillée comme une criminelle. Elle en était une, d'accord, mais avoir tous ses faits et gestes épiés comme si elle attendait la moindre occasion pour s'enfuir ou trucider tout le campement, franchement c'était ridicule. Et c'était très mal la connaître. Après ce qu'elle avait vu, elle ne voulait aller nulle part. Surtout pas quand Razzia ne s'était pas encore réveillé. Et qui à part elle pouvait expliquer aux Légendaires ce qui s'était passé ? Qui pouvait leur confirmer, une boule dans la gorge, que leur chef adoré était bel et bien mort, ou plutôt qu'Anathos avait pris sa place ? Elle aurait aimé que ce fardeau soit porté par quelqu'un d'autre, mais ce n'était pas le cas. Donc elle restait au campement de fortune dans lequel elle avait jailli quelques jours auparavant. Ça coïncidait avec les envies de tout le monde, tant mieux. Mais elle l'aurait fait dans tous les cas. Elle n'était pas du genre à attendre qu'on lui donne l'autorisation.
Elle retourna dans l'atmosphère étouffante de la tente avec son eau fraichement remplie. Elle s'assit à côté de Razzia, et épongea son front avec une serviette humide, seule chose qu'elle pouvait faire. Cette inutilité la mettait hors d'elle, pourtant elle n'était pas pressée de le voir se réveiller. Les Dieux seuls savaient comment il allait gérer la perte de son bras, et tous les souvenirs qui lui reviendraient. Ténébris, elle, n'avait quasiment pas dormi depuis qu'elle avait quitté Ergyr.
Au-delà de la boucherie à laquelle elle avait assisté, c'était Anathos qui la hantait. Une telle démonstration de puissance, en si peu de temps, c'était terrifiant. Sa brutalité, sa vitesse, son adresse n'avaient rien de comparable à ce qu'elle connaissait. Sans parler de son ironie sadique… Lui demander d'être sa seconde, après avoir démembré l'homme qu'elle aimait, il devait savoir qu'elle refuserait… Et penser que son, ou plutôt ses, pères étaient restés se battre contre un être pareil…
Elle secoua sa tête avant d'être envahie par des pensées redoutées. Elle parcourut la tente du regard. Le lit qu'occupait Jadina était vide depuis quelques jours, le commandant Ikaël ayant ordonné qu'elle soit amenée à Orchidia au plus vite. Ténébris avait ressenti un léger soulagement. Jadina serait bien mieux soignée là-bas, Shimy n'était plus en danger de mort, Gryf et Razzia restaient en vie pour l'instant. Elle grimaça. Depuis quand était-elle devenue aussi sensible ? Et pour les Légendaires, en plus…
***
Razzia se réveilla le premier et Ténébris était évidemment à ses côtés. Elle passait le plus clair de son temps sur un tabouret, affalée sur le matelas de fortune de son amant. Que pouvait-elle faire d'autre ? Il était tout ce qui lui restait.
Il fut surpris de la voir, d'abord. Puis les derniers évènements lui revirent en tête et son visage s'assombrit. Il ne pleura pas, n'exprima rien, et Ténébris fut douloureusement rappelée plusieurs années en arrière, quand elle rencontra pour la première fois l'homme qui avait tué seul l'armée des Mille Loups, sans jamais verser une larme. Ne sachant pas que faire de plus, elle passa une main sur sa joue, jusque dans ses mèches châtaines.
- Tout va bien mon amour. Tu es en sécurité ici.
Elle ne croyait pas un mot de ce qu'elle disait, mais elle espérait être assez convaincante pour lui.
- Ténébris… Les autres ?
- Ils vont bien. – là encore, une exagération – Shimy et Jadina sont chez elles. Gryf est là aussi…
Razzia le chercha du regard, et après une longue inspection, confirma que Ténébris n'avait pas menti. Sentant un poids se lever de sa poitrine pour la première fois depuis des jours, Ténébris l'enlaça, cachant sa tête dans le cou de son amant.
- Je suis tellement soulagée…
Et c'était vrai. Pendant un instant, elle l'avait vu mourir. Si c'était vraiment arrivé, elle ne savait pas ce qu'elle serait devenue, elle qui avait trahi son sang pour le retrouver. Et qui, malgré cette trahison, n'avait pas empêché Anathos de revenir. Elle sentit ses yeux picoter et serra Razzia plus fort pour empêcher les larmes de couler. C'en était assez de pleurnicher, elle était une femme d'action avant tout, et chouiner n'avait jamais rien résolu.
