Work Text:
Crowley s’affala dans le canapé avec un soupir de soulagement et lança négligemment ses lunettes sur la table basse. Il entendit Son Ange faire chauffer de l’eau dans la cuisine pour leur préparer du thé. Il aurait bien pris un verre de rouge à la place, mais ils avaient déjà descendu 5 bouteilles de vin à eux deux et dessaouler n’était jamais très agréable – bien que pratique. Ils revenaient de Tadfield où ils avaient fêté avec les Eux, Anathème, Newton et leurs familles les 30 ans de l’Apocalypse-Qui-A-Presque-Mais-Pas-Eu-Lieu. Ils ne les avaient plus revus depuis presque dix ans, depuis leur départ en Nouvelle-Zélande à vrai dire, et une fois de plus Crowley avait été surpris – et légèrement concerné bien qu’il ne le reconnaîtrait jamais devant eux – de voir à quel point les humains pouvaient vieillir vite. Il observa Son Ange revenir de la cuisine, deux tasses fumantes entre les mains, puis s’asseoir à ses côtés tout en lui tendant l’un des récipients, son éternel sourire Angélique-Spécial-Crowley sur les lèvres. Pendant un temps ils se contentèrent de boire leur boisson en silence, observant le salon de la librairie et profitant de leur présence mutuelle.
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Après l’Apocalypse-Qui-A-Presque-Mais-Pas-Eu-Lieu (que nous appellerons tout simplement AQAPMPEL par la suite dans un souci de simplicité), les plus-vraiment ange et démon étaient restés encore un an sur Londres – le confinement avait d’ailleurs été particulièrement désagréable à vivre avec Crowley qui s’était retrouvé bloqué dans son appartement où il s’était rendu pour s’occuper de ses plantes et faire une petite sieste de quelques semaines. Puis ils avaient décidé de voyager à nouveau, cela faisant bien longtemps qu’ils vivaient dans la ville du Parc St-James. Aziraphale avait bien eu un peu de mal à quitter sa librairie, mais il ne pouvait résister à l’envie de découvrir de nouveaux mets, de nouveaux livres, et peut-être même de nouvelles danses. Surtout que, cette fois-ci, il ne voyagerait plus seul – bien que la solitude était depuis longtemps une notion plutôt théorique, la version officielle qu’ils vendaient à leur Head Office ; et si bien souvent ils choisissaient la même destination, peut-être que cela relevait tout simplement de Son Plan Ineffable, rien dont ils ne seraient responsables du moins (si l’on s’en tenait à la version officielle, la version officieuse quant à elle a toujours été gardée scrupuleusement secrète par … eh bien leur identité est tenue secrète).
Pour la durée de leur absence, Aziraphale avait engagé une jeune personne intelligente, commençant des études en littérature anglaise, pour tenir sa boutique. Ses horaires d’étudiant-e ne lui permettraient pas d’ouvrir très souvent ni à horaire fixe, ce qui était absolument parfait. Sa principale instruction – sur laquelle cet étrange homme aux cheveux d’un blond presque blanc avait lourdement insisté – était de ne vendre aucun livre, sous aucun prétexte. Ul avait bien trouvé cela un peu étrange mais le propriétaire lui promettait un salaire gracieux qui lui permettrait de subvenir à tous ses frais d’étudiant-e, ainsi qu’un libre accès à tous ses livres – à condition bien entendu qu’ul en prenne grand soin. Une fois ses études finies, ul s’attendait à ne pas pouvoir garder cet emploi. Mais, apprenant qu’ul comptait se lancer dans l’écriture d’un livre et ne pourrait par conséquent qu’ouvrir encore moins souvent – et moins régulièrement – la librairie, Aziraphale avait été positivement ravi et l’avait presque supplié de continuer à gérer la boutique en son absence. Cela faisait bien longtemps qu’ul avait cessé de se demander pourquoi le propriétaire s’entêtait à garder ce magasin alors qu’il n’avait plus remis le pied en Angleterre depuis des années – et que son commerce était un gouffre sans fond – et ul avait donc accepté avec plaisir.