Certainement apaisé de la savoir saine et sauve aussi – après tout, il n'avait aucune idée de ce qui s'était passé après sa perte de connaissance – il se releva sur son lit pour la prendre dans ses bras à son tour. Il fut cependant bien vite ramené à la réalité. Enlacer quelqu'un avec un bras en moins, c'était difficile. Ténébris s'en rendit compte en même temps que lui, et se sentit stupide.
Razzia retomba lourdement sur son matelas. Son avant-bras restant reposant sur son visage, il ne voulait même pas regarder le membre qui lui manquait.
- Comment j'ai pu oublier ça…, grogna-t-il.
Ténébris cherchait comment le réconforter, en vain.
- Si jamais tu veux que je t'aide à t'entrainer… Pour reprendre tes habitudes je veux dire… Je sais que tu étais droitier donc…
Sa proposition lui provoqua un éclair de réalisation, et il déclara abruptement :
- Ténébris, le Léviathan, où est-il ?
Elle ne demanda pas ce que c'était, elle n'avait jamais oublié les derniers mots de Korbo avant leur séparation. Le Léviathan, le sabre de sa défunte sœur, celle pour laquelle il avait quitté Darkhell, celui avec lequel il avait juré de le tuer. Elle se rappelle l'avoir vu tomber au sol en même temps que son bras, après le coup net d'Anathos. Elle baissa la tête.
- Je n'ai pas pu le récupérer…
Ça ne lui avait même pas traversé l'esprit, à vrai dire. De la même manière qu'elle n'avait pas pensé au bâton fragmenté de Jadina, ou à autre chose que la survie des Légendaires.
Elle sursauta quand Razzia tapa du poing sur la table d'appoint à côté de lui, manquant presque de la casser, et ses lunettes avec.
- Putain…
Il serrait les dents, et des larmes coulèrent sur ses joues rondes. Ténébris fit semblant de ne pas les voir. Après un long silence inconfortable, elle décida de le laisser seul. Il ne lui dirait rien de toute façon, elle pouvait au moins le laisser déplorer sa perte avec dignité. Sa réserve lui rappelait l'homme qu'il était quand elle l'avait rencontré. Solitaire, torturé par des conflits internes qu'il ne souhaitait pas partager, et inaccessible. Elle aurait aimé ne jamais le revoir comme ça. Qu'Anathos soit maudit.
***
Gryf reprit conscience quelques heures après. Bien plus agité, comme s'il était encore attaqué, il ne se calma pas quand Ténébris lui posa une main sur le torse pour qu'il se recouche, et elle dut utiliser la force. Elle imaginait que son visage, si longtemps celui d'une ennemie, n'était pas des plus réconfortants. Il aurait sûrement préféré en voir un autre. Son chef blond, par exemple, qui lui aurait prouvé que tout ça n'était qu'un mauvais rêve. Il se contenta de celui de Razzia, sur un lit en face de lui, qui réussit à l'apaiser un peu. La voix rauque, le jaguarian lui demanda :
- Comment tu te sens ?
- Déséquilibré. Son sarcasme arracha un rictus à son ami. Et toi ?
- En lambeaux.
Il tenta de s'étirer et grimaça, comme pour prouver son propos. Il se tourna vers Ténébris, qu'il avait ignoré jusqu'alors.
- Quel jour on est ?
- T'as dormi environ une semaine, si c'est ça la question.
Ça devait l'être, car il ne demanda rien de plus et se plongea dans une apparente réflexion.
- Je dois retourner à Jaguarys, conclut-il.
Ténébris n'avait aucune idée de ce qu'était cet endroit, ce qui n'était pas le cas de Razzia qui fronça les sourcils.
- Dans ton état ? T'es malade ?
- Il n'y a que là-bas que je pourrai être bien soigné.
Si elle lisait bien les expressions de Razzia, ce dernier avait du mal à accepter que son collègue jaguarian ait raison. Pourtant, il se résigna.
- Comment tu comptes t'y prendre ?
Gryf la regarda avec insistance, et elle ne comprit pas immédiatement qu'il l'enjoignait à sortir. Elle s'exécuta et tenta d'ignorer la bouffée de gêne si inhabituelle qui lui brula les joues en marmonnant qu'elle devait aller chercher des plantes quelconques.
Elle ne faisait pas partie de l'équipe. Gryf, comme tous les autres sûrement, ne lui faisait pas confiance. C'était normal, évidemment. Mais avec ces derniers évènements précipités, elle s'était sentie plus proches des Légendaires, naïvement, évidemment. Elle n'entendit que le début de phrase du jaguarian, étouffée par la toile épaisse.
- Je vais demander aux Faucons de m'emmener jusqu'aux montagnes de Lovinah…
Ténébris réalisait bien qu'ils évitaient sciemment le sujet de Danaël. Ça lui allait. Elle ne voulait pas être celle à leur rappeler.
Le temps de s'organiser, Gryf avait quitté le campement dans l'heure.
***
Tant bien que mal, les Faucons d'Argent et les Fabuleux réfléchissaient à comment contrer Anathos. En un peu plus d'une semaine, il avait déjà fait parler de lui à plusieurs endroits d'Alysia, et ses faits d'armes n'étaient pas reluisants. Les messagers cavalaient jusqu'à Oroban pour porter des missives au roi et organiser une résistance embryonnaire. Personne ne savait vraiment ce qu'on combattait.
Certains témoins parlaient de créatures ailées, d'autres de tremblements de terre et de catastrophes naturelles en tout genre, certains juraient même avoir été attaqués par les Légendaires en personne. Difficile de démêler le vrai du faux…
Ténébris avait aidé comme elle le pouvait, étant une des seules personnes encore vivantes ayant vu Anathos à l'œuvre. Mais son apport était faible, elle n'avait vu qu'un infime échantillon de ses capacités – heureusement, d'ailleurs, elle ne serait plus là sinon. Et la suspicion permanente des Faucons d'Argent et des Fabuleux qui n'excluaient jamais qu'elle leur mente ou leur cache quelque chose ne la rendait pas particulièrement collaborative. Les discussions étaient loin d’être apaisées. Elle savait qu'elle n'arrangeait pas son cas, mais elle faisait de son mieux. Et son mieux, c'était se retenir de traiter toute la tablée d'abrutis finis quand iels refusaient de croire qu'elle dise la vérité. Même la petite Maker semblait gênée de toute cette méfiance.
Pourtant, Ténébris s'était résignée à ce rôle. Elle avait besoin de se sentir utile, d'avoir l'impression illusoire de lutter. Elle n'avait rien d'autre à faire, d'ailleurs. Les Légendaires étaient partis, elle était sans nouvelle de son père et Razzia ne souhaitait pas lui parler.
Ça l'avait angoissé et énervé dans les mêmes proportions. Elle craignait qu'il lui reproche, d'une manière ou d'une autre, les derniers évènements, ce qui lui semblait simultanément injuste et particulièrement blessant. Il lui assura qu'il n'en était rien. Le seul à blâmer, c'était Anathos. Pourtant, il ne fut pas plus loquace.
Il avait refusé de rester plus longtemps alité. Ce n'était pas son genre et ce n'était pas le moment. Il avait lancé amèrement au médecin qui était passé que son bras ne repousserait pas parce qu'il resterait allongé. Après, il l'avait regardé dans les yeux avec un regard d'acier, en lui disant d'essayer de l'empêcher de sortir s'il en était capable. Évidemment, le pauvre docteur s'était écrasé.
Depuis, Razzia passait le plus clair de son temps à lire les quelques livres qu'il avait ordonné aux soldats messagers de ramener d'Oroban. Ténébris l'aurait bien accompagné dans sa lecture, mais la plupart des ouvrages était en ancien Alysien, et elle n'y comprenait franchement rien. Elle n'avait jamais été lecture de toute façon.
Quand il ne lisait pas, il passait ses journées dans la forêt, à s'entrainer. Enfin, s'entrainer était un bien grand mot. Son activité physique se résumait à de la course et des pseudo-exercices de musculation (à savoir trouver des rochers et des troncs de plus en plus lourds à soulever), mais Ténébris, tout comme lui, savait qu'un entrainement comme celui-ci ne serait que très peu utile. Surtout contre un Dieu. S'il voulait vaincre Anathos, il fallait qu'il réapprenne à se battre avec ce qui lui restait. Et ça, ce n'était pas gagné.
Ténébris avait tout de suite proposé de l'aider. Leurs duels factices auraient pu, dans un contexte meilleur, lui rappeler leurs années à Casthell. À la différence que ces duels-ci étaient bien plus déprimants. Avec une épée prêtée par les Faucons d'Argent, Razzia tentait d'éviter et parer ses coups, de l'attaquer. Ténébris n'y allait pas à la légère, évidemment. Ce n'était pas son genre et Razzia l'aurait mal pris. Pourtant, elle le regretta plusieurs fois. Elle avait toujours été légèrement meilleure au corps à corps, mais leurs duels dans la clarière étaient injustement disproportionnés : elle l'écrasait et elle ne comptait plus le nombre de fois où elle failli le blesser plus gravement qu'il ne l'était déjà.