La seconde instruction – tout aussi étrange si ce n’est plus – avait été de passer régulièrement dans un appartement pour arroser des plantes et leur crier dessus. Ul avait rapidement laissé tomber la seconde partie de ces consignes – après tout, qui le saurait ? – préférant plutôt raconter sa journée aux végétaux. Et bien qu’ul n’aurait jamais songé à l’avouer à qui que ce soit, de peur de se voir moquer, ul était certain que les plantes – qui paraissaient tout d’abord trembler de peur dès qu’elles le voyaient apparaître (mais les plantes pouvaient-elles voir ? Cela semblait moins certain que la présence d’oreilles chez les canards.) – frémissaient à présent de plaisir et d’impatience quand ul franchissait le seuil de l’appartement.
Les deux êtres éthérés avaient tout d’abord été en Islande, un pays remarquable mais bien trop frisquet pour Crowley qui partageait quelques caractéristiques avec les serpents. Au bout de deux ans, ils étaient donc partis en Gambie et avaient vécu presque reclus dans une petite ferme isolée. Et, pour la première fois en 6000 ans et quelques poussières, iels (à ce moment du récit un changement de pronom s’impose, Crowley étant « elle » à cette période), iels – donc – avaient pris le temps de vraiment se parler, sans plus se censurer. Parler de ces 6000 ans en commun et de tout ce qu’iels avaient vécu séparément, de la façon dont iels avaient vécu des événements similaires, même de la Chute et de l’Avant. Mais, après sept ans, l’Angleterre – et plus spécifiquement Londres – avaient commencé à leur manquer. Si vous leur aviez demandé pourquoi, iels vous auraient donné tout un tas de raisons plus ou moins sincères : que la Bentley était faite pour rouler dans Londres, qu’écouter Queen ailleurs que sur le sol britannique était aussi absurde que de survoler le Japon sans faire un arrêt pour déguster des sushis dans le meilleur restaurant du pays, ... Après avoir bu quelques verres – ou, pour être plus exact, quelques bouteilles – de vin, iels auraient sans doute avoué que Londres était le berceau de quelques-uns de leurs meilleurs souvenirs (le sauvetage des livres d’Aziraphale, le thermos d’eau bénite (bien que le presque-ange tremblait toujours légèrement à l’évocation de cet épisode), le repas au Ritz après l’AQAPMPEL, …) Mais la vraie raison – celle qu’iels ne dévoileraient jamais – était que c’était à Londres qu’iels avaient commencé leurs vies en étant de LEUR côté.
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Et, pour une décennie, iels avaient à nouveau vécu dans cette ville particulièrement chère à leurs cœurs. La jeune personne – plus si jeune que ça désormais – qui s’était si bien occupé-e de la librairie et des plantes de Crowley avait été gracieusement remercié-e (métaphoriquement et littéralement parlant). Et si ul avait bien été un peu déçu-e au départ de perdre cet emploi étrange mais confortable, le succès inattendu et retentissant de son dernier ouvrage l’avait bien vite accaparé-e. De plus, ul avait désormais son propre petit jardin dont ul s’occupait avec amour. Les seuls êtres vivants à regretter le retour d’Aziraphale et Crowley devaient sans doute être les plantes de cette dernière. Elle avait décidé de garder son appartement – bien qu’iels vivaient pratiquement exclusivement dans la librairie d’Aziraphale désormais – pour ses sessions de sieste prolongées. Et puis, la boutique était définitivement trop encombrée et pas assez aérée pour ses plantes.