Devoir apprendre à manier une arme du bras gauche était déjà difficile. Ses coups n’avaient ni la portée, ni la précision à laquelle iels étaient tous les deux habitués. Razzia avait toujours sa force, ses réflexes. Mais sa force n'était pas adaptée à une épée aussi fragile, qui ne résistait pas à ses attaques. Et ses réflexes, ceux qu'il avait développé tout au long de sa vie, utilisaient tous ses membres.
Ténébris avait presque l’impression de revenir à l’époque où elle testait les futures Ombres de Darkhell pour vérifier qu’iels méritent leur titre. Sauf qu’elle n’avait pas eu à tester Razzia, son niveau n’avait jamais fait aucun doute. Le voir mordre la poussière aussi souvent lui brisait le cœur.
Lui aussi, supportait mal de constater sa régression. Il était frustré, c'était évident, même s'il prenait sur lui. Quand il insistait, encore et encore, pour continuer, alors qu'il n'avait fait que se blesser ; quand il jetait une énième épée brisée au sol ; quand il grognait de s'être ramassé au sol après avoir tenté de se rattraper sur son bras droit. Le plus souvent, Ténébris était obligée de couper court à l'entrainement, de force. A ce moment, Razzia se relevait plus ou moins difficilement, et retournait déchiffrer ses livres en ancien Alysien. Ténébris n'en entendait plus parler jusqu'au dîner, qu'il ne prenait pas vraiment. Il emportait sa ration dans sa tente, et mangeait là, sans décoller les yeux des pages.
Qu'il ne prenne plus plaisir à manger n'était qu'un des aspects qui angoissaient Ténébris. Il ne dormait plus que quelques heures, à en juger par la lampe à huile qui brulait la plupart de la nuit. Il ne se mêlait pas aux Faucons d'Argent, ni aux Fabuleux, qu'il aimait pourtant plutôt bien. Il ne cherchait pas non plus le contact avec elle, pas par volonté de l'ignorer, mais parce qu'il était obnubilé par ce qui se tramait dans sa tête. Ténébris devinait bien ce que c'était : une façon de battre Anathos.
En fait non, pas tout à fait. Razzia cherchait à tout prix comment se venger d'Anahtos, et la distinction était cruciale. Elle le voyait à son regard sombre, à son attitude taciturne, à ses recherches obsessives, à ses douleurs fantômes qu'il ressentait sans les laisser paraitre. Razzia redevenait Korbo, et – bien que cela lui aurait semblé improbable quelques semaines plus tôt – elle ne voulait plus jamais le connaître comme ça.
Elle pensait Korbo enfoui à jamais dans Razzia, elle réalisait que ce n'était pas le cas. Ce n'était pas un personnage qu'il avait endossé lors d'une période trouble de sa vie. C'était la carapace qu'il s'était créée, pour gérer l'injustice et la colère. Sa façon de faire face, la manière dont il s'était construit. Il avait juré de se venger des Mille Loups, puis des opposants à Darkhell, puis de Darkhell lui-même. Il n'avait pas abandonné ce chemin en rencontrant les Légendaires, comme elle l'avait pensé. Son désir de vengeance s'était juste transformé – ou caché derrière – le désir de protéger les innocents. Et maintenant il était revenu, trouvant une nouvelle cible en Anathos.
Ténébris n'était personne pour lui dire de renoncer à cette vengeance. Anathos devait être mis hors d'état de nuire, et il devait payer pour Danaël. Mais elle ne voulait plus ces parties sombres chez Razzia. Il n'avait plus à les porter, il avait réussi à les sublimer et à être meilleur. Elle, elle pouvait garder la vengeance, c'était tout ce qu'elle connaissait. Lui, il valait mieux que ça, méritait mieux que ça. Il fallait juste qu'elle lui fasse comprendre.
Elle avait pourtant du mal à l'aborder. Le seul temps qu'iels passaient ensemble était voué aux entrainements et c'était rarement l'endroit ou le moment de discuter. À chaque tentative de Ténébris, Razzia reprenait son épée en main et ordonnait de continuer. Anathos, lui, ne prenait pas de vacances, et il ne laissait pas répit aux Alysiens.
Un jour, seulement, après une habituelle défaite, il resta longtemps assis sur une racine, contemplatif.
- Il faut que je remplace mon bras, conclu-t-il simplement.
Ténébris tenta d'en savoir plus, ce qui se solda sans surprise par un échec. Les jours suivants, Razzia les passa avec Toopie, à la recherche d'un moyen de créer un bras robotisé et de le connecter à ses nerfs restants. Ténébris attendait peu de ce bricolage, qu'elle savait condamné à l'échec. On ne remplaçait pas un membre, on apprenait à s'en passer.
Elle préféra ne pas partager ses inquiétudes à Razzia, de peur de saper le peu d’espérance qu'il paraissait avoir retrouvée. Mais elle en avait parlé à Toopie, un soir.
- Tu penses sincèrement que ça va marcher ? La rouquine retira ses lunettes de soudure de ses yeux.
- J’ai déjà fait une prothèse pour un lipan, ça doit pas être si différent.
Sans savoir pourquoi, Ténébris s’énerva. C’était une gamine ! Elle ne comprenait rien des enjeux, de ce qui les attendait tous ! Elle n’aurait même pas dû être sur un campement militaire.
- C’est pas un jeu ! On parle de combattre un Dieu, pas d'habiller tes animaux de compagnie ! Tu n’as aucune idée de la puissance d’Anathos !
Pourtant plutôt encline à l’affrontement, Toopie garda inhabituellement son calme. Elle la regarda avec sérieux – et peut-être un peu de mépris – avant de remettre ses lunettes.
- Moi au moins je fais un truc. Il va pas se battre tout seul ton Dieu.
Elle reprit sa soudure sans se soucier d’elle davantage. Ténébris réalisa avec amertume qu’elle n’avait pas tort, et qu’elle était plus mature que ce qu’elle pensait – sûrement à cause des évènements de son enfance, pour lesquels Ténébris était à blâmer. Mais même si elle en avait très envie, elle n’arrivait pas à trouver quoi que ce soit à faire contre Anathos. Il avait fait une telle démonstration de force, de cruauté… Les images de la possession de Danaël, puis des Légendaires se faisant massacrer devant elle, impuissante, ne sortaient pas de sa tête.
Elle frissonna en rentrant de sa tente. Il ne faisait pourtant pas froid… Puis elle se rendit enfin compte. Pour la première fois de sa vie, elle avait peur, réellement peur de quelqu’un. Et elle ne savait pas quoi en faire.
Le bras robotique de Razzia n’était pas encore très concluant, et Toopie avait demandé au prochain Faucon allant à la capitale de lui ramener une pièce qu’elle n’avait pas en stock. Malheureusement, les allers-retours à Oroban se faisaient plus rares – la grande majorité du campement avait déménagé, seuls restaient les Fabuleux et quelques Faucons. Ikaël accepta de s’en occuper, mais il avait annoncé qu’il faudrait prendre son mal en patience. Il devait aller à Orchidia, et il tenait à faire une escale avant.
Ténébris espérait surtout que Razzia parviendrait à supporter l’attente. Elle était de toute façon obligée, comble de la frustration, de s’en remettre à Toopie, seule capable d’apporter un peu d’espoir au colosse de Rymar.
Le guerrier Comanshawa, peut-être pour garder un œil sur elle, peut-être parce qu’il saturait de la voir tourner en rond au camp, lui proposa de se mesurer à lui. Elle accepta. Elle n’avait rien d’autre à faire que de se donner l’illusion de s’entrainer pour contrer Anathos.
***
Le commandant revint avec des morceaux de cape blanche et une mauvaise nouvelle. Il l'annonça sans réelle émotion à Ténébris. Darkhell et Elysio étaient morts. Puis il tourna les talons et s'enfonça dans la tente où Toopie faisait d’énièmes réglages sur le bras de Razzia. Ténébris ne pouvait pas décemment dire qu'elle était surprise. Le commandant ne regretterait jamais le sorcier noir, et il n'allait pas s'apitoyer sur son sort quand son propre frère avait lui aussi disparu, servant de carcasse à un Dieu maléfique. Éventuellement, il déplorerait une menace connue à un danger inconnu, sans plus.
Ténébris n'était pas dupe. Personne ne pleurerait la mort de son père. A raison, sans doute : il avait terrorisé Alysia pendant des années – et elle l'avait grandement aidé, il ne fallait pas l'oublier. Tous les alysiens en avait souffert, ses nouveaux coéquipiers en premier, Razzia peut-être plus encore. Lui non plus, seul à l'avoir vraiment connu (quoique, pouvait-on réellement connaître le sorcier noir ? même elle n'en était pas certaine) ne le regretterait pas. Elle ne pouvait en vouloir à personne, elle supposait que Darkhell le méritait.