Ces années sur le sol anglais leur avaient aussi permis de revoir d’anciens et anciennes ami-e-s. Ainsi que Warlock. Après l’AQAPMPEL, Crowley avait repris contact avec l’adolescent, sous l’appellation de Nanny. Le garçon était alors à cette période de la vie où l’on se cherche et tente de prouver que l’on a quitté l’enfance, cette partie de notre vie qui semble alors sujet à moquerie. Si bien que, malgré la profonde affection que l’enfant avait pour cette femme qui l’avait élevé depuis ses 5 ans, il avait souhaité limiter leur relation à un échange épistolaire (pour être tout à fait correct, la correspondance se faisait par mail mais le mot épistolaire est trop beau que pour ne pas être utilisé). L’échange avait perduré au cours des années, de manière irrégulière pour Warlock, de manière constante – certains auraient dit de manière religieuse, mais ce serait blasphématoire pour un presque-démon – concernant Nanny/Crowley (la connexion internet d’Aziraphale et Crowley avait d’ailleurs toujours été miraculeusement parfaite les jours de Courrier). Et, au fil des lignes, à demi-mots puis de manière plus explicite, Nanny/Crowley avait peu à peu révélé toute leur histoire à Warlock. Cela n’avait pas toujours été simple, il s’en était suivi de très longs silences de la part de Warlock mais, au final, Crowley était restée dans le cœur et dans les mots du Pas-Vraiment-Antéchrist « Nanny ». Les retrouvailles avaient été particulières. Crowley avait quitté un garçon de 11 ans et elle retrouvait un jeune adulte de 21 ans. Warlock avait dit adieu à une Nanny stricte et découvrait une Crowley plus décontractée. Et puis iels avaient trouvé un nouvel équilibre et il n’était désormais plus rare de croiser Warlock à la librairie lors de ses jours de congé ou de le voir entrer dans l’appartement de Crowley pour y étudier au calme, entouré de plantes (elle avait lu que les végétaux avaient tendance à créer une ambiance sereine, propice à l’étude, et avait soudainement décidé d’acheter des plants supplémentaires).
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Au bout d’une décennie, les habitants de Soho commencèrent à se questionner sur cet étrange couple qui semblait ne jamais vieillir. L’envie de voyager les avait repris-es et, après que Warlock leur eut promis qu’il s’en sortirait sans elleux, iels avaient plié bagage pour la Nouvelle-Zélande. Avec le temps, leur Non-Officiel-Mais-Quand-Même filleul (aussi connu sous le nom de Pas-Vraiment-Antéchrist, mais il est moins glorieux que celui l’identifiant comme filleul d’un presque-ange et d’un-e presque-démon) s’était de plus en plus attaché à l’appartement de Crowley, qu’elle visitait de plus en plus rarement. Si bien que, le jour de leur départ, Crowley lui remit officiellement les clés de son appartement, en en faisant le nouveau propriétaire. Après tout, sa vie était désormais auprès d’Aziraphale et iels pourraient toujours aménager une pièce pour ses plantes dans la libraire à leur retour, d’ici quelques années. Aziraphale avait trouvé une nouvelle personne pour prendre soin de sa boutique, une femme dans la quarantaine qui peinait à trouver un emploi – et plus précisément un ou une employeureuse – acceptant de lui offrir les aménagements auxquels elle avait droit. Quelques claquements de doigts des deux être éthérés avaient offert à la librairie une meilleure accessibilité – Aziraphale rougirait d’ailleurs encore quelques décennies plus tard de ne pas y avoir pensé plus tôt – et iels étaient partis la paix dans l’âme à l’autre bout du monde, en faisant un arrêt à Paris où l’on trouvait toujours les meilleures crêpes.