Mais malgré tout, l'homme horrible qui était mort était son père. L'homme qui l'avait élevé, aimé, sa seule famille, qu'elle avait accompagné inconditionnellement en retour. Elle l'avait trahi, certes, sûrement trop tard pour certains. Pourtant, il n'avait pas hésité une seconde à se sacrifier pour elle, de surcroît en la laissant mettre à l'abri ses pires ennemis.
Peut-être était-ce l'influence nouvelle d'Elysio, sa "bonne" partie, qui n'aurait jamais laissé les Légendaires mourir, malgré tout. Peut-être avait-il une confiance absolue et démesurée en ses nouveaux pouvoirs fournis par un être divin. Ou peut-être qu'il savait d'avance qu'il allait perdre ce combat, et qu'il avait tout fait pour la protéger avant. Ténébris aimait penser que c'était surtout la preuve que son père n'était pas le monstre qu'on essayait de dépeindre. Il l'aimait assez pour la protéger, et il aimait assez le monde pour le défendre contre sa plus grande menace, tout comme il l'aimait assez pour vouloir l'unifier, autrefois – il s'était perdu dans ses ambitions utopistes, elle le reconnaissait désormais. Mais l'espace d'un instant, elle avait revu l'homme caché derrière le sorcier noir, celui qu'elle avait aperçu le jour où il lui montra la pièce qui abritait le tombeau de celle qui aurait dû être sa mère.
Ikaël ressortit de la tente, et hésita longuement devant elle, avec des morceaux de tissus blancs serrés dans sa main. Finalement, il décida de lui en tendre un, sûrement à contre-cœur. Ténébris l’examina attentivement et n’eut pas besoin de demander ce que c’était. Elle refusa avec un mouvement de main. Elle n’était pas digne de porter un bout de la cape de Danaël, elle, la fille du sorcier noir, qui après tous ses crimes, osait encore pleurer son assassin de père.
Razzia fut le seul à voir son chagrin. Le soir, après un entrainement avec son bras mécanique, il la retrouva, assise sur un rocher au bord de la rivière à côté du camp. Ténébris ne lui imposa pas de la réconforter, pas quand il traversait ses propres épreuves – le bras de Toopie, malgré tous ses efforts, n’était ni assez précis, ni assez puissant. Personne, de toute façon, ne saurait la réconforter, puisque personne ne comprendrait qu’on regrette le sorcier noir. Elle se contenta de poser sa tête sur son épaule, et il se contenta de l’enlacer avec le bras qu’il lui restait, celui duquel elle pouvait toujours sentir la chaleur émaner.
Quand iels retournèrent au camp, le commandant les interpella.
- J’ai autre chose pour vous. Il fouilla dans son sac. De la part de la princesse Jadina.
Qu’il l’ait oublié était la preuve, pour Ténébris, qu’il était bien plus affecté par les évènements qu’il ne le laissait paraitre. Pour la première fois, Ténébris se demanda si Danaël et lui étaient proches… Il leur tendit deux cristaux autour d’un collier.
- Elle appellera dans dix jours.
Sans plus d’effusion, il les laissa contempler bêtement l’objet dans leurs mains. Ténébris était ravie de savoir Jadina réveillée, et assez remise de ses blessures pour vouloir communiquer, mais elle appréhendait cet appel. Elle chercha du réconfort dans le regard de Razzia, mais ce dernier était plongé dans le vague. Il regarda Ténébris comme s’il avait décidé quelque chose de grave, et interpella le soldat.
- Commandant ! Donnez-moi le troisième.
L’étonnement passé, il s’exécuta sans chercher à comprendre, et alla se terrer dans sa tente.
- Je peux savoir ce que tu comptes faire avec deux crystaphones ?
- L’amener à Gryf.
Ténébris était inquiétée par la détermination dans son regard. Elle ne pouvait même pas évaluer le temps que ça prendrait, puisqu’elle n’avait aucune idée d’où se trouvait le jaguarian.
- T’es sûr que tu seras de retour à temps pour l’appel de Jadina ?
- Je ne reviendrais pas.
Elle fronça les sourcils.
- Comment ça ?
- Je dois trouver un moyen de remplacer mon bras, et le Léviathan. Et je sais où chercher.
Comme il ne semblait pas décidé à préciser sa destination, elle soupira.
- Ok, dis-moi où c’est, je t’accompagne.
- Non.
- Pardon ?
Il plaça sa main sur son épaule avant qu’elle ne s’énerve et la fixa de ce regard intense qu’elle ne connaissait que trop bien.
- Je suis désolé Ténébris, mais c’est quelque chose que je dois faire seul. Jadina est en train de se bouger pour contrecarrer Anathos, les autres font probablement pareil. A mon tour, maintenant. Je n’ai pas le temps de m’entrainer ici jusqu’à ce que je retrouve mon niveau d’avant, et le bras de Toopie est un échec.
- Dis-moi au moins où tu vas !
- Si je te le dis, ça te plaira pas…
- Kor…
Elle s’interrompit elle-même en se rendant compte de ce qu’elle était en train de dire. Le visage de Razzia se tendit et il laissa retomber sa main.
- Je vais préparer mes affaires.
Pourtant elle avait raison. C’était Korbo devant elle, pas Razzia. Elle le rejoignit dans leur tente et le regarda fourrer son peu de vêtements dans un sac. Efficace, rapide, prêt à partir dès que la lune sera au Zénith dans elle ne savait quelle contrée. Il ferma les lanières et se leva, mais elle le bloqua, les bras croisés, devant la sortie.
- Et les vivres ?
- Je trouverai bien de quoi manger sur le chemin.
Non, elle ne pouvait définitivement pas le laisser partir comme ça. C’était Razzia qui devait combattre Anathos, pas Korbo.
- Il faut que j’y aille Ténébris, laisse-moi passer s’il te plait…
- Rappelle-toi juste pourquoi tu te bats. Les vraies raisons pour lesquelles tu… non, les Légendaires doivent vaincre Anathos.
Elle ne s’incluait pas dedans. Elle ne s’était jamais battue pour protéger les innocents. Et malheureusement, la seule chose à laquelle elle penserait si elle voyait le Dieu, ça serait au cadavre de son père. C’était pour ça, entre autres, qu’elle n’était pas digne de la cape de Danaël. Mais Razzia était le meilleur d’entre elleux deux, et elle ne pouvait pas le laisser dégringoler cette pente à nouveau.
- Je sais, ne t’inquiète pas.
Il l’embrassa sur le front, passa l’embrasure, et elle ne fut pas convaincue.
- Ne fais rien d’insensé, le prévint-elle avant qu’il ne l’entende plus. Mais elle savait que son avertissement était voué à l’échec. C’était Korbo qui l’avait embrassée avant de partir.
***
Amylada était seule depuis si longtemps dans son sanctuaire qu’elle reconnut immédiatement le claquement inhabituel des bruits de pas. Enfin, pas si inhabituel. Skroa lui rendait souvent visite, avant. Il avait arrêté plus de cinquante ans. Elle l’avait alors espéré mort, mais il était malheureusement revenu, inchangé, pour lui prélever des bouts de peau. Sans lui expliquer quoi que ce soit, évidemment. Depuis, plus rien. Elle ne s’en plaignait pas, elle espérait ce salopard mort pour de bon cette fois. Mais même après des siècles, on ne s’habituait pas tant que ça à la solitude, et ses visites désagréables avaient au moins le mérite de la briser.
Les pas n’étaient pas ceux de ce satané Galina. Pas assez légers, pas accompagnés de ce bruissement de plumes. Son visiteur surprise était un humain. Elle ne savait pas si elle devait en être rassuré ou non. Après tout, elle était d’une espèce supposément éteinte. Et quelle personne recommandable trainait dans le sanctuaire de Skroa ?
Elle n’eut pas à attendre pour avoir un aperçu de l’intru. La flamme de sa torche trahit sa silhouette sur le mur et précéda son arrivée. Un enfant, vu la taille, plutôt grassouillet. Pas ce à quoi elle s’attendait.
Il inspecta les restes du sanctuaire et apprit, en lisant la stèle devant lui, qu’il était dans l’ancien repère de Skroa. Enfin, confirma plutôt, car il n’en sembla pas surpris. Il ne fut pas non plus surpris qu’elle parle de son geôlier, ni de son identité.
- Je sais qui tu es. La dernière des chiridirelles, Amylada.
- Je suis flattée qu’on parle encore de moi après tout ce temps… Ou serais-tu un fan ?
Il ne répondit pas à son sarcasme. Un garçon sérieux… Peut-être qu’il lui permettrait enfin de s’échapper.
- Mais dis-moi, que fait un enfant dans un endroit aussi sinistre ?
Il la regarda un moment, comme si elle venait de dire une énormité.
- Tu auras du mal à voir autre chose que des enfants de nos jours…
Eh bien, maintenant elle était intriguée.
- Et pourquoi ça ? Les adultes auraient tous soudainement disparus ? A moins que ce satané Gallina les ait tués ? Je ne le pensais pas si puissant.