Iels puis ils y avaient vécu dix ans agréables, accomplissant ça et là de petits miracles et de petites tentations-pas-bien-méchantes. Warclok était quelque fois venu leur rendre visite, seul puis avec une famille grandissante. Et quand, un beau matin (qui était déjà une belle soirée en Angleterre), Adam leur avait téléphoné pour leur proposer de se réunir à l’occasion des 30 ans de l’AQAPMPEL, ils avaient échangé un regard, s’étaient souris puis avaient commencé à préparer leurs valises car, au fond, Londres commençait à leur manquer. Ils donnèrent leur maison à une famille qu’ils avaient pris sous leurs ailes, prirent un avion vers la Californie où Anathème et Newton s’étaient installés quelques années après l’AQAPMPEL, puis tous avaient regagné ensemble le Royaume-Uni.
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Cela avait été une belle fête, pleine de rires, d’anecdotes et de vin. Mais, maintenant, Crowley profitait pleinement du calme de ce qu’il en était venu à considérer comme Leur Maison, Son Ange à ses côtés, une plante rapportée de leur dernière demeure sur la table basse (près de ses lunettes abandonnées). Ils devraient trouver un arrangement avec la femme qui s’occupait de la librairie depuis désormais 10 ans, leur retour s’étant décidé soudainement, mais cela pourrait bien attendre demain (ils lui avaient quand même laissé un message vocal pour lui éviter une crise cardiaque si elle venait ouvrir la librairie le lendemain). Actuellement cependant, seuls comptaient la présence de Son Ange à ses côtés et le calme apaisant du salon.
Ils voyageraient encore beaucoup – le monde et les humains avaient tant à offrir – mais, toujours, ils reviendraient vers cette place qui avait vu la naissance officielle de Leur côté, qui avait vu leurs barrières tomber et qui les avait vus construire la relation qu’ils voulaient. Ils ne le savaient pas encore mais une légende naîtrait peu à peu à Soho. D'aussi loin que les gens s’en souviendraient, il y aurait toujours eu cette librairie sur un coin, « A.Z. Fell & Co ». Lae gestionnaire en changeait avec le temps mais, toujours, l’endroit semblait rester le même. Et, parfois, venait s’y installer un couple. Tantôt deux hommes, tantôt un homme et une femme, tantôt un homme et une personne. Iels semblaient n’avoir pas d’âge et ne pas changer sur le laps de temps où iels y habitaient. De loin, iels semblaient être le couple le plus mal assorti au monde mais il suffisait de surprendre un seul de leurs regards pour comprendre ce qui devenait une évidence. Certains prétendraient que l’homme (ou l’un des hommes) était toujours le même, et que saon partenaire avait ce je-ne-sais-quoi incitant à penser qu’iel était la même personne d’une fois à l’autre. Mais tout cela était impossible, n’est-ce pas ? Il y aurait pas mal d’histoires fantaisistes tournant autour de ce couple, mais une certitude reviendrait sans cesse : tant qu’iels demeuraient à Soho, la vie des habitants était inhabituellement belle. Il y avait aussi – disait-on – plus souvent des pannes d’électricité, d’internet, … que d’ordinaire. Mais, si une personne en avait réellement besoin à ce moment, sa maison semblait miraculeusement préservée de cette panne. Beaucoup d’histoires naîtraient autour de ce couple. Est-ce que toujours iels partaient ou est-ce que toujours iels revenaient ? Seul-e Dieu pourrait le dire, diraient certain-e-s en rigolant. Mais, tous le sauraient, le bonheur de ce couple irradiait sur le quartier.
Tout cela, Crowley ne le savait pas encore. Mais avait-il besoin de le savoir ? Trente ans avaient passé depuis l’AQAPMPEL, jusqu’à présent leurs anciens camps ne les avaient plus embêtés, la Dernière Grande Bataille n’était qu’une lointaine menace, ils avaient eu une bonne soirée avec les Eux, Anathème, Newton et leurs familles, Warlock faisait partie de leurs vies et Son Ange se tenait à ses côtés. Et, tandis qu’un presque-démon et un presque-ange s’endormaient sur un canapé, entourés de livres et d’une plante, un rossignol chantait quelque part dans le monde.