- C’est une longue histoire. Amylada avait tout son temps, mais visiblement pas l’enfant. Sache juste que toute la population a été transformée en enfants il y a maintenant des années.
- Voyez-vous ça… Évidemment Skroa n’a pas jugé bon de me prévenir. Est-ce pour ça que tu es là alors ? Tu cherches un remède ? Je doute que tu trouves quoi que ce soit ici… Ce laboratoire n’est plus qu’un champ de ruines. Et je ne serai pas en mesure de t’aider.
L’enfant ne se démonta pas, et les yeux d’Amylada se plissèrent. Pourrait-elle l’utiliser pour s’enfuir ? Elle savait que les démones de son espèce pouvaient fusionner avec les humains. Mais que ferait-elle ensuite ? Ce manchot grassouillet n’émettra probablement que peu de résistance, mais que pourrait-elle accomplir avec son corps ? Serait-elle capable de le posséder totalement ? Elle était si faible après des siècles de captivité.
- Que sais-tu de Skroa, aujourd’hui ?
Ah, était-il là pour lui apporter des nouvelles finalement ? Ça ne lui déplairait pas d’avoir quelqu’un à qui parler pour une fois. Quand il venait, cet enfoiré de Skroa n’était jamais loquace. Ou alors était-il plutôt un apprenti sorcier qui venait reprendre le flambeau ?
- Il n’est venu me voir qu’une fois après des années d’absence. Serait-il enfin mort ? Ça me laisserait un goût amer de ne pas pouvoir me venger, mais tant pis…
- Il est encore en vie. Il hésita avant de continuer. Et il a une fille.
-Voilà une bien mauvaise nouvelle… La sale race des Galinas n’est donc pas éteinte, elle prospère…
Le garçon réfléchit un moment, les sourcils froncés. Il pensait à quelque chose. Et Amylada avait l’intuition que ça allait lui plaire. Peut-être que ce visiteur inattendu avait été envoyé par les Dieux finalement.
- J’ai lu que les chiridirelles pouvaient fusionner avec les humains.
Il éclaira le moignon de son épaule avec sa torche. En voilà une idée intéressante…
- De fait. Et pourquoi je devrais te servir de bras ?
Elle n’avait plus, depuis longtemps, été en position de négocier. Elle ne l’était toujours pas vraiment en réalité. Mais cet enfant qui n’en était pas un ne s’en rendait pas compte. Il avait une colère sombre dans son regard, un désir de vengeance qu’elle ne connaissait que trop bien. Peut-être plus aveuglant que le sien. Elle se voyait en lui. Et donc, peut-être qu’elle pourrait l’utiliser à ses desseins, enfin. Oui, il lui servirait de corps…
- J’ai un marché à te proposer.
Si elle avait une bouche, Amy aurait souri.
- Je t’écoute.
- Je cherche la force nécessaire pour combattre le dieu Anathos.
- Un dieu, rien que ça… Ce n’est pas l’hybris qui t’étouffe…
Le garçon reprit, imperturbable. Bien. Il avait la vengeance obsessive, comme elle.
- Je ne porte pas Skroa dans mon cœur non plus. Aide-moi à tuer Anathos, et je t’aiderais à tuer le Galina.
- Mmh… Non.
Le garçon ne cilla pas. Il était prêt à négocier un pacte avec une démone. Amy était ravie. C’était ce genre d’humain qu’il lui fallait. Quelqu’un qui était prêt à tout sacrifier pour se venger, qui ne déviait pas de son objectif. Elle qui voulait toujours la mort de Skroa après 600 ans, elle appréciait cette ténacité. Cet enfant et elle étaient faits pour s’entendre…
- Je t’aide à tuer Anathos, en échange je tue Skroa… et son enfant. Les Galinas doivent s’éteindre.
Le garçon resta silencieux. Mais la flamme qui éclaira son visage ne montra aucune hésitation dans ses yeux.
- Vendu.
Amylada n’attendit pas la fin du mot pour expulser son œil hors de son abdomen, et venir le greffer à l’épaule de l’humain dont elle ne connaissait pas le nom. La lumière de la fusion aveugla son nouvel hôte, et alors qu’elle connectait leurs nerfs, quelques flashs de sa vie lui apparurent.
Un enfant survivant, un guerrier sanguinaire, un héros mutilé… C’était parfait. Skroa allait payer, sa descendance aussi, enfin ! Que les Dieux y passent tous, elle s’en fichait bien. Et que ce garçon y passe aussi, si jamais il décidait de reculer au dernier moment.
